Chapitre 51 : Sombres découvertes

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Même s'il s'était préparé à lui faire face, Chikage Kazama ne put s'empêcher de trembler dès qu'il aperçut la silhouette de son père. Ce dernier n'avait pas changé au cours des derniers mois. Malgré sa cinquantaine passée, il gardait une stature ferme, ni svelte ni trop musclée, mais au contraire bien sculptée. Aucune ride n'ornait son visage aux sourcils constamment froncés. Au final, Seules ses mèches grises trahissaient son âge.

Sur son visage, son sourire cynique ne disparaissait jamais. Il posait sur tous un regard à la fois hautain et autoritaire qui forçait la crainte et le respect. Un simple coup d'œil suffisait à comprendre qu'il ne valait mieux pas le contrarier. En plus de son physique dominateur, sa réputation était connue au sein de la demeure mais également dans tous les camps d'oni nippon, voire même au-delà des frontières du Japon. Chigiru Kazama portait fièrement son nom et considérait son clan comme le plus fort et le plus proche de leur créateur Akihito. Et pourquoi ? Parce qu'il était dit que Kazama fut la première maîtresse choisie par leur maître, qu'elle fut également la première à lui donner un fils et que de ce fait elle était sa préférée, donc supérieure aux autres. Chose stupide, pensa Kazama qui lui savait la vérité pour avoir rencontré l'âme d'Akihito en personne. Les gens aiment modifier les histoires pour les tourner à leur avantage. Personne n'irait vérifier, mais l'unique vérité était que Yukimura fut la seule qui comptait vraiment pour Akihito.

Chikage regarda Doujigiri Yasutsuna posé à gauche. En revenant chez lui, il trahissait un peu la promesse faite à leur Dieu, celle de l'amener auprès de la descendante de Yukimura. Mais il le ferait, même si c'était dans plusieurs années, pour son honneur. Dès qu'il aurait pris la tête de son clan, il partirait avec Amagiri à la recherche de son ancienne fiancée, cette fillette qu'il n'était plus contraint d'épouser. Oui, quand il deviendrait le chef de cette puissante demeure, mais encore faudrait-il que l'homme face à lui passe l'arme à gauche, et cela ne semblait pas prêt d'arriver.

Le silence régnait dans la pièce. Chikage prenait sur lui pour calmer son angoisse. Chigiru, quant à lui, semblait le juger, le détailler, voulant probablement s'assurer que c'était bien sa progéniture face à lui. Après de longues minutes, il rompit son mutisme et dit de sa voix brute :

« Sortez tous, je veux rester seul avec mon fils. »

Le ton était sans appel, sonnant vraiment comme des ordres. Chigiru Kazama avait toujours eu ce timbre de voix, et tous lui obéissaient sans broncher, par crainte de sa colère et de ses sanctions bien trop sévères. Les domestiques qui apportaient le thé quittèrent la pièce, les gardiens également attendaient que tous soient sortis pour refermer le shôji. Seul restait Amagiri qui esquissa un geste pour se redresser mais Chikage l'arrêter en posant une main sur son genoux :

« Kyûju reste ici. »

Aucune faille dans ses paroles, Chikage s'en félicita. S'il voulait succéder à cet homme, il devait dès maintenant imposer ses choix et sa puissance en tant qu'hériter des Kazama. Cette intervention sembla plaire à Chigiru qui sourit :

« Je suppose que ce n'est pas négociable. Soit, qu'il reste, ce que j'ai à te dire n'a rien de secret. »

Il fit un signe aux gardiens qui refermèrent la porte non sans avoir au préalable salué le maître des lieux. A présent isolés, Chigiru prit une expression beaucoup plus douce et détendue que son fils ne lui connaissait pas, tant et si bien qu'il se demanda s'il s'agissait toujours de son tyrannique de père :

« Soit le bienvenue à la maison, Chikage. Je suis heureux que tu aies donné suite à ma lettre qui a dû te surprendre, commença Chigiru avec une intonation qui se voulait enthousiaste.

- En effet.

- Je reconnais que je n'ai jamais été tendre avec toi. Pour être tout à fait honnête, je n'avais jamais accepté que tu sois mon héritier. Ton frère, feu Chisato, était tellement brillant qu'il t'a fait de l'ombre, et je n'ai jamais voulu voir tes vrais facultés, persuadé que tu lui étais inférieur.

- Vous ne m'avez jamais laissé l'occasion de faire mes preuves.

- Je reconnais la situation injuste et dégradante dans laquelle je t'ai placée. Tu as dû te sentir humilié, mais pourtant tu es là devant moi, la tête haute et en possession de Doujigiri Yasutsuna. Tu es fort Chikage, ce n'est que maintenant que je m'en rends compte. Il est temps maintenant que tu reprennes ta place. Tu es l'héritier du clan Kazama, de grandes responsabilités t'attendent. Tu dois apprendre à te faire respecter, tout comme moi, quitte à ce que tout le monde te craigne.

- Je ne suis guère comme vous. Comme vous me l'avez trop souvent dit, je suis trop doux, répliqua nonchalamment le blond qui avait du mal à accepter cette façon de gouverner.

- Tu dois tenir cela de Marie. Celle-là ne m'aura apporté que des ennuis, pesta l'homme d'âge mûr. J'aurai dû plus me renseigner sur elle avant de l'épouser. Elle était une descendante du clan Karin, mais elle était très faible, trop sentimentale. Son comportement n'était pas digne d'une oni femelle. Chikage, je veux tu saches que malgré mon tempérament, je reconnais mes erreurs et je ne compte pas les reproduire. La femelle que j'ai choisie pour devenir ton épouse ne fait pas partie d'une grande famille, mais elle est docile et tout à fait convenable, en plus d'être jeune et relativement jolie. Je t'invite à la rencontrer dès maintenant. Elle a été prévenue de ton arrivée et elle t'attend dans la pièce d'à côté. »

Quand il eut terminé, Chikage attendit un instant avant de se redresser. Instinctivement, sa main agrippa l'arme qu'il avait posée à côté de lui mais son père l'arrêta dans son geste :

« Il n'est pas correct de se présenter à une demoiselle avec un katana à la ceinture, l'avertit Chigiru.

- Je suis un guerrier, elle devra s'y faire, répliqua acerbement le blond.

- Ce n'est qu'une enfant, ne soit pas désobligeant, aie un peu de compassion envers elle.

- Avez-vous eu de la compassion envers mère quand vous l'avez enlevée. Elle aussi n'était qu'une enfant à cette époque, lui rappela Chikage.

- Je te l'ai dit, je commets moi-aussi des erreurs, et il est de mon devoir de père de t'enseigner les valeurs de la vie pour ne pas que tu tombes dans les même pièges que moi. Si tu peux penser à ce qu'a pu ressentir Marie, pense également à cette jeune demoiselle. »

Chikage hésita. Malgré toutes ses belles paroles, il ne faisait pas complètement confiance à son père. Pas après toutes les cruautés qu'il avait fait endurer à sa mère et sans doute à d'autres, pas après toutes les violences dont il avait été victime. Ne souhaitant pas le contrarier, toujours parce qu'il craignait cet homme, il reposa son arme mais la rapprocha d'Amagiri qui n'avait encore rien dit, la lui confiant. Il ne devait pas oublier que le rouquin était pour le moment son seul allié. Cette invitation semblait encore trop louche, il avait encore du mal à admettre qu'un homme comme Chigiru Kazama se soit repenti.

Chikage croyait aux secondes chances. Il avait voulu croire aux bonnes paroles de son père, il avait espéré obtenir sa bénédiction et redorer son honneur d'oni bafoué, il avait imaginé panser ses blessures morales en prenant la tête du clan. Il s'était vu, entouré d'une ribambelle d'héritiers qui couraient dans leur demeure, sa petite femme qui s'occupent avec amour de chacun de ces bouts de chou tandis que lui s'abandonnait complètement dans les bras d'Amagiri.… Mais ses ambitions d'avenir s'écroulèrent lorsqu'il ouvrit la pièce censée abriter sa nouvelle fiancée. Dans une pénombre la plus totale, le corps recroquevillé d'une jeune fille s'y trouvait. Cette dernière releva la tête lorsqu'elle aperçut la lumière et se mit la main devant les yeux pour se protéger de cette soudaine clarté. L'oni blond pâlit, il y avait tellement de désespoir dans les iris de cette demoiselle qu'il avait l'impression de connaître. Cette chevelure et ces yeux, ce corps petit et délicat… Ca y est, il se rappelait de son identité :

« Toi »

Immédiatement, une avalanche de question inondèrent son esprit. Que faisait-elle là ? Pourquoi était-elle enfermée ici ?

Silencieuse comme si on lui avait coupé la langue, elle se redressa pour se mettre difficilement à genoux, et là un autre détail marqua Chikage qui cligna des yeux plusieurs fois pour s'assurer de ce qu'il voyait, n'y croyant pas. Il allait lui poser la question lorsque la voix alerte de son compagnon retentit derrière :

« Chikage »

Ce fut un signal, mais le temps que le blond ne se retourne, il était déjà trop tard…

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Shiranui sifflota tout en traversant les végétations du chemin qui menaient à la maison de Sen. Au cours de son voyage qui lui avait paru une éternité, il s'était imaginé les réactions des femmes de cette demeure lorsqu'elles le verraient arriver. Il voyait déjà Umeko courir vers lui d'un air radieux tandis que Sen resterait devant la terrasse d'entrée, bras croisés, un air renfrogné sur le visage comme si elle l'accusait de toutes les ignominies du monde. Elle lui reprocherait d'avoir mis du temps à revenir, arguant qu'il avait fait de la peine à Umeko, n'avouant jamais qu'il lui avait manquée à elle aussi. Elle l'accablerait parce qu'il revenait comme un bon prince sans même ramener de quoi faire le repas du soir. Il répliquerait alors qu'en bon prince justement, il avait donné l'intégralité de sa bourse à une famille de paysan en faillite et que son bon cœur était tel qu'il n'avait plus un seul ryo pour acheter à manger. Umeko le féliciterait pour son geste altruiste tandis que Sen ne le croirait pas évidemment, pensant qu'il avait gaspillé tout son argent en boisson, avertissant également Umeko qu'elle ne devait pas se laisser avoir par ce rat.

Shiranui rit, car cette fois il avait vraiment été victime de générosité. Ses économies étaient parties dans l'achat de cheval qu'il avait donné à Okita. Il s'était juste garder de quoi se nourrir durant le voyage d'Edo à Kyoto, voyage qu'il avait fait tout seul et à pied, tout ça parce que cet ingrat du chef du clan Satsuma n'avait pas daigné ouvrir sa bourse, préférant câliner la belle volaille que l'oni venait de lui apporter. Vraiment, les humains sont vraiment bizarres !

Il pressa le pas, impatient de faire tournoyer sa jeune sœur avant de donner une tape sur l'épaule de Sen et de la taquiner sur son poids et sa démarche peu féminine tandis qu'il reluquerait discrètement la belle Kimigiku. L'aura chaleureuse qui se dégageait de ce logement lui avait manqué, et s'il ne s'insufflait pas rapidement de sa dose de bonheur, il sentait qu'il allait exploser. Seulement, lorsqu'il aperçut enfin la petite habitation, il sut de suite que quelque chose n'allait pas. Plutôt qu'un souffle d'air chaud et agréable, c'est le silence glacial et l'atmosphère lugubre qui l'accueillit. Il n'y avait pas un bruit si ce n'est la cloche à vent qui tintait devant la porte principale :

« Sen ? Umeko ? Kimigiku ? Il y a quelqu'un ? »

Il ouvrit chaque shôji pour n'en découvrir que des pièces vides, la plupart en désordre. Des déchets alimentaires avait été abandonnés ici et là, et des denrées récentes laissaient supposer que ce lieu était malgré tout encore habité. La seule pièce rangée se révéla être la chambre de la propriétaire. Shiranui détailla le coin intime de la jeune fille, impeccablement ordonné et où un double futon était déplié. Ce détail lui fit lever un sourcil, mais ce n'était rien à côté des boîtes de maquillage ajoutés à la coiffeuse :

« Qu'est-ce que ça signifie ? se demanda le tireur de plus en plus intrigué. Est-ce qu'elles ont fui ? Quelqu'un d'autre vit ici ? »

Pourtant, des objets précieux appartenant à Sen, comme le peigne de sa mère, étaient toujours présents. Shiranui se mit à genoux et sentit la literie, y reconnaissant de suite l'odeur da sa bien-aimée :

« Sen, où es-tu ? »

En dehors de chez elle, il n'y avait que deux endroits où Sen se rendait : en ville pour faire ses courses, mais il paraissait peu probable que la consciencieuse jeune fille quitte son domicile sans verrouiller la porte d'entrée, ou bien sur la tombe de sa famille. Le tireur prit donc le chemin qu'il avait déjà emprunté une fois pour pister son âme-sœur et découvrir son secret, espérant sincèrement que toute la bande de petites femmes vivant ce foyer étaient parties ensembles en excursion, même si cela paraissait peu probable. Sa bonne petite soeur n'aurait jamais laissé un tel désordre s'installer dans la maison dans laquelle elle logeait, et puis tous ces effluves de parfum et ces traces de poudre dans la chambre de sa bien-aimée ne lui disait rien qui vaille :

« Sen, je t'en supplie, apparais »

Il aurait donné n'importe quoi pour revoir son innocent visage souvent crispé par la colère et la contrariété. Il aimait Sen, elle lui manquait terriblement. Lui, l'éternel insouciant n'aurait jamais cru que l'amour pouvait être si ravageur, même chez un oni.

Au bout de plusieurs mètres, il aperçut la silhouette d'une personne, apparemment une femme, et il ralentit le pas. Elle lui tournait le dos, Shiranui avait tout le loisir d'observer son chignon petit mais travaillé ainsi que son kimono tout aussi léger. Elle était d'une élégance plutôt maladroite, avec une nuque menue qui aurait excité n'importe quel homme, à croire que c'était fait exprès. Lorsqu'elle se retourna, le tireur retint sa respiration. Le kimono qu'elle portait épousait à merveille son corps mince à la poitrine arrondie. On pouvait même apercevoir ses chevilles et ses épaules blanches, ultime bonheur pour les hommes en quête de charmante compagnie qui auraient tout le loisir de fantasmer avec juste ces quelques centimètres de peau¹. Il avait beau aimer Sen, Shiranui restait un homme qui ne pouvait que succomber au charme meurtrier de cette jeune fille aux grands yeux violets... L'oni sursauta, sortant subitement de sa cachette, n'y croyant pas :

« Sen ! »

La jeune fille cria de surprise avant de reculer de quelque pas et de trébucher de façon peu gracieuse au sol. Elle n'eut pas le temps de relever la tête que le tireur empoigna fermement ses épaules. Elle paniqua, remua pour se dégager en criant « laissez-moi », puis elle recula de plusieurs mètres avant de sortir de sous son kimono une sorte de dague qu'elle pointa dans la direction du tireur :

« Partez ! N'approchez pas. J'ai déjà tué, je n'ai pas peur.

- Que penses-tu faire avec ça, fillette ? » répliqua l'oni aux cheveux bleus tout en dégainant à son tour son arme pour la pointer vers la jeune fille.

Le temps se suspendit durant quelques secondes. On n'entendait que la respiration ample de la belle oni qui regardait son "agresseur" avec effroi. Shiranui restait impassible, le visage dur, mais au fond de lui son cœur souffrait. Sen était méconnaissable. Elle avait beaucoup maigri, et sa tenue trahissait sa vraie nature. Même si elle était très belle avec ce kimono et ce maquillage, ce n'était pas de cette femme dont il était tombé amoureux, mais plutôt d'une demoiselle à la fois innocente et rebelle, naturelle, mignonne sans maquillage et accessoires de beauté. Mais que s'était-il passé au juste durant son absence ? Où était Kimigiku et Umeko ?

La lame que Sen tenait dans ses mains tremblait. Son dos s'appuyait contre des petites roches que Shiranui reconnut. C'était les tombes de sa famille, trois pierres… Non, il y en avait quatre maintenant :

« Sen, qu'est-ce ça signifie ? Qui as-tu enterré ici ?

- … Kyo, dit-elle enfin sans pour autant baisser son arme. Tu es venu pour te venger, c'est ça ?

- Mais qu'est-ce que tu racontes…

- Je ne me laisserais faire. Essaie donc de me tuer tiens. »

Le tireur soupira, comprenant qu'il n'arriverait à rien en la menaçant, si ce n'est l'effrayer et se faire encore plus détester. Il rangea son arme et s'approcha de Sen qui voulut reculer mais elle était bloquée par les pierres tombales. Il tendit sa main, elle ferma les yeux et rentra sa tête entre ses bras, comme si elle avait peur d'être touchée. L'incompréhension grandissait encore plus chez le tireur qui empoigna la lame aiguisée de Sen, se blessant. Du sang coula de sa main refermée, glissa sur la garde puis sur les doigts de la jeune fille qui lâcha la dague pour cacher son visage dans ses mains, se recroquevillant davantage sur elle. Kyo hésita, il ne comprenait pas ce qui se passait, et il n'était pas particulièrement doué pour consoler les gens. Ce n'était pas le moment de faire une blague douteuse, Sen semblait avoir réellement peur de lui. Au lieu de la brusquer comme il en avait l'habitude, il s'approcha doucement et l'enlaça avec toute la douceur dont il était capable, la tenant fermement pour l'empêcher de se débattre, lui susurrant des paroles de réconfort :

« Sen, je ne te veux aucun mal. Calme-toi ma Sen, je suis peiné de te voir comme ça. Tu m'as beaucoup manqué, j'espérais rentrer et t'épouser mais… Sen, que s'est-il passé bon sang ? Où sont Umeko et Kimigiku ? Pourquoi as-tu ajouté une tombe ? Réponds-moi. »

Elle ne répondit pas, tout comme elle resta de marbre face à l'étreinte du tireur. Kyo insista, ne la lâcha pas, jusqu'à ce qu'il sente le bras de Sen bouger, semblant tâtonner le sol à la recherche de quelque chose. Il comprit qu'elle venait de reprendre sa dague, malheureusement pour elle il fut plus rapide. Il l'arrêta, la désarma et jeta au loin la lame, ce qui la blessa légèrement à la main, mais assez profondément pour la faire saigner :

« Je suis désolé, mais tu ne me laissais pas le choix. Sen, cesse d'avoir cette attitude offensive, je ne te veux aucun mal. Allez, ne fais pas ta forte tête, montre-moi ta main. »

Il lui prit le poignet pour constater l'entaille dans la paume de la jeune fille puis envisagea d'arracher un morceau de son habit pour la bander lorsqu'un détail le frappa. La plaie coulait abondamment, sans s'arrêter, tachant le kimono de Sen qui profita de cette inattention pour retirer sa main et la cacher, bien qu'il était trop tard, Shiranui avait comprit :

« Pourquoi est-ce que tu ne guéris pas ? Tu es une oni femelle, non ?

- Vas-t-en, ordonna la jeune fille en s'éloignant de nouveau. Tu es arrivé trop tard, nous n'avons plus aucune raison de rester ensemble, et c'est tant mieux ainsi parce que je ne t'ai jamais aimé. Oui, je t'ai toujours détesté et ça n'a pas changé.

- Sen, tu cherches à te protéger, mais tu crois que je n'ai pas deviné. »

Le tireur se rapprocha de nouveau de sa belle et abaissa sans scrupule le haut de son kimono juste avant la naissance de ses seins. Comme il l'avait deviné, une horrible marque en forme de croix était apparue sur sa peau laiteuse, juste à l'endroit où se situait son cœur. Au dessous du symbole disgracieux, un assemblage de kanji signifiant "Honte" s'ajoutait pour venir compléter ce sordide tableau.

Sen paniqua, elle tenta de se dégager de la prise sauvage du tireur, de cacher cette marque difforme et disgracieuse, mais Shiranui la retenait fermement, la colère et la haine se reflétant dans ses yeux violets habituellement taquins :

« Qui, commença-t-il à dire avant de penser que peu de personne sur leur sol avait le pouvoir d'apposer cette marque, la pire punition pour un oni. Chigiru Kazama ? »

Comme elle ne répondait pas et gardait la tête baissée, Shiranui comprit qu'il avait visé juste. Il n'était pas question qu'il laisse passer ça. Il releva sa tête avec sa main au niveau de son menton, l'obligeant à le regarder dans les yeux. Il tiqua lorsqu'il remarqua que les pupilles de sa belle étaient remplies de larmes :

« Sen, je t'en supplie, dis-moi ce qui s'est passé. »

Désarmée, mise à nue, abattue et honteuse, n'ayant aucun échappatoire face à cet homme qui ne la laisserait pas tranquille, Sen se laissa tomber contre son torse pour y pleurer bruyamment et conter ce terrible moment qu'elle aurait préféré enterrer au plus profond de sa mémoire, mais qui resterait malheureusement ancré à vie dans sa chair.

Shiranui ne l'interrompit pas dans son long monologue baigné de larmes où il ne retint au final que quelques mots clés : Chigiru Kazama : Kyotarô Shiranui Umeko enlevée Kimigiku tuée Sen violée puis marquée son domicile ravagé, ses économies emportés Sen effrayée par la mort, se prostitue pour survivre. Après quoi la demoiselle s'effondra, épuisée par ce trop plein d'émotions. Le tireur la serra contre lui, une larme s'écrasa sur la joue de sa belle. Ce n'était pas une larme de tristesse mais plutôt de colère et de culpabilité :

« Je te vengerai Sen, et je ramènerai Umeko, je te le promets. »

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Le shôji derrière lui s'était subitement refermé, les enfermant dans la pénombre. Bien vite, des bruits de lame que l'on sort de leur fourreau se fit entendre, et Chikage en oublia sa "fiancée". Il se jeta sur la porte verrouillée, inquiet comme jamais pour son compagnon qu'il entendait protester au travers de la cloison. Il savait qu'Amagiri était fort, mais il n'ignorait pas que son père l'était encore plus :

« Kyûju, hurla-t-il tout en frappant la cloison blindée. Cette porte est en bois massif, du chêne on dirait. Sans arme, je ne pourrais jamais la briser. »

Derrière lui, la jeune fille sanglotait. Chikage ne la voyait plus mais cette soudaine cécité lui permettait d'encore mieux distinguer sa détresse. Rien d'étonnant étant donné son état. Il lui avait fallu d'un simple coup d'œil pour deviner l'atrocité de sa situation. Séquestrée ici, violée, engrossée si on n'en jugeait par son ventre rond et gonflée, signe évident d'une grossesse d'au moins cinq à six mois :

« Mon père ne m'a jamais trouvé de fiancée, et il n'a jamais souhaité faire de moi son descendant officiel. Il voulait se débarrasser de moi et engendrer un nouvel héritier qu'il dresserait à sa tyrannie dès la naissance. Pardonne-moi, Umeko Shiranui, je ne pensais pas qu'il en viendrait à te choisir comme porteuse de sa nouvelle progéniture. Je vais nous sortir de là, l'enfant que tu portes ne sera pas comme lui, il doit naître et vivre loin de cet abîme. »

La jeune fille qu'il avait rencontrée quelques fois du temps il vivait encore ici, mais surtout lors de son séjour chez leur homologue Sen², ne lui répondit pas. Elle continuait à sangloter silencieusement, à croire que ces traumatismes l'avaient rendue mutique. Elle était sourde à ses paroles d'espoir, elle qui considérait l'enfant qu'elle portait comme un abcès infâme qu'elle ne demandait qu'à percer pour s'en libérer. Quelle femme voudrait accoucher de l'enfant d'un homme qui l'avait enfermée et violentée, qui lui avait fait vivre l'horreur, qui l'avait privée de son bonheur. Une autre Marie Kazama.

S'en remettrait-elle un jour ? Chikage coupa court à cette question lorsqu'il entendit un fracas épouvantable, comme si une lourde masse venait de s'effondrer sur la cloison qui les maintenait enfermés :

« Kyûju ! Tiens bon.

- Idiot ! retentait le voix brute de Chigiru Kazama. Toi un oni si puissant, si tu avais bien choisi ton clan, tu aurais pu avoir un bel avenir. J'aurais fait de toi l'un de mes vassaux. Je te laisse regretter cet honneur avant de te tuer.

- Kyûju, fuis, implora le blond qui redoutait le châtiment du rouquin.

- Ma vie, mes choix, je ne regrette rien » répliqua Amagiri d'une voix déterminée, comme si aucune blessure ne l'ébranlait.

Un nouveau fracas se fit entendre. Chikage frappait le shôji à s'en faire saigner les poings. Seul, son amant ne pourrait rien, sinon mourir pour son salut en le laissant seul face à son tyran de père. Sans Kyûju qui n'était pas là pour prendre soin de lui, l'oni blond savait qu'il ne pourrait plus rien faire. Il perdrait sa source de vie, car le géant bienveillant avait toujours été là pour le relever et l'aider à avancer, et ce depuis le décès de son frère. Bien que sa fierté en prenait un coup, il ne concevait pas une vie sans Amagiri à ses côtés. S'il avait été un temple, Kyûju était son pilier :

« Kyûju » hurla-t-il encore avant de reculer soudainement.

Le shôji venait de s'ouvrir subitement, et Amagiri se tenait là, debout droit devant lui, une bonne partie de ses vêtements en lambeaux et plusieurs blessures d'entailles sur son corps musclés. Malgré cela, son fasciés était détendu et souriant, et derrière lui le calme était revenu. Chikage se gonfla d'espoir, peut-être qu'il avait réussi à venir à bout de son père.

Amagiri leva son bras en tremblant, se tenant difficilement à la cloison avec l'autre. Le blond pâlit. Il sentit la main glaciale de son amant sur sa joue, puis quelque chose imbiba le bout de ses tabi. Il recula, rompant ainsi le contact avec son compagnon. La substance visqueuse qui s'approchait doucement de lui n'était autre que du sang qui s'écoulait du dos du rouquin :

« Kyûju, tu es blessé ?

- Chikage, l'interrompit l'homme bienveillant, tu dois te battre. Tu es fort, tu y parviendras.

- Kyûju…

- Je t'aime, bien plus que Chisato. Depuis toujours, tu es celui que j'ai le plus aimé. »

Puis il s'écroula par terre, un nouveau fracas se fit entendre, les planches craquèrent sous son poids imposant. Umeko hurla, Chigiru Kazama ricana, mais Chikage n'entendit rien. Ses yeux fixaient la lame plantée dans le dos de son compagnon. Un sabre scintillant à la garde rouge comme ses yeux. C'était impossible :

« Akihito-sama, vous n'allez pas le tuer. Votre lame ne pourfende pas les bon oni. Kyûju doit être le plus honorable de nous tous, vous n'allez pas le tuer.

- Pff, regardez-le qui parle tout seul maintenant. Tu es vraiment pittoresque, Chikage.

- Taisez-vous, TAISEZ-VOUS. »

La stupeur ayant laissé place à la colère, Chikage récupéra le sabre qu'il avait eu tant de mal à obtenir puis, la rage se lisant dans ses yeux, il se transforma en oni et attaqua son père en poussant un cri de cœur. Son assaut fut cependant brusquement interrompu par un coup de feu qui retentit. Le plus jeune tomba au sol, une blessure par balle était apparue sur l'une de ses cuisses. La douleur lui fit perdre ses pouvoirs. Il lâcha Doujigiri Yasutsuna, ses deux mains servant maintenant à comprimer la plaie béante. Il serra les dents, se refusant à montrer son agonie à cette ordure qui n'avait pas cessé de ricaner et qui en profita pour récupérer le sabre légendaire :

« Je n'avais guère besoin de toi, Kyotarô Shiranui, mais je suppose que je dois te dire merci.

- Je suis même prêt à l'achever sur vous m'offrez un peu votre succulent tabac. »

L'homme qui avait tiré n'était autre que le père d'Umeko et de son ancien compagnon d'arme. Kyotarô Shiranui, un oni mâle dans l'âme, dur comme son père et très attaché aux anciennes coutumes, un lointain vassal des Kazama :

« C'est moi qui aie engendré cette erreur, il en va donc de mon honneur de m'en débarrasser moi-même. Mais j'accepte que tu le ramènes à sa place. »

Le tireur l'attrapa par le col et le tira sas ménagement jusque dans la prison d'Umeko, le jetant près du corps d'Amagiri. Chikage étouffa un râle avant de se redresser sur ses coudes. Son père s'avança, Doujigiri Yasutsuna en main, le regard dédaigneux, un pied sur la dépouille de son ancien compagnon :

« C'est à cause de toi s'il est mort. Si tu n'avais pas été si faible, si inutile, si Chisato n'était pas mort par ta faute. N'oublie pas que c'est toi le responsable de leur morts à tous les deux, et c'est aussi ta faute si j'en suis venue à engrosser une gamine pour qu'elle me donne un nouvel héritier. Tu es le plus abject de nous tous, Chikage, et maintenant tu vas disparaître toi aussi. Je vais effacer ton existence comme j'aurais dû le faire depuis très longtemps. »

Chigiru leva le sabre légendaire encore taché du sang d'Amagiri, prêt à assassiner son fils de ses propres mains, mais au moment d'abaisser la lame, quelque chose retint son bras. Il ne bougea pas malgré toute la force et l'acharnement dont il faisait preuve, jusqu'à en arriver à cette fatidique conclusion :

« Même un incapable comme toi a pu récupérer Doujigiri Yasutsuna. Il est dit que ce sabre représente l'âme de notre Dieu Akihito. Comme tu es celui qui l'a libéré, il te protège, je ne pourrais donc jamais te tuer avec lui » dit-il tout en rengainant la lame dans son foureau.

Chikage n'écoutait déjà plus son père. Son esprit loin de tout, il rampa jusqu'à son compagnon, le visage blême. Il tâta la carotide d'Amagiri pour constater de lui-même l'absence de pouls, puis il s'allongea sur lui, posant sa main sur la blessure mortelle qui ne saignait déjà plus étant donné l'absence de circulation.

Chigiru ricana avant de postillonner sur son fils et de tourner les talons :

« Je suppose que je peux encore tirer quelque chose de toi. Même si l'idée me révolte, tu sembles jouir d'une certaine influence sur cette épée. Qui sait, il se peut que tu me sois encore utile. Mais ne rêve pas, tu n'es plus mon héritier. Mon héritier est celui que porte la demoiselle là. »

Il fit un signe de la main et le shôji en bois se referma de nouveau, les replongeant tous les deux dans le noir. Chigiru donna quelques ordres à ses domestiques, notamment de débarrasser rapidement le corps avant sa putréfaction. Chikage sembla ignorer tout ce qui se passait autour de lui. Il serra davantage le haori du défunt, et bien vite il fut rejoint par Umeko qui posa sa petite main sur les mèches rouges salies de sang. Elle laissa couler quelques larmes sur la nuque du bienveillant oni, culpabilisant d'avoir préféré s'enfuir plutôt que de l'épouser comme c'était initialement prévu³. Elle posa son autre main sur le blond devenu léthargique et aréactif, et de sa petite voix fluette elle dit simplement :

« Je suis désolée. »

Sa voie était tenue, cela faisait très longtemps qu'elle n'avait plus prononcé un mot, s'obstinant à garder le silence face à ses agresseurs. Mais maintenant, elle avait tant envie de parler, de répondre aux questions du blond, d'expliquer pourquoi ils en étaient arrivés là. Mais elle s'abstient, et un silence de mort s'installa dans cette pièce obscure.

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¹ Ultime bonheur pour les hommes en quête de charmante compagnie qui auraient tout le loisir de fantasmer avec juste ces quelques centimètres de peau : J'ai recueilli cette information dans le film Mémoire d'une Geisha

² Lors de son séjour chez leur homologue Sen : Cf. chapitre 36 où Amagiri et Shiranui emmènent Kazama souffrant chez elle, après qu'ils soient allés le récupérer chez lui.

³ Culpabilisant d'avoir préféré s'enfuir plutôt que de l'épouser comme c'était initialement prévu : Petit rappel qui date de plusieurs chapitres. A la base, Umeko était la fiancée d'Amagiri, mais ni l'un ni l'autre ne souhaitaient se marier ensemble. Amagiri parce qu'il aimait Kazama, Umeko parce qu'elle ne voulait pas encore se marier.

Note de l'auteur : Merci d'avoir lu

Je me doute dans quel état d'esprit vous êtes, et vous devez tous en train de vous dire « Non mais… WTF ». Je peux vous jurer que cette tournure des évènements était prévue depuis très longtemps. Je vous avais déjà parlé de toute une partie avec les oni, et bien nous y sommes justement en plein dedans. Oublions un peu le Shinsengumi pour mettre en scène ce que j'avais prévu, même si c'est pas tout joli joli. Oui, Amagiri et Kimigiku sont morts, donc pas de Happy end pour ceux qui aimaient le petit couple d'oni, sans compter que j'ai brisé Sen et Umeko. J'espère que pour le coup, vous ne me détestez pas trop. Le titre de la fic prend tout son sens dans cette partie. N'hésitez pas à me faire part de vos critiques.