Les Havres Gris
Trois ans après...
Elle croyait pouvoir s'habituer. Elle se trompait. Elle étouffait. Quand elle criait à l'aide, personne ne l'entendait, personne ne répondait, à part les battements affolés de son coeur. Elle détestait la nuit, mais le jour aussi, parce qu'il n'y avait pas de différence. Elle détestait l'obscurité, elle détestait le monde, elle détestait la vie. Tout avait commencé le jour où elle s'était rendue compte que ses souvenirs du monde virtuel commençaient à devenir flous. Si on lui demandait d'imaginer une table, l'image serait différente d'une vraie table dans la réalité. Mais le plus horrible était que les traits de visage des personnes qu'elle connaissait si bien commençaient à s'estomper petit à petit jusqu'à ne plus devenir qu'un amas de couleurs méconnaissable. Le jour où elle s'était rendu compte qu'elle ne se «rappelait» plus à quoi Frodon ressemblait avait sans doute été le pire jour de sa vie. Comment était-ce possible? Elle vivait pourtant tous les jours avec lui, le touchait tous les jours, le sentait, lui parlait, l'embrassait, l'aimait. Et pourtant, son visage s'effaçait avec le temps comme la pluie qui érodait les traits d'une sculpture. Et quand elle essayait de se souvenir à quoi il ressemblait exactement, l'image la fuyait, s'éloignait en courant, coulait entre ses doigts comme l'eau d'une rivière.
Elle avait essayé de vivre comme si de rien n'était, mais elle n'en pouvait plus. Elle ne pouvait plus continuer. Être dans un milieu familier qu'elle aimait n'arrangeait rien. Et dire que les choses auraient pu être différentes! Quelle joie si elle n'avait jamais perdu la vue! Quelle joie si un rayon de lumière pouvait seulement illuminer son âme désséché pour quelques secondes! Il y avait des monstres dans sa tête qu'elle n'arrivait pas à chasser. Les cauchemars de la nuit ne partaient plus. Les souvenirs du passé la rattrapaient. L'ombre a été chassée de la Terre du Milieu, mais pas pour elle. Elle souffrait. Elle avait mal. Elle criait mais personne ne l'entendait. Elle était prisonnière, un oiseau blessé en cage. Elle était seule, séparée du reste du monde par ce rideau de cécité. Autant mourir. Pourquoi continuer? Pourquoi lutter? Pourquoi conserver espoir? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Il n'y avait pas de réponses. Il n'y en a jamais eu. Il n'y en aurait jamais.
- Veux-tu un peu plus de pâtes?
- Avec plaisir!
Les autres sont comme des passants dans la rue, alors qu'elle, elle était attachée derrière la fenêtre à les regarder passer, à les regarder vivre leur vie. Tout est une comédie. Tout est faux semblants. Rien n'est sincère, rien n'est vrai. Chaque sourire, chaque geste, chaque parole est un acte dans une pièce de théâtre. Et elle devait faire de même. Sourire. Étirer les muscles de la joue, obliger les lèvres à s'incurver. Quel effort! Et dire qu'elle faisait cela de manière insconsciente autrefois!
Elle sourit au hobbit qui s'adressait à elle.
- Merci, ça ira comme ça l'Ancien, c'est gentil.
- Allez-vous bien? Vous me semblez un peu pâle.
- Ah bon? Non, non, tout va bien.
Tout va bien, dans le meilleur des mondes. Tu veux rire. Une main, sur la sienne. Une main tiède et douce. Une main bienveillante, compréhensive. Frodon. Merci, merci, merci. Que ferait-elle sans lui? Il ne lui disait rien, et pourtant il était le seul à comprendre, à compatir. Ce contact lui disait que ce dîner stupide allait bientôt prendre fin, qu'ils pourraient bientôt rentrer chez eux. Mais qu'elle doit encore faire un effort. C'est la fête de l'Ancien, après tout. Des éclats de rire à côté d'elle. Le rire. Symbole de l'insouciance. C'est tellement beau. Elle aimerait pouvoir ne plus penser à rien, se laisser aller à l'insouciance et au rire. Mais les pensées la rattrapaient. La plupart du temps, c'était ses seules compagnes. Elle détestait penser. Un chiot abandonné. Un chaton égaré. Un papillon sans ailes. Un soleil sans chaleur. C'était ce qu'elle était devenue.
- Sarah, tu pleures? – s'inquiéta Merry, se penchant vers elle.
- Non.
- Mais si, tu pleures!
- Je ne pleure pas! C'est... c'est l'oignon dans ce plat. Excusez-moi.
Elle se leva en trombe et partit en direction des toilettes, trébuchant contre les meubles. Frodon se leva vivement à sa suite et après un regard d'excuse aux gens attablés, courut après elle. Il la rattrapa alors qu'elle allait pénétrer dans les toilettes, prête à s'effondrer.
- Je vais bien! – dit-elle en balayant ses larmes du dos de la main.
Sans un mot, Frodon la serra si fort qu'elle en eut le souffle coupé. Elle se laissa étreindre un moment puis le repoussa doucement.
- Il y avait vraiment des oignons dans ce plat – fit-elle en reniflant.
- C'est vrai, la prochaine fois je demanderai à l'Ancien de ne plus en mettre.
Il caressa du pouce sa joue humide, puis l'embrassa tendrement au coin des lèvres.
- Tout va bien maintenant, mon amour, tout va bien. Viens dans mes bras.
Elle se laissa aller contre lui, et respira fort pour faire reculer les larmes qui menaçaient de déborder de ses yeux. Son amour pour Frodon était la seule chose qui lui donnait la force et le courage de continuer.
- J'ai eu tort de me laisser aller – dit-elle.
Du doigt, il caressa les paupières de la hobbite, et murmura avec une ardeur qui transperça le coeur de la hobbite:
- Je t'aime, Sarah. Rien d'autre n'a d'importance. Rien d'autre n'est insurmontable!
Il l'embrassa sur les lèvres encore salées du goût de ses larmes. Elle se sentait mieux. Vraiment, sincèrement mieux.
- Je t'aime aussi Fro, et rien d'autre n'a d'importance.
Elle ferma les yeux et sourit, puis comprit quelque chose de primordiale: quand le monde s'effrondre sous tes pieds, le remède est de se faire embrasser par une personne qui t'aime, près des toilettes de préférence de la famille Gamegie, par un hobbit de préférence prénommé Frodon.
Six mois plus tard:
- Qu'est-ce qui est rouge, rond et qui goûte bon?
- Une pomme! Une pomme!
- C'est bien ça, Elanor, c'est bien! À ton tour maintenant!
Sarah était assise sur un banc dans le jardin des Gamegie, la petite Elanor de deux ans sur les genoux, et plusieurs autres enfants du voisinage assis en tailleur autour d'elle. Ils jouaient au devinettes, et la petite Elanor se révélait très perspicace pour son âge.
- Qu'est-ce qui est blanc et qui court sur l'herbe?
- Une souris! – s'exclama un petit hobbit aux grands yeux noirs.
- Nan!
- Un mouton! – renchérit une autre hobbite aux cheveux blonds.
- Nan plus!
- Eh bien, dis nous quelque chose d'autre pour nous aider – sourit Sarah.
- Et il a de longues oreilles!
- Un lapin! – s'écria une petite hobbite timide.
- Vi, c'est bien ça!
- Les lapins sont beiges! Ils sont pas blancs! – protesta le hobbit aux yeux noirs.
- Ils sont blancs!
- Non!
- Si!
- Non! J'en ai vu un hier qui était beige.
- Mais cela ne veut pas forcément dire que tous les lapins sont beige – trancha Sarah – Elanor a vu un lapin blanc, n'est-ce pas?
- Vi.
- Les lapins sont un mélange de blanc et de beige! – cria un petit hobbit plaisantin.
- Non, ils sont jaunes et verts!
- Bruns et bleus!
Durant les cinq minutes qui suivirent, les enfants s'amusèrent à mettre ensemble les couleurs les plus improbables pour un lapin, et Sarah avec eux.
Par la fenêtre de la cuisine, Merry, Pippin et un autre hobbit venu du Sud la regardaient.
- Elle a un don avec les enfants, regardez comme ils l'aiment! – dit Merry en se versant du thé.
- Oui – aquiesça Pippin – ça me rappelle quand elle est revenue et que les gens ont découvert qu'elle avait perdu la vue. Les enfants ont été les premiers à venir lui donner des câlins. Elle en avait des larmes aux yeux, la pauvre.
Le hobbit étranger se nommait Bob, et il prit la parole:
- À ce qu'on dit, elle est mariée depuis maintenant trois ans, non?
- En effet – répondit Merry.
- Eh bien, pourquoi n'a-t-elle pas encore d'enfants elle-même?
Un silence gênant s'installa, que Pippin brisa en allant faire plus de thé. Merry ne répondit pas et regarda par la fenêtre.
- Est-ce qu'il y a... des problèmes? – insista l'autre.
- Il n'y a aucun problème! – trancha Merry plutôt rudement. Tout va bien. Ça leur prend juste un peu plus de temps que prévu, mais c'est tout à fait normal.
Bob s'apprêtait à répliquer quand Pippin revint avec la théière.
- Sam est toujours chez Frodon?
- Oui, à ce que je sais, Frodon a presque fini son livre et il voulait demander une ou deux choses à Sam.
- Est-ce que c'est vrai que Sarah a eu une période de dépression il y a quelques mois? – demanda encore Bob.
Merry lui lança un regard en biais qui se voulut agacé. Pippin répondit:
- Et il y a de quoi être déprimée après tout ce qui lui est arrivé.
- Si ce n'est pas trop indiscret... comment est-ce qu'elle a perdu la vue?
- C'est trop indiscret – maugréa Merry – et ce n'est pas de tes affaires, alors arrête avec tes questions gênantes, veux-tu?
Bob parut choqué par le ton de Merry, et essaya de trouver du réconfort de la part de Pippin, mais ce dernier fit semblant de n'avoir rien entendu et lui proposa des biscuits avec un large sourire tout en changeant le sujet de conversation.
Sarah souleva la petite Elanor puis la posa par terre.
- Tu sais – fit l'enfant – mon papa m'a raconté beaucoup d'histoires sur toi et Frodon. Vous êtes mes héros! Je veux être comme vous quand je vais grandir et vivre plein plein d'aventures!
Sarah rit gaiement et caressa ses boucles blondes:
- Tu seras une très grande aventurière, je n'en doute pas – se penchant vers elle, elle ajouta sur un ton confidentiel – si tu as besoin de conseils, viens me voir, je serais toujours disponible pour toi.
Avant que la petite puisse répondre, Sam dévala l'allée menant à son smial, en soufflant comme un phoque. Il manqua la première marche et faillit tomber tête la première sur l'escalier. Elanor s'élança vers lui en riant et se jeta dans ses bras à peine se fut-il levé:
- Papa, papa, je sais ce que je vais devenir plus tard!
Sam marmonna un «c'est bien» distrait, puis vint auprès de Sarah et essaya de reprendre sa respiration.
- Pourquoi tant de hâte, mon bon Sam? – sourit Sarah.
- C'est... Frodon...
Sarah eut l'impression de recevoir une douche froide.
- Quoi, Frodon? Quoi?
Elanor arrêta ses babillages et dévisagea les adultes avec des yeux ronds.
- Il... ne va pas bien.
- Qu'est-ce qui lui est arrivé? – demanda Sarah, se mettant debout sur ses pieds..
- Il a mal à son épaule... tu sais... la blessure infligée par... par... tu sais qui. Il commence à ruminer de sombres pensées maintenant et il parle de désespoir et de tous ces trucs horribles...
Merry, Pippin et Bob sortirent en trombe de la maison et entendirent la fin de la phrase de Sam. Sarah fit une grimace puis se précipita en avant, les mains tendues devant elle. Elle rentra en collision avec la clotûre, s'éraflant la main mais n'y payant pas attention. Elle suivit la clotûre jusqu'aux escaliers et les dévala en chancelant. Pippin bondit à ses côtés et la soutint.
- Vite – murmura-t-elle – il faut que je rentre... vite...
Pippin dit:
- Je vais t'y conduire. Ne panique pas...
Sarah prit une grande inspiration et un semblant de calme revint sur son visage. Les deux hobbits marchèrent puis coururent jusqu'à disparaître derrière le tournant de l'allée. Sam s'assit sur le banc en pantelant, puis enfouit sa tête entre ses mains. Elanor gémit et commença à pleurer, bientôt imités par les autres enfants. Merry et Bob s'affairèrent à les calmer tandis que Sam, une fois son souffle repris, s'élançait de nouveau en direction de Cul-de-Sac.
Pendant qu'elle courait, sentant à peine la route sous ses pieds, Sarah essuya plusieurs autres vagues de panique. Lorsque Pippin poussa la porte de Cul-de-Sac, la hobbite se rendit compte que sa bouche était sèche et que ses vêtements collaient à sa peau à cause de la transpiration. Pippin la soutint du mieux qu'il put et la guida jusqu'au studio, où Frodon était assis devant son bureau, le livre rouge ouvert devant lui. Cependant, il ne semblait pas le voir, ni la table, ni le nouveaux arrivants. Les yeux perdus dans le lointain, le teint très pâle, il paraissait errer dans quelque songe perdu. Sarah s'approcha de lui et toucha son bras, ce qui fit sursauter Frodon. Il la regarda, puis dit son nom sans sourire.
Pippin apporta une chaise à la hobbite et la fit asseoir malgré sa rigidité.
- Qu'y-a-t-il? – demanda la hobbite.
- Il a disparu à jamais, et maintenant tout est sombre et vide – répondit-il sans la regarder.
- Qu'est-ce qui a disparu? – susurra Pippin derrière eux.
Mais Sarah, elle, le savait.
- Mon pauvre chéri... Il ne faut pas te tourmenter pour cela. Il a disparu, mais tout est devenu brillant et beau. Regarde autour de toi et tu verras. Secoue-toi et ne te perds plus en toi-même!
Frodon sembla regagner un peu de sérénité, car il cligna des yeux et poussa un profond soupir ; mais soudain il porta la main à son épaule et grimaça de douleur. Pippin se précipita mais ne savait que faire.
- C'est son épaule – murmura-t-il à Sarah.
- Apporte un linge et de l'eau tiède – commanda-t-elle urgemment.
Tandis que Pippin s'exécutait, Sam arriva. Avec son aide, Sarah parvint à soulever Frodon pour le transporter dans un endroit où il pourrait s'étendre. Ils entrèrent dans le salon et firent allonger le hobbit sur l'un des longs divans. Sarah posa un coussin derrière sa tête. Frodon semblait de nouveau perdu au dedans de lui-même, et ne cessait de répéter:
- Tout est si vide, et il fait si froid!
Pippin arriva avec l'eau tiède, et Sarah lui expliqua comment faire pour presser le linge mouillé contre la cicatrice à l'épaule. Tandis que Pippin s'exécutait avec l'aide de Sam, Sarah se mit en devoir d'aller chercher une couverture. Elle marcha prudemment mais avec détermination le long du labyrinthe de couloirs, finit par arriver dans leur chambre, roula la couverture sous son bras et revint.
Elle entendit les pas précipités de Sam et Pippin qui s'affairaient en silence, puis un bas juron de Pippin lorsqu'il se cogna l'orteil contre le pied du divan. Sarah secoua la couverture, puis la déposa sur le corps de Frodon.
- Comment va-t-il? – demanda-t-elle.
- Mieux, je pense – répondit doucement Pippin – il est plus détendu. Je pense qu'il voudra dormir un peu.
Sarah s'autorisa un soupir de soulagement.
- Cela s'est déjà produit avant – commenta-t-elle en secouant la tête – moi qui croyais que sa blessure était guérie. Mais maintenant je vois qu'elle le persécutera toute sa vie. Maudits soient ces Nazguls!
Sam regarda son ami, le coeur lourd, puis Sarah, dont les yeux ne voyaient plus.
- Vous avez été tous deux victimes de graves blessures – dit-il – mais y penser ne vous apportera rien de plus que de la mélancolie.
- Tu as bien raison, Sam. Bon, les gars, merci beaucoup pour votre aide. Sans vous, tout aurait été beaucoup plus difficile. Allons dans la cuisine, que je vous prépare quelque chose à boire.
Dans la cuisine, tout en buvant un frais jus de pomme, Sam raconta qu'il était venu visiter Frodon, et qu'il l'avait trouvé penché sur son livre, en train de remplir la toute dernière page. Au bout d'un moment, Sam s'était aperçu qu'il parlait tout seul et que Frodon paraissait plutôt taciturne, et puis la crise était survenu. Frodon avait agrippé son épaule et s'était mordu la lèvre pour s'empêcher de crier. Sam s'était précipité, mais c'était déjà fini. Cependant, Frodon, les yeux amers, avaient marmonné de sombres choses sur le désespoir qu'il éprouvait, et Sam, effrayé, était parti chercher Sarah.
Sarah écouta son récit, le coeur lourd, puis remercia encore Sam d'avoir fait si vite. Après cela, les deux hobbits partirent, et Sarah se rendit dans le salon où Frodon dormait. Elle saisit l'un des livres à braille et s'assit sur un autre divan, mais tout en parcourant du doigt les lignes de lettres, ses pensées errèrent au loin.
Tout à coup, elle entendit le froissement de couvertures du côté de Frodon. Elle déposa son livre et s'agenouilla à côté de lui, hésitant à lui parler, car ne sachant pas s'il était réveillé ou s'il avait juste changé de position. Toutefois, une seconde plus tard, Frodon avait saisi sa main et la ramenait vers lui, sous les couvertures.
- Frodon?
- Sarah... comment reprendre le fil d'une ancienne vie? Comment continuer? Quand dans ton coeur, tu sais qu'il n'y a pas de retour en arrière.
Sarah sentit son coeur se serrer.
- Il y a des choses que le temps ne peut guérir – pousuivit-il – des blessures si profondes, qu'elles se sont emparées de vous...
Elle ne sut que répondre, car elle savait que c'était vrai. Comment continuer? Immobile dans sa position agenouillée, elle prit la tête de Frodon et la serra contre sa poitrine, avec amour. C'était tout ce qu'elle pouvait lui offrir. Après un long moment où le seul bruit était le tic tac d'une horloge dans une pièce voisine, elle sentit l'étreinte de Frodon se relâcher. Elle posa doucement sa tête sur le coussin, puis l'embrassa sur les lèvres. Les minutes s'égrenèrent, les tic-tacs devinrent comme un rythme lointain qui battait à ses oreilles. Le monde sembla tourner autour d'elle avant que le sommeil ne s'empare de son esprit.
Frodon ouvrit les yeux puis les referma aussitôt quand ils rencontrèrent une forte lumière dorée se déversant par les fenêtres rondes. Il découvrit, assez surpris, qu'il avait dormi dans un divan. Se redressant, il vit Sarah couchée sur le tapis en dessous de lui, une couverture enroulée autour de son corps comme un cocon. Sans savoir pourquoi, cette vision le fit sourire. Quelque chose l'incommoda et il plongea la main à l'intérieur de sa chemise pour retirer un linge sec qui était enroulé autour de son épaule. Alors des flashs de souvenirs du jour précédant affluèrent à sa mémoire, comme des lambeaux de brume. Il se souvenait avoir souffert de sa cicatrice, et puis tout était devenu inconsistant. Il ne se rappelait d'aucune parole qu'il avait prononcée. Il regarda de nouveau Sarah, et comprit.
Il la souleva dans ses bras, couvertures et tout, puis la porta doucement dans leur chambre. Sarah se plaignit doucement mais ne se réveilla pas. Le hobbit la déposa sur le lit et la laissa dormir, après un baiser sur le front. Il mit la cafetière en marche, puis alla ouvrir la porte du smial pour laisser entrer un peu d'air frais. Quelle ne fut sa surprise lorsqu'il découvrit une lettre cachetée devant le seuil. Se baissant, il vit qu'il portait un sceau représentant un cygne blanc. Il reconnut là le sceau de la Lorien. Retournant la lettre, il vit qu'elle s'adressait à M. et Mme Sacquet, Cul-de-Sac, Hobbitbourg, la Comté.
De plus en plus étonné, il revint dans la cuisine, s'assit, puis la décacheta. Il en lut le contenu une fois, puis une autre fois, allant de la surprise au désemparement, passant par une joie temporaire. Une heure après, Sarah entra en bâillant dans la cuisine. Heureuse de voir que Frodon était redevenu lui-même, elle l'embrassa longuement avec tendresse, puis alla se servir du café.
- Une lettre est arrivée pour nous. De la Lorien – lui apprit Frodon lorsqu'elle revint.
Sarah se figea un moment, puis finit d'ajouter du lait dans son café avant de demander:
- De la Lorien? Je me demande de quoi peut-il bien s'agir. Si Galadriel s'avise de nous dire qu'ils ont découvert un autre anneau ou une bagatelle du genre, et qu'ils sollicitent notre contribution pour une autre agréable promenade sous les arbres verts de Mordor, la réponse est non.
Frodon sourit.
- Écoute. Je vais te la lire.
«Chers M. et Mme Sacquet, mes amis:
Cela fait quatre ans depuis ce jour où nous nous sommes séparés à la lisière de la forêt de la Lothlorien, et j'espère que vous avez vécu heureux pendant ce lap de temps, comme vous le méritiez après vos aventures. L'anneau unique une fois détruit, le pouvoir de mon anneau a considérablement diminué, et si vous avez encore la chance de visiter la Lorien, vous verrez qu'elle s'est amenuisée. Mais ceci devait arriver, et je le savais depuis le début. Le temps des elfes est maintenant révolu ; les derniers vestiges de mon peuple s'en vont vers l'ouest sur le dernier bateau qui partira aux Havres Gris dans un mois. Les derniers représentants de notre race, moi incluse, partiront de la Terre du Milieu, pour ne jamais revenir durant cet âge.
Je n'ai pas oublié votre requête à Minas Tirith, jeune Sarah Sacquet. Si il y a un espoir de guérison pour vous, il se trouve dans les Terres Immortelles, que nul homme ou hobbit n'a encore jamais vues. Mais après tout ce que vous avez fait pour notre race, pour la race des Hommes, des Nains et de tous les peuples libres de la Terre du Milieu, nous vous accorderons une place sur le dernier bateau, comme signe de remerciement. Le choix est à vous, cependant, et nul ne vous y contraindra si votre coeur s'y oppose.
Toutefois, soyez rassurée, mon amie, que vous ne partirez pas seule. Votre mari, Frodon, pourra vous accompagner. Il a sauvé la Terre du Milieu, mais au prix de sombres blessures qui le feront souffrir de plus en plus souvent si non traitées. Son oncle, Bilbon, partira également. Chacun va et vient dans le récit que nous formons, mais l'histoire de Bilbon s'achève ici. Il ne fera plus de voyages, sauf un. Bilbon se rendra à Hobbitbourg le jour du départ, dans exactement trente jours. Elrond, Celeborn et moi-même l'y accompagnerons.
Que les étoiles veillent sur vous.
Namarie.
En bas, le même sceau du cygne blanc était imprimé sur le coin droit.
Un moment de silence survint après la lecture, que Frodon interrompit en éternuant.
- Désolé – fit-il en reniflant.
- Je vais accepter – déclara-t-elle d'un ton presque féroce.
Frodon la regarda longuement sans rien dire, mais il sentit son coeur se serrer.
- Je sais à quoi tu penses – poursuivit-elle – tu vas me demander si j'en suis sûre, puis tu vas me rappeler tout ce que j'aurais à perdre en quittant la Comté et mes amis de toujours, mais je dois tenter ma chance là-bas, à Valinor. Je ne peux simplement pas rester aveugle plus longtemps, ça me tuerait! Et maintenant que je perçois enfin de l'espoir à l'horizon, je ne vais pas laisser cette chance me filer entre les doigts. C'est une décision douloureuse, mais moins que la perspective de vivre avec mon handicap jusqu'à la fin de mes jours. Tu comprends? – plaida-t-elle presque.
- Je... je ne sais pas. Tout se passe trop vite. On nous demande de partir, et pas pour n'importe quel endroit, note-le bien, mais pour Valinor, dans un mois! Hier encore, nos vies étaient normales...
- Elles ne l'étaient pas! As-tu déjà oublié ton moment de souffrance et les paroles que tu as prononcées? Moi je ne les ai pas oubliées ; elles me sont allées droit au coeur! Tu as dit qu'il était impossible de retourner en arrière ou de continuer, qu'il y a des blessures si profondes que même le temps ne peut guérir.
À présent, Frodon se rappelait en effet avoir prononcé des paroles de cette teneur.
- Mais je les ai dites sous l'effet du désespoir!
- Elles n'en sont pas moins vraies.
Frodon se leva et marcha jusqu'à l'entrée de la cuisine, désireux d'échapper à cette conversation, mais Sarah dit doucement derrière lui:
- Et maintenant, je vais faire une chose pour laquelle tu vas me haîr et je vais me haîr, parce que tu vois, Frodon, je vais te demander de venir avec moi. Oui, je te demande de renoncer à la Comté, à Sam, à Merry, à Pippin, à Cul-de-Sac et à toutes ces belles choses qu'on connaît, pour aller vers l'inconnu. Ma faible et insignifiante raison? Je t'aime, Frodon, et je ne pourrais jamais, jamais – sa voix trembla – partir sans toi. S'il y a une chose encore pire que d'être aveugle, c'est d'être loin de toi. Alors, si jamais tu ne peux te résoudre à abandonner le monde que tu as toujours connu, je... je n'irais pas.
Elle se leva et prit un panier à côté d'elle.
- Je ne te demande pas de me donner tout de suite une réponse. Je vais te laisser le temps de réfléchir. Je vais au marché, le garde-manger est presque vide...
Tout à coup, elle pâlit et agrippa le bord de la table. Puis, elle courut aux toilettes et vomit son petit déjeuner. Frodon, inquiet, s'empressa de lui servir un verre d'eau.
- Chérie, ne te fatigue pas à aller au marché. Tu ne te sens pas bien. Repose-toi quelques minutes, je t'en prie.
- Non... – murmura Sarah en se levant – je ne resterai pas. Je vais bien. Juste penses-y, d'accord?
Sur ce, elle sortit. Frodon s'effrondra sur une chaise et se tint la tête entre les mains. Pendant un quart d'heure, il resta dans cette position, comme s'il ne fût changé en pierre. Puis, il se leva lentement et parcourut son smial comme s'il errait dans un songe, touchant les objets, les caressant, comme s'il leur disait adieu. Il arriva devant les portraits de ses parents, et toucha leurs visages avec tendresse. Il resta longtemps là, à les contempler, puis finit par en détourner le regard et par entrer dans son studio, où le livre rouge était presque fini. Au dessus du bureau était accroché le tableau avec la pose de la chaise. Il contempla ce tableau avec joie et déchirement.
Sarah revint une heure plus tard, le panier plein à ras bord. Frodon sortit l'accueillir et l'aida à porter les provisions et à les ranger dans le garde-manger. Ils s'échangèrent des banalités jusqu'au moment où la dernière pomme fut bien rangée dans son placard, puis s'assirent autour de la table, silencieux. Comme Sarah ne se décidait pas à lui poser la question, Frodon prit la parole avec lenteur et tristesse:
- Sarah, j'y ai pensé jusqu'à en avoir mal à la tête, et je suis finalement arrivé à la conclusion que... je ne peux pas...
Les yeux de Sarah se remplirent de larmes.
- Très bien – fit-elle en se levant – je pense que cela règle la question. Brûlons cette lettre, et ne m'en parle plus jamais!
Frodon se leva à son tour et l'empêcha de partir.
- Laisse-moi finir. J'en ai conclu que je ne peux pas te laisser partir sans moi. Je t'aime, et je te veux heureuse. Alors tentons ensemble cette nouvelle aventure, toi et moi, veux-tu?
Sarah resta un moment immobile, puis poussa un véritable cri de joie et sauta à son cou pour l'embrasser bien fort sur la bouche.
Le temps passa trop vite à partir de ce moment-là. Il y avait tellement de choses à faire en prévision de leur départ, et pourtant tous deux répugnaient à s'y mettre, laissant les choses traîner. Et puis, sur un commun accord, ils avaient décidé de n'en rien dire à leurs amis tant ils craignaient leur réaction. Bilbon arriva trop vite à leur goût, moins de trois semaines après la venue de la lettre. Frodon était le seul à l'accueillir à Cul-de-Sac, car Sarah était partie il-ne-savait-où depuis qu'elle s'était levée. D'ailleurs, il était inquiet pour elle parce que sa santé semblait très instable. Des fois elle avait soudainement le vertige ou une vague de fatigue, et elle ne mangeait jamais rien le matin car elle avait mal au coeur. C'était peut-être tous ses soubresauts dans leur vie, et rien de plus, mais l'inquiétude de Frodon croissait. Durant les derniers jours, il avait été aux petits soins pour elle, et pour une fois, elle s'était complètement laissée faire.
Bilbon arriva dans une charrette fermée tirée par deux chevaux bruns, et le conducteur n'était ni plus ni moins que Gandalf lui-même, un capuchon blanc sur la tête pour le protéger du soleil. Frodon s'empressa d'aller serrer la main du magicien, de la joie dans ses yeux, et Gandalf prit vivement la main gauche du hobbit pour examiner son doigt manquant.
- Comment se porte-t-elle? – demanda-t-il, se référant à la main.
- Fort bien. J'oublie souvent qu'il lui manque la moitié de l'index.
Puis il aida Bilbon à débarquer, lui tenant fermement le bras, car le vieil hobbit marchait avec peine et lenteur.
- Frodon, mon garçon! – fit-il une fois sur terre.
L'oncle et le cousin s'élancèrent avec affection, puis Frodon les invita tous à entrer.
- Où est votre épouse? – demanda Gandalf.
Frodon haussa les épaules tout en servant le thé.
- Que la Mer m'emporte si je le sais – fit-il en s'asseyant.
Gandalf sourit, mais une lueur passa par ses yeux.
- J'imagine que vous avez reçu la lettre de Galadriel?
- Oui, il y a de cela trois semaines – répondit Frodon calmement.
Gandalf ne lui demanda pas quelle avait été sa décision. Bilbon voulut absolument se lever pour aller prendre le livre rouge dans le studio, qu'il voyait depuis l'endroit où il était assis. Frodon le pria de finir son thé et de parler de cela après, mais Bilbon, têtu comme s'il était revenu en enfance, se leva sur ses pieds et menaça de perdre l'équilibre. Frodon s'empressa de le soutenir et le guida patiemment jusqu'au studio, où Bilbon prit le livre dans ses mains tremblantes. Il commença à le feuilleter en poussant des oh! et des ah! Jusqu'au moment où les pas de Sarah retentirent dans le couloir.
Sarah débarqua dans la cuisine, ayant l'air passablement agitée. Elle sursauta en entendant la voix de Gandalf, puis se jeta dans ses bras avec joie.
- Où est Frodon? – demanda-t-elle.
- Il est dans son studio, avec Bilbon!
Sarah s'assit, et posant son menton sur ses mains croisées, parla avec animation au magicien, lui racontant ses années dans la Comté, puis écouta Gandalf lui relater quelques-uns de ses vagabondages au sud de la Terre du Milieu. Malgré son intérêt, Gandalf voyait bien que Sarah piaffait d'impatience de parler à Frodon. C'est pourquoi il sourit et s'interrompit lorsque Frodon entra dans la cuisine avec Bilbon. Sarah embrassa ce dernier sur les deux joues et le complimenta sur sa forme. Puis elle se tourna vers son époux et dit:
- Il faut que je te dise quelque chose. Viens avec moi. Ça ne sera pas long – finit-elle à l'adresse des ses hôtes.
- Servez-vous ce que vous voulez – proposa Frodon avant de suivre sa femme, intrigué.
Gandalf les vit entrer dans leur chambre et fermer la porte derrière eux. Quelques minutes après, un grand cri de joie retentit de la part de Frodon, suivi de l'éclat de rire de la hobbite. Frodon sortit alors de la chambre, portant Sarah dans ses bras, une expression de pure euphorie sur son visage. Sarah, aussi, était aux anges, les bras passés autour du cou de Frodon. Devant les mines curieuses de Gandalf et Bilbon, Frodon hurla:
- Je vais devenir père! N'est-ce pas merveilleux! Ma femme est enceinte! C'est ça qui me paraissait étrange les premiers jours! Oui, oui, tout est clair maintenant!
Il embrassa passionnément Sarah sur la bouche, puis la posa avec délicatesse et courut vers la porte:
- Il faut que je dise ça à tout le monde – hurla-t-il en riant – ma Sarah va avoir un bébé!
Sarah entendit sa voix résonner jusque devant le smial de l'Ancien, avant d'être entourée par les paroles enthousiastes de Bilbon, et les félicitations de Gandalf.
Quelques jours après, l'humeur du couple était beaucoup plus chaste. C'était le jour X, le jour du départ. Et personne ne le savait. Ils n'avaient trouvé le courage ni l'un ni l'autre d'annoncer la nouvelle à leurs proches. La charrette couverte était prête depuis le matin. Sam, Merry et Pippin étaient là sur leurs poneys, mais ils croyaient seulement escorter Bilbon au port. Frodon regarda le smial une dernière fois, remplis de regrets et de tristesse, puis arracha définitivement son regard à ce smial qui avait été témoin de trois années d'amour et de tendresse. Pippin remarqua la mine grave de ses amis, mais il crut seulement qu'ils étaient tristes à l'idée de dire adieu à Bilbon.
Dans la charrette, s'installa un silence plutôt lugubre. Le seul bruit clair était les bruits que produisait Gandalf à l'avant, en tirant sur sa pipe. Sarah avait son visage tourné vers la fenêtre, comme si elle eut souhaité contempler une dernière fois cette terre qui l'avait vue naître. Pour rompre le silence, Bilbon fit soudain:
- Frodon, mon garçon? As-tu encore ce vieil anneau que je t'ai donné il y a quelques années?
Frodon ne répondit pas tout de suite, mais son regard se chargea de tristesse. Finalement, il fit doucement:
- Non, mon oncle. Je crains de l'avoir égaré.
- Ah... ah... dommage! J'aurais aimé le voir une dernière fois.
Frodon laissa Bilbon poser sa tête sur son épaule, regardant fixement devant lui.
Le voyage fut à la fois trop long et trop court. Bientôt, il leur sembla, ils étaient déjà arrivés au port. Pour la première fois de leur vie, les hobbits entendirent les cris des mouettes, le bruit des vagues, et sentirent l'odeur de sel.
Le soleil s'apprêtait déjà à se coucher, et l'air semblait rempli de douceur et d'adieu. Précédés par Gandalf, les cinq hobbits escortèrent Bilbon sur le quai. Ils furent émerveillés et surpris de sentir le bois polis du quai installé sur l'eau vert clair. Merry poussa un «woa» discret lorsqu'il posa les yeux sur la vue qui s'offrait à lui. Un bateau blanc comme il n'en avait jamais vu était amarré au quai, et devant lui, se tenaient trois elfes dans toute leur élégance et leur grâce. Il y avait là Galadriel, Elrond et Celeborn.
- La Mer... – murmura Frodon.
Son coeur cependant était lourd de chagrin. Sarah se pelotonna contre lui, cherchant le nid rassurant de ses bras. Frodon le lui offrit volontiers.
- Voici un spectacle que je n'avais encore jamais vu! – s'exclama Bilbon, paraissant un peu plus jeune.
- Le pouvoir des Trois s'en est allé – annonça Galadriel de sa voix mélodieuse et grave – il est temps maintenant pour la domination des hommes...
- I Aear can vên na mar. ( La Mer nous appelle) – ajouta Elrond en écartant les bras.
Bilbon émit un petit rire malicieux, puis, sans l'aide de personne, marcha lentement vers l'elfe.
- Je me sens tout à fait prêt... pour une nouvelle aventure! – s'écria-t-il avec enthousiasme.
Sam le regarda s'éloigner sans se retourner, un petit sourire triste sur les lèvres. Bilbon et Elrond disparurent sur le bateau. Galadriel leur sourit, de son sourire lumineux, pour la dernière fois, puis suivit Elrond sur le bateau. Gandalf se retourna alors vers les hobbits et les contempla, appuyé sur son bâton. Il vit les sourires des hobbits s'effacer lentement de leur visage choqué.
- Adieu, mes braves hobbits... – annonça-t-il doucement – ma tâche est désormais achevée. C'est ici, sur les rives de Mer, que prend fin notre Communauté.
Il les regarda un à un avec bienveillance, et un à un ils baissèrent la tête et pleurèrent.
- Je ne vous dirais pas de ne pas pleurer, car toutes les larmes ne sont pas un mal.
Pippin détourna la tête pour masquer les siennes. Frodon étreignit Sarah étroitement contre son coeur, silencieux. Gandalf commença à s'éloigner, puis se retourna:
-
Il est temps... Frodon. SarahLes autres se retournèrevt vers eux, choqués, incrédules, ne voulant pas savoir ce que ces paroles signifiaient.
- Que veut-il dire? – demanda Sam avec des tremblements dans la voix.
- Nous sommes partis pour sauver la Comté – répondit Frodon doucement – et elle a été sauvée. Mais pas pour moi. Mais aussi...
Il hésita, puis mit une main sur la taille de Sarah. Cette dernière enfouit son visage baigné de larmes dans son épaule, mais il l'obligea gentiment à faire face à Sam. À contre coeur, la hobbite leva la tête et dit:
- Il existe peut-être un remède pour mon mal, là-bas dans les Terres Immortelles...
- Non! – cria soudain Merry avec violence, ses yeux rougis par le chagrin – non, tu ne peux pas! Comment oses-tu nous le dire maintenant?
Sam, presque au même moment, s'était tourné vers Frodon pour crier:
- Tu ne peux pas être sérieux! Tu ne peux pas partir! – il y avait presque du désespoir dans sa voix.
- Mon cher Sam... tu ne peux pas être toujours déchiré en deux. Il te faudra être un et entier pendant de nombreuses années. Tu as tant d'objets de jouissance, tant de choses à être, et tant à faire.
Les larmes roulaient sans discontinuer sur les joues de Sam.
- Tu ne peux pas partir... – fit-il d'une voix étranglée.
- Il en est souvent ainsi, Sam, quand les choses sont en danger, quelqu'un doit y renoncer, les perdre de façon que d'autres puissent les conserver. Tu as encore Rosie, et la petite Élanore, et Merry, et Pippin. Tu seras bientôt le Maire, et tu liras notre histoire dans le Livre Rouge...
Sur ce, il sortit le Livre en question de sous sa cape sombre.
- Les dernières pages sont pour toi, Sam...
Le jardinier reçut le Livre dans ses mains moites. Son chagrin était si fort qu'il se sentait noyer dedans. Ses larmes coulaient si fort que le visage de Frodon était flou devant ses yeux.
- M. Frodon... – fit-il avant de se jeter dans ses bras.
Là, il sanglota avec abandon, comme un enfant.
Merry, quant à lui, fixait Sarah et Frodon comme s'il n'en croyait pas ses yeux. Il se sentit presque trahi. Pourquoi ne lui avaient-ils rien dit? Pourquoi s'en allaient-ils? Il ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre. Merry fit deux pas en avant.
- Sarah, dis-moi que tout ceci est une blague!
La jeune hobbite se cacha le visage entre les mains et secoua la tête. Merry la prit par les bras et la secoua.
- Sarah!
Elle éclata en sanglots et se jeta à son cou. Merry, hagard, la serra aussi en pleurant à chaudes larmes. Gandalf les regardait, le regard compatissant. Il savait que cela ne pouvait pas être évité. Pippin, quant à lui, regardait ses amis, les larmes coulant une à une sur ses joues. Finalement, Sarah se détacha doucement de Merry, et Pippin en profita pour la serrer contre son coeur lui aussi. Sarah avait l'impression que tout se déchirait en elle. Elle n'aurait jamais pensé que cela allait être aussi douloureux. Quand elle se sépara de Pippin, ce dernier murmura à son oreille:
- Bonne chance, Sarah. Je souhaite de tout mon coeur que tu seras guérie et que tu vivras heureuse jusqu'à la fin de tes jours. Prends soin de Frodon. Et écris-moi des lettres. Ça sera merveilleux de recevoir du courrier de Valinor.
Sarah sourit et embrassa Pippin sur la joue.
- Je te le promets – balbutia-t-elle, ne sachant pas exactement ce qu'elle promettait.
- Et prends soin de ton petit bébé. Si c'est une fille, je suis sûr qu'elle sera aussi belle que sa maman, et si c'est un garçon, il sera aussi mignon que son papa.
Sarah le remercia d'un sourire rayonnant à travers ses larmes.
Frodon aussi se sépara lentement d'un Sam qui ne pleurait plus, mais qui semblait hagard et abattu. Il l'embrassa sur le front, son ami le plus fidèle, le jardinier le plus dévoué qu'il eut jamais connu et qu'il ne connaîtra jamais. Tour à tour, il serra aussi Merry et Pippin dans ses bras. Il se sentait tout rempli de chagrin, mais il ne pleurait pas. Il savait que cela ne pouvait être évité. Sarah, alors, se retrouva devant Sam. Ce dernier la regarda longuement, comme s'il voyait à travers elle, puis il l'attira dans ses bras et la serra de toutes ses forces.
- Oh, Sam... Sam... tu... tu vas tellement me manquer! – sanglota-t-elle.
- Sarah... Sarah... sois heureuse. C'est tout ce que je te demande. Tu imagines, quand tu retrouveras la vue, le premier paysage que tu vas voir, c'est les champs fleuris et éternels de Valinor. Tu te rappelles? Tu te rappelles... ce que le vieux Gandalf disait... à propos des rivages blancs et des monts verdoyants... tu verras tout cela, Sarah.
Sarah hochait la tête en pleurant.
- Merci, Sam. Je ne sais pas quoi faire pour te remercier. En fait, si, il y a quelque chose. Écoute-moi bien, Sam. Écoute... dans Cul-de-Sac, dans le studio, il y a ce tableau de Frodon et moi, me représentant moi assise sur les genoux de Frodon. Même si je ne l'ai jamais vu, je l'aime de tout mon coeur. Je te l'offre, pour que tu te rappelles de nous. Quant à moi, je ne t'oublierai jamais, même si tout le reste défaille dans ma mémoire. Garde ce tableau précieusement. Sam... adieu...
Elle sentit Frodon la prendre doucement par les bras, et elle se sépara de Sam à contrecoeur.
-cAdieu – répéta-t-elle.
Frodon passa un bras autour de ses épaules et posa ses lèvres sur sa tempe.
-Viens, Sarah, il est temps... murmura-t-il.
Elle se laissa guider par son époux, aveugle et perdue, laissant tout ce qu'elle connaissait derrière elle. Elle entendit les pleurs de Merry et Pippin, et un goût amer envahit son coeur. Frodon marcha lentement jusqu'à Gandalf, qui sourit doucement et lui prit la main. Ils montèrent ainsi sur le bateau blanc des elfes. Frodon regarda la mer orangée, immense, devant lui. Le vent marin soufflait dans ses cheveux. Sarah avait arrêté de pleurer dans ses bras, et demeurait chaude et calme dans son étreinte. Il se retourna vers ses amis et les vit qui le regardaient avec fascination et déchirement. Il leur sourit, et dans ce sourire il mit tout l'amour qu'il avait pour eux et pour la Comté, et pour toutes les belles choses qu'il avait vécues. Merry, Pippin et Sam lui sourirent à travers leurs larmes.
Sarah aussi se retourna. Elle était belle ainsi, sur ce bateau, avec le vent marin qui soulevait ses cheveux de jais, avec ses yeux noisettes tristes et doux. Quelques larmes perlaient encore sur ses joues ; elle était comme une déesse transie de chagrin et de regrets, mais fière et belle en dépit de tout. Frodon et Sarah se retournèrent alors ensemble, et plus jamais ne posèrent le regard sur la terre des mortels.
Les voiles du bateau se gonflèrent lentement, et le bateau glissa tranquillement sur l'eau claire. Merry, Pippin et Sam regardèrent, regardèrent jusqu'à ce que le navire blanc s'évanouisse dans l'horizon incandescent et plonge dans le soleil couchant, au delà de la mer, du ciel et des astres divins.
Voilà, cette longue fic est enfin finie! Je remercie toutes les lectrices fidèles qui ont lu, reviewé et aimé. Je remercie aussi Frodon, car sans lui rien de tout ceci n'aurait été couché sur le papier. Ce personnage est à la base de ma fic, et je l'adore! Je remercie aussi Elijah de l'avoir incarné sur l'écran. Merci Elijah!
J'aimerais aussi remercier toutes les personnes qui ont reviewé le chapitre précédent! Malheureusement, j'ai pas trop le temps de vous répondre. Ls examens approchent...aaarg! En tout cas, toutes vos reviews m'ont fait vraiment chaud au coeur! Je vous adore!
Namarie, et à ma prochaine fic, je l'espère!
