51. Conséquences

Zack lui envoya un regard plein de haine, réprimant un grondement sourd de douleur, serrant compulsivement son moignon sanguinolent. Aqua ne flancha pas, presque pas. Une main était un prix minime à payer, si cela pouvait le délivrer de l'emprise de Xehanort. Et un corps incapable de tenir une épée ne servait plus à rien au vieil homme, si ?

Elle s'approcha prudemment, Keyblade en main, prête à appliquer les soins nécessaires lorsque Zack serait redevenu lui-même. Elle attendit. Le corps de celui-ci continua de la dévisager, le regard sombre, toujours jaune.

« Finalement, c'est contre toi que j'aurais dû lâcher le dragon...

-Le quoi ? »

Contre toute attente, son adversaire se précipita pour ramasser son épée de la main gauche, indifférent aux traces de sang qu'il laissait dans son sillage. Il tenta une faible et maladroite coupe diagonale vers Aqua, qui para et le repoussa sans mal.

« Arrête ! Tu vas te vider de ton sang !

-À qui la faute, ma vieille amie ? »

Aqua frappa un coup rageur qui faillit déséquilibrer son adversaire, prise d'un accès de violence. Il n'avait pas le droit ! Elle frappa encore. Il fallait qu'il lui rende Zack, et tous les autres ! Elle entendit Lea crier quelque chose dans son dos. Encore un coup. Et encore un. Il n'avait pas le droit !

Son adversaire finit par s'écrouler dans la poussière ocre de la Nécropole, incapable de se battre davantage avec sa blessure, mais la fixant toujours d'un air de défi. Aqua lui appuya son pied contre la poitrine, envahie d'une haine désormais froide. Il n'avait pas le droit.

« Libère-le, ordonna-t-elle, ou je lui coupe l'autre main.

-Et puis ? Tu n'as pas encore compris ? La douleur alimente le dragon !

-De quoi tu parles ? Libère-le !

-Ça suffit, Aqua, ordonna durement Lea. S'il est réellement ton ami, offre-lui une mort propre, plutôt que... ça. »

Elle l'ignora, serrant les dents pour se retenir de lui hurler dessus. Il ne comprenait pas. Et ces yeux qui ne cessaient de la narguer ! Il fallait qu'elle agisse vite, mais pour faire quoi ? Décider de quelque chose. Elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner Zack, à abandonner qui que ce soit, mais avait-elle raison ?

Pourquoi fallait-il que ce soit toujours à elle de trancher ces questions-là ? Ses mains se mirent à trembler. Et le sang de Zack qui continuait de s'écouler, et Xehanort qui restait indifférent à la blessure de son réceptacle, qui en possédait des tas d'autres, après tout, et qui pourtant ne semblait pas daigner le relâcher, malgré sa grimace de douleur...

« Aqua, quoique que tu fasses, fais-le vite. »

La jeune femmelança un regard curieux à Lea, qui lui désigna l'horizon du menton, et les flammes vertes qui montaient haut vers le ciel.

« Le dragon... »

Maléfique ! La sorcière pouvait se transformer à sa guise ! Et quiconque l'affrontait en ce moment ne s'en sortirait certainement pas seul...

Aquabaissa les yeux vers Zack, étendu au sol. Puisque la douleur renforçait le dragon, comme le prétendait Xehanort, celle-ci serait inutile une fois la créature vaincue. Là, il serait bien obligé de relâcher les corps qui lui procuraient une agonie inutile. Raffermissant la prise sur sa Keyblade, elle réinvoqua de nouvelles chaînes pour le maintenir hors d'état de nuire, puis hésita. Devait-elle le soigner ? Dans le cas contraire, il pouvait mourir, mais si elle faisait cela, Xehanort n'aurait plus aucune raison de le libérer...

Elle se détourna.

« Allons-y, ordonna-t-elle à Lea.

-Mais...

-Laisse-le. »

Puis, voyant son regard ahuri, elle ajouta :

« Fais-moi confiance. »

Avec une hésitation mesurée, il finit par hocher la tête. Le temps filait.


« Faut qu'on y aille » lança Xion aux trois autres en rentrant en toute hâte dans les ruines qui leur servait d'abri.

Naminé s'avança vers elle, paniquée, l'air légèrement secouée, les yeux grands ouverts. Ils devaient avoir entendu la conversation qui s'était déroulée au dehors.

« La... La bataille n'est pas terminée, protesta-t-elle. Et Vanitas...

-Pour le moment, il est dangereux.

-On ne peut pas le laisser ! »

Elle avait raison, mais qu'est-ce qu'ils pouvaient faire d'autre ? Donald et Dingo étaient blessés. Naminé ne se battait pas. Et en plus de cela, Cheshire et Mélodie détruisaient toujours la ville, à quelques mètres de là !

C'était une catastrophe.

« Bon... Rentre avec les blessés, conseilla Xion. Ce n'est pas prudent de rester ici. Je vais essayer de calmer Vanitas, et pour le reste... »

Elle s'interrompit. Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle pourrait faire, pour le reste. Vaincre Ienzo. Attendre que les deux divinités s'entretuent, et affronter celle qui resterait. Si c'était possible.

Ce ne le serait probablement pas.

« Je ne peux pas retourner à la Contrée du Départ et attendre ! protesta Naminé.

-Et tu ne peux pas non plus rester là ! »

Un immense fracas leur parvint, comme un bâtiment qui s'effondre à proximité, et les deux jeunes filles attendirent que le bruit cesse en se regardant dans les yeux. Dans ceux de Naminé, Xion y vit la souffrance de ne rien pouvoir faire pour aider, la peur que ce soit la fin pour eux, l'angoisse de ce qu'il adviendrait, et un peu de larmes.

« Fais ce que tu veux... soupira Xion. Assure-toi d'abord de mettre ces deux-là en sécurité. C'est ton rôle, non ? »

Naminé hocha la tête, avant de se dépêcher d'ouvrir un portail lumineux. Xion se surprenait elle-même, de sa capacité à donner des ordres, alors qu'elle n'avait jamais rien fait de tel. Elle évaluait simplement les risques et agissait en conséquences, pour ne plus subir de pertes.

Elle sortit de la bâtisse. Le combat faisait rage entre le Nescient et le créature parvenait tant bien que mal à repousser les assauts des âmes, sans que Xion ne comprenne comment. Elle titubait parfois sous les tentatives de la repousser, sans flancher. Ienzo esquivait ses mains griffues, sautait de toit en toit, envoyant des fléchettes de son bras mécaniques. À cette distance, Xion ne voyait pas si elles atteignaient leur cible, mais cela ne semblait pas faire grande différence. Elle voyait la silhouette de Vanitas, perché sur la tête de son Nescient, sans pouvoir déterminer s'il était conscient ou non.

Il avait perdu les pédales en s'entendant annoncer la mort de Riku. Ah, Xion ne put s'empêcher un sourire déplacé, ironique. Parce qu'elle le comprenait tellement. Elle aussi aurait voulu tout détruire. Et à la place, faute d'en avoir les moyens, elle s'était renfermée dans le mutisme et l'apathie... Deux états plus proches qu'on ne le pensait.

Ce n'était pas le moment, mais quelque part, elle enviait le monstre qui achevait d'écraser les décombres de cette ville morte. Elle comprenait qu'à force de souffrance, on puisse basculer de l'autre côté.

Les larmes brouillaient sa vue lorsqu'elle se décida à courir pour assister au combat. Ienzo, la mine crispée, n'en menait pas large. Ses fléchettes empoisonnées ne se trouvaient d'aucune utilité face à la chose qui tentait tantôt de l'attraper, tantôt de l'écraser. Il semblait bien minuscule, tout à coup, bien insignifiant, alors qu'il détenait sûrement l'un des plus grands pouvoirs aux Mondes...

Il fallait qu'elle s'assure que Vanitas allait bien, alors Xion se rapprocha davantage, amorçant de gravir les gravats des maisons, cherchant un point suffisamment élevé pour pouvoir grimper sur le Nescient.

C'est là qu'elle avisa le clocher. Si elle parvenait à y monter... Elle contourna la bataille, sentit la terre trembler sous ses pieds chaque fois que l'un des énormes bras du Nescient détruisait quelque chose.

La porte du clocher n'existait plus, constata Xion en passant l'entrée, mais les marches semblaient praticable, quoique durement touchées par le temps. Tant pis, elle sauterait pour éviter les trous, en priant pour que ce qui restait de l'escalier ne marbre ne se fissure pas sous son poids !

À la moitié environ, elle entendit des pas derrière elle.

« Tu ne vas nulle part, pantin ! »

Ienzo. Il allait la faire tuer ! C'était lui que Vanitas voulait, et il devait l'avoir vu entrer dans le bâtiment.

Une de ses flèches empoisonnées heurta le mur juste derrière Xion. Le scientifique titubait, mais un sourire malfaisant ornait son visage.

« Va-t-en ! supplia Xion. Je cherche à le calmer ! S'il te voit...

-Comme si j'allais te laisser l'aider ! Je ne suis pas idiot, tu sais ? »

Un projectile partit en direction de Xion, qui le dévia d'un coup d'épée. Prudemment, elle recula le pied jusqu'à atteindre la marche suivante. Ienzo avança, la visant toujours de son bras de métal. Pas idiot, hein ? Elle en doutait un peu.

Sa lame devant elle pour se protéger d'éventuelles fléchettes, elle se mit à reculer lentement, en prenant garde aux trous dans l'escalier et à Ienzo qui la ciblait. Dur de ne pas céder à la panique, avec tout ça à prendre en compte !

« Si personne ne l'arrête, il va tout détruire !

-Je le tuerais avant ! protesta le scientifique. Et si non, Mélodie s'en chargera ! Les Ténèbres ne peuvent pas gagner face à la Lumière ! »

Il reprenait son ton d'illuminé... Pour avoir lu dans ses souvenirs, Xion savait la puissance de sa foi dévorante. Il ne réfléchissait plus clairement, et elle ne pourrait pas le convaincre. Elle amorça un énième pas à reculons, lorsque sa cheville se bloqua.

Son cœur manqua un battement, attendant l'impact, mais il s'agissait en réalité d'un mince filet bleu qui lui bloquai la cheville. Une des âmes d'Ienzo. Celui-ci afficha une expression triomphante. D'aussi près, la jeune fille pouvait voir la peau de son visage bouger sous l'effet du pouvoir qu'il contrôlait. Il lui semblait qu'elle partait très lentement en lambeaux.

Une seconde valse d'âmes la saisit à la gorge. Ses pieds quittèrent le marbre de l'escalier, et l'air se mit à fuir ses poumons. Et tout se passa très vite. Tout un pan de mur céda d'un seul coup. Xion se sentit projetée, sa tempe heurtant durement l'escalier de pierre. Une main griffue pénétra dans le clocher, s'empara de Ienzo comme un enfant en aurait fait d'une poupée de chiffon, et tout disparut de la vue de Xion.

La tête lui tournait un peu, mais il fallait qu'elle sorte d'ici ! Elle se précipita jusqu'au sommet de la tour, trébuchant à plusieurs reprises, mais parvenant par miracle à ne pas tomber. Une bourrasque de vent l'accueillit au sommet. Devant elle se tenait l'énorme Nescient, avec Vanitas au sommet, et Ienzo dans une de ses six mains, se débattant en déployant toute la force qu'il pouvait, hurlant des injures à son ennemi impassible.

Après une hésitation, Xion bondit sur la tête du monstre et se mit à genoux en face de son compagnon d'arme. Sous ses mèches noires, il avait les yeux ouverts. Pourtant, il ne bougeait pas d'un pouce.

« Vanitas, appela-t-elle sans constater de réaction. Il faut que tu arrêtes ça ! Je sais que tu souffres, mais ce n'est pas la solution ! Ce que tu fais, là, ça n'apportera que davantage de souffrance ! Je ne pense pas... Riku n'aurait pas voulu ç- »

Elle ne termina jamais sa phrase. L'impact d'une des mains du Nescient la balaya comme une mouche. L'impact contre le haut du clocher lui coupa le souffle. Elle ouvrit les yeux juste à temps pour voir les griffes énormes serrer sans effort le scientifique, avec un craquement horrible. Il cessa de bouger et de hurler d'un seul coup, avant d'être négligemment abandonné parmi les débris de la ville.

Puis le Nescient se tourna vers elle. Yeux rouges uniformes et terrifiante bouche cousue en croix. Cette fois, elle n'attendit pas l'impact avant de fuir sur un toit voisin, puis un autre, puis de sauter au sol et de courir entre les ruelles dévastées, espérant déséspérément que le monstre perdrait sa trace. Comme elle l'avait deviné, il ne comptait pas s'arrêter même après avoir éliminé Ienzo. Il ne reconnaissait même pas ses alliés !

Et Xion ne voyait pas quoi faire pour l'arrêter.


Cette fois-ci, Sora sentait la fin arriver. Comment aurait-il pu continuer à se battre ? Comment Xehanort pouvait-il continuer de se battre, avec tout ça, ce tumulte d'agonies dans tous les sens, toutes ces blessures ? Terra avait la décence de ne plus sentir ses jambes, mais il entendait encore les hurlements de Zack résonner dans son esprit, il sentait la brûlure de la main coupée, l'os brisé de Néo, les différentes entailles de tous les autres, et puis tous ces morts...

Et la fureur du dragon qui s'apprêtait à l'achever. Les flammes les entouraient, ne laissant aucune porte de sortie, si hautes qu'il ne parvenait pas à voir au-delà.

Si Sora devait avoir un seul regret, c'était qu'il allait entraîner Roxas avec lui. Malgré tout, il lui était reconnaissant. Il ne voyait que le dos du Simili qui le protégeait, toutes Keyblades dehors, prêt à faire barrage, puisque Sora ne parvenait plus à se déplacer – comment le pourrait-il, en ayant l'impression que ses jambes étaient brisées ? Mais il ne pourrait rien contre les flammes du dragon, qui rejeta la tête en arrière pour mieux souffler...

Il sentit la chaleur, mais pas la brûlure. Lorsqu'il rouvrit les yeux, la barrière magique les protégeant lui et Roxas s'effaça, et Aqua passa dans son champ de vision brièvement avant qu'il n'entende le dragon hurler de rage.

« Qu'est-ce qu'il a ? »

C'était la voix de Lea, à côté de lui, tout proche. Il allait bien ! Ce constat seulement parvint à le tirer un instant de son océan de douleur.

« Je ne suis pas sûr, répondit Roxas. Je crois que Xehanort lui a fait quelque chose !

-Merde... Va le mettre en sécurité, on s'occupe du reste.

-Elle est coriace. Vous n'y arriverez pas seuls.

-Tu es épuisé et Sora peut pas rester là. Trouvez un endroit. Vite ! »

Il y eut un bruit de course, d'autres sons de bataille, et puis Sora sentit son point de gravité changer lorsque Roxas le hissa sur ses pieds, une main autour de sa taille pour le maintenir.

« Tu peux marcher ? »

Sora manqua de rire, il manqua de lui dire que ses jambes n'existaient plus, avant de se rappeler que c'était Terra qui ressentait ça, pas lui. Il baisse les yeux sur ses propres jambes, qu'il trouva entières, et tenta de se concentrer sur un des réceptacles de Xehanort qui marchait encore. En remontant le fil, il trouva Xehanort lui-même, qui se mouvait bel et bien, malgré toutes les informations douloureuses que lui envoyaient ses réceptacles. Il marchait, dans une crevasse, deux parois étroites de part et d'autre, satisfait de lui-même, et en route pour, enfin, rendre œil pour œil dans cette bataille ! Ses réceptacless'étaient trouvés bien en peine d'éliminerles gardiens de Lumière, mais lui, il était sûr de réussir son coup, parce que, et il le voyait à travers les yeux de Terra, sa cible ne pourrait rien faire contre lui.

Sora sursauta. Roxas manqua de le lâcher, surpris.

« Il va s'en prendre à Riku !

-Quoi ?

-Il est en danger, il faut qu'on l'aide !

-Mais comment tu sais ç-

-Pas le temps. Tu me fais confiance. »

Ce n'était pas une question, ni un ordre, mais un constat. Avec détermination, Sora se détacha de son Simili. Il savait marcher. Il fallait qu'il sache, sinon Riku... Il fixa ses pieds. Il pouvait marcher. Sa jambe bougea. La gauche, puis la droite. Sora se mordit la lèvre pour retenir une exclamation de douleur. Il allait y arriver.

Un pas après l'autre.


Kairi tomba sur le Roi Mickey et sur Né , le Roi avait presque terminé le travail. Elle voyait la silhouette du réceptacle, à terre, une jambe formant un angle là où il ne devrait pas en avoir. Il était hors d'état de nuire, en tous les cas.

« Votre Majesté !

-Kairi ! »

Elle fit les derniers mètres en courant. Néo – ou plutôt Xehanort – lui envoya un regard plein de haine qu'elle surprit du coin de l'oeil.

« J'arrive trop tard pour vous aider, constata la jeune fille.

-Pas tout à fait, soupira le Roi. J'aimerais savoir quoi faire de lui... »

Kairi ferma les yeux, se rappelant trop vivement sa Keyblade qui transperçait Luxord,beaucoup trop facilement. Elle ne voulait pas revivre ça, ni y assister. Elle s'opposerait fermement à ce qu'on décide de la mort d'un autre des réceptacles. Et puis, il s'agissait de Néo...

« On ne peut pas le laisser là ? demanda-t-elle. Il ne pourra pas se déplacer, alors...

-Et ensuite ? questionna la souris d'un air peiné. Xehanort se trouve toujours dans ce corps. Si on laisse un seul de ses réceptacles en vie...

-On peut peut-être le sauver. »

Mickey leva la tête vers elle, l'air peu confiant. Néanmoins, il hocha la tête.

« Tu as raison. Il ne faut pas perdre espoir.

-C'est votre espoir qui vous perdra, pourtant, Porteurs. »

Ce n'était pas la voix de Néo. Kairi se retourna vivement, n'attendant pas d'identifier Ansem le Sans-Coeur avant de lancer une boule de feu. Elle le regretta lorsque des points noirs s'insinuèrent au bord de sa vision. Il ne lui restait plus de magie, et l'effort coûtait énormément à son organisme. Surpris, son ennemi n'esquiva pas à temps. L'attaque ne parut pas lui faire grand mal.

Le Roi bondit dans sa direction, profitant de la distraction, et parvint à le déstabiliser. Néanmoins, Ansem riposta. Kairi partit également à l'assaut, oubliant complètement Néo, tentant de faire de même face à la douleur de son bras cassé, qui oscillait douloureusement à chacun de ses mouvements. Son handicap la ralentissait fortement.

Ce fut une bataille chaotique. Ansem était rapide à déployer une infinité de pouvoirs ténébreux, qui touchèrent plusieurs fois leurs cibles. Entre deux esquives ou parades, Kairi tentait d'attaquer tant bien que mal. Elle ne parvenait même pas à dégager un peu d'attention pour vérifier si le Roi s'en sortait mieux qu'elle.

Alors comment aurait-elle pu voir ce qu'il advenait de Néo, avant de l'entendre pousser un cri de douleur ?Elle crut entendre Riku, alors le réflexe de se retourner fut plus fort que son instinct de survie. Elle vit le réceptacle se tortiller au sol, une main soudée à son œil droit, duquel s'échappait une fumée ténébreuse. Touché de plein fouet par une attaque perdue d'Ansem, peut-être plusieurs, égarées dans le feu de la bataille.

Et puis ce fut le choc, bref, et la perte de conscience.


Riku ne devait pas s'endormir. Il en savait suffisamment sur les traumatismes crâniens pour savoir qu'il s'agissait d'une mauvaise idée. Aussi tenta-t-il de s'occuper, et, s'il pouvait tirer du sommeil une autre personne en danger, ce serait ça de gagné…

Alors il s'assit en tailleur contre la paroi rocheuse, à côté du corps étendu de Terra. Xehanort avait cessé de hurler de douleur. À vrai dire, il paraissait même beaucoup trop calme. Ce n'était pas bon.

« Eh, Terra… commença-t-il maladroitement. D'après Aqua, c'est toi qui m'a donné le pouvoir de la Keyblade. Je crois que je m'en souviens, c'est assez flou… Sora était là aussi, non ? J'ai promis de garder le secret, alors, sans en parler, je suppose que j'ai fini par oublier.

-Imbécile. Tu ne comprends pas ? Je ne suis pas lui ! »

Ah, une réaction. Au moins, il n'était pas endommagé au point de ne plus parvenir à répondre.

« Ce n'est pas à toi que je parle, répliqua sèchement Riku. C'est à Terra, s'il se trouve encore là, quelque part. Donc, je disais. Ah… »

La tête lui tournait. Il eut du mal à retrouver le fil de ce qu'il était en train de raconter.

« Je... Je m'en souviens. Un peu. Par bribes. Je me suis longtemps demandé ce que tu m'as trouvé pour me confier un tel pouvoir. Ce que tu as vu en l'enfant que j'étais.

-Terra est mort, souffla Xehanort. Ou peu s'en faut. Tu ne le ramèneras pas en radotant ainsi. »

Mais Riku choisit de l'ignorer et de continuer de parler. Xehanort ne méritait même pas son attention. S'il tentait de le dissuader, alors sans doute craignait-il que ses paroles portent leur fruit.

« J'ai toujours trouvé Sora plus apte à la tâche, même à l'époque où je me mentais à moi-même. Et pourtant, c'est à moi que tu as confié cette responsabilité.

-Parce qu'il a senti les mêmes Ténèbres en toi qu'en lui. Terra était un faible, et toi aussi !

-Puis je me suis souvenu. Au départ, avant de faire ma… appelons ça une crise d'ado. Bref. Avant cela, ce qui importait pour moi, c'était de protéger mes amis. C'est pour cela que je recherchais de la puissance.

-Hypocrite… persifla Xehanort. Tu cherchais le pouvoir pour toi, et toi seul. Comme tout le monde. »

C'était un véritable dialogue de sourds, mais Riku ne pouvait que poursuivre. Il savait les allégations de son ennemi fausses, bien que le ton fusse suffisamment convaincant pour le perturber un peu.

De toute façon, ce n'était pas à lui qu'il parlait.

« La force de protéger les choses qui comptent. C'est ce que tu recherchais également, n'est-ce pas, Terra ? Est-ce que c'est toujours le cas ?

-Cesse de t'entêter, mon garçon !

-Et cette force, tu la possèdes, non ? Aqua est en train de se battre pour toi. Elle veut te libérer, mais je crois que toi seul peut réussir ça... Non ?

-Ah, ton clone était moins bavard… »

Mais ce n'était pas Terra, cette fois-ci. Ses lèvres n'avaient pas bougées, et la voix qu'il entendait prenait un ton plus rocailleux. Riku se retourna beaucoup trop vivement, serra les dents face au flash de douleur. Lorsqu'il parvint à voir de nouveau, Xehanort, l'originel, se tenait face à lui, Keyblade à la main, le dos courbé, les yeux brillant d'un éclat satisfait.

« Je suis mort tant de fois aujourd'hui… Et à présent, c'est à vous d'endurer cela. »

Riku invoqua sa Keyblade pour la brandir devant lui, sachant très bien qu'elle ne pourrait pas l'aider. Il se dit que, ça y était, il allait y passer. Il songea à Vanitas, espérant que Kairi saurait l'empêcher de retourner sur le mauvais chemin en son absence. Il fit attention également à regarder son assassin dans les yeux, à ne pas montrer de signe de faiblesse. Il ne laisserait pas Xehanort lui prendre ça.

Mais l'impact ne vint pas. Le vieil homme disparut de son champ de vision avec un gémissement plaintif et un bruit de chute.

Riku ne comprenait rien. Sa blessure à la tête le lançait atrocement. Il regarda Terra, qui avait sorti sa Keyblade, pointée vers Xehanort, et qui paraissait désormais horrifié de ce qu'il venait de faire. Ses yeux étaient toujours jaunes. Il lâcha son arme comme si elle venait de le brûler. Ses mains s'agrippèrent à ses cheveux.

« Non… Non ! »

Le vieux Xehanort se levait en titubant. Riku l'observa dans un coin de sa vision, sans trouver la force de bouger la tête, et encore moins de se défendre.

Puis il entendit, lointain, son prénom. Ç'aurait pu être Vanitas, et pendant un instant son cœur loupa un battement, mais non, il y avait davantage de légèreté dans ce timbre de voix-là. Sora.

Sora arrivait.

Avec cette certitude, il sombra dans l'inconscience.


Xion retrouva Ienzo parmi les décombres. Elle avait réussi à semer Vanitas en passant par les égouts, mais elle entendait encore les bruits de destruction au loin, ceux du Nescient mais aussi ceux de Mélodie et Cheshire. Il faudrait qu'elle retourne l'affronter, mais d'abord elle voulait voir…

Lorsqu'elle l'aperçut, elle crut d'abord que le scientifique était déjà mort. Son bras formait un angle là où il ne devrait pas y en avoir, mais la vraie blessure, qui lui serait fatale, ne se voyait pas. Il gisait sur le dos, la tête rejetée en arrière, les yeux grand ouverts et ternes, mais son regard suivit Xion lorsqu'elle approcha.

Elle le regarda, trop secouée pour savoir qu'en penser. Elle aurait voulu pouvoir le plaindre. Sa colonne vertébrale était sûrement brisée, ainsi que nombre de ses os, et il n'en avait plus pour très longtemps.

Ienzo tourna son regard vers le ciel. Son teint cireux devenait peu à peu uniforme, les zones noires s'estompant à mesure que les âmes en son pouvoir l'abandonnaient, libérées.

« Je voulais simplement… faire ce qui me paraissait… juste. »

Xion grimaça. Oui, elle l'avait lu dans ses souvenirs. Ienzo ne s'était jamais considéré comme une mauvaise personne. C'est pour cela que son cœur était resté majoritairement lumineux en dépit de ses mauvaises actions, en dépit de sa rage et de sa haine.

« Je sais, déclara-t-elle doucement. C'est le cas de tout le monde. »

Dans le fond, chacun s'arrangeait pour faire au mieux, mais tout le monde possédait une idée différente du bien et du mal. Et elle, prenait-elle les bonnes décisions ? Est-ce que cela avait de l'importance, au fond ? Est-ce que les bonnes décisions existaient réellement, ou est-ce qu'on ne faisait qu'avancer dans l'existence, avec le lot de conséquences que cela apportait ?

« Je vais mourir. »

Il ne semblait pas en revenir, comme si la chose lui avait paru improbable, et qu'il tombait à présent des nues. Xion ferma fort les yeux. Un si grand pouvoir, et il était vaincu, juste comme ça, en quelques minutes, d'un claquement de doigts…

Il l'avait poursuivie dans plusieurs Mondes, avait empoisonné Zack, avait fait d'elle une poupée sans âme… Et pourtant, en cet instant, elle aurait voulu faire quelque chose pour lui.

« On pourra revenir te chercher quand ce sera fini, promit-elle. Tu seras enterré au Jardin Radieux, si tu…

-Non. Non. Mélodie va… »

Il ne termina jamais sa phrase. Ses yeux se masquèrent d'un voile fixe, terne.

Il avait cru jusqu'au en Mélodie, en ses convictions. Sa dernière pensée avait été pour elle.

On fait ce qu'on juge le mieux, se répéta Xion avant de s'abaisser pour lui fermer les yeux. Voilà tout ce qu'elle pouvait lui accorder de compassion.

Et elle avait quelque chose à accomplir.


Trop las pour être réellement surpris, Even ouvrit les yeux. Tout son corps lui faisait mal, mais il n'avait plus l'impression que ses jours étaient comptés.

Il n'avait jamais vu de ses propres yeux la jeune fille qui se penchait sur ses blessures, mais il la reconnut tout de suite. Quelle ironie.

« La petite Naminé...

-Ne parlez pas, ordonna-t-elle d'un ton doux. Gardez vos forces pour survivre. »

Avec un peu d'efforts, il parvint à lever la tête pour contempler l'étendue des dégâts. Ses plaies étaient presque entièrement refermées. Du bon travail. Il espérait qu'elle avait également traité les plaies contre les infections, autrement son sursis serait de courte durée...

Ah, il songeait à ce genre de détails, mais il n'était même pas certain de vouloir vivre, après tout ça. Que pourrait-il attendre de l'existence, hein ?

« Pourquoi ? demanda Even. Je suis ton ennemi.

-Je ne pouvais pas rester là et regarder quelqu'un mourir, expliqua Naminé sans lever les yeux de son travail. Je ne peux plus faire ça.

-C'est imprudent. Je pourrais te tuer.

-C'est une possibilité. J'ai évalué les chances. Je n'aurais pas soigné Lumaria, par exemple. Mais vous, c'est différent, n'est-ce pas ?

-Tu sais ce qui lui est arrivé ?

-Non. La bataille n'est pas finie.

-Je vois. Encore plus imprudent de ta part, en ce cas...

-Je vous ai dit de ne pas parler. »

Alors Even ne dit plus rien, se contentant de lever le nez vers le ciel. Une goutte lui tomba – plic – entre les deux yeux, puis une deuxième au coin de l'oeil, et trois, quatre, et bientôt la pluie s'empara du Monde.

Qu'allait-il advenir de Mélodie ? La dame de Lumière... Sans son aura envoûtante à proximité, Even réfléchissait un peu mieux. Agissait-elle réellement dans l'intérêt de tous ? Devait-il continuer à la suivre, à se battre à ses côtés, pour le temps que durerait encore cette lutte ? Et où se trouvait Ienzo ? Comment se faisait-il qu'il s'inquiète encore pour lui, après tout ceci ?

Even ferma les yeux pour les protéger de l'eau glaciale. Il était juste fatigué. Non, il ne prendrait plus part aux combats, d'un côté comme de l'autre. Quelle différence cela ferait, vu sa faiblesse ? Un bien piètre adversaire. Il était trop vieux pour ça, de toute façon.