(il est vraiment tôt pour publier, mais je voulais le faire maintenant quand même)
Je sais… j'avais promis de ne plus faire souffrir, mais je crois bien que j'ai menti. Ce chapitre est vraiment triste, et moi-même j'ai autant envie de serrer Dean dans mes bras que de le secouer pour qu'il se réveille
Castiel a beaucoup de mal, même s'il reste lui-même. Il aura encore du mal dans le chapitre d'après. Ils, au pluriel, d'ailleurs. Mais après, ça va s'arranger, promis
Donc j'espère quand même que ça va vous plaire
Merci encore beaucoup, pour tout
Bisous
.
Vers le milieu de la nuit, Castiel se réveille en sursaut. Il ouvre les yeux, tourné presque instinctivement vers Dean, qui le regarde aussi, allongé sur le côté.
"Dean?" un peu rauque.
"Oui."
Castiel pousse un petit soupir, la respiration saccadée alors qu'il peine à reprendre son souffle. "J'ai-" en se raclant la gorge. "J'ai rêvé que tu étais parti."
"Je ne suis pas parti," répond simplement Dean, avant de se redresser pour allumer la lampe de chevet. "Est-ce que tu veux un verre d'eau?"
"Je ne sais pas, je… je-"
"Reste ici," en se levant. "Je vais t'en chercher un."
Dean disparait hors de la chambre, puis ne revient qu'une minute plus tard, un verre à la main. Il le tend à Castiel, et celui-ci le prend sans rien dire, le remerciant d'un signe de tête avant de boire d'une traite. Il pose le verre sur la table de nuit. "Dean?" alors que celui-ci se rassoit, adossé à la tête de lit.
"Oui," encore une fois.
"Tu ne dormais pas?"
"Non. Je n'y arrive pas."
"Tu n'y arrives pas, ou alors tu ne veux pas?" en penchant la tête. "Est-ce que tu as peur?"
"Si je dors, je vais rêver," en remontant la couverture sur lui, jusque vers le milieu de son ventre. "Mais tu peux te rendormir, toi. Je ne suis pas parti."
Il se rallonge, passe un bras sous son oreiller pour se tourner sur le côté, et Castiel finit par en faire de même. Sur le côté, les yeux dans les siens, sans essayer de se rapprocher, parce qu'il a le sentiment que Dean le repousserait. Et Castiel n'est pas sûr de pouvoir le supporter.
Dean éteint la lampe, mais continue de le regarder. Il devine les contours de son visage dans la faible lumière du lampadaire de la rue. "Tu sais, j'ai… on a pas pensé à vérifier s'il y avait un lampadaire, pour qu'il ne fasse pas tout noir dans le nouvel appartement. Peut-être qu'il n'y a pas de lampadaire, et-"
"On pourra mettre une veilleuse," coupe doucement Castiel. "S'il n'y a pas de lampadaire et s'il fait noir."
"D'accord," d'une toute petite voix.
Ils se taisent, et après ce qui semble être une éternité, Dean tâtonne sur le matelas pour trouver la main de Castiel, qui s'accroche spontanément à lui. Il s'accroche à lui en faire mal, par peur de ne plus jamais pouvoir le toucher, ou simplement parce que Castiel est terrorisé à l'idée que Dean ne soit plus ce qu'il est. Castiel est terrorisé.
"Dean, j'ai… je-" incapable d'aligner les mots.
Dean n'hésite qu'une seconde, avant de se décaler pour prendre Castiel contre lui, la main qui ne serre pas la sienne dans ses cheveux. "Ça va, Cas," murmure-t-il. "Ça va aller. Ça va aller."
D'abord immobile, Castiel laisse les larmes glisser sur ses joues, en silence, mais Dean les sent contre sa peau. "Ça va aller," quand Castiel éclate en sanglots. "Ça va aller, et rien n'est ta faute. Rien n'est ta faute, Cas, tu comprends? Ça va aller."
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Dean ne pleure pas. Ni cette nuit-là ni les suivantes. Il ne pleure jamais, ne rit pas et ne sourit plus, n'accepte la proximité de Castiel que la nuit, sans parler, sans rien voir dans le noir. Il s'enferme dans un silence ponctué de "oui," de "non," et d'innombrables "je vais bien." Refuse d'adresser la parole à Charlie, filtre ses appels, et évite le regard de Castiel. Il travaille, rentre, travaille, rentre. Et puis recommence. Pour fuir, pour éviter de ressentir et parce que plus rien n'a d'importance. Tout n'est plus que "ça m'est égal, Cas, on peut faire ce que tu veux."
Et Dean se noie dans tout ce qu'il ne dit pas.
Ils déménagent, et ça ne ressemble pas à ce que Castiel voulait. Castiel qui s'accroche à Dean de toutes ses forces, le cherche mais ne le trouve que la nuit. Pendant ces quelques heures où Dean semble lâcher prise, le laisse être proche de lui, et pleurer dans ses bras, parce que Castiel pleure beaucoup. Il pleure souvent, mais reste toujours la même personne, le même pilier.
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"Castiel?" fait Jody, pour le ramener sur terre.
"Oui?" en remuant sur sa chaise, avant de se lever pour la suivre dans son bureau. "Bonjour."
"Ça n'a pas vraiment l'air d'être un bon jour pour toi," cherchant son regard.
Castiel prend une inspiration, sa voix qui tremble déjà alors qu'il n'a même pas encore ouvert la bouche. "Je-" en se raclant la gorge. "Je sais que c'est de moi que je suis censé parler, mais… Dean. Dean. Je veux parler de Dean, ou… en fait, je voudrais lui parler, à lui, mais il ne me laisse pas faire. Il m'évite."
"Pour quelle raison?"
"Parce qu'il va très mal," haussant les épaules.
"C'est lui qui te l'a dit?" demande simplement Jody.
"Oh, non," avec un rire nerveux. "D'après lui… d'après Dean, tout va bien. C'est ce qu'il dit. Il le répète tellement que les mots n'ont même plus de sens, et je… moi non plus, je ne vais pas bien. Et je crois même qu'on peut dire qu'heureusement, je ne suis pas alcoolique. Si j'étais alcoolique, je pourrais noyer tout ça dans l'alcool et oublier que la personne que j'aime n'est même plus… la personne que j'aime. J'ai l'impression que Dean n'existe plus. Tout ce qu'il fait est mécanique, comme si… je ne sais pas. Comme s'il n'avait plus envie d'exister, vous voyez?"
Jody acquiesce, les sourcils légèrement froncés. "Et toi?"
"Moi, j'ai peur," répond Castiel, spontanément, parce qu'il n'a plus la force de refouler ce qu'il ressent. "J'ai peur… tout le temps. Parce que Dean, lui, il est alcoolique, et son patron aussi. Je l'ai eu au téléphone hier, parce qu'il voulait savoir pourquoi Dean avait l'air d'un mort-vivant, selon ses dires, et il a promis de faire attention, de le surveiller et de ne pas laisser d'alcool à portée de mains, mais… j'ai peur quand même."
"Tu ne crois pas que si Dean décidait de boire, il trouverait le moyen de le faire de toute façon?"
"Sans doute," en se passant nerveusement la main dans les cheveux. "Je suis fatigué," l'air distrait. "Oui, c'est vraiment ça, je suis… fatigué. Et je ne crois pas être assez fort pour me battre comme ça encore longtemps. Je suis fatigué."
Il lève les yeux pour retenir les larmes qui perlent sur ses cils, et finissent par couler sur ses joues. "Je passe la moitié du temps à pleurer," reprend-il. "Il n'y a pas un seul jour où je n'ai pas pleuré depuis qu'on est rentrés de Lawrence, et je me dis… si seulement j'avais fait plus attention à lui, si seulement j'avais-"
"Castiel," l'interrompt Jody. "Je ne crois pas que tu puisses culpabiliser pour ça."
"Si je ne peux pas culpabiliser pour ça, alors pourquoi est-ce que je culpabilise pour ça?"
"C'est à toi de répondre à cette question," la voix plus douce. "De quoi crois-tu être responsable, exactement?"
"J'aurais dû l'empêcher de retourner à Lawrence, au lieu de l'encourager, et j'aurais dû… l'empêcher d'entrer dans la maison," en secouant la tête. "C'est ma faute. Dean n'est plus vraiment là, et c'est ma faute, et… je voudrais qu'il réagisse, qu'il arrête d'être aussi… impassible. Je voudrais même être en colère, mais je n'y arrive pas, parce que je sais qu'il est en train de souffrir, qu'il ne sait pas comment gérer ce qu'il ressent, et ça le ronge. Et c'est ma faute, c'est-"
"Tu ne peux pas empêcher les gens de faire ce qu'ils ont décidé de faire, et tu ne peux pas… te sentir responsable chaque fois que quelque chose tourne mal," les yeux dans les siens. "Et tu ne peux pas non plus sauver quelqu'un qui ne-"
Castiel se redresse brusquement. "Mais c'est Dean," comme si ça valait toutes les réponses du monde. "C'est Dean. Je l'aime, et je… je l'aime."
"Est-ce que ça suffit?"
"C'est censé suffire," un ton plus bas. "C'est Dean, et il me manque. Je sais que ça a l'air insensé, que ça me fait mal, mais ce n'est pas lui… il n'est pas comme ça, et je voudrais juste… je voudrais un signe, quelque chose qui me prouve que j'ai raison de croire qu'on peut encore réparer."
"C'est Dean lui-même que tu veux réparer," dans ce qui ressemble à une simple constatation. "Tu veux réparer ce que son père lui a fait."
"Je veux qu'il puisse s'en libérer," souffle Castiel. "Je veux que son père soit… vraiment mort. Je veux Dean. Je veux Dean, mais maintenant, tout ce que j'ai, ce sont des nuits avec lui et des silences. On a déménagé, et il m'a laissé décider de tout. Je veux dire… rien ne comptait, c'était seulement… comme tu veux, Cas. Oui. Si tu veux. D'accord, d'accord, d'accord," en tapotant sa cuisse du bout des doigts. "Dean n'est pas comme ça. Il est têtu, il ne fait que ce qu'il veut, et il a… un rire, vous savez, le genre de rire qui donne envie de rire. J'ai l'impression de ne pas l'avoir entendu rire depuis une éternité."
"Peut-être que ce qui s'est passé à Lawrence devait arriver, et-"
"Non," en la coupant. "Dean n'est pas censé souffrir comme ça, et moi non plus. Les choses allaient mieux, et entre nous… c'était bien, c'était ce que je voulais. C'était évident. Et je… ce n'est pas juste. Comment quelqu'un qui est mort depuis dix ans peut encore détruire à ce point?"
Il serre le poing, et Jody a un petit soupir. "Tu dis que tu n'arrives pas à te mettre en colère," commence-t-elle. "Mais tu l'es. Pas contre Dean."
"Je ne peux pas être en colère contre Dean pour ça," en secouant la tête. "Ce n'est pas sa faute."
"Alors… si tu réussis à te dire que Dean n'est pour rien dans ce son père lui a fait, pourquoi tu ne peux pas aussi te dire que-"
"Ça ne marche pas comme ça," simplement. "Si je pouvais me dire que ce n'est pas ma faute, je ne serais pas assis là. Si je pouvais me dire que j'ai le droit de faire des erreurs, je n'aurais pas…" en posant une main sur son cœur. "Je n'aurais pas constamment l'impression de mal faire, et je pourrais ressentir autre chose que de la culpabilité."
Jody se tait une seconde, puis reprend :
"Et Gabriel?" doucement.
"Quoi, Gabriel?" surpris.
"Est-ce qu'il ressent cette culpabilité, à ton avis?"
"Je ne crois pas," répond Castiel. "Il n'a pas à s'en vouloir, parce que je… il n'a rien fait de mal. Gabe n'a pas à s'en vouloir."
"Qu'est-ce que tu as fait de mal, Castiel?" insistant un peu.
"Je n'ai pas envie d'en parler aujourd'hui. Non," secouant une nouvelle fois la tête.
"D'accord," après un moment. "Est-ce que… je peux te demander de demander à Gabriel de venir avec toi, la prochaine fois? Seulement la prochaine fois."
Castiel a un petit rire, presque sincèrement amusé. "Il n'acceptera jamais."
"Même pour t'aider?"
"Mmh," fait Castiel, réfléchissant. "Je peux essayer de lui demander."
"D'accord," avec un léger sourire. "Et pour Dean… peut-être que tu pourrais aussi essayer de lui parler."
"Je ne fais que ça, essayer de lui parler."
"Tu essaies de le faire parler, mais… est-ce que tu as pensé que tu pourrais peut-être lui parler de toi?" demande Jody. "Au lieu d'essayer de savoir comment il se sent, dis-lui comment tu te sens, toi."
"Je crois qu'il le sait," fronçant les sourcils.
"Le savoir et l'entendre, c'est très différent, tu sais?"
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Le soir même, Castiel trouve Dean dans le salon, assis dans le renfoncement de la plus grande fenêtre, les genoux ramenés contre son torse, un bras sur ses genoux et sa tête posée dessus, tournée vers le dehors. Il ne réagit pas en entendant la porte d'entrée, ne se retourne pas. Castiel passe par la buanderie, puis s'approche, le plus doucement du monde. "J'ai… je sais que ce n'est pas grand-chose, mais j'ai passé l'ours en peluche à la machine à laver," dit-il. "J'ai même mis un peu d'huile essentielle de lavande derrière ses oreilles. Ça pourrait peut-être t'aider à dormir, et te faire du bien."
Dean se redresse, lève les yeux vers lui. "C'est-" les mots coincés dans sa gorge. "C'est gentil. Cas. Merci."
"Est-ce que tu veux bien que je m'assois à côté de toi?" en désignant l'espace restant, dans le renfoncement de la fenêtre.
Cet espace, c'est l'espace de Dean. La fenêtre est grande, le renfoncement assez profond pour s'y asseoir, et le bois est doublé d'un très fin matelas. C'est l'espace de Dean.
"Si tu veux," répond celui-ci.
Castiel s'assoit, lui tend l'ours en peluche. Dean le prend, il inspire la lavande, et ça lui donne vraiment envie de pleurer. Ça lui donne envie de laisser tomber ses barrières, puis de hurler à quel point tout ça le brise. Oui, Dean a vraiment envie de hurler, mais se contente de regarder Castiel, son profil, la ligne de sa mâchoire. Il devine la douleur dans ses yeux, reflet de la sienne.
"Qu'est-ce qu'on fait, Dean? Qu'est-ce qu'on est en train de faire?"
"Peut-être que-" sans croire qu'il s'apprête à dire ce qu'il va dire. "Peut-être qu'on devrait se séparer."
Trop brusquement, Castiel se tourne vers lui. "C'est… ce que tu veux?" demande-t-il, la voix comme écrasée.
"Je ne pense qu'à ce que toi, tu pourrais vouloir," après une seconde. "A ce dont tu pourrais avoir besoin. Je ne-"
"Mais j'ai besoin de toi, Dean," en le coupant.
"Je suis là," le ton un peu cassé.
"J'ai besoin que tu redeviennes la personne que j'aime."
"Cas, j'ai… je suis là, devant toi, et je-"
Il s'interrompt tout seul, et Castiel secoue la tête, visiblement au bord des larmes. "Tu n'es pas devant moi," murmure-t-il. "Tu n'es pas… tu es beaucoup plus loin que ça, et je ne sais pas où tu t'es perdu. Quelque part où je ne peux plus t'atteindre, et je ne… je ne peux rien faire à part attendre que tu reviennes vers moi," en attrapant sa main. "Je voudrais que tu redeviennes la personne que j'aime," encore une fois.
"J'ai… je ne sais plus comment faire," simplement. "Je ne crois pas pouvoir faire ça, Castiel. Je suis désolé."
"Tu es désolé?" répète Castiel. "Ce n'est pas ce que je veux, Dean, je ne… je ne veux pas que tu sois désolé, je- "
"Je vais travailler, je rentre et je sors de la maison, j'ai… je suis sobre et-"
"A quoi bon être sobre si tu as l'air mort?"
Dean ouvre la bouche, sans rien trouver à dire, et Castiel devine plus qu'il ne voit. Il devine les barrières qui s'effritent, sans s'écrouler, mais Dean n'est pas mort.
"Tu sais," reprend Castiel, ne cherchant plus son regard quand Dean se détourne. "Violette m'a appelé. Ce matin, elle m'a appelé, et je suis sûr que tu sais pourquoi. Vous aviez un rendez-vous téléphonique, et-"
"Peu importe," coupe Dean. "Violette va s'en sortir sans moi. Et toi aussi, tu t'en sortirais mieux sans moi, tu sais?"
"Non, je ne sais pas," sa main toujours dans la sienne. "Ce n'est pas ce que je veux, je… je ne veux pas ça. Je t'aime, et c'est toi que je veux. Est-ce que tu m'aimes encore, Dean?"
"Bien sûr," sans hésiter, même s'il garde les yeux fixés sur l'extérieur. "Je t'aime encore. Personne ne peut m'enlever ça, ou détruire ce que je ressens pour toi."
"Vraiment? Tu es sûr de ça?"
"Tu as des doutes là-dessus?" en lui jetant un regard.
"Il n'y a pas… je ne sais plus de quoi je peux être sûr, en ce moment," admet Castiel, en avalant très difficilement sa salive. "Dean, je… je voudrais revenir en arrière, et pouvoir te protéger comme j'aurais dû le faire. Je suis désolé. Je suis vraiment désolé, et je… s'il te plaît, laisse-moi t'atteindre. Je ne sais plus comment te comprendre. Je peux gérer si tu es en colère, si tu veux tout casser ou si tu veux pleurer, mais ça, ça, ton silence… je n'y arrive pas. Je ne sais pas."
"Je ne suis pas en colère," en secouant la tête. "Je ne suis pas en colère, je n'ai pas besoin de tout casser ou de pleurer. Je n'ai besoin de rien. Je vais-"
"Ne me dis pas que tu vas bien, Dean, non. Arrête. Tu mens et je ne te crois pas," moins doux. "Tu n'y crois pas non plus. Regarde-toi, s'il te plaît, tu as l'air… tu ne dors quasiment pas, tu ne manges rien, et tu agis comme si rien ne comptait pour toi. Tu agis comme si… comme si tu attendais de mourir."
Dean tressaille, retire sa main dans un geste un peu trop brusque. "Je ne veux pas mourir," dit-il. "Je ne vais pas mourir. Ça va aller."
"Tu veux savoir comment je me sens, moi?" se rappelant subitement les mots de Jody. "Moi, je ne crois pas que ça va aller, parce que je n'ai jamais… jamais eu aussi mal, de toute ma vie. Ça fait mal. Et je te regarde, et j'ai l'impression de ne même plus te voir, parce que tu disparais. Je me déteste, tu sais? Tu connais ce sentiment, quand tu te sens… coupable et que tout a l'air tellement difficile. Tout est difficile."
"Pourquoi… Cas, pourquoi tu ne me quittes pas?" alors même que Dean sent son cœur se fendre. "Je t'aime assez pour te laisser partir."
"Mais je ne veux pas que tu me laisses partir," répond Castiel. "Je veux que tu me retiennes. Je veux que tu m'aimes comme avant et que-"
"Je t'aime," simplement.
"Pas comme avant," en laissant l'arrière de sa tête reposer contre la vitre. "Tu n'es plus comme avant. Je ne sais pas… cette photo, et ton père, et-"
"Non," l'interrompt Dean. "Non, Cas, non, s'il te plaît. Peu importe. Je ne veux pas en parler."
Castiel se mord la lèvre. Il n'a pas la force d'insister, et ferme les yeux, alors que Dean détourne les siens, reposant sa tête sur son avant-bras pour regarder dehors. Il sursaute légèrement quand la sonnerie de la porte d'entrée retentit, mais ne bouge pas.
"C'est Gabe," fait Castiel. "Tu veux que je lui demande de repasser plus tard?"
"Je ne vais pas t'empêcher de voir ton frère," toujours immobile. "Et c'est autant chez toi que chez moi, ici."
"D'accord," en se levant.
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Dean se contente d'un hochement de tête à l'attention de Gabriel, qui ouvre la bouche pour dire quelque chose, juste avant que Castiel l'en empêche en le tirant par le bras jusqu'à la cuisine.
"Tu sais que t'as vraiment une sale gueule, Cassie?" en s'appuyant contre le plan de travail. "A peu près la même gueule que Dean."
"Je suis juste… fatigué."
"Mmh," l'air peu convaincu. "Tu-"
"J'ai un truc à te demander," coupe Castiel, en même temps qu'il ouvre le frigo pour en sortir une brique de jus de fruits. "J'ai… ma psy voudrait que tu viennes avec moi, la prochaine fois. Tu voudrais bien?"
"Sérieusement?" surpris. "Tu veux que moi, j'aille voir une psy?"
"Oui," en sortant deux verres du placard. "S'il te plaît, Gabe. Dis oui. Je n'ai pas envie de me battre aussi avec toi."
Gabriel regarde son frère un moment dans les yeux, puis penche la tête sur le côté. "D'accord," finit-il par céder. "Si ça peut t'aider, je vais venir, mais je ne promets pas d'être le patient le plus facile, enfin… tu me connais."
"Oui," l'ombre d'un sourire sur les lèvres. "Merci."
"Tu vas me sourire vraiment, ou alors seulement… faire ça?"
"Qu'est-ce que je fais?" demande calmement Castiel.
"Cassie," en secouant la tête. "Laisse-moi essayer de lui parler, et je vais-" détournant les yeux vers l'entrée de la cuisine. "Dean?"
"C'est à moi que tu veux parler?" le ton neutre.
"Devine."
Sans vraiment le regarder, Dean prend une bouteille d'eau dans le frigo, puis se retourne.
"Attends," l'arrête Gabriel. "Reste un peu."
Dean soupire, mais se hisse quand même sur le plan de travail. "Voilà," fait-il. "Je reste."
"Tu n'as pas idée, Dean, à quel point je crève d'envie de te secouer."
"Te gêne pas," haussant les épaules.
Il dévisse le bouchon de la bouteille d'eau, pile au moment où le téléphone de Castiel sonne. Celui-ci se racle la gorge. "C'est maman," avec un regard pour Gabriel. "Je peux vous laisser tous les deux dix minutes sans qu'il y ait trop de dégâts?"
"Vas-y," acquiesce Gabriel, sans lâcher Dean des yeux.
Castiel hésite une seconde, puis disparaît finalement dans le salon.
Il y a un moment de silence, et puis les épaules de Dean semblent se relâcher brusquement. "Dis ce que tu crèves d'envie de me dire," reprend-il.
"Tu as parlé à Charlie?" à la place.
"Tu sais que non. Pourquoi tu demandes?"
"A qui est-ce que je suis en train de parler?" les dents serrées, comme pour se contenir. "Qu'est-ce que tu as fait de ton caractère, tu sais… l'obstination, et la volonté? La détermination?"
"Je n'ai jamais eu assez de volonté," en avalant une gorgée d'eau.
"Si," fronçant les sourcils. "C'est ce qui fait tenir debout quand il n'y a rien d'autre, et c'est ce qui t'a poussé à vivre. Et la colère? Tu n'es pas en colère, Dean? Assez en colère pour avoir envie de-"
"Non," l'interrompt Dean. "Je ne suis pas en colère."
"Tu sais quoi?" haussant le ton. "Tu es en train de devenir toxique pour mon petit-frère, et crois-moi, je ne vais pas rester là, à le regarder se détruire en attendant que tu sois capable d'être la personne qu'il aime. Est-ce que tu peux redevenir Dean? Ou bien est-ce que je dois l'éloigner de toi? Dis-moi."
"Il… ne veut pas partir, et… je voudrais qu-"
"Tu voudrais qu'il parte?"
"Je voudrais qu'il fasse ce qui lui ferait du bien," dans un souffle, retenant de toutes ses forces les larmes qui menacent de déborder. "Je ne tiens plus debout," finit-il par ajouter. "Je ne tiens plus debout."
Pendant une seconde, Gabriel entrevoit tout ce que Dean refuse de dire, mais celui-ci se referme presque aussitôt, et attrape son propre téléphone qui vibre dans sa poche. Il jette un coup d'œil à l'écran, rejette l'appel, puis pose l'appareil sur le comptoir.
"C'est Charlie?" demande Gabriel, récoltant un vague signe de tête. "Et tu as l'intention de l'ignorer encore longtemps?"
"Je n'ai pas besoin de Charlie."
"Oh, putain de-"
Il est coupé par la sonnette de l'entrée. Dean pousse un grognement agacé. "Je vais ouvrir."
Il sort de la cuisine, ouvre la porte et tombe nez-à-nez avec Charlie, qui lui adresse un demi-sourire sans joie. "Tu filtres mes appels," dit-elle. "Tu sais que c'est très impoli?"
"Au revoir, Charlie," alors que celle-ci bloque la porte pour l'empêcher de la refermer.
Dean fait une nouvelle tentative, sans succès, puis finit par se caler contre l'encadrement. Il soupire. "Qu'est-ce que tu veux?" reprend-il. "Ça fait une semaine que je ne t'ai pas appelée, je ne réponds pas, et je ne suis pas venu à l'hôpital. En quelle langue il faut que je te le dise pour que tu comprennes que je n'ai rien à te dire?"
"Je pourrais comprendre si tu me le disais avec un peu plus de conviction."
"Il y a beaucoup de conviction dans ma voix," légèrement sarcastique. "Tu n'entends pas?"
"Tu veux savoir ce que j'entends, dans ta voix?" demande Charlie.
"Non," avec un soupir. "Je veux que tu lâches l'affaire, Charlie, est-ce que tu comprends ce que je te dis, ou alors-"
"Tu vas me laisser entrer?"
"Non," encore une fois. "Je n'ai vraiment pas l'intention de te laisser-"
Profitant de son inattention, Charlie repousse son bras pour ouvrir un peu plus la porte et se glisser à l'intérieur. "Voilà," en lui jetant un coup d'œil par-dessus son épaule. "Je n'ai vraiment pas l'intention de lâcher l'affaire, Dean. Vraiment pas."
Dean inspire, ferme les yeux puis les rouvre. "Tu n'as qu'à faire ce que tu veux. Ça m'est égal," en la contournant pour retourner dans la cuisine.
"Dean, s'il te plaît," derrière lui. "On peut parler?"
"Tu peux parler, si tu veux," croisant brièvement le regard de Gabriel, avant de reprendre sa place sur le plan de travail. "Vous pouvez parler, tous les deux. Ensemble. Vous vous êtes donné rendez-vous?"
"En quelque sorte," répond Gabriel. "Je savais que Charlie avait l'intention de venir."
"Cas est au courant de ça?"
Charlie secoue la tête. "Castiel est de ton côté," plus douce. "Je peux… s'il te plaît, je voudrais que tu acceptes de faire une prise de sang."
"Et pour quelle raison je voudrais faire une prise de sang?" en reprenant sa bouteille d'eau pour la faire rouler entre ses mains, les yeux baissés dessus. "Si c'était dans mes intentions, je serais venu de moi-même, sauf que… ce n'est pas le cas. Et je suis en vie, tu vois? Ça va. Tu veux vérifier que je n'ai pas tout foutu en l'air?"
"Est-ce que tu as tout foutu en l'air?" en osant s'approcher, suffisamment pour lever une main dans sa direction. "Dean-"
"Ne me touche pas," en repoussant brutalement son bras. "Je n'ai pas besoin de toi, ni de ton aide."
"Tu n'en as pas besoin, ou tu n'en veux pas?"
"Ça ne change rien," souffle Dean. "Ça ne va vraiment rien changer."
Un peu trop brusquement, Charlie agrippe ses poignets, tellement désireuse de percer le mur derrière lequel Dean reste. "Dean, s'il te plaît," fait-elle. "Regarde-moi. Dans les yeux."
"Non," sans pour autant essayer de se dégager.
"Regarde-moi dans les yeux et dis-moi qu'on n'est pas au point de départ."
Finalement, Dean consent à relever la tête pour plonger les yeux dans siens. Il a un vague sourire, ses grands yeux verts comme un mélange de douleur et de quelque chose de vraiment fané. "Je suis bien avant le point de départ," laisse-t-il tomber. "Je suis là où je ne vois pas ce que tu pourrais faire pour moi. Ça te va?" soudain plus hargneux. "Tu es contente d'entendre ça, ça te suffit? Tu pourrais me lâcher, maintenant?"
Charlie obtempère, laissant ses poignets retomber sur ses cuisses. "Je ne vais pas te lâcher, Dean," simplement. "Je ne te lâcherai jamais."
"Bien sûr," son rire tellement amer, alors qu'il réprime la brûlure douloureuse et familière qui lui vrille la poitrine.
"Je pense toujours que tu devrais retourner à l'hôpital," reprend Charlie.
"Non, je-"
"Dean?" fait Castiel, depuis le seuil, le téléphone à la main.
Il s'approche, fronce les sourcils en voyant Charlie mais ne dit rien, puis lui tend l'appareil. "C'est mon père," hésitant, sans le quitter des yeux. "Tiens."
"Mais-" réticent à accepter. "Mais… qu'est-ce que je dois lui dire?"
"Essaie la vérité," lance Gabriel, sec.
"Gabe," siffle Castiel, en le fusillant du regard, avant de mettre le téléphone dans les mains de Dean, le plus doucement du monde. "Peut-être que tu peux seulement écouter ce qu'il a à te dire. Tu n'es pas obligé de parler. D'accord?"
Dean hésite encore une seconde, puis acquiesce en portant l'appareil à son oreille. "Chuck?" en descendant du plan de travail pour prendre la direction du salon.
Il est rapidement hors de portée de voix, et Castiel se tourne vers son frère. "Tu n'étais pas obligé," dit-il.
"Et encore, je me retiens," sarcastique.
"Tu pourrais essayer de penser comme le psy, et pas comme… comme-"
"Comme le grand-frère?" complète Gabriel. "Excuse-moi, mais j'ai beaucoup de mal à penser à Dean quand je te vois maintenant. J'ai vraiment, vraiment beaucoup de mal."
"Tu ne peux pas le punir encore plus qu'il se punit déjà lui-même," plus calmement. "Ce n'est pas… sa faute."
"C'est la tienne?" les bras croisés sur son torse. "Évidemment. Évidemment que tu crois que c'est ta faute. Tu veux que je te dise, Cassie? Dean est vraiment un cas pour tous les psys du monde, mais alors… toi. Toi aussi. Tu as conscience de tout ce que tu t'infliges?"
"Tu veux que je te dise, Gabe?" reprenant ses mots. "Tu pourrais faire toutes les études du monde, ça, tu ne comprendras jamais. Je suis amoureux de Dean, et tu ne sais même pas ce que ça veut dire. Tu ne sais pas ce que c'est, d'aimer comme ça, ni d'être aimé comme ça. Alors… à partir de là, je crois que oui, j'ai conscience."
"D'accord," admet Gabriel, se surprenant presque lui-même.
"D'accord?" répète Castiel. "Tu… quoi?"
"Je reconnais que j'ai… un problème de ce côté-là. Oui, c'est vrai," un ton plus bas. "Mais ce que Dean est en train de faire, on appelle ça tirer sur la corde, et ça finit toujours par céder, à un moment ou à un autre. La question est de savoir jusqu'à quel point votre relation peut résister. Jusqu'où toi, tu peux résister."
"Je ne sais pas, je… est-ce que vous avez réussi à le faire parler un peu?"
"On peut dire ça comme ça," intervient Charlie. "Même si je… sincèrement, Castiel, il ne va pas tenir. Il va craquer, et… tu ne crois toujours pas que j'aurais dû le garder à l'hôpital? Quitte à le braquer, quitte à devoir encaisser sa colère. Je préfère mille fois la colère à ce que je vois dans ses yeux."
"Qu'est-ce que tu vois?" même s'il connaît déjà la réponse.
"De la douleur et du vide. Et ce qu'il ne dit pas, ce qui est en train de le ronger de l'intérieur, c'est… il ne tiendra jamais comme ça," en secouant la tête. "Et s'il se drogue, est-ce que tu crois qu'il voudra d'un autre sevrage? Tu crois qu'il ne va pas seulement… laisser tomber?"
Castiel se mord la lèvre, sans répondre.
"Qu'est-ce que papa a dit?" demande Gabriel.
"Il m'a demandé de lui passer Dean," haussant les épaules. "Je parlais avec maman, et je ne sais pas… papa n'était pas loin, et il a voulu mettre le haut-parleur pour que je lui parle aussi. Je ne sais pas ce qu'il a l'intention de dire à Dean. Mais il a accepté de lui parler, et… c'est déjà ça, non?"
L'espoir transperce dans sa voix, semble résonner en écho, et le silence qui s'ensuit est vraiment pesant. Castiel se retourne vers Dean quand celui-ci se racle la gorge. Il n'entre pas dans la cuisine, reste parfaitement immobile et regarde le plafond une seconde. "Ton père dit qu'il t'aime," la voix vraiment rauque. "Qu'il vous aime tous les deux, et qu'il rappellera."
Il n'ajoute rien, puis s'approche pour reposer le téléphone sur le comptoir, avant d'en agripper le rebord. Les yeux fermés. Pour se contrôler, pour refouler, pour tout enfouir beaucoup trop loin.
"Dean?" ose Castiel. "Qu'est-ce qu'il t'a dit?"
Dean se redresse. "Rien qui puisse suffire," le cœur en travers de la gorge.
"Et-"
"Je vais… dormir un peu," en le coupant, avec un geste de la main. "Tu as mis de la lavande partout, alors ça devrait aller. Tu voudras bien… venir t'allonger avec moi, toute à l'heure? Si tu veux. Si tu veux bien. Si ça peut t'aider un peu, toi aussi."
"D'accord," sans la moindre hésitation. "Bien sûr."
Dean acquiesce, puis se retourne. Il fait trois pas avant que Charlie l'arrête. "Dean? Dean, tu n'as… tu n'as qu'un mot à dire, et tu peux retourner à l'hôpital. Dean… tu peux-"
"Non," seulement non, avant de sortir de la cuisine.
