Dans ce chapitre, la mort est plus amère qu'on ne l'aurait cru !
Hello tout le monde !
Que de mois nous séparent depuis la publication du chapitre 52. J'ai malheureusement été quelque peu débordée par mon travail et mes cours, et je me suis complètement laissée engloutir par les évènements. J'ai toutefois pu profiter de quelques jours de vacances pour vous rédiger la suite !
Je vous avais laissé-e-s sur un suspense terrible... Et je ne suis pas certaine de vous satisfaire tout à fait dans ce chapitre, mais certain-e-s d'entre vous pourraient tout de même y trouver leur compte...!
Je n'ai pas eu l'occasion de faire bêta-iser ce chapitre, aussi je vous présente mes excuses s'il reste quelques fautes.
Merci à Anga27, kirlie, diminoucrackers, Galaniel, Eochaid et fabienne.2869 pour vos reviews !
Comme je l'avais déjà dit dans l'en-tête du chapitre précédent, je ne vous retiens pas plus longtemps. ;-)
Bonne lecture !
Leia ~
P.S. : la fiction vient de franchir la barre des 350.000 mots, uééé !
Chapitre 53.
AU PLUS PROFOND DES TÉNÈBRES
Précédemment
Incapable de supporter davantage ce moment, Bilbo tourna sur ses talons et courut vers la porte en couinant sur des sanglots. Il disparut dans l'ombre d'un couloir, et l'écho de ses pleurs le poursuivit dans toute la Montagne.
La mince ligne que dessinaient les lèvres de Kíli s'était mise à trembler, comme s'il était sur le point de pleurer.
« Mahal, accompagnez-les, je Vous en supplie…, murmura-t-il tout bas. Ils ont besoin de Vous. »
Il frotta ensemble ses mains pénitentes, et pria Mahal de tout son cœur.
Il n'y avait plus que la prière pour sauver son oncle et Bilbo.
Il fallait un miracle.
Lieu inconnu
« Où suis-je...? »
La voix d'Ayrèn, au timbre voilé, chevrotait comme d'une agonie intérieure mal contenue.
Elle était entièrement dénudée, son corps tenait faiblement debout, ses genoux tremblaient.
Habitée d'une curieuse sensation, elle regarda autour d'elle d'un air hagard.
Elle ne se souvenait pas de comment elle était arrivée en ce lieu. Elle se trouvait au milieu de nulle part, nue sous un ciel noir d'encre, sans étoiles ni lune. Pour un instant, elle resta séduite par le silence absolu de ce monde de noirceur, cette solitude limpide des ténèbres. Elle se crut l'hôte d'une nuit sidérale, monochrome, le noir absolu, satiné… mais vide. Affreusement vide.
La séduction fit place à l'oppression. Le doré de ses yeux s'éteignit, et il fit noir jusque dans son cœur.
Dans le silence obscur de cette immensité sans compromis, Ayrèn comprit qu'elle ne se trouvait pas en Terre du Milieu.
« Où... où suis-je...? » répéta-t-elle.
Elle donnait des signes d'inquiétude, sondait anxieusement le vide autour d'elle. Elle baissa les yeux sur ses pieds nus. Le sol était si noir qu'elle eut l'impression de flotter dans la nuit.
Comme dans un brouillard, elle eut du mal à distinguer avec précision ses souvenirs les plus récents. Des images confuses de Bilbo et de la Compagnie lui revinrent. Elle se rappela lentement de la Quête des Nains, du chef qui les guidait. Elle se prit son amour pour Thorin en pleine figure et eut besoin de quelques minutes pour retrouver le fil de ses pensées. Puis elle se souvint vaguement d'Erebor et de ses tourments ; elle se remémora plus nettement la bête qui y couvait, son ultime bataille pour la décimer.
Elle se souvint des brûlures, du bruit creux de ses os qui se brisent, du goût du souffre et du sang sur sa langue…
Son corps décoda les indices avant son esprit. Sa bouche articula lentement :
« Je suis… morte ? »
Ses propres mots lui laissèrent une saveur amère sur la langue. Elle n'y crut pas tout de suite. Elle y réfléchit d'abord à plusieurs fois, prenant le problème en tous sens, faisant et défaisant tous les évènements, revivant chaque instant dans sa tête, mais son esprit embrumé en arrivait chaque fois à la même conclusion.
Elle avait succombé à Smaug, et il n'y avait rien qu'elle puisse faire pour y remédier.
Se sachant finalement dans l'au-delà, elle appela son défunt père à l'aide :
« Père ! Père ! C'est moi, Ayrèn !
Sa voix s'évanouit dans l'obscurité. Elle attendit quelques temps, immobile. Aucune réponse ne vint.
Elle fit une autre tentative, en hurlant cette fois :
— Menrèn, Lothrèn, mes frères ! Où êtes-vous ?
Cette fois encore, le silence demeurait maître des lieux.
— Ancêtres ! hurla-t-elle encore. Vénérables ancêtres, répondez à mon appel, je vous en prie ! »
Mais rien ne lui répondait, rien ne brisait ce silence d'indifférence qui l'environnait.
Très vite, l'Humaine céda au désespoir.
Car ce noir absorbait sa lumière vitale sans jamais la lui rendre. Il lui inspirait le chaos, le néant, les démons sournois de la nuit, l'isolement, l'affliction et la mort. La fin. Sa fin. La réalité la frappa de plein fouet, une sensation ignoble lui broya le cœur. Ivre de douleur, surprise qu'elle puisse souffrir autant alors qu'elle était déjà morte, Ayrèn tomba à genoux en serrant les dents. Elle était seule, seule pour toujours dans ce noir de poix, sans autre compagnie que ses démons intérieurs. Saisie de spasmes, elle ouvrit la bouche pour hurler ; aucun son n'en sortit. Et au fond de la plus infâme douleur, elle maudit de quitter le monde des vivants d'une si cruelle façon.
Elle resta plusieurs heures ainsi, recroquevillée sur elle-même, la joue plaquée sur le sol froid.
Et, sans qu'elle ne sache pourquoi, son corps décida soudain de se redresser et de se mettre à marcher.
Ses pieds foulaient une surface lisse et sombre qui s'étendait à l'infini autour d'elle. Il n'y avait rien, absolument rien. Sans le moindre repère pour fixer son regard, dépourvue de cap, Ayrèn erra des jours entiers dans ce désert ténébreux, écrasée par un fardeau de désespoir et d'abandon. Pour autant, elle ne cessait jamais d'avancer. Elle ne souffrait ni de soif, ni de faim, ni de fatigue, si bien qu'elle parcourait chaque jour plus de lieues que le plus endurant des rennes de Forodwaith.
Mais, peu à peu, son esprit s'amollissait. La monotonie de ses errances solitaires émoussait la finesse de ses réflexions ; la vivacité de son intelligence péréclitait. Elle finit par ne plus penser du tout, le moindre de ses gestes prenait l'ampleur morne d'une mécanique sans âme. En elle ne subsistaient que le noir et le silence. Dans cet au-delà d'obscurité, où mêmes les souvenirs lumineux de sa vie d'avant se diluaient dans l'ombre, elle subit et apprit ce qu'était réellement la solitude.
Dans un dernier sursaut de conscience, Ayrèn comprit que les Valars avaient abandonné son âme aux mains maléfiques de Morgoth. Son sort était pire que la mort : une errance éternelle dans les limbes tourmentées de l'enfer.
Des mois et des années passèrent, inlassablement. Et Ayrèn marchait toujours. Comme le naufragé solitaire d'une île vierge, elle fixait sur la cruauté de sa vie des yeux assombris, guettant au loin la figure de proue de l'espérance qui tardait à la sauver.
Mais rien, absolument rien ne vint à son secours. Elle était perdue.
Confrontée à ce vide insondable, Ayrèn s'était depuis longtemps abandonnée au désespoir. Personne n'aurait pu expliquer comment et pourquoi ses jambes continuaient d'avancer. L'Humaine n'était plus assez lucide pour s'en rendre compte, mais, au plus profond d'elle-même, un espoir persistait. Cet espoir l'éperonnait à son insu, la soutenait sans relâche. Grâce à lui, elle avançait sans faillir, sans savoir vers où, vers quoi, vers qui ! Un pas après l'autre, l'espoir palpitait dans ses jambes, telle une braise immortelle au milieu d'un tas de cendres.
Après un temps infini, si long que son esprit lui-même fut sur le point de s'éteindre, une sensation nouvelle tira Ayrèn de la prostration de son être.
Ahurie par ce brusque réveil, Ayrèn fut saisie d'une subite faiblesse, la peau sous ses pieds frissonna d'une longue vibration terrestre. Elle ferma les yeux et trembla de tout son être. Redevenant maître de ses sens, elle se concentra pour retrouver son souffle, sa vigueur, la sensation du poids de son corps sur la terre.
Quand enfin elle crut avoir recouvré ses esprits, elle entrouvrit les yeux et fixa le sol devant ses pieds.
Le noir ondulait comme de l'eau. Des gouttes sombres, dures, froides, frappèrent son visage. Le vide se mit ensuite à bouillonner loin devant elle, et de cette fontaine d'ébène émergea une lueur dorée. D'abord de la taille d'un grain de sable, elle enfla en scintillant, progressivement. Un son rauque et sourd résonnait curieusement, comme s'il émanait de la lueur elle-même. Des raies de lumières montaient comme des lances s'engloutir dans les ténèbres blafardes, telle une aube perçant la nuit ; des ondes bruissantes floutaient d'or l'obscur plafond de l'au-delà.
Encore affaiblie par le sommeil forcé de son esprit, Ayrèn fut déconcertée par les vibrations chaotiques de ces couleurs d'or et l'audace de leurs arabesques. Cela faisait si longtemps qu'elle errait dans le noir... Elle eut l'impression d'un aveugle qui voyait pour la toute première fois. L'émotion, l'excitation, une bouffée de chaleur lui remontaient des poumons jusqu'aux joues. Était-ce enfin ce que l'espoir l'avait poussée à chercher depuis si longtemps ?
Revigorée mais pas moins déboussolée, Ayrèn plissa les yeux et tenta de percer le mystère de ce phénomène. Elle se concentra sur les profondeurs frémissantes de la lueur dorée. Une volute d'étincelles tournoyait en son centre comme une galaxie d'étoiles.
Elle se pencha pour mieux voir.
Soudain, un vide se produisit dans le coeur de la masse dorée. Son corps bascula vers l'avant, attiré par le noyau nitescent. Un mauvais pressentiment fit courir un courant glacé le long de sa colonne. Ayrèn paniqua, lutta, grogna, agita les bras en essayant de s'agripper à quelque chose, n'importe quoi, pourvu que cela l'empêche d'être avalée par la lumière ;mais ses mains ne se refermaient que sur du vide. Ses forces la quittèrent peu à peu, ses membres s'engourdirent. Son corps commença à flotter, irrémédiablement attiré par le trou de lumière.
La panique se fondit lentement en fascination. À chaque vibration plus aiguë de la lumière, Ayrèn s'apaisait d'une ivresse inexplicable. Ses sens s'alourdissaient. Elle vogua par-delà l'obscurité, au gré d'une brise onirique. Lorsqu'elle arriva enfin à l'épicentre du halo, elle sentit entrer en elle une chaleur familière, à la fois rassurante et puissante. Le corps de la guerrière s'y englua comme dans une vase d'or fondu qui l'attirait à elle, l'aspirait, l'engloutissait.
'Quelle merveilleuse chaleur…' songea calmement Ayrèn. 'Que de douceurs, après toutes ces années d'ignoble solitude...'
Elle se recroquevilla en position fœtale et se laissa bercer, soulagée, par les ondulations maternelles de l'aura flavescente.
D'un coup, l'air doré gronda et trembla ; puis l'épicentre de lumière où flottait l'Humaine explosa en une déflagration de flammes jaunes et noires, si éblouissantes qu'Ayrèn put les voir au travers de ses paupières fermées. Une pression inouïe lui ceignit le corps, un vacarme assourdissant lui vrillait les tympans. Piégée à plusieurs pieds du sol, l'affolement s'ajouta à la douleur. La guerrière hurla de toutes ses forces, mais n'entendit pas son propre cri. L'air se resserrait autour d'elle. Ayrèn voulut prendre une inspiration ; l'air était si lourd qu'il lui ratatina les poumons. Derrière ses paupières fermées, rougies par la lumière aveuglante, ses yeux brûlaient.
Quand elle crut avoir été réduite à néant, l'air devint peu à peu plus léger ; la lumière s'atténua, et disparut. Le corps meurtri d'Ayrèn chuta et s'écrasa lourdement au sol. Le choc lui coupa le souffle. Elle suffoqua, les poumons en feu. Son cœur s'arrêta et s'emballa d'un coup.
Tout était très silencieux.
Comme si rien ne s'était passé.
Le souffle oppressé et douloureux, Ayrèn ouvrit les yeux avec appréhension.
À nouveau, c'était le noir absolu. Le même sol lisse, la même solitude. Plus aucune trace de la lumière.
Ce constat la fit blêmir. Pesamment, elle se releva, chancelante, percluse de douleurs, à la limite de la nausée. Elle avait l'affreuse impression que, à l'intérieur, ses organes s'étaient racornis.
Ses nausées empirèrent quand elle se rendit compte que l'air était maintenant saturé d'une étrange masse noire. Elle se mouvait, virevoltait autour d'elle comme un essaim. À mesure que cette masse s'agglomérait autour d'elle, elle perçut un ronronnement de murmures inintelligibles. Du ciel se mirent à pleuvoir des nuées de cendres tièdes ; Ayrèn ne pouvait les voir, mais elle les sentait tomber sur sa peau nue, friables et fragiles, laissant dans leur sillage des stries de suie macabres.
L'air devint affreusement sec et corrosif. Par réflexe, Ayrèn se plaqua les mains sur le nez pour filtrer sa respiration. Elle s'était mordue la lèvre, et du sang lui coulait sur le menton.
Les murmures s'intensifièrent. L'Humaine comprit bientôt qu'ils s'exprimaient en Langue Noire, et qu'elle n'en comprenait pas un traître mot.
Tandis qu'elle déglutissait pour soulager ses tympans douloureux, les murmures se muèrent en voix sifflantes. Elles mirent ses oreilles au supplice, attaquant ses tympans de leurs langues maléfiques de serpent. Désemparée, Ayrèn plaqua ses mains sur ses oreilles en serrant les mâchoires.
« Ça suffit ! Laissez-moi ! cria-t-elle. Je ne comprends rien à ce que vous dites ! Partez, PARTEZ !
Elle ne perçut qu'une vibration dans sa trachée ; les voix étaient si fortes qu'Ayrèn ne s'entendait même plus crier. Elles formaient un chœur discordant, si empli de noirceur et de malfaisance que l'Humaine se crut mourir du chagrin qu'elles lui inspiraient.
— LAISSEZ-MOI ! »
En réponse, la masse noire s'alourdit, la puissance des voix monta encore d'un cran. Un violent vertige obligea Ayrèn à mettre un genou à terre.
De tièdes, les cendres devinrent horriblement chaudes. La pluie incandescente assommait la jeune femme, faisait fumer sa peau et sa longue chevelure. L'atmosphère rougit et s'embrasa, une fumée orange envahit l'espace.
'Je vais cuire comme un rôti ! L'enfer... C'est encore pire que ce que j'imaginais !'
Elle voulut bouger, courir, s'enfuir ! Mais Ayrèn était emprisonnée par les voix, qui avaient pris la forme d'un carcan invisible. Bientôt, le simple fait de trouver de l'oxygène dans l'air deviendrait impossible. Elle se sentait mourir... Une pensée lui traversa alors l'esprit : pouvait-on mourir deux fois ?
La douleur devenait tout bonnement intolérable quand, soudain, les voix et les cendres furent balayées par une bourrasque fulgurante de vent chaud. Un autre bruit emplit les lieux, suivi d'une nouvelle rafale de vent qui semblait souffler de tous les côtés à la fois.
Ayrèn entendit la nuée de voix s'éloigner, la sensation de brûlure s'atténuer, puis… plus rien.
Elle respirait un air vicié, mort. L'air allait et venait difficilement dans ses poumons, ses bronches sifflaient. Quand elle voulut bouger, une croûte de cendres se fendilla sur toute la surface de sa peau, la recouvrant d'écailles noires. Elle gratta l'épaisseur qui lui couvrait les paupières, puis ouvrit lentement les yeux.
Pour quelques secondes, tout demeura très sombre.
Soudain, deux yeux énormes et rouges s'ouvrirent dans l'obscurité.
Puis, sans prévenir, la lumière inonda les lieux, un grondement de tonnerre agressa les tympans sanguinolents d'Ayrèn. Elle grimaça, sentit la croûte de cendres se craqueler sur son visage à vif. Deux énormes silhouettes se dressaient devant elle, fières, puissantes, toutes auréolées de lumières dorées.
Ayrèn cligna des paupières, croyant à une hallucination.
À travers l'obscurité de cette dimension infernale, deux gigantesques dragons d'or étincelaient comme deux soleils dans un univers sans étoiles. Les interstices de leurs écailles acérées rougeoyaient. Des piquants couleur d'airain surmontaient leur tête, leur colonne vertébrale et leurs épaules massives. Ils l'observaient en silence. Leurs prunelles, d'un noir profond, tranchaient en deux leurs iris flamboyants. Une impression de puissance et de solidité exhalaient de leurs corps musculeux. Deux montagnes inébranlables, familières, comme un paysage d'enfance que l'on redécouvre, des décennies après…
'Cette présence, cette sensation... Je la connais, je la reconnais même très bien... Mais c'est impossible, cela ne peut pas être eux...' pensa Ayrèn dans un vent de panique interloquée. Son désarroi empira encore quand elle vit les cicatrices profondes qui parcouraient la cotte de leurs écailles. 'Alors pourquoi ai-je l'impression d'avoir affaire à...'
Le dragon de droite, légèrement plus râblé et petit que l'autre, interrompit ses pensées en maugréant :
« Te voilà enfin, gamine ! Tu as mis tant de temps à parvenir jusqu'à nous que j'étais persuadée que l'Unique t'avait changée en limace ! »
Ayrèn se glaça de stupeur. Elle reconnaissait parfaitement cette voix volcanique, empreinte de colère et de férocité... Et l'autre dragon à ses côtés ne pouvait être que...
« Scamàl et... Scatha ! croassa-t-elle, éberluée.
Les dragons d'or arboraient un calme olympien, mais ce calme même trahissait une haine qui surpassait toute autre émotion.
— Vous… C'est im... impossible…, bégaya-t-elle. Je délire… Vous ne pouvez pas être là... (Elle les désigna de ses mains tremblantes.) Et encore moins comme ça, si grands, si... si... »
Les yeux des dragons s'étrécirent, et Ayrèn vit brûler dans leurs iris un étrange mélange de satisfaction et de colère.
Le plus petit et trapu des dragons, que l'Humaine identifia comme étant Scamàl, le fils de Scatha, gronda en sortant la langue :
« Regarde donc ce que tu es devenue, gamine. Une boule de suif déguenillée. Nue comme un ver ! Ah ! J'ai honte d'avoir été tué par une créature aussi misérable. Je devrais te dévorer, voilà tout ce que tu mérites !
En réponse, Scatha ricana ; ses dents étaient aussi longues qu'un bras d'Homme. Puis il gronda à son tour, de sa profonde voix de tempête :
— Paix, mon fils. Ne précipitons pas les choses. »
Scamàl grogna, mais ne répondit rien. Il bouillonnait. L'air se chargea d'une odeur acide.
Nue, désarmée, sans le moindre espoir d'en réchapper, Ayrèn n'eut qu'une envie : qu'ils la tuent, mais qu'ils la tuent vite. Mais telle n'était pas la manière des dragons. Tout comme les baleines tueuses de Forodwaith, ils prenaient grand plaisir à faire souffrir leurs proies avant de les dévorer. Il était improbable qu'elle en réchappât.
Une nouvelle vague de désespoir déferla sur l'Humaine. Les dragons n'avaient qu'à tendre la patte pour la tuer. Et aussi infinies fussent les ténèbres qui l'entouraient, elle ne courrait jamais assez vite pour leur échapper.
Son sentiment d'impuissance se mua en haine. Ses instincts héréditaires ravivèrent en elle son aversion pour les dragons. Elle tendit tous ses muscles et se mit debout en criant :
« Dévorez-moi, démons !
Sa gorge lui faisait mal, mais cela ne l'empêcha pas de poursuivre :
— Plutôt disparaître que d'avoir à supporter une seconde de plus vos présences malfaisantes ! »
Les dragons renâclèrent et grognèrent. Les oreilles d'Ayrèn s'emplirent d'un ronflement de rochers dévalant un pierrier. Ils étaient furieux.
Les yeux de Scatha flambèrent sous l'arc sombre de ses arcades écailleuses :
« Nous sauvons gracieusement ton âme déchue, et voilà comment tu nous remercies ?
Ayrèn eut un rire sec :
— Me sauver ? Vous ? Deux dragons du froid ? Vous préfèreriez qu'on vous arrache les écailles une par une plutôt que de me prêter assistance !
Les paupières de Scatha s'abaissèrent. Il la regardait désormais par une mince fente, comme s'il forçait sur ses yeux pour mieux examiner son visage.
— Comme tous les misérables représentants de cette sous-race que sont les Hommes, tu es bien présomptueuse, gamine. Et encore plus hâtive en conclusions.
— Venant d'une chose telle que vous, je prends cela pour un compliment ! » répliqua Ayrèn d'une voix poussiéreuse.
Le regard de Scatha se fit plus intense. Il tendit le cou et approcha son énorme gueule d'Ayrèn. Il inspira profondément par les naseaux, puis lui expira au visage une bouffée d'air chaud. L'odeur était forte et acide ; Ayrèn plissa le nez, mais ne détourna pas les yeux.
« Tu as la langue bien pendue, exactement comme ton ancêtre Fram..., murmura Scatha en découvrant ses dents blanches, affûtées comme des épées. Tu lui ressembles beaucoup. Je me demande si tu es aussi perfide et cupide qu'il l'était...
— Père, nous n'avons pas le temps de palabrer, l'interrompit Scamàl de sa voix de volcan. L'Unique rassemble ses forces, il va bientôt repasser à la charge. »
Scatha tourna lentement la tête vers son fils, puis acquiesça en silence.
Scamàl continua en retroussant le cuir de ses babines :
« Maintenant que l'Humaine est réveillée, vous devriez pouvoir lui insuffler suffisamment de votre puissance pour lui permettre de reprendre le dessus sur l'Unique. Je me charge de vous couvrir de ses assauts.
— Qu'il en soit ainsi, répondit le gigantesque Scatha. Ne commets pas d'impair, ou nous y passerons tous les deux.
— Oui, père. »
Après s'être éloigné de quelques foulées, Scamàl se dressa sur ses pattes de derrière et s'appuya sur sa queue pour garder l'équilibre. Ses yeux de prédateur bougeaient en tous sens, examinant les environs.
« Maintenant, gamine, reste tranquille, ordonna Scatha. Ne bouge sous aucun prétexte.
Voyant le cou noueux de Scatha orienter sa gueule pleine de dents vers elle, Ayrèn eut une poussée de panique.
— Je vais te transmettre un peu de ma force, reprit le vieux dragon. Ainsi, tu pourras te libérer de l'emprise de l'Anneau de pouvoir.
Interdite, Ayrèn fit un pas en arrière et tendit ses bras devant elle :
— Je refuse d'être souillée par vos vices ! Ne m'approchez pas !
— Comme si tu pouvais m'en empêcher…, rugit-il d'un air menaçant. Tu feras ce que j'exige, que tu le veuilles ou non !
— Je préfère encore mourir une seconde fois ! répondit-elle en claquant des dents.
Scatha leva une arcade, visiblement amusé :
— Ne comprends-tu donc pas ce qu'il se passe ?
— Je comprends que vous essayez de me duper ! Je ne cèderai pas face à vos astuces maléfiques, dans la vie comme dans la mort ! »
L'énorme dragon pencha la tête de côté et lâcha un grondement vrombissant. Il riait.
« Tu ne sais rien ! Rien du tout ! grogna-t-il, hilare. Une misérable petite créature ignorante, voilà ce que tu es !
Ayrèn ravala un juron.
— Je vous interdis de m'humilier ! » gronda-t-elle plutôt.
Le dragon eut un sourire sinistre qui dévoila ses muqueuses mordorées. Cette conversation semblait beaucoup l'amuser.
« Je me sens d'humeur magnanime, aujourd'hui. Bien… Je vais t'expliquer ce qu'il se passe. Ainsi, tu auras peut-être l'air un peu moins bête que d'habitude. »
L'Humaine réprima l'envie de lui cracher au museau, mais elle ne dit rien. Une étincelle de curiosité s'était allumée en elle. Elle n'accordait aucune confiance particulière à ce que Scatha pourrait bien lui dire, mais quelque chose dans ses tripes lui intimait de se taire et de laisser le dragon s'exprimer.
Tandis que Scamàl continuait de guetter le retour de la nuée noire en rentrant et sortant sa langue de sa gueule pour goûter l'air, Scatha redressa le cou et s'assit lourdement. Le sol trembla. Une telle secousse courut dans les membres d'Ayrèn qu'elle faillit s'abattre à la renverse.
La secousse calmée, Scatha étira ses longs membres en bâillant. En les ramenant sous lui, il poussa un profond soupir qui souleva une bourrasque tiède. Ayrèn reconnut alors le vent qui avait chassé les voix de Langue Noire, quelque temps plus tôt. Elle comprit avec effroi que les dragons n'avaient pas menti : c'étaient bien eux qui l'avaient sauvée ! C'était incompréhensible, se disait-elle. Un tel comportement était contre-nature.
La voix grondante de Scatha la tira de la confusion de ses réflexions :
« Mettre l'Unique à ton doigt n'est pas l'idée la plus lumineuse que tu aies eue dans ta courte vie, mais je dois bien avouer que tu n'avais guère d'autre choix. Enfin, si tu n'avais pas combattu Smaug comme une vulgaire roturière, tu n'aurais pas eu à céder à une telle extrémité... Tous ces efforts pour atterrir ici. Pitoyable, vraiment. »
Ayrèn haïssait le ton suffisant du dragon, son air d'écrasante et détestable supériorité. Elle aurait voulu l'expédier des pires grossièretés, mais sa curiosité la força à se contenir.
Le dragon fit jouer ses griffes. Il observait Ayrèn sous ses paupières mi-closes. Cela faisait plusieurs minutes qu'il n'avait pas cligné des yeux.
« En mettant l'Anneau, ton corps est devenu invisible. Malgré l'œil et les sens aiguisés de Smaug, tu as ainsi pu échapper à sa vigilance..., reprit calmement Scatha. Il a quitté Erebor sans pouvoir te porter le coup de grâce. Mais tu ignorais visiblement que l'Anneau se chargerait de t'achever à sa place.
Il observa un temps son fils et poursuivit sans regarder Ayrèn :
— Tu as peu à peu perdu connaissance, et l'Unique a pris le dessus. Tu es actuellement sous son contrôle. »
Elle le regardait sans comprendre, ni pouvoir parler. Ses mots faisaient toutefois écho en elle. Peu à peu, les yeux ternis d'Ayrèn retrouvaient leur éclat doré. À mesure que les mots coulaient de la gueule du dragon, ils s'écarquillaient, ses prunelles s'étrécissaient comme celles d'un lézard.
Lentement, Scatha retourna son attention sur la petite Humaine devant lui. Celle-ci songea que sa tête était assez grosse pour écraser un troupeau de rennes entier.
« Scamàl et moi furent… quelque peu irrités de voir l'Unique grignoter notre territoire, aussi sombre et stérile soit-il. (La gueule de Scatha se crispa de dégoût.) Tu ne seras pas surprise d'apprendre que nos sorts sont liés. Ta mort entraîne irrémédiablement la nôtre. Notre enveloppe charnelle n'est plus, certes, mais nos âmes subsistaient dans les limbes de la tienne. Ce n'était pas une situation confortable, mais nous avions espoir qu'un jour, tu perdrais suffisamment le contrôle pour permettre à mon fils et moi de prendre le dessus et, de fait, de redevenir maître de notre destinée.
— Je ne vous aurais jamais laissés faire une telle chose, déclara Ayrèn d'un ton de défi.
— Oh, pas de ton plein gré, je te l'accorde ! railla Scatha.
Donnant libre cours au fiel qui l'étranglait, Ayrèn lâcha :
— Vos plans ont échoué, Scatha Le Ver. Vous m'avez suivie jusqu'en enfer. Puissiez-vous y croupir pour l'éternité !
Visiblement peu impressionné, Scatha eut un rictus énigmatique :
— Il est vrai que tu nous as bâti une cage d'une solidité redoutable. Qui aurait cru qu'une créature si petite puisse confiner si efficacement les âmes de deux dragons ? (Il ricana encore.) Tu ne manques pas de talent, je l'admets bien volontiers. Mais toute cage présente une faille... Et celle-ci finit toujours par être découverte, un jour ou l'autre.
— Quel orgueil.
— Venant d'une chose telle que toi, je prends cela pour un compliment ! » dit Scatha avec malice, répétant les mots que l'Humaine avait employés plus tôt.
Il garda un temps le silence, pendant lequel il en profita pour humer l'air. De son côté, Ayrèn serrait les dents ; il lui avait bien rabattu le caquet.
Comme Scatha ne sentit rien d'inhabituel, il haussa fièrement la gueule et éleva la voix :
« N'as-tu toujours pas compris, Ayrèn, fille des Hommes ? »
Une rougeur avait envahi les joues noircies d'Ayrèn. Ses lèvres restèrent closes. Elle ne comprenait pas où le dragon voulait en venir.
Face au silence de la guerrière, l'humeur du dragon changea à nouveau. Il afficha une curieuse grimace, qu'Ayrèn interpréta comme une mimique exaspérée. Il claqua plusieurs fois des dents et siffla :
« Tu n'es pas morte.
Ayrèn resta quelques secondes interdite.
— Qu'est-ce que vous dites ? fit-elle, hébétée.
— Tu n'es pas morte, répéta le dragon. Scamàl et moi t'abreuvons de notre énergie vitale depuis des jours pour te maintenir en vie. Il n'est pas dans notre intérêt de te laisser mourir. Malheureusement, l'Unique est puissant, nous ne pouvons le repousser seuls. Le fait que tu te sois matérialisée ici signifie que tu as repris des forces, mais ce n'est pas suffisant.
— Vous… Vous mentez…, balbutia Ayrèn en tremblotant. Je suis morte. Je me suis sentie partir. J'ai trépassé ! Voilà une éternité que je sillonne les enfers, mon corps n'est certainement plus qu'un vulgaire tas d'os et de poussières, désormais.
— Le temps s'égrène différemment ici bas, expliqua brièvement Scatha. Seuls trois jours se sont écoulés depuis ton combat Sous la Montagne. »
Le visage d'Ayrèn se décomposa. Elle tomba à genoux en se serrant les flancs. Les mots du dragon l'avaient vidée de sa force. Malgré toute l'énergie qu'elle employait à ne pas croire le vieux dragon, il lui fut à présent impossible de nier plus longtemps la vérité. Ces couleurs dorées, ces sensations familières, la présence des dragons, cette noirceur infinie... Depuis tout ce temps, elle était coincée dans la prison spirituelle qu'elle avait bâtie pour contenir la puissance des deux dragons de Morgoth. Elle ignorait complètement qu'une telle chose fût possible, aucun de ses ancêtres n'avait accompli cet exploit avant elle.
« Comment ? demanda-t-elle lentement, les yeux rivés sur ses genoux.
Le dragon mit quelques secondes avant de répondre, comme s'il réfléchissait à l'étendue des révélations qu'il s'apprêtait à faire.
— De génération en génération, ta famille a porté en elle la puissance des dragons du Nord. Tu es loin d'être une Humaine ordinaire. Tes talents draconiques ainsi que ta maîtrise de l'esprit t'ont permise de te réfugier dans ta propre âme pour échapper aux assauts de l'Unique. Ton instinct et l'espoir qu'il attise en toi t'ont conduite jusqu'à nous. Nous sachant dans une impasse, Scamàl et moi t'avons insufflé l'énergie qu'il te manquait pour survivre... Nous nous serions bien passés d'un tel gâchis de notre force, mais nous n'avions pas le choix.
— Une telle magie n'existe pas en ce monde ! rétorqua Ayrèn, perplexe.
— La magie n'a d'autre limite que celles que le magicien s'impose lui-même... consciemment ou non. » répondit-il froidement.
Tandis qu'elle se remettait debout, Ayrèn songea à ces paroles avec une expression troublée. Il lui paraissait improbable qu'elle sache faire usage de magie, et encore moins d'une magie si puissante. Elle fut également surprise que l'âme de Scatha paraisse encore si vigoureuse, après mille ans de réclusion au sein des prisons mentales des descendants de Fram.
Le vieux dragon devina les raisons de son étonnement :
« Depuis l'âme de Fram jusqu'à la tienne, j'ai su trouver le moyen de transmettre une partie de moi à chaque descendance prometteuse. Voilà un millénaire que je survis de cette façon. Mais, à chaque morcellement, je perds un peu de mon essence... Je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Trop peu de moi a survécu jusqu'à toi. Ce que tu vois aujourd'hui n'est plus qu'un ersatz du dragon que je fus jadis.
Pour la première fois, Scatha parut affaibli. Ses écailles perdirent une seconde de leur éclat. Puis les coins de ses babines se retroussèrent, et il retrouva toute sa flamme.
— Mais l'âme de mon fils, elle, reste entière, car c'est toi, et toi seule, qui lui as mangé le cœur. Il n'a jamais eu à diviser son âme pour survivre comme je l'ai fait. »
Plus loin, Scamàl paraissait de plus en plus agité. Il grognait, piétinait le sol de ses énormes pattes. Maintenant qu'elle y prêtait davantage attention, l'Humaine constata que le jeune lézard dégageait une assurance et une intensité bien plus remarquables que celles de son géniteur.
À le voir ainsi s'agiter et remuer son énorme masse, Ayrèn médita avec une pointe d'effroi que Scamàl n'avait jamais paru aussi dangereux de son vivant. Les âmes des dragons étaient-elles encore plus puissantes que leurs enveloppes charnelles ? Était-ce pour cela qu'ils avaient l'air si grands ?
Soudain, Scamàl trépigna en rugissant, ses écailles se hérissèrent de rouge :
« Que de discussions, pas suffisamment d'action ! feula-t-il entre ses crocs. Pressez, père ! »
Non sans une certaine morgue, Scatha ignora son fils et poursuivit sa discussion avec Ayrèn sans sourciller :
« Bien que cela me hérisse de l'admettre, ta vie est précieuse... Je vais donc te transmettre un peu de ma force vitale. Il faut que tu retrouves le contrôle de ton corps assez longtemps pour retirer l'Anneau de pouvoir, puis que tu reprennes le cours de ta misérable vie. De cette façon, et de cette façon seulement, Scamàl et moi aurons une chance de garder une place en ce monde.
Il ajouta plus doucement, comme s'il se parlait à lui-même :
— Par miracle, le Maître des ténèbres et ses sbires sont encore trop faibles pour entendre l'appel de l'Unique… Sans quoi, nous serions déjà perdus... »
Ayrèn marqua son étonnement mais, cette fois, elle contrôla suffisamment ses expressions pour que le dragon ne puisse pas déterminer si ces révélations la réjouissaient ou la contrariaient. En tout cas, elle l'avait déstabilisé : il plissa les naseaux et lâcha un son rauque.
« Alors, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? tonna Scamàl, qui ne tenait plus en place. Il n'est plus très loin, je sens sa présence tout autour de nous ! »
Il piétina le sol en sifflant comme un serpent, et le sol comme l'air se mirent à trembler.
Scatha eut une expression exaspérée, mais il ne le réprimanda pas.
« Ne bouge pas..., soupira-t-il en penchant son énorme gueule vers Ayrèn. Cela ne devrait pas prendre trop de temps. Tu as déjà recouvré beaucoup de tes forces.
— Attendez ! l'interrompit Ayrèn.
Craignant avoir plus de questions qu'elle ne détenait de réponses, elle déballa d'une traite :
— Qu'est-ce qu'il s'est passé depuis que j'ai perdu connaissance ? Qu'est-ce que cet Anneau de pouvoir, cet Unique dont vous me parlez ? Quand vous parlez du Maître des ténèbres... Vous faites référence à Smaug, n'est-ce pas ? Est-il toujours en vie ? Que sont devenus les Nains et le Hobbit ? Qu'est... qu'est-il advenu de Thorin Écu-de-chêne ? Est-il enfin Roi Sous la Montagne ? Et comment…
À bout de souffle, elle désigna les environs en écartant les bras.
— ... Comment tout ceci est possible ? ajouta-t-elle quand elle eut retrouvé sa respiration. Sommes-nous vraiment dans mon âme ? Cela n'a aucun sens ! Les Valars ne permettraient jamais une telle chose !
— Les Valars n'ont pas plus d'emprise sur ce monde qu'une misérable petite créature comme toi ! grogna Scatha, que l'impatience commençait à gagner à son tour. Tu devras trouver toi-même la réponse à toutes ces questions. Mon fils a raison, nous avons perdu assez de temps comme cela.
Ayrèn insista fermement :
— J'ai le droit de savoir !
— Tu n'as le droit de rien du tout, petite insolente ! » répliqua férocement Scatha en frôlant le visage d'Ayrèn du bout de ses babines.
Il était si près qu'elle pouvait voir son reflet se profiler sur les dents nacrées du dragon.
Surprise, elle s'étrangla et se tut.
« Maintenant, reste immobile…, ordonna-t-il, presque avec tendresse. Tu n'as d'autre choix que de te soumettre à notre pouvoir. Si tu résistes, nous trouverons un moyen de te plier à notre volonté, quoiqu'il advienne. »
L'haleine chaude du dragon caressa la figure d'Ayrèn. Sa vision se brouilla d'amertume, ses yeux tout crépitants d'or se reflétaient comme deux torches sur les dents de la bête.
Scatha avait raison. Elle n'avait aucun moyen de résister. Leurs pouvoirs étaient trop grands, trop redoutables. Même se donner la mort était vain, car ils sauraient comment l'en empêcher, d'une façon ou d'une autre. Ils avaient gagné.
La voix de Scamàl gronda au loin :
« Ne crie pas victoire trop vite, gamine ! La moindre, erreur, la plus petite inattention, et nous prendrons le contrôle pour l'éternité. »
'Victoire ? Comment ose-t-il appeler ça une victoire ?' fulmina-t-elle, indignée. 'Une ignoble soumission, voilà ce dont il s'agit !'
Cette idée était plus douloureuse que toutes les blessures que Smaug lui avait fait endurer. Un millénaire de luttes, autant de traditions réduites à néant. En obéissant à Scatha, Ayrèn trahissait ses ancêtres et tout ce qu'ils lui avaient transmis. La honte l'envahit, des larmes d'acide débordèrent de ses yeux.
Elle ferma les paupières sur ses yeux brûlants et lâcha faiblement :
« Allez-y...
— C'est la bonne décision… » chuchota le dragon.
Il prit une profonde inspiration. Si près de sa tête d'écailles, Ayrèn entendit l'air résonner dans son énorme gueule et s'insuffler dans ses poumons de carbone. Résignée, elle ferma lentement les yeux en concentrant ses sens sur la respiration de la bête.
D'un coup, une énergie d'une puissance indicible s'engouffra en elle. La décharge la paralysa sur place. Elle sentit tout son être se déchirer sous la force du courant d'énergie. Elle crut avoir commis une terrible erreur, imaginant un instant avoir été dupée par le vieux lézard.
Prise de panique, elle risqua un regard vers le dragon. L'éclat de ses écailles faiblissait, tout son corps se crispait. Seul son poitrail scintillait encore, au niveau de son cœur. À cet endroit seulement, les écailles tressautaient, ondulaient au rythme des battements. Les yeux de Scatha, eux, regardaient le lointain sans faiblir, mais Ayrèn devina, à la sombre lueur qui les habitait, que la créature souffrait.
L'Humaine, elle, ne souffrait pas : elle renaissait. Elle éprouvait un bien-être ineffable, une sensation extraordinairement pure et salvatrice, un saisissement de ses sens comme elle n'en avait jamais ressenti auparavant.
'Il me donne réellement de son énergie…' réalisa-t-elle, stupéfaite, quand elle comprit que ses propres forces lui revenaient de façon exponentielle. 'M'aurait-il… dit la vérité ?'
Un léger gémissement résonna au fond de la gorge de Scatha. Il avait de plus en plus mal. Sans savoir pourquoi, Ayrèn leva les mains et apposa ses paumes réconfortantes contre le museau de la bête. Elle s'accrocha à ses écailles et s'y entailla la peau, mais ne retira pas ses mains.
À mesure que l'énergie circulait entre eux, Ayrèn se sentit légère, presque étourdie, comme si elle flottait au cœur d'un nuage tiède et baigné de soleil.
« Et maintenant…? souffla-t-elle en déposant son front contre la peau de Scatha, entre ses deux paumes ensanglantées.
— Maintenant, gamine… Tu vas vivre. » répondit-il faiblement.
Les pupilles de Scatha se bordèrent d'une frange lumineuse, blanche comme la lumière d'une pleine lune. Il souffla une haleine dorée, imprégnée d'une odeur étrange qu'Ayrèn fut incapable de nommer. Des bandes de lumière enveloppèrent Scatha et l'Humaine, des stries en jaillirent jusqu'au ciel. Aveuglée, la guerrière recula la tête et dissimula ses yeux dans le creux de ses bras. La chaleur des écailles de Scatha laissa une impression persistante sur ses mains et sur son front.
Le rayonnement de l'haleine s'atténua. Des sensations la quittèrent, de nouvelles la gagnèrent. Sa tête devint d'un coup très lourde, son cœur eut des tressauts erratiques. Une dernière décharge la fit tomber à la renverse, un bruit de pièces d'or tinta tout autour d'elle.
Ayrèn dégagea lentement ses bras de son visage.
Et elle rouvrit les yeux.
