Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.

Résumé : Gabriel rêve. Les jumeaux se retrouvent. Mû et Angelo avancent à pas prudents mais dans le bon sens – c'est déjà ça. Et Saga et Ayoros se sont expliqués… et embrassés.

NdA : Comme toujours un grand merci à toutes et tous pour l'intérêt que vous témoignez à cette histoire ! Bon… J'ai fait boulette :'( Dans le chapitre précédent, j'ai fait ce que j'estime être une vraie erreur de cohérence. Saga surpris par le fait qu'Ayo sache pour lui et Gabriel. Or, ce n'est pas possible : Kanon lui a dit qu'il était au courant et que c'était Ayo qui lui avait dit. Normalement, je ne touche pas aux chapitres après publication et je ne réupdate pas, par exemple, pour corriger les fautes d'ortho passées à la trappe. Parce que je suis une feignasse. Mais là, c'est juste pas possible. Donc voilà, le chapitre précédent a changé. Pas beaucoup – parce que la scène me plait telle qu'elle est et que je n'allais pas tout casser après publi. J'ai simplement intégré quelques lignes juste pour dire que ce qui surprend Saga ce n'est pas qu'Ayo soit au courant (forcément), mais qu'il sache depuis si longtemps. A savoir depuis quasiment deux ans. Le reste, je n'y ai pas touché. Bon. Voilà. J'espère que vous ne m'en voulez pas trop.

Nymachan : Non, non, le coup de la sonnette, ce n'est pas du tout du vécu. Ni à moi, ni à une personne de mon entourage. Mais je trouvais l'idée rigolote.

Choupi : Des progrès dans les couples, oui. Pour une fois, hein, on va pas se plaindre et on va profiter ! Côté Empire… Ah ! le tact de Minos ! Clairement, il n'est pas doué lorsqu'il s'agit de ses proches. Et oui, toujours rien de neuf du côté de la planète Judge. Enfin, on se comprend quand je dis ça. Kanon est relativement philosophe, oui. Et puis, il a quand même plein de raisons de se réjouir autour de lui : Milo qui avance dans son entreprise de réparation, son frère qui va beaucoup mieux avec l'opération qui s'est bien passée, le bac de Shun, le stage de Shina et Aldé qui se passe trop bien (bon, ça vous êtes pas au courant, vous… :p),… Et maintenant, Ayo et Saga. C'était pas la mission qu'il s'était fixé au départ quand il a voulu aider Ayoros, mais c'était bien la fin la plus belle qu'il puisse imaginer pour sa première réparation. Du coup, il est plutôt content, le Kanon.

Je vous laisse avec le nouvel épisode. J'espère qu'il vous plaira.


Paris – Appartement de Milo Antarès

Le salon est pratiquement vide. L'ancien canapé, le fauteuil défoncé, le meuble télé, avec la télé cassée, et la table basse sur laquelle gisaient habituellement les canettes de bière ont été emmenés à la déchetterie et remplacés par quelques meubles achetés à la va-vite : des étagères de métal, un canapé convertible, une table basse et un fauteuil pivotant, tout en courbe, sur lequel Milo a complètement craqué dans le magasin. Il l'aurait préféré orange. Mais Shina a posé son veto et a appelé Kanon pour lui demander confirmation du fait qu'il n'y a avait pas moyen. Sous le regard de la jeune femme, Milo a fini par céder… pour malencontreusement se tromper au moment de récupérer le dit meuble au libre service. Comment ? Il n'avait pas pris le gris ? Oh bah ça alors… Il n'avait pas dû faire attention… Et l'Italienne lui a passé un savon pendant qu'Aldé est allé reposer l'objet du délit.

Dans la cuisine, le matériel endommagé par le dégât des eaux a été remplacé par le propriétaire et le réfrigérateur rempli de bières et de boissons diverses. Et bien évidemment, un immense bureau tout en longueur a trouvé sa place dans un coin de la pièce. Y repose toute la sono que Milo a ramenée le matin même avec l'aide de Shun depuis l'appartement de Gabriel en vue de la réunion au sommet qui aura lieu en cet après-midi.

On frappe à la porte. Milo se retourne vers Shun. L'adolescent est anxieux, c'est visible. Il s'est assis dans un coin du canapé et a coincé ses mains entre ses genoux, simplement pour ne pas être tenté de les tordre ou de se ronger les ongles. Son mentor lui sourit et va vers l'entrée pour ouvrir à Io. Le jeune homme a changé de couleur de cheveux : il est devenu… mangue. Peut-être pour s'accorder à l'imprimé de sa chemise, sous le costume vert d'eau – qui se marie très bien avec ses nouvelles lentilles de contact –, et à la lanière du sac qu'il porte au coté.

– Salut ! fait le DJ en lui tendant la main. Comment ça va ?

– Bonjour Milo. Bien, je te remercie.

– Viens, entre. Pas eu trop de mal à trouver ?

– Non, non. Aucune difficulté.

– C'est sympa d'avoir accepté de venir.

– Ce n'est rien. Je comptais faire le déplacement prochainement pour surveiller l'avancée des travaux et discuter avec toi des différentes ambiances avant que les décorateurs ne se mettent à l'œuvre. Ton appel n'a finalement qu'avancer notre rencontre.

Ils arrivent dans le salon. L'homme d'affaires le parcourt du regard un instant, s'arrête sur Shun, avant de se retourner vers Milo.

– Je m'attendais à voir Kanon, fait-il remarquer.

– Il est occupé, lui répond le DJ. Il a beaucoup à faire, en ce moment. La santé et les affaires de son frère, et puis sa nouvelle vie… ça fait beaucoup. Et puis le Scylla, ça le concerne pas, hein. Je te présente Shun. C'est le DJ dont je t'ai parlé.

Aussitôt Shun se lève et s'incline légèrement, avant d'accepter la poignée de main d'Io.

– C'est un honneur, Monsieur Oliveira…

– Appelle-moi Io. Quel âge as-tu ? lui demande-t-il, en fronçant les sourcils.

– J'aurais dix-huit ans en Septembre…

L'homme de confiance de Julian Solo incline la tête en direction de Milo.

– Je pensais t'avoir dit que je comptais ouvrir le Scylla fin Août. Et je ne crois pas avoir à t'apprendre que les mineurs n'ont pas le droit de travailler en discothèque.

– Je sais que ça va poser des problèmes…

– Cela n'en posera pas.

Il pose son sac à côté du canapé, dans lequel il s'installe avec une décontraction qui contraste avec le ton implacable de sa voix.

– Je sais que je peux donner l'impression d'aimer flirter avec les limites et de ne pas être un joueur des plus directs : pour que vous acceptiez de vous engager avec moi, j'ai usé de manipulation et de procédés qui ne comptent pas parmi les plus intellectuellement honnêtes. Mais ce n'est pas pour autant que je dirige mes entreprises au mépris des lois. D'autant qu'elles ne m'appartiennent pas et qu'à la moindre rumeur déplaisante, je perdrais mon emploi. Et je trouverai ça extrêmement regrettable : j'adore mon travail.

– Io… Shun est né le 9, réplique Milo depuis son fauteuil. Ca fera quoi ? quinze jours un peu compliqués ?

– Ne pas avoir de DJ au bar, c'est un simple détail évidemment…

– J'ai pas dit ça. Mais on peut trouver des solutions. La boite va pas ouvrir en même temps, si ?

– Bien sûr que si. C'est la salle de concert qui ouvrira… environ un mois plus tard, je pense.

– Non, je te parle du fonctionnement quotidien. On va pas ouvrir le bar à minuit ni la boite à vingt heures, si ?

– Non. C'est vrai.

– Bah tant que la boite est pas ouverte, c'est moi qui mixerai. Et pour les premières soirées, ce qu'on pourrait faire c'est des plateaux de fous, avec genre trois ou quatre DJ, à chaque fois qui pourraient même passer d'une salle à l'autre. Un peu comme si on faisait une soirée d'ouverture mais pendant deux semaines.

– Et pendant trois week-ends successifs, nous créons l'événement…, murmure Io comme pour lui-même. Cela pourrait être suffisant pour nous permettre de nous inscrire peut-être pas comme une référence mais comme un lieu de sortie potentiel, dans l'esprit collectif. Et un mois après, pour la rentrée étudiante, nous mettons en route la salle de concert… L'idée est séduisante. Mais le budget pour une telle opération risque d'être important. J'ai beau avoir des fonds conséquents…

– J'ai pas mal de potes, rétorque aussitôt Milo. Et Paris fourmille de jeunes talents. Il suffit de trouver une tête d'affiche par soir… deux pour les vendredis et les samedis. Ils joueront pas à l'œil, évidemment, mais on devrait pouvoir s'en sortir pour pas trop cher, j'en suis sûr.

Les deux hommes s'affrontent du regard un instant, totalement ignorants de Shun qui a repris sa place dans le coin du sofa. Le futur gérant du Scylla lui jette un regard en coin.

– Tu tiens vraiment à ce que cet enfant ait le poste…, déclare-t-il sans détourner les yeux de l'adolescent.

– Ouaip. Et pas uniquement parce que ça fait deux ans qu'on bosse ensemble, même si ça compte évidemment. Je sais que lui et moi, ça peut donner quelque chose de très bien. Y a un lien entre nos façon de faire et en même temps, elles sont différentes. On a chacun notre personnalité. Donc on sera cohérents, mais pas répétitifs, et ça c'est bien, reconnais-le. Tiens, au fait, fait-il en se retournant à nouveau vers son employeur. Comment tu trouves la musique ?

– La musique ?

Io tend l'oreille. Il ne l'avait pas vraiment notée car elle n'est pas du tout agressive. Au contraire même : elle très… ronde.

– Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il, incapable de reconnaître l'artiste en question.

– Une de mes compositions, fait la douce voix de Shun. Pour le court-métrage d'une amie.

– Intéressant. J'imagine qu'il est prévu que tu me joues quelque chose ?

– Allez, Shun, l'encourage Milo. On t'écoute.

Pendant quelques instants, l'adolescent reste sur le sofa puis se lève et va aux platines. Le set qu'il va jouer, ils l'ont préparé durant quinze jours. Mais il l'avait en tête depuis bien plus longtemps. Depuis qu'il a entendu Milo évoquer les salles lounge, où la musique permet aux clubbers de se reposer entre deux sessions plus violentes dans les pièces voisines. Shun a choisi chaque morceau… Non pas pour raconter une histoire mais pour créer une ambiance, comme la bande originale d'un film. Discrète, le plus souvent, mais qui met le spectateur dans les bonnes dispositions sans qu'ils s'en rendent vraiment compte. Les clients du bar ne seront pas exactement dans cette condition de passivité mais ce n'est pas ce qui l'empêchera d'essayer de leur apporter le calme… une certaine forme de sérénité.

Avec douceur, la musique qu'il a composée s'efface et cède la place à une autre musique, plus jazzy, de Laurent de Wilde. Si Io accepte qu'il soit le DJ du bar, il aimerait faire une sorte de rituel. Et commencer ses sets par cette chanson. Pas tous les jours, peut-être, mais… Il aime bien les petits rituels. Ils créent un lien avec les habitués… Et il aime bien cette chanson. Parce que les premières paroles sont très belles. Parce qu'elles correspondent à ce qu'il veut dire.

Today is the time when you change your mind. Yesterday is History. Tomorrow is a mystery. But today is a gift. That's why they call it the Present.(1)


Paris – Champs Elysées

Père. Il va être père. Il va être… père. Dans le ventre de Thétis, grandissent ses deux enfants. On les lui a montrés sur l'écran, lors de l'échographie. Il a mis un peu de temps à les voir. Les a-t-il vraiment vus d'ailleurs ? Rien n'est moins sûr. Il ne sait plus. Il se souvient d'une image grésillant en noir et blanc. Il se souvient que le médecin leur montrait des tâches qu'il devinait à peine. Il se souvient du sourire de Thétis et de sa joie qui s'est affadie à l'annonce qu'elle attendait des faux jumeaux. Elle est heureuse, bien sûr, mais aurait préféré n'attendre qu'un seul enfant. Pour ne pas être obligée d'arrêter pratiquement toute activité au plus tôt. Pour ne pas risquer de prendre quinze kilos. Il se souvient de lui avoir pris la main et de l'avoir embrassée, et de s'être demandé lequel de ces deux êtres prendra sa succession et lequel pourra être libre. C'est une évidence, il a besoin d'un héritier : Pandore semble se satisfaire de son célibat intermittent et ses deux frères sont gays. Qui d'autre que lui peut assurer l'avenir des Judge et de l'Empire ? Qui d'autre qu'un de ses enfants pour devenir le futur Empereur ?

Mais, déjà, il entend la voix de sa tante et, derrière elle, celle d'Eaque qui lui intiment d'être un bon père. Tous, ils le pousseront à laisser ses enfants décider de leur avenir par eux-mêmes. Pour eux-mêmes. Comme si de telles choses étaient possibles. Si l'un de ses enfants veut prendre la route que lui-même emprunte, comment pourra-t-il le laisser faire ? Comment pourra-t-il l'en empêcher ? Comment pourra-t-il rester passif face à l'une ou l'autre option ? Les deux choix sont aussi mauvais l'un que l'autre. Personne ne peut être conscient de ce qu'ils impliquent au moment où ils doivent être faits. Personne ne comprend à quel point ils vous engagent. Il le sait mieux que tout autre : trop souvent vous n'avez tout simplement pas le choix. Vous croyez l'avoir, oui, mais d'autres décident pour vous, sans que vous en ayez vraiment conscience. Et lorsque vient le temps de prendre une direction plutôt qu'une autre, vous constatez qu'en lieu et place du croisement attendu, il n'y a plus qu'une route rectiligne. Alors vous relevez la tête et vous vous mettez à l'arpenter ainsi que vous l'auriez fait si vous n'aviez jamais envisagé une autre possibilité. Il n'y a pas d'alternative. Il était l'Héritier. Il est devenu l'Empereur. Et ni l'un ni l'autre ne peuvent se payer le luxe des doutes et des tergiversations. Ni l'un ni l'autre ne peuvent se payer le luxe de paraître faible. D'être faible. Quoiqu'il en coûte. Et Dieu sait qu'il se rend compte, à présent, du prix à payer. Alors comment ? Comment pourrait-il laisser un de ses enfants s'élancer sur cette autoroute ? Mais d'un autre côté… comment pourrait-il assumer d'être le dernier Empereur ?

Il quitte la fenêtre pour aller s'asseoir à son bureau. Malgré le nombre d'affaires qu'il traite en parallèle, tout y est parfaitement ordonné. Il se sert un verre d'eau gazeuse. Une route rectiligne. Le dernier Empereur. Pourquoi pas. Pourquoi ne pas attendre, encore, et repousser la décision ? Il n'a pas trente ans, après tout. Il est tout à fait envisageable d'abdiquer au crédit d'un de ses petits-enfants, n'est-ce-pas ? Et s'il arrive un accident, ses frères assureront l'intérim et prendront sa suite. Pourquoi pas, oui. Pourquoi pas.

Lorsque l'on frappe à sa porte, il met quelques secondes à répondre avant d'inviter son visiteur à entrer. Eaque pénètre en premier dans la pièce, dans une tenue chatoyante et l'air légèrement contrarié. Comme à chaque fois depuis... Pas tout à fait, la donne a changé récemment. Rhadamanthe entre à sa suite. Rhadamanthe… toujours dans l'ombre, toujours derrière. Leur petit-frère n'est pas fait pour la lumière. Sans doute serait-il plus juste de dire qu'il ne l'est plus. Peut-être pas. Même lorsqu'il était enfant, Rhadamanthe se contentait d'être Rhadamanthe.

Il y avait quelque chose de merveilleux chez lui, à cette époque. De la poésie se dégageait de cette tête blonde, haute de rien, qui pouvait rester à observer calmement une coccinelle sur une feuille ou le ballet des oiseaux dans le ciel durant un temps qui lui semblait infini. Il vivait au présent, déjà, à l'époque. Pourquoi a-t-il fallu qu'il grandisse ? Pourquoi a-t-il fallu que quelqu'un lui apprenne qu'il existait d'autres temps pour conjuguer la vie ? Pourquoi a-t-il fallu… que leur père lui apprenne l'impératif et le futur ? Pourquoi lui-même a-t-il tant insisté pour qu'il trouve sa place dans la lumière ? Peut-être… Peut-être que s'il ne l'avait pas incité à chercher l'approbation de leur père… Peut-être que s'il s'était contenté de lui dire qu'il l'aimait, lui, infiniment, qu'il était fier de lui et que le reste n'avait pas d'importance… Non. Les dégâts auraient probablement été les mêmes. Rhadamanthe en aurait probablement déduit qu'il n'était pas assez bien pour que leurs parents l'aiment et que son grand-frère en était conscient…

Si seulement il avait été moins aveugle… Si seulement il n'avait pas cherché à s'aveugler lui-même, à se rassurer… Combien cela a été simple de ne rien comprendre, de se raccrocher aux mélodies du piano ou aux cavalcades de Greatest Caution, pour croire qu'il restait une part de lumière chez son petit-frère, dans le secret de son âme, pour croire qu'il était parvenu à la préserver... Mais ce jour-là, il a vu la vérité. L'absence de lueur dans les yeux d'or. Rhadamanthe s'est éteint… sans qu'il s'en aperçoive, sans qu'il ne fasse rien pour l'empêcher. Rhadamanthe s'est éteint… et il est le seul responsable.

Il pourrait en accuser son père, ou sa mère, mais ce serait intellectuellement malhonnête. Il savait. Il a toujours su qu'il ne fallait rien attendre d'eux. C'est lui le seul coupable.

Alors il a fait la seule chose qu'il pouvait faire pour lui donner une chance de se reconstruire, d'oublier l'impératif et le futur. De redevenir Rhadamanthe. Il a fait un pas de plus. Il a attiré les projecteurs à lui et leur a interdit de blesser à nouveau son petit-frère avec leur éclat agressif. Et il a fait un pas encore, laissant Rhadamanthe dans l'ombre, aux bons soins d'un homme exceptionnel, du seul homme capable de réparer ses erreurs, d'effacer ses échecs. Aux bons soins d'Eaque.

Il a sincèrement cru qu'ils avaient réussi, lorsqu'un peu moins de cinq ans plus tard, Rhadamanthe a exprimé son désir de ne pas aller à Henri IV et de se lancer dans des études de Droit. Ce qu'il a pu être fier de son petit-frère, lors du repas où il a fait cette annonce. Rhadamanthe avait fait un pas… Pas tout à fait dans la lumière. Pas tout à fait dans l'ombre. Il avait tracé une diagonale. Vers une autre route… et quelle route ! Non seulement la sienne mais tellement en adéquation avec les besoins de l'Empire ! Bien davantage que tout ce qu'ils avaient pu envisager ou souhaiter… En tout point irréprochable. En tout point… Rhadamanthe.

Il y a cru, oui. Comme il a cru que la mort de leurs parents avait libéré son frère de ses derniers liens. Comme il a cru que tout allait aussi bien que possible quand Rhadamanthe a refusé de se livrer à la mascarade du réveillon, malgré ses promesses. Cela l'a contrarié, bien sûr, mais… Mais Rhadamanthe a fini par céder, grâce à Eaque, trop conscient probablement d'être un Judge, trop responsable pour ne pas agir comme il le fallait. Il a tenu parole et accompli son devoir… sans porter de masque, en restant lui-même. Ce qu'il a pu être fier de lui en cet instant, encore… ! Et chaque jour, face à un Rhadamanthe ne supportant pas les mensonges perpétuels imposés par la relation entre ses aînés… Son petit frère prenait son essor. Son petit frère… était sur le point d'éblouir le monde. C'est ce qu'il croyait. Mais un homme, quelque part, a fait pleurer Rhadamanthe. Encore une fois il a dû se rendre à l'évidence : il s'est trompé. Il s'est leurré lui-même en espérant… Encore une fois, il a été un frère indigne. Son petit-frère a failli retourner dans les ténèbres. Si Eaque n'avait pas été là… Si Eaque n'existait pas… Mais Eaque existe. Et Rhadamanthe a joué du piano pour son anniversaire.

– Alors Minos ? Vas-tu enfin nous expliquer la raison de cette réunion ?

La voix d'Eaque, qui s'est installé dans le canapé, le ramène au présent. Eaque… Il a également failli détruire sa lumière intérieure à cause de son égoïsme et de son aveuglement. Mais il est à présent avec ce chanteur… plus ou moins. Minos étouffe la bouffée de jalousie qui vient de lui embraser la poitrine. Il ne sert à rien de s'énerver encore. Il n'a plus le droit d'être jaloux. Et Myu n'est pas n'importe qui. Il n'a rien à voir avec ces êtres médiocres qui ne savent rien de la grandeur d'Eaque, de ces moutons qui jugent sans savoir... Myu connait Eaque et Eaque aime Myu, Minos l'a toujours su. Peut-être pas autant qu'il pensait l'aimer lui, mais… suffisamment en tout cas, pour pouvoir être heureux à ses côtés. Et de toute façon, aujourd'hui, Eaque ne l'aime plus et c'est ce qu'il voulait. Alors vraiment, il n'a aucune raison d'envier Schmetterling.

– Je voulais vous parler avant le dîner de demain, déclare l'aîné en se servant un autre verre de Perrier. Thétis veut vous y entretenir du mariage…

– Et l'entretien promet d'être désagréable si tu crains à ce point notre réaction pour nous y préparer à l'avance, note le cadet des Judge depuis le sofa. Alors qu'a donc prévu ta fiancée qui puisse te troubler autant ?

Minos prend une gorgée d'eau puis pose le verre et ses avant-bras sur son bureau et joint les mains. Ses doigts se croisent.

– La première des choses est que… Julian sera mon témoin. Et Pandore le sien.

Durant quelques secondes, le silence se fait dans la pièce.

– Tu ne voudrais pas non plus que nous quittions le Manoir pour vous laisser entre vous ? raille Eaque.

– Je t'en prie, ne dis pas n'importe quoi, soupire Minos. Son frère et notre tante… Est-ce sa faute ou la mienne si sa famille est moins nombreuse que la notre ?

– Bien sûr que non. Et je reconnais que cela aurait été ridicule que je sois témoin à ton mariage. Mais Rhada…

– Je sais, confirme l'aîné, et c'est pour cela que j'envisage la possibilité de demander à Hilda de servir de second témoin à Thétis.

– Si Eaque n'est pas témoin, je ne le serai pas, rétorque Rhadamanthe.

Il s'est assis sur une chaise, la déplaçant légèrement pour pouvoir voir ses deux frères. Eaque le considère un instant, lui qui était resté parfaitement silencieux et impassible depuis le début de la conversation.

– J'en vois une, moi : vous êtes frères, fait le brun.

– Tu es notre frère, toi aussi. Il n'y a aucune raison que j'aie un traitement de faveur, décrète le benjamin.

– Rhada…

– Je ne veux pas, insiste-t-il d'une voix tendue. Et… ce serait une erreur de demander à Hilda de tenir cette place. Sa présence au mariage pourra s'expliquer mais pas un aussi rapide rapprochement entre elle et Thétis. Cela pourrait paraître suspect aux yeux de certains invités. Enfin, cela me paraîtrait suspect, si j'étais à leur place.

Minos regarde Rhadamanthe qui a croisé les bras. Irréprochable. Il n'y a pas d'autres mots pour décrire son petit frère. Il a bougé l'échiquier. Il leur montre le seul chemin possible. Par amour pour Eaque, pour ne pas l'isoler. Par devoir pour Sanctuary, pour ne pas découvrir leur jeu. Minos espère qu'un jour le monde saura quel homme fantastique il est, qu'ils sauront, tous, voir les louanges qu'il mérite. Et il espère aussi qu'il s'agit d'un petit sacrifice, qu'une part au moins de son petit-frère aurait aimé être à ses côtés et être son témoin… Il sait bien que Rhadamanthe tenait au couple qu'il formait avec Eaque mais le blond lui a dit avoir compris les raisons de leur rupture. Il veut croire qu'il continue à l'aimer, malgré la séparation.

– C'est vrai que leur simple présence au mariage risque de faire froncer quelques sourcils, est bien obligé d'approuver Eaque. Une chance que Tantine ait eu la présence d'esprit de prévenir Saga de son amitié avec Hilda. Il ne sera pas surpris. Enfin, si les Gemini viennent évidemment.

– Saga sera là, déclare Minos. Il ne peut pas se permettre de laisser penser que sa santé ne l'autorise pas à assister à mon mariage. Il sait bien que je ne manquerais pas de faire remarquer son absence et qu'elle serait extrêmement dommageable à Sanctuary. Il faudrait qu'il soit véritablement sur son lit de mort pour refuser cette invitation. Quant à son frère…

– Son frère ?

L'étonnement fugace dans les yeux d'Eaque surprend Minos. Tout comme le rapide échange entre lui et Rhadamanthe… qui baisse les yeux comme pour signifier que cette histoire ne l'intéresse en rien.

– Je veux qu'il vienne, confirme l'aîné. Je veux que nous ayons le loisir de l'observer. Il est plus que probable qu'il prenne certaines responsabilités au sein de Sanctuary. Il faut que nous sachions à quoi nous attendre, même s'il se contente d'un rôle mineur. Dans cette optique, j'envisage d'inviter ce DJ… celui que Julian a engagé pour son histoire de discothèque.

– C'est une blague ? s'étrangle le brun.

– Pas le moins du monde, rétorque-t-il fermement, sans comprendre la réaction de son frère.

– Non mais… en dehors même de toute autre considération, comment comptes-tu t'y prendre pour justifier la présence d'un illustre inconnu qui n'a rien à voir avec nous ou l'Empire ? s'offusque Eaque.

– Julian. Il compte inviter un certain nombre de ses adjoints. Sirene, évidemment. Kraken. Pourquoi pas le gérant de ses night-clubs ? Et pourquoi pas ce jeune homme si talentueux sur qui va reposer toute son entreprise, ici, à Paris ? Et si l'homme de Julian a raison et que ce DJ est le meilleur ami de Kanon Gemini, cela devrait avoir raison des éventuelles dernières résistances de Saga. Mon mariage n'est pas vraiment le cadre moins formel qu'il espérait pour les premiers pas de son jumeau dans le monde…

– D'autant plus que Gemini ne maîtrisera aucun des paramètres de la journée. Il est fort probable qu'il préfèrerait d'autres circonstances.

La voix de Rhadamanthe n'est pratiquement qu'un murmure. Mais il a pris position. Pour Minos. À nouveau, l'aîné voit ses deux cadets échanger un regard. À nouveau, des choses lui échappent. Petit à petit, ses frères lui deviennent des étrangers.

– Je ne vois vraiment pas l'intérêt…, continue pourtant Eaque face à l'attaque combinée.

– Je tiens à la présence de Kanon Gemini, je viens de le dire, le coupe vertement Minos. Veux-tu que nous ayons à affronter un homme dont nous ne savons rien ?

– Nous savons ce que Niobé a découvert, réplique le cadet sur le même ton.

– Son enfance dans la banlieue de Cannes ? Je t'en prie ! Je n'ai jamais rien lu d'aussi inintéressant : les petits trafics d'un adolescent pour subvenir aux besoins de sa mère malade… Je n'ai pas besoin de relire Les Misérables, je te remercie. La seule chose que cela nous apprend est qu'il n'y a rien de plus à en tirer que ce que nous avions craint. Si cela se sait, il sera plaint et porté aux nues.

– Nous savons qu'il peut s'affranchir des règles pour peu que les circonstances soient favorables, objecte le brun.

– Au point de sombrer dans l'illégalité… ? Peut-être, reconnait Minos en se calmant un peu. Mais il était jeune à l'époque et, aujourd'hui, il ne s'agit pas de payer un loyer ou des factures sous peine de se retrouver à la rue. Je ne suis pas certain que nous puissions compter là-dessus. D'autant que la boite de nuit dans laquelle il travaillait avait une réputation sans tâche. Non… Ces informations n'ont aucun intérêt. Ce qui n'est guère étonnant puisqu'elles remontent à plus dix ans maintenant. S'il y a des choses à découvrir ce sera dans les années qui ont suivi…

– Soit après la mort de sa mère, quand il s'est retrouvé seul, fait remarquer le cadet avec sagacité. Tu vas faire pleurer dans les chaumières, Minos. Quoiqu'il ait fait. Mais… tu dis que tu veux inviter ce Milo… Avez-vous au moins décidé d'une date pour pouvoir envoyer vos invitations ?

– Thétis a fini par choisir pour ses parents : nous ne pouvions nous permettre d'attendre plus longtemps. Le mariage aura lieu le 26 Août. J'ai vu le maire, cela ne posera aucun problème, même si je n'habite plus vraiment au Vésinet. Et nous devons rencontrer le prêtre, dimanche. Les bans seront publiés la semaine prochaine.

– Vous êtes à ce point pressés ? s'étonne le brun.

Il semble dérangé par cette annonce. Minos peut le comprendre. Et Rhadamanthe… Alors qu'ils se sont désintéressés de lui durant la conversation sur Kanon Gemini, les yeux d'or de son petit-frère viennent trouver les siens. Lui aussi se pose cette même question.

– Plus nous attendons, plus sa grossesse risque de poser problème, que ce soit pour sa robe ou sa capacité à assister à toute la journée, leur répond Minos. Il est inutile de perdre plus de temps.

– Au point de ne laisser que quelques semaines à peine aux invités…

– Ils savent depuis des mois que le mariage aurait lieu sous peu. Ils auront tout le temps nécessaire pour prendre leurs dispositions, afin d'être présents à Paris pour le dernier week-end d'Août. Une dernière chose… Eaque…

– Oui ?

– Puisque vous ne serez pas témoins, mais qu'il nous parait important de vous mettre en avant pour montrer à tous que ce sont deux familles qui s'unissent, Thétis a suggéré que… tu chantes.

La stupeur fige durant quelques secondes le cadet des Judge.

– Que je chante ? répète-t-il. À ton mariage ?

– Je sais, murmure Minos. Je voulais te mettre au courant pour que tu puisses… préparer ton refus.

Il observe le si beau visage de son frère qui retrouve peu à peu sa mobilité. Il voit ses yeux améthyste lui transpercer l'âme. Il voit ses lèvres pleines s'étirer en un fin sourire.

– Mon refus ? fait le brun d'une voix doucereuse. Il serait malséant de dire non à la mariée, voyons...

– Eaque…

– Rassure-toi, je ne ferai pas d'esclandre, ni ne provoquerai de scandale. Je trouverai quelque chose… d'approprié. Mais je chanterai, c'est décidé. Et maintenant, si tu en as fini… nous avons des choses à faire.

Eaque se lève et invite Rhadamanthe à le suivre. Minos les regarde quitter la pièce mais sans vraiment les voir. Son frère veut chanter à son mariage. Eaque ne l'aime plus. Il le savait. Mais ce qu'il vient de voir… Eaque le hait. Il l'a lu dans ses yeux. Dans son sourire. Le brun continuera à accomplir son devoir pour l'Empire, à être un directeur adjoint remarquable, il n'y a pas la moindre ambigüité à ce sujet pour Minos, mais… Eaque le hait. C'est bien, probablement. C'est mieux, sans nul doute. Plus simple, en tout cas. Et bientôt, c'est inéluctable, Rhadamanthe le détestera à son tour…

Combien de temps faudra-t-il à ses enfants pour le maudire ? Son père, qu'il hait et continue à haïr, s'est-il posé, un jour, ces mêmes questions ? Est-ce pour cela qu'il battait Rhadamanthe ? Est-ce pour les forcer, tous, à ne pas l'aimer… ? Ou était-ce simplement parce qu'il se moquait éperdument de son plus jeune fils et qu'il ne voulait que s'en servir pour le manipuler, lui ? Thétis n'est pas Europe… Cela suffira peut-être. Peut-être pas. Mais jamais il ne lèvera la main sur ses enfants. Jamais.

Il soupire. Ce n'est pas en réfléchissant à ce genre de problèmes qu'ils vont reprendre des parts de marché à Sanctuary…


Paris – Appartement de Milo Antarès

Ignacio Oliveira n'est pas un artiste, ni un fervent amateur de musique. Il a une approche avant tout commerciale. Il connait le monde de la nuit. Il a écouté des dizaines de DJs depuis qu'il travaille dans ce milieu. Fort de cette expérience, il sait juger d'une prestation musicale… Au moins sur son potentiel auprès du public. Il est conscient que cela n'a pas nécessairement grand-chose à voir avec la qualité intrinsèque de l'œuvre. Ce qu'il sait également, c'est qu'il ne doit pas sous-estimer cet aspect des prestations : le véritable succès se juge sur les critiques et sur la popularité. C'est pour cette raison qu'il apprécie de s'adjoindre les services d'hommes tels que Krishna ou Milo. Ni l'un ni l'autre ne transigeront avec l'exigence artistique et savent amener les foules jusqu'à eux. C'est une capacité rare et précieuse.

Dans l'appartement, Io s'est rendu à l'avis du DJ. Shun a gagné sa place. Et maintenant, les trois hommes discutent de ce à quoi ressemblera le Scylla.

L'homme d'affaires aime créer des ambiances identifiables. Le Seven Seas est un volcan sous-marin, une éruption permanente au cœur de l'océan. Un monde à part, au milieu de Londres. L'invitation au voyage commence bien avant les premières notes de musique. Il en sera de même avec le Scylla. Trois lieux. Trois ambiances. Et un fil conducteur, toujours le même : le monde maritime.

La discothèque sera sombre. Elle aura pour nom Les Abysses. Un monde inquiétant et étrange que les clubbeurs s'approprieront à force d'exploration. Des murs ténébreux sur lesquels des formes indistinctes apparaitront et disparaitront grâce aux jeux de lumières.

Le bar… Les Hauts-Fonds. Io leur montre les dessins que le décorateur a faits selon ses instructions. Le bleu de l'océan domine évidemment mais, en de nombreux endroits, des rochers apparaissent et font office de tables autour desquelles des chaises de bois et d'algues sont posées, des grottes sous marines servent d'alcôves et le bar lui-même est une épave de galion espagnol.

– Dans l'optique de faire du Scylla un lieu de vie culturelle, j'aimerais mettre quelques œuvres d'art dans des espaces clos, dans les murs notamment ou dans la coque du navire, qui symboliseraient les trésors que l'on peut remonter lors d'explorations sous-marines. Et pourquoi pas monter de véritables expositions à terme, si cette idée rencontre un certain succès.

– Ce serait… carrément sympa, approuve Milo, les yeux brillants.

Voir son rêve prendre corps, même si ce n'est que sur une feuille de papier, l'émeut. Ce qu'Io a réalisé à partir de son idée… est tout simplement impressionnant. Et le plus bluffant, c'est peut-être que lui, il n'a pas du tout l'air enthousiaste. Juste un petit sourire satisfait comme s'il anticipait une réussite quasi-certaine.

– Vous avez déjà des idées pour les premières expositions ? demande Shun.

– Pour l'instant, non, je l'avoue. Mes premiers contacts sont plutôt dubitatifs sur le succès de ce genre d'opération.

– Peut-être…

– Tu as une idée, Shun ? demande Milo.

– Monsieur Shura fait de jolies sculptures…

– Monsieur Shura ? relève Io.

– Un pote. Je t'enverrai des photos des trucs qu'il fait par mail et tu me diras ce que tu en penses.

– Avec plaisir.


Le Vésinet – Manoir Judge

Rhadamanthe coupe le contact de sa DB9. Eaque a déjà récupéré son attaché-case à ses pieds et ouvert sa portière mais la voix de son petit frère le stoppe net alors qu'il s'apprêtait à sortir de la voiture.

– Pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Tu le sais.

– Non, je ne sais pas, Rhada, lui répond sèchement le brun. Alors sois un peu explicite, s'il-te-plait.

Il est énervé. Il a été énervé toute la journée. C'est pour cette raison que Rhadamanthe a attendu qu'ils soient rentrés pour lui poser la question qui le taraude depuis le début de l'après-midi : il ne voulait pas courir le risque d'une explication à proximité de Minos… ou en étant au volant.

– Pourquoi as-tu accepté de chanter ?

Eaque baisse la tête un instant. Evidemment que son petit-frère, que leur petit-frère n'allait pas laisser une chose pareille. Lentement, il reprend sa place sur son siège et ramène la porte, la laissant tout de même ouverte.

– Sincèrement ? Parce que Minos était persuadé que j'allais refuser.

– Tu vas vous mettre dans une situation délicate et déplaisante, par simple esprit de contradiction ?

– C'est une façon de voir les choses, en effet.

– Pourtant, tu as dit que tu voulais qu'il soit heureux.

– Je sais…, fait Eaque les dents serrées.

– Alors je ne te comprends pas et je te le redemande… Pourquoi ?

L'explication rapide ne suffit pas. Elle ne peut pas suffire, de toute façon, face à un homme tel que Rhadamanthe.

– Parce que je voulais… le blesser, finit par avouer le cadet des Judge. Le fait que tu ne puisses pas être son témoin, qu'il invite ce DJ… J'aurais peut-être pu supporter une goutte d'eau, mais deux… Je n'ai pas eu le temps d'agrandir le vase pour les contenir.

– Aucune de ces décisions n'aurait dû t'énerver. Je ne voulais pas être témoin à son mariage, rétorque le blond.

– Rhada…

Sur le visage du benjamin, se lit son accablement face à cette situation. Il a fait glisser ses mains du volant et fixe le tableau de bord.

– Je l'aurais fait, s'il me l'avait demandé, mais… je t'assure que je suis heureux qu'il m'épargne cela.

– Il ne le fait pas pour t'épargner, cingle Eaque.

– Mais le résultat est le même, n'est-ce-pas ? Et c'est tout ce qui compte à mes yeux. Quant à Milo Antarès… ce n'est pas un problème, je t'assure.

– Pas un problème ? Ce n'est pas lui l'ami de Kanon qui t'a frappé, peut-être ?

Rhadamanthe reste parfaitement impassible. Il ne confirmera pas, évidemment. Mais l'absence de démenti est une preuve en soi.

– Tout cela appartient au passé, finit par déclarer le blond.

– Pour toi, peut-être, mais pour lui, qu'en sais-tu ? Et même pour toi… Tu veux me faire croire que tu ne tiens plus à lui ?

– Pourquoi poses-tu une question, si tu connais la réponse ? Mais je t'assure que tout ira bien. Et c'est mieux ainsi. Que Milo vienne. Il est l'ange-gardien de Kanon.

– Qu'est-ce que c'est que cette histoire encore ?

Rhadamanthe prend une légère inspiration avant de répondre. Il ferme les yeux.

– Il lui a sauvé la vie. C'est Kanon qui me l'a dit. Alors il le protègera, au besoin. Et tout ira bien. Et puis… Minos a raison. Si Milo n'est pas invité, Kanon ne viendra peut-être pas.

– Et tu veux qu'il vienne…, constate douloureusement Eaque.

– Oui, avoue le blond. Je vais devoir te demander un service.

– Lequel ?

– Minos veut un rapport. Il faudra que ce soit toi qui observes Kanon car, si j'espère pouvoir… le voir, je doute d'être capable d'en faire un qui le satisfasse.

– Tu admets ne pas être objectif en le trouvant si parfait ?

– Certainement pas. Mais je ne suis pas certain de pouvoir parler de lui sans… penser à lui. Et Minos comprendrait. Et, aujourd'hui pas plus qu'hier, je ne veux qu'il soit au courant.

Au moins Rhadamanthe est-il conscient de ses limites. En partie. Cela n'a rien d'étonnant. Rhadamanthe est toujours trop conscient de tout… et du reste. Eaque n'a pas la moindre idée de la façon dont il pourrait aider son frère sur ce plan… Peut-être devrait-il demandé conseil à Shion et Dohko. Après tout, à eux deux, ils ont aidé tant d'adolescents.

– Tu devrais dire à Thétis, demain, que tu ne chanteras pas, poursuit le blond. Je suis certain que nous pourrons trouver une excuse…

– Non. Je chanterai.

– Eaque… Je t'ai dit que je suis heureux que Milo vienne. C'est vrai, je t'assure. Et pour le fait que je ne sois pas témoin, aussi. Alors vraiment, tu n'as plus de raisons…

– Je veux chanter, Rhada. J'en ai besoin. Et ça n'a rien à voir avec toi. J'ai besoin… de me venger pour le mal qu'il m'a fait. Il faut que je fasse quelque chose. Il faut que je vide le vase… ou que je le brise.

– Tu lui en veux ?

– Oui, confesse Eaque. Même si je le comprends. Même si je ne regrette rien. Ni les années que nous avons passées ensemble, ni notre rupture. Je lui en veux. C'est mal, je le sais mais… je n'y peux rien : une part de moi le déteste. Je suis jaloux, blessé, vexé… Et j'ai de plus en plus de mal à me contrôler face à lui. Si je ne la laisse pas s'exprimer maintenant, si je n'obtiens réparation, je ne pourrai jamais passer à autre chose et rien de bon ne sortira de tout ça, je peux te le garantir. Je ne suis pas toi, Rhadamanthe. J'éprouve beaucoup de difficultés à pardonner.

Il soupire et le silence se fait dans l'habitacle. Le brun attend le signal de la fin de la conversation. Celui que donnera son frère en sortant de la voiture. Mais rien ne vient.

– Tu as pardonné à Kanon ? demande Rhadamanthe au bout d'un moment.

– C'est à ton tour de poser des questions dont tu connais la réponse. Non, je ne lui ai pas pardonné. Mais notre offensive contre Sanctuary me sert d'exutoire. Et avec le temps, viendra peut-être la prescription. Cette chanson tiendra un peu le même rôle. Sans effusion de sang, sans grandes conséquences… Juste une pique pour clore le dossier et me libérer.

– Tu as promis que tu ne provoqueras pas de scandale.

– Et je n'en provoquerai pas. Je ne chanterai pas Don't Marry Her, je te le promets.

– Cette chanson existe ?

– Oui. Elle est même très jolie. À la fin de chaque couplet, la chanteuse répète « don't marry her, fuck me (2)», précise Eaque dans un sourire.

– Ce n'est pas drôle.

– Non… probablement pas. Je t'ai dit que j'en trouverai une autre. Rhada ?

– Oui ?

– Tu crois que tu accepterais de m'accompagner au piano ?

– Bien sûr, fait le benjamin après un instant.

– Tu peux me dire non, tu sais. Il y aura beaucoup de monde…

– Si tu veux que je sois à tes côtés… j'y serai.

– Merci. Je t'aime, Rhada. Tu le sais, n'est-ce-pas ?

– Oui. Et moi aussi, je t'aime. Et… j'aime toujours Minos.

Cette confession a apparemment été délicate. Peut-être parce que Rhadamanthe craint que son frère ne lui en veuille, ne comprenne pas. Après tout, aucun de ses frères ne comprend qu'il puisse continuer à aimer ses parents… Mais la situation est très différente.

– Je sais, Rhada. Je sais que tu l'aimes. Et j'en suis très heureux.

Eaque sourit. Un sourire franc et sincère auquel Rhadamanthe ne répond pas, préférant ouvrir enfin sa portière et sortir de la voiture.

– Je me demande ce que Charon nous aura préparé pour le repas de ce soir…, fait le brun en quittant le garage tandis que Coré accourt pour faire la fête à son maître.

– Il parlait de moules, ce matin. Sylphide les adore marinières. Et nous fêtons son anniversaire, après tout.

– Tu as son cadeau ?

– Reçu ce matin, au Siège. Ils sont dans ma mallette.

Deux billets. Pour un voyage organisé en Egypte. Harmakhis et lui remonteront le Nil à l'automne.


Paris – Appartement de Mû Atalantys

Dans la chambre de Killian, Angelo et Mû regardent leur œuvre. L'ancien policier est venu aider le jeune médecin et résultat est plus que concluant. Ils y ont passé la journée mais ils sont venus à bout des tâches qu'ils s'étaient fixées : coller le nouveau papier-peint, installer le linoleum, et repeindre les plinthes, la porte et le montant des fenêtres. Il restera des choses à faire, encore… monter les meubles par exemple. Mû s'en occupera durant ses prochains jours de repos. Mais ils ont déjà bien avancé et la chambre de Kiki sera prête pour son retour. C'est une excellente nouvelle.

– Merci, vraiment, fait le jeune médecin, un sourire satisfait aux lèvres. Je n'y serais probablement arrivé sans toi.

– C'est rien, répond Angelo en haussant les épaules. J'espère que Killian sera content.

– Il le sera, j'en suis sûr. Tu veux boire quelque chose ?

– Il est quelle heure ?

Mû regarde sa montre et ouvre de grands yeux.

– Pratiquement vingt heures.

– Alors non, c'est gentil mais… je veux pas rentrer trop tard. Shura et Mika doivent m'attendre pour manger.

– Je comprends. Tu les salueras pour moi.

– Ça marche. Je peux faire un tour à la salle de bain, pour me passer un coup d'eau sur le visage et me changer ?

– Tu peux même prendre une douche, tu sais. Parce que… tu as de la peinture dans les cheveux, indique l'interne tout en se mordant les lèvres pour ne pas rire.

Angelo passe une main dans sa chevelure où, effectivement, des tâches vertes et d'autres orangées parsèment l'océan.

– Tu trouves que ça me va pas ? demande-t-il dans un demi-sourire.

– Je ne dirais pas ça…, rétorque aussitôt Mû avec une petite moue. Je trouve qu'elle s'accorde bien avec celle sur tes bras.

Aussitôt, Angelo plie le bras et regarde son biceps droit. Effectivement, il est lui aussi couvert de peinture. Comme son tee-shirt et son jeans d'ailleurs. Heureusement qu'il a une tenue propre dans son sac. Ça lui évitera d'attirer trop les regards dans le métro.

– T'es sûr que ça te dérange pas ? Pour la douche…

– Pourquoi cela me dérangerait-il ? Au contraire, ça me donnera un peu moins l'impression de t'avoir exploité.

– Dis pas ça. J'avais envie d'être là, de te donner au coup de main. Tu m'as pas forcé. Et puis…

– Et puis ?

– J'ai adoré passer cette journée avec toi. A l'hôpital, c'est pas tout à fait pareil et quand Kiki est là… J'aime bien aussi, hein, je t'assure. Je trouve ton fils génial, mais…

– Mais tu apprécies qu'on se retrouve seuls tous les deux, murmure Mû en s'approchant de lui. Tu es sûr que tu ne veux pas rester dîner ?

Ils ne sont plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Et l'interne fait même glisser ses doigts dans sa main… Ce que Mû peut être beau… Santa Madonna (3), ce que ça peut être dur de résister…

– Mû… Vaut mieux que je rentre.

L'interne retire sa main de la sienne et pousse un soupir, avant de s'écarter.

– Pardon. Je t'ai dit que je t'attendrai… Je suis désolé, fait-il en se retournant. Tu sais où est la salle de bains.

Il sort de la pièce. Dans la chambre de Killian, c'est au tour de l'ancien policier de pousser un soupir. Il vient de blesser Mû en le repoussant. Il ne voulait pas. Mais céder, ça aurait été pire. Parce que… Parce que chaque soir, il attend le coup de fil de l'interne qui lui dit que Killian va bien. Parce qu'il connait son emploi du temps par cœur et qu'il est à deux doigts de lui demander de lui passer un coup de fil quand il quitte son appartement et un autre quand il arrive à l'hôpital, lorsqu'il ne peut pas venir le chercher en voiture ou le raccompagner chez lui. Et ils ne sortent même pas ensemble… Il récupère son sac, dans un coin de la pièce, et file à la salle-de-bain. Elle n'est pas très grande. Comme le reste de l'appartement. Pas qu'il soit petit non plus… Mû et Killian ont chacun leur chambre et il y a un salon avec une cuisine et même un coin avec une table pour prendre un vrai repas. Un F3, dans Paris, il y a pas trop à se plaindre. Mais c'est pas grand, c'est clair. En même temps, ça fait quelques années maintenant que sa référence, c'est l'hôtel particulier de Saga. Quand il repense à son studio, quand il était flic… ou à l'appart' où sa famille vivait quand il était gosse… C'était clairement pas plus grand qu'ici. Enfin, si. Mais ils étaient cinq à vivre dans un F4. Sans compter la famiglia(4) qui débarquait à l'improviste. Même les cris de Mikael ne pourraient pas rivaliser avec le boucan des pies italiennes…

– An…

La porte s'ouvre et Mû apparaît un épais drap de bains à la main.

L'interne se fige, bouche ouverte, statufié par le spectacle qui s'offre à lui : Angelo, torse nu, occupé à retirer en seul mouvement, son pantalon et son caleçon… Mû peut voir les muscles jouer sous la peau cuivrée. Il voit son dos large. Il voit le haut de ses fesses. Il voit… Angelo. Lui aussi s'est arrêté. Et le voilà, courbé, qui tourne la tête vers Mû. C'est la première fois que l'interne voit réellement de la surprise dans les yeux cobalt. Et Mû se met à rougir, furieusement. Il laisse tomber la serviette et quitte précipitamment la pièce, en claquant la porte.

Dans le couloir, il reste un moment à reprendre le contrôle de son cœur. Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? Le garde-du-corps n'a pas dû réfléchir. Il n'a pas dû réaliser que… les serviettes présentes dans la pièce sont celles de Mû et qu'il allait lui en apporter une autre. Il n'a pas dû y penser, non. Mais pourquoi n'a-t-il pas fermé la porte ? Avait-il la tête ailleurs ? Est-ce un acte manqué ? Et pourquoi a-t-il fallu qu'il se déshabille aussi vite… ? Un frisson parcourt le corps de l'interne. Il savait, bien sûr, que l'ancien policier avait un physique d'athlète mais c'est autre chose d'avoir pu l'admirer de ses propres yeux. Une part de lui se disait que la plastique qui se cachait sous les vêtements ajustés ne pouvait pas être aussi parfaite qu'elle voulait le faire croire. Il est évident que non. Il est évident qu'il s'est trompé en imaginant qu'Angelo n'était pas aussi… Mon Dieu… Et il lui a promis d'être patient, d'attendre que ce soit lui qui fasse le premier pas, quand il se sentira prêt. Et il vient de renouveler son engagement. Pourquoi, mais pourquoi a-t-il fallu qu'il promette une chose aussi stupide ?


(1) : Aujourd'hui est le moment où vous allez changer d'avis. Hier fait partie de l'Histoire. Demain est un mystère. Aujourd'hui est don. C'est pourquoi on le nomme le Présent.

(2) : Don't marry her, fuck me : Ne l'épouse pas, baise-moi.

(3) Santa Madonna : Sainte Mère

(4) Famiglia : Famille