Bonjour les p'tits loups !
Voici enfin ce nouveau chapitre. J'ai eu un peu de mal à le boucler, mais je n'en suis pas trop mécontente finalement.
Bonne lecture!
Partie IV Chapitre 3
« Apprendre »
6 septembre 1978, quatrième étage, château de Poudlard, Ecosse
Le silence régnait dans les couloirs plongés dans une semi-obscurité. Le soleil, comme les étudiants, ne s'était pas encore levé. Heather inspira à fond, appréciant ce moment de calme avant la tempête des premiers arrivés au petit-déjeuner. Frileusement, elle remonta le col de sa cape et verrouilla précautionneusement la porte de ses appartements.
- Tu es bien matinale.
Elle retint un sursaut au son de la voix éraillée de Lupin. Il était arrivé la veille pour remplir son poste d'assistanat de leur professeure de Défense contre les forces du mal, et s'était vu attribuer un appartement en face du sien. Heather sourit en se tournant vers le lycanthrope.
- Je suis heureuse que tu sois là, Remus.
Si le Maraudeur fut surpris de cette affirmation, il n'en montra rien. D'un geste, il désigna les escaliers. Ils avaient encore un peu de temps avant l'arrivée fracassante des élèves.
Alors qu'ils prenaient place à l'imposante table des professeurs, Heather jeta un regard mélancolique vers celle des Gryffondors. Remus leur servit un café fumant et acquiesça d'un signe de tête.
- Moi aussi, ça me fait bizarre.
Découvrir l'envers du décor. Déjà Heather apprenait les petites habitudes du corps enseignant : le verre de brandy de vingt et une heures du professeur McGonagall, les jeux de bridge organisés par Madame Pomphresh le premier jeudi de chaque mois, le mutisme matinal du professeur Slughorn, et les éclats de rire du professeur Flitwick aux plaisanteries douteuses de Dumbledore. C'était déroutant, d'essayer de se faire une place dans un monde qu'elle pensait déjà connaître par cœur.
- Heather, quand vas-tu te décider à parler à Sirius ?
La question de Lupin la stoppa net dans ses réflexions. La Gryffondor fixa le Maraudeur un instant, visiblement prise au dépourvu. Elle n'avait aucune envie de se montrer désagréable avec Remus, mais dut lutter contre la violente envie de lui planter son couteau dans la main. Doucement, elle reposa sa tasse, et prit le temps de choisir une pomme dans la coupe placée à sa droite.
- Remus, pourrais-je te faire remarquer que cela ne te concerne pas ?
- Heather, soupira le lycanthrope. Il se trouve que l'un comme l'autre faites partie de ce groupe que je nomme avec beaucoup de fierté ma famille. Et voir un membre de ma famille souffrir m'est intolérable. D'autant plus quand Sirius se montre parfaitement imbuvable et tourne en rond au cottage depuis près d'une semaine.
- Cinq jours.
Elle n'avait pu s'empêcher de le corriger, et marqua un temps d'arrêt. Remus eut un doux sourire un peu moqueur.
- Je me suis trahie, n'est-ce pas ?
- Absolument, répondit Remus en avalant une cuillerée d'œufs brouillés au bacon. Je ne te savais pas du genre à compter les jours.
- Sortons.
La rosée du matin avait laissé sur l'herbe du parc des millier de gouttes cristallines, et une légère brume voilait la Forêt interdite. Heather s'enroula un peu plus dans sa vaste écharpe en laine d'alpaga. Dans le soleil naissant, ses bagues semblaient irradier de lumière. Silencieux, Remus attendit qu'elle se décide à parler. Ça avait toujours été comme ça avec Heather : elle ne parlait que dans des conditions particulières, qui incluaient souvent le ciel, un souffle de vent, et un silence parfait. Ils marchèrent tranquillement jusqu'au lac, sur les rives duquel il prit le temps de faire quelques ricochets.
- Je ne sais plus où j'en suis, Rem'. Je suis la fiancée de Lucius Malfoy. C'est mon rôle officiel, connu et reconnu. Je ne peux pas m'y dérober tant que je suis sous couverture. Ça implique certaines choses, certains actes, certains sentiments aussi.
Elle resta silencieuse un instant, les yeux perdus sur l'autre rive, se mordant la lèvre comme une enfant. Des boucles d'oreilles serties de turquoises pendaient à ses oreilles, et sa longue chevelure auburn était retenue par un très discret diadème d'argent qui avait certainement coûté une fortune.
- Je n'avais pas prévu Sirius. Je n'avais pas prévu qu'on arriverait à s'entendre, et encore moins qu'il puisse y avoir ce bordel d'émotions et de désirs.
Le galet ricocha quatre fois sur la surface grise du lac. Une corneille croassa dans le lointain. Remus retint sa respiration.
- Je ne sais pas quoi faire de tout ça. Sirius me demande quelque chose que je ne peux pas lui donner. Que suis-je sensée promettre, quand je suis fiancée à un Mangemort et toujours amoureuse de l'homme que j'ai quitté il y a trois mois à peine ?
- Que ressens-tu pour Sirius ?
Heather haussa les épaules avec fatalisme. Les mots lui manquaient.
Lumière. Désir. Sécurité. Tendresse. Rire. Exaspération. Silence. Confiance.
- Je respire mieux quand il est là.
Remus Lupin avait l'habitude des confessions. Il avait toujours été la personne de confiance désignée, et il était assez fier de savoir écouter. Il suspendit son mouvement pour lancer un quatrième galet. Il était surpris, à la fois que son amie se soit ouverte aussi facilement, et de ce qu'elle lui avait dit. Il s'était attendu à ce qu'elle avoue être tombé dans les bras de Sirius par facilité, par solitude. Mais son regard préoccupé, sa confession à demi-mots lui semblaient signifier des sentiments bien plus profonds qu'elle n'osait se l'avouer à elle-même.
Remus se remémora la colère de Sirius lorsqu'il était revenu chez lui quelques jours plus tôt. Le nombre de verres qu'il avait cassés. Le nombre de Cognards frappés à la minute, les kilomètres à courir dans les champs et les longues heures à parcourir la campagne anglaise à moto. Sirius Black n'avait pas réellement ouvert la porte à qui que ce soit depuis longtemps. Depuis sa cinquième année et la porte de la maison familiale fermée à jamais. Il se battait contre ses peurs et ses peines, et ne l'aurait dit à personne. Remus posa une main réconfortante sur l'épaule de sa camarade.
- Dis-lui ça. Juste ça.
Quelque part, une horloge sonna huit heures.
Apprendre à dire les mots qu'on nous a ordonné de taire toute notre vie.
6 septembre 1978, Wisteria cottage, comté du Whilshire
L'air vif du matin lui fouettait le visage. Le balai répondait à la moindre de ses sollicitations, comme une extension de son propre corps. L'aurore se levait avec paresse sur la campagne anglaise, et la vitesse le grisait, emplissait ses poumons d'un air qui n'aurait jamais la saveur d'en-bas. Il n'y avait pas d'explication rationnelle à ce sentiment d'exaltation qui le saisissait à chaque fois qu'il enfourchait un balai. Il était né pour voler, rien d'autre. Sous sa cape d'invisibilité, il était certain que personne ne le verrait. Un instant de paix avant les tempêtes de la journée.
Aujourd'hui était leur premier jour de formation d'Aurors.
Lily fit chauffer de l'eau pour le thé de Sirius, et s'abandonna à la contemplation du jardin depuis la fenêtre de la cuisine. Elle adorait cet endroit. Elle adorait la famille qu'ils étaient tous devenus au fil des années, malgré les disputes, les cris et les incompréhensions, malgré leurs différences et tout ce qui aurait pu les séparer. Ils étaient là. Une seule et même famille. Dans le jardin, James venait d'atterrir. Sous ses cheveux en bataille et ses lunettes couvertes de buée, il avait ce même sourire ravi qu'il avait à chaque fois qu'il partait voler. Lily se moquait gentiment, mais au fond d'elle-même elle était très fière. Fière d'aimer et d'être aimée par un homme qui aurait pu prétendre à toutes les grandes équipes de Quidditch d'Europe, et qui avait choisi de devenir chasseur de mages noirs.
Sirius descendit, et son silence grognon n'incitait pas à la discussion. Avec sa fermeté toute maternelle, Lily lui tendit sa tasse de Earl Grey habituelle et s'éclipsa avant même que le Maraudeur ne pense à lui dire merci.
Dans le jardin trempé de rosée, Lily et James échangèrent un très long baiser.
- Prêt pour votre premier jour, Monsieur l'Auror ?
- Et vous même, Madame la Médicomage ?
Ils souriaient, vibrant de cet amour qui avait fait de leur couple un mythe fondateur de Poudlard. Dans la cuisine, Sirius esquissa un sourire. L'amour de Lily et James était un phare dans la tempête. Tant que ces deux-là s'aimaient, tout irait bien.
8 septembre 1978, manoir des Nott, Herefordshire, Grande-Bretagne
Clac clac clac.
Les talons de la Gryffondor résonnaient avec insolence sur le sol froid du manoir familial des Nott, austère et obscure bâtisse sans âge aux murs de pierres sombres et humides. Rien à voir avec le superbe manoir Malfoy.
Clac clac clac.
Heather resserra sa prise sur le bras fort de Lucius. La chaleur du corps de son futur époux lui parvenait à travers leurs couches de vêtements respectives. Elle n'aimait pas cet endroit. Les murs suintaient d'une humidité crasse, et l'air semblait chargé d'histoires dignes des pires contes pour effrayer les enfants. Derrière chaque porte Heather s'attendait à voir surgir un spectre, et son instinct lui hurlait de quitter ces lieux au plus vite. Les murs aveugles lui donnaient l'impression de s'enfoncer dans un souterrain sans nul espoir de retour.
- Calme-toi, ça ne devrait pas durer très longtemps, souffla Lucius en lui prenant la main. Tu as froid ?
Heather hocha la tête et s'enveloppa un peu mieux dans sa somptueuse cape au col doublé de fourrure. Elle savait pourquoi le Maître les avait convoqués, et elle n'aimait pas ça.
Ils débouchèrent enfin sur une vaste salle aux voûtes d'inspiration gothique, crypte illuminée de flambeaux moyenâgeux. Une demi-douzaine de silhouette drapées de noir les attendaient, installés autour d'une immense table ronde. Avec nonchalance, Heather attendit que Lucius lui tire une chaise avant de s'asseoir et défaire la capuche qui lui masquait le visage. Dans un coin de la pièce un sifflement caractéristique fit se tendre les convives, et la Gryffondor eut un sourire narquois. Le Seigneur des Ténèbres raffolait décidément de ce stupide reptile de compagnie.
- Bien, nous sommes au complet.
La voix suave de Tom Jedusor provoquait toujours le même effet sur l'assistance : une adoration mêlée de crainte qui imposait le silence le plus total. Amy Nott avait les yeux brillant, et son frère semblait visiblement nerveux d'accueillir leur Maître en leur demeure. Bellatrix était là, évidemment, mais semblait moins encline à ses habituelles bravades. Rosier était assis avec son indolence habituelle, jambes croisées et cigarette moldue à la main. Mais à la droite du Mage noir se tenait Vladimir Proskoff, et ce constat fit s'accélérer le rythme cardiaque de la jeune femme qui serra la main de Lucius un peu plus fort. Alors, le patriarche russe prit la parole de sa voix froide et coupante qui intimait silence et respect.
- Suite aux suggestions d'Heather, Tom m'a demandé de me renseigner. Il semblerait en effet qu'Erinya Selwin soit un atout majeur pour le Bureau des Aurors. Langue-de-Plomb, Legilimens la plus douée de sa génération, elle est passée maître des manipulations de mémoire. Elle a dépassé en subtilité et en puissance tous les maîtres qui lui ont enseigné leur art. Sans l'aide du chaman pour briser les souvenirs qu'elle crée de toutes pièces, nous ne pourrons déceler ses tromperies. En conséquence...
Vladimir s'interrompit à dessein, laissant à son Maître et ami la joie de conclure avec un terrible sourire :
- En conséquence de quoi, Heather assassinera Selwin d'ici la fin du mois d'octobre.
La jeune femme s'y attendait, mais ne put retenir un léger sursaut, qui tira à Rosier un sourire carnassier.
- Mais si Mademoiselle Proskoff ne se sent pas de taille à assumer une mission d'une telle importance, je serais ravi de m'en charger.
- Je ne manquerai pas de te faire quérir si j'ai besoin d'aide pour faire disparaître le corps, rétorqua-t-elle avec simplicité. Merci de m'honorer de votre confiance, Maître. Je ne vous décevrai pas.
- Je n'en doute pas, Heather. Amy, raccompagne donc notre invitée jusqu'à la cheminée. Poudlard attend.
Heather retint un froncement de sourcil surpris devant ce congé impromptu, mais ne laissa rien paraître, et les deux sorcières se levèrent d'un bel ensemble. Réajustant sa cape, Heather plongea un instant son regard dans les yeux clairs et cruels de son père. Un an auparavant, elle fuguait pour échapper à l'emprise paternelle. Aujourd'hui, elle planifiait la fin du monde sorcier britannique face à lui. L'ironie de la situation n'avait pas échappé à Vladimir Proskoff, qui sourit narquoisement, dévoilant ses dents. Heather le salua d'un bref hochement de tête avant de tourner les talons.
Amy la précédait, frêle silhouette drapée de noir et de fourrure dans l'obscurité des corridors. Elle ouvrit la voie à la Gryffondor jusqu'au salon par lequel elle était arrivée. Heather osa un petit sourire en guise de remerciement, et un éclair moqueur brilla dans le regard de la maîtresse des lieux.
- Tu n'aimes pas beaucoup cet endroit, petite Gryffondor ?
- Je dois avouer préférer chaleur, lumière et hauts plafonds, rétorqua-t-elle en haussant les épaules d'un air blasé.
Le regard d'Amy se fit pensif, perdu dans la contemplation des flammes. Ses cheveux d'un gris frôlant l'argenté lui retombaient sur les yeux, masquant un visage qui aurait pu être beau s'il avait été perméable aux émotions positives.
- Moi aussi, petite lionne, moi aussi.
Sans transition, l'héritière Nott enchaîna avec dureté.
- Tu es prête ?
Heather haussa un sourcil interrogateur.
- A assassiner Selwin.
- Je suivrai les ordres, répondit-elle simplement.
Un éclair indéchiffrable illumina le regard sombre un instant, et Amy s'accouda à la cheminée.
- Suivre n'est pas forcément adhérer, Proskoff. Prends garde à toi, les bonnes grâces du Maître sont difficiles à regagner lorsqu'on l'a déçu.
Le regard d'Heather se durcit alors qu'elle avançait d'un pas vers son interlocutrice.
- Amy, me menacer ne te mènera nulle part où tu as envie d'aller, crois-moi.
Mais le visage d'Amy se fendit d'un large sourire narquois.
- S'il te plaît, Heather, la dernière fois que tu as fait du mal à quelqu'un, il t'a fallu un mois pour t'en remettre. Tes grands discours ne tiennent pas, si tu n'assumes pas tes actes derrière.
Heather s'apprêtait à lancer sa poudre de cheminette et se ravisa, se retournant calmement vers cette femme insaisissable qu'était la sœur de Tobias Nott.
- Mes états d'âme ne regardent que moi. Rappelle moi qui était ta victime, lors de ton marquage ? Un vieux clochard tellement perdu dans l'alcool qu'il ne se souvenait pas de son propre nom, et dont tu n'as même pas pu supporter le regard suppliant ? J'ai pris la vie d'une fille qui a partagé mon dortoir pendant plusieurs années, et qui est morte le regard fixé au mien. J'ai regardé la vie disparaître de ses yeux, j'ai regardé son âme se dissoudre dans les ténèbres et je n'ai pas cillé. J'ai fendu mon âme pour le Seigneur des Ténèbres, et je lui ai offerte. Peux-tu en dire autant, Amy ?
9 septembre 1978, appartements privés du quatrième étage, château de Poudlard, Écosse
Accoudée à la rambarde de pierre son balcon personnel, Heather écrasa lentement sa cigarette dans un petit cendrier de porcelaine, et en attrapa immédiatement une autre qu'elle porta fébrilement à ses lèvres. La fin de jour tombait sur le parc immense et paisible avec la douceur d'un rêve. Elle devinait au loin quelques biches s'aventurant en lisière de la Forêt Interdite. Leur élégance fragile lui tira un sourire elle aimait cet endroit de façon viscérale. La fumée de sa cigarette monta vers le ciel avec indolence. Quelques mois auparavant, Owein aurait été avec elle. Ils auraient dessiné des navires, des animaux dans les volutes de leurs cigarettes comme des enfants, ils auraient ri, dérobé des bouteilles en cuisine, parlé des étoiles, parlé de leurs rêves, de ces contées lointaines qui ne connaissaient pas la guerre. Ils auraient fait l'amour jusqu'à l'aube rose et tiède avec une passion qui n'existait que dans les livres. Ils auraient oublié le monde.
Que restait-il de leur innocence passée ? À son annulaire le diamant offert par Lucius brillait avec insolence. Heather aurait voulu savoir si leur histoire aurait tenu. Elle s'y était vue, mariée en blanc dans une chapelle du Pays de Galles, devenir Madame Rhys-Meyer et tourner le dos à l'Ordre du Phénix.
Il était trop tard maintenant.
Des nuages roses s'amoncelaient dans le ciel. On frappa à la porte. Heather haussa un sourcil Remus lui avait annoncé devoir étudier avec Selwin toute la soirée. Elle ouvrit d'un geste brusque et marqua un temps d'arrêt. Appuyé négligemment contre le mur, Sirius Black laissa durer le silence. Il portait un jean foncé, une veste de cuir sombre sur un sweat-shirt gris de la poche duquel dépassait sa baguette. Sans ça, il serait sans peine passé pour un parfait moldu. Heather resta immobile sur le seuil, indécise et agacée. Sirius lâcha un soupir, esquissa un pas de recul.
- Remus m'a dit que tu souhaitais me parler, mais si c'est pour faire un roi du silence, je préfère rentrer.
- Entre.
La Gryffondor fit un pas de côté pour lui laisser le passage, et verrouilla soigneusement la porte derrière lui. Il s'avança jusqu'au balcon, contempla un instant le parc, tomba sur le cendrier à moitié plein et fronça les sourcils.
- Préoccupée ?
- Oh, rien de plus que la planification de l'assassinat de ma professeure, mentor et amie, répliqua Heather avec une froide ironie.
Sirius la regarda un instant, belle et froide dans un pull de cachemire rouge sombre, le visage à moitié masqué par une immense écharpe grise de laquelle dépassaient deux longues tresses enfantines. Quelque chose gronda en lui. L'envie de la toucher, de la sentir, de lui donner un peu de sa propre chaleur. Il se contint.
Heather lui proposa une cigarette qu'ils fumèrent côte à côte sur le balcon. Sirius ne savait plus réellement pourquoi il était venu. Quelques minutes passèrent dans ce silence indécis qui prépare les mots douloureux, et il s'empara d'une autre cigarette.
- Quand Lucius me touche, je tremble et j'exulte. C'est une excitation un peu malsaine, de savoir que je suis née pour épouser un homme comme lui. Sa noirceur, sa morgue, sa superbe. C'est facile d'être sa moitié, c'est facile d'être la future Madame Malfoy, parce que toute ma vie a mené à cet instant. Aux bras et au nom de cet homme qui m'autorise à laisser aller ce qu'il y a de pire en moi, et qui m'aime pour les crimes dont je suis capable. Lucius est mon plus grand rôle, et je lui mens avec consistance chaque jour. Mais certains gestes, certaines émotions, certains désirs sont bien trop vrais, bien trop naturels, et c'est ça qui me rend si douée à ce jeu de masques. Je ne peux pas te dire que tout est faux, Sirius. Car la raison pour laquelle ça marche, la raison pour laquelle ils me font confiance, c'est que c'est moi, là-dedans, et tu le sais, parce que tu l'as vu.
Le Maraudeur se tourna vers Heather, qui fumait les yeux dans le vague, les lèvres pâles et les doigts tremblants. Le fauve rugit plus fort encore au creux de son ventre. Il la détestait. Il la détestait d'être si honnête, car il voyait bien, ces instincts qu'elle pouvait avoir avec eux, avec lui. Il avait vu sa morgue, son ironie glaciale, ses moqueries méchantes et ses éclats de rire cyniques. Il savait, la torture de Lucia Skeeter, les marques sanglantes sur les bras d'Amy Nott, il connaissait le visage d'Heather quand elle infligeait la souffrance avec plaisir. Mais il savait aussi sa douceur, sa compassion, il savait sa haine d'elle-même lorsqu'elle franchissait les limites, et la culpabilité sans borne qui la dévorait depuis le 21 juillet, de même qu'il savait son courage immense, et ce sens du sacrifice qui l'avaient mis dans cette position intenable. Heather Proskoff était capable du pire comme du meilleur, et il le comprenait mieux que quiconque.
- Et quand moi, je te touche ?
Heather n'avait pas de réponse à cette question. Elle soupira, secoua la tête et abandonna sa cigarette. Doucement, elle prit les mains de Sirius, et vint poser son front contre le sien.
- Ferme les yeux.
Désir. Lumière. Confiance. Douceur. Éclats de rire. S'apprivoiser. Prendre le temps. Vivre. Sourire. Saveurs chocolat, forêts humides, soleil brûlant. Fragilité. S'abandonner. Tout donner, tout prendre. Spontanéité. Libre. Nuits infinies. Ouverture. Tendresse. Passion. Compréhension. Respect. Colère. Peurs. Souvenirs. Protection. Tout dire. Vulnérabilité. Tout déballer, même le pire. Devenir meilleure. S'apprendre.
L'empathie était la base de la legilimencie. Sirius garda les yeux fermés un instant. Le tourbillon d'émotions auxquelles Heather venait de lui donner accès lui donnait le vertige. C'était chaud chaud, vacillant et dangereux, mais aussi exaltant et sincère, terrible et égoïste, ambivalent, magnifique et fragile.
- Il y a tout ça, quand tu me touches. Ne m'en demande pas plus pour l'instant, ou va-t-en.
Les yeux mordorées brillaient un peu trop fort, et le fauve brisa ses chaînes. Il avait peur pourtant, peur de cette femme funambule qui risquait à tout instant de se perdre et de l'entraîner dans sa chute. Mais elle était là, les larmes menaçant de la submerger une nouvelle fois, le souffle coupé et les mains serrées sur les siennes. Elle était là, et il ne pouvait ignorer ce que cela remuait en lui.
- Je ne m'en vais nulle part.
. . .
Le soleil se levait sur Poudlard, avec ses lumières oscillant entre le mauve et le doré, entre l'été finissant et l'automne tout proche. Sirius grommela en réalisant qu'il n'y avait pas son Earl Grey préféré dans la cuisine, et qu'on était décidément mal reçu dans cette école. À moitié nue au milieu du salon, Heather éclata de rire. Un rire clair, un rire innocent qu'il ne lui avait pas entendu depuis des mois. Et Sirius Black réalisa avec un délicieux effroi qu'il se damnerait pour ce rire.
S'apprendre.
10 septembre 1978, libraire l'Usage du monde, Pré-au-Lard, Ecosse
L'unique café librairie de Pré-au-Lard était particulièrement calme en ce dimanche après-midi pluvieux. Heather avait commandé un café viennois dont la quantité de chantilly tira un regard perplexe à Severus Rogue. La nouvelle apprentie du Maître des Potions avait les joues rougies par le froid, et sourit comme une enfant en plongeant sa petite cuillère dans la mousse délicieusement sucrée. Le Serpentard leva les yeux au ciel avec un soupir excédé. Il avait peu apprécié le lieu de rendez-vous – le café-librairie-pâtisserie était tenu par une Cracmole qui avait fait ses études de lettres à l'université moldue d'Oxford avant d'épouse un pâtissier moldu parisien. Heather avait balayé toute objection d'un geste de la main. Elle avait envie de calme, pas des ricanements stupides des étudiants amassés chez Rosmerta, et encore moins des sorciers répugnants qui peuplaient la Tête de Sanglier à toute heure du jour et de la nuit. Rogue n'avait pu argumenter, et ils s'étaient retrouvés attablés dans un coin tranquille du chaleureux établissement aux murs lambrissés et aux étagères recouvertes de récits de voyages, de romans moldus de toutes origines et dans toutes les langues, de grimoires anciens et de littérature jeunesse. Le Paradis, selon Heather.
Rogue devait bien admettre que l'établissement était particulièrement agréable, et que la gérante leur laissait une intimité appréciable. Il lança tout de même un sort d'insonorisation autour d'eux, et dégusta son expresso corsé en silence alors que la Gryffondor griffonnait en russe sur un carnet à la couverture de cuir.
- Comment comptes-tu t'y prendre ?
Elle ne leva pas les yeux, mais suspendit un instant sa plume.
- Je pensais à un poison.
- D'où ton appel, souffla le Mangemort, alors qu'un fin sourire étirait son visage.
- D'où mon appel, concéda-t-elle en traçant la silhouette d'un saule pleureur dans un coin de la page.
- Je n'ai pas envie qu'elle souffre inutilement. Quelque chose de rapide. Indétectable. Inodore et insipide.
- Comment feras-tu pour qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à toi ?
- Je peux acheminer le poison via des elfes. Ou des étudiants dont on saura qu'ils sont parfaitement innocents. Je ne cherche pas à faire tomber quelqu'un à ma place.
- Le fameux honneur des Gryffondors, grinça Rogue, et Heather ne sut dire s'il se moquait d'elle ou si l'idée lui déplaisait réellement.
- Appelle ça comme tu veux, rétorqua-t-elle en avalant une gorgée de son café.
Severus Rogue resta silencieux un instant. Il était flatté que la Proskoff lui demande son aide dans l'art des poisons qu'elle maîtrisait déjà si bien. Elle avait troqué sa plume pour un fusain, et dessinait des plantes sur une nouvelle page. Au fond de la libraire, une étudiante de troisième année dévorait un roman policier moldu, tandis qu'un couple d'habitants de Pré-au-Lard – tous deux vêtus de façon délicieusement criarde – attaquaient avec bravoure deux énormes parts de cheesecake au nappage potimarron. La fenêtre à croisées contre laquelle il était appuyé dévoilait une des charmantes rues secondaires de Pré-au-Lard. Les cheminées des chaumières fumaient doucement, quelques rares visiteurs flânaient sous leur parapluie. Derrière les fenêtres, des chats regardaient tomber la pluie. Il aimait ce petit village farfelu – en dehors des étudiants insupportables, Pré-au-Lard était un endroit éminemment paisible.
- Acqua-tofana.
- Scusi ?
Heather avait jeté par réflexe le seul mot d'italien qu'elle connaissait, les sourcils froncés en un air d'incompréhension frustrée. Il reprit, un peu plus explicite cette fois.
- Il te faut de l'acqua-tofana. Un poison indétectable, inodore, insipide, qui agit lentement mais sans souffrances terribles. Tu l'administres à doses régulières et même Selwin ne se rendra pas compte de son assassinat progressif.
Studieusement, la Gryffondor prit des notes. Sous l'intonation traînante de Rogue, les dénominations botaniques se faisaient poétiques. Linaria vulgaris, Antirrhinum majus, arsenic, Nerium oleander, teinture d'hémérocalle. Elle releva enfin la tête de ses notes et offrit un doux sourire à Rogue.
- J'aime bien parler potions avec toi. Personne d'autre ne comprend vraiment ça. Comment se passe Oxford ?
Severus Rogue lui rendit son sourire, et Heather recommanda deux cafés.
. . .
La nuit était tombée depuis longtemps. Au dessus du petit village sorcier, un myriade d'étoiles étincelaient sur un ciel d'un bleu plus profond que l'océan. Le vent était frais, mais pas froid, et le calme régnait sur la campagne écossaise endormie. Alors que Heather s'apprêtait à monter dans le fiacre devant la ramener au château, Rogue lui saisit vivement le bras. La Gryffondor haussa un sourcil curieux. Le Serpentard avait perdu son attitude détendue et cordiale de l'après-midi. Quelque chose le tourmentait visiblement, et il n'osait pas la regard dans les yeux.
- Heather...
- Severus ? l'encouragea-t-elle, mi-agacée, mi-inquiète.
- As-tu... as-tu des nouvelles de Lily ?
Quelque chose se bloqua irrémédiablement dans la poitrine d'Heather. Son visage se durcit, et une expression féroce passa sur son visage constellé de tâches de rousseur.
- Est-ce un piège, Severus ?
Son ton était froid, tranchant comme le verre. Rogue lâcha son bras avec brusquerie, et regarda le ciel un instant.
- Non, souffla-t-il. Non, je n'aurais jamais dû te poser cette question. Oublie, oublie tout.
L'étau qui lui serrait le cœur relâcha doucement son emprise, et Heather se força à inspirer doucement. Le Sombral piaffait d'impatience à l'avant du fiacre. La Gryffondor attrapa les doigts du Serpentard et les pressa doucement. Au fond d'elle-même, elle savait qu'il ne lui ferait pas ce genre de coups bas. Severus Rogue pouvait se montrer détestable, terriblement arrogant, froid et dénué de tout scrupule. Mais ils avaient noué une relation fragile ces derniers mois, faite d'estime réciproque et de complicité intellectuelle. Severus Rogue était un homme brisé, avide de vengeance et de pouvoir, mais surtout de reconnaissance. Mais plus que tout, Severus Rogue aimait et aimerait toujours Lily Evans. Dans un monde qui chavirait, cette certitude demeurait inébranlable.
Et il était son ami.
- Lily est saine et sauve, Severus. Je ferai en sorte qu'elle le reste.
Un sourire infiniment triste passa sur le visage du Serpentard, qui hocha la tête. Heather monta dans le fiacre, dont il claqua la porte. Elle regarda la sombre silhouette du futur Maître des Potions disparaître dans la nuit. Elle avait envie de pleurer.
Apprendre toute les nuances qui séparent la lumière des ténèbres.
12 septembre 1978, Ynis Llanddwyn, au sud de l'île d'Anglesey, Pays de Galles
Le vent, le cri du vent qui caressait les vagues écumantes, le chant si particulier du vent du nord qui faisait courir les nuages et s'emmêler ses cheveux. Dorcas Meadows ferma les yeux. L'air sentait les embruns et les algues froides échouées sur la plage de galets. Où que porte le regard, rien d'autre que la ligne d'horizon grisâtre mêlée aux flots gris verts tâchés de blanc. Ils étaient au bord du monde, petites silhouettes fragiles devant l'immensité de la mer, et ce constat lui apportait un soulagement étrange. Qu'importait la folie des hommes, la Terre serait toujours là, la mer continuerait sa lente valse avec le rivage. S'ils s'entre-tuaient, l'univers leur survivrait. L'Aurore inspira à pleins poumons l'air iodé du large.
Puis, abandonnant sa romantique contemplation des éléments, elle se tourna vers son compagnon qui était resté en retrait. Kinglsey Shackelbolt n'était pas un grand amateur de l'élément liquide. Il grimaça, et Dorcas sourit.
- Le phare est dans cette direction, fit-elle en pointant du doigt une vague tour blanche au bout d'un estuaire.
Le phare de Twr Mwar marquait l'entrée du détroit de Menai, qui séparait Anglesey du reste du Pays de Galle. C'était une tour blanche, gardienne paisible et silencieuse d'un royaume fait de vents et de vagues. Ils longèrent la rive, suivant patiemment le petit sentier de terre qui menait à la limite de l'univers terrestre. Le bruit incessant du ressac faisait comme une berceuse, rythme lent et doux sur lequel se calaient leurs pas sans même qu'ils y réfléchissent.
- Quel merveilleux endroit où venir se réfugier, murmura Dorcas alors qu'ils parvenaient au pied de la tour immaculée.
Avant que son collègue ne puisse répliquer, un chant s'éleva, les faisant s'immobiliser, aux aguets. Dorcas ne sut en identifier le langage, tant les sonorités différaient de ce qu'ils connaissaient. La lente mélopée s'élevait avec langueur, au rythme des nuages et des flots. C'était un chant de vie, d'acceptation et d'au revoir qui lui serra le cœur alors même qu'elle n'en comprenait pas un mot. Ils restèrent immobiles, attentifs à la mélodie qui leur disait qu'ils avaient atteint leur but.
Ils ne surent jamais s'ils étaient restés une minute ou une heure, enchantés par la voix basse et régulière de l'homme qu'ils avaient traqué pendant si longtemps. Puis, avec une grâce infinie, un vieil homme parut au bord du rivage. Ses longs cheveux blancs dansaient dans le vent, alors qu'il souriait à la mer avec l'innocence d'un enfant. Il avait les yeux en amande, la peau mate, burinée par le soleil et les années. Il se retourna enfin vers eux, et leur offrit un sourire absolument désarmant d'ingénuité.
- Erinya vous envoie, n'est-ce pas ?
Dorcas ouvrit de grands yeux, mais acquiesça d'un signe de tête surpris.
Le chaman ouvrit les bras, et éclata de rire. Un rire cristallin, qui sonnait comme une averse d'été.
- Je suis Amarok, je vous attendais.
Kingsley Shackelbolt eut un demi-sourire amusé. La chasse était enfin finie, non pas grâce à l'agilité du chasseur, mais par la bonne volonté de leur proie.
13 septembre 1978, Wadham college, Oxford, Grande-Bretagne
- Bonjour, je suis Juliet ! Tu viens pour la sociologie ?
Peter Pettigrow sursauta au son de la voix aiguë qui le tirait de sa rêverie. Il haussa un sourcil perplexe, avant d'en identifier la source. La jeune sorcière avait les cheveux coiffés en deux nattes très enfantines, et des yeux d'une curiosité mal contenue. Avec gêne, Peter baissa les yeux sur ses jeans élimés et sa chemise toute froissée. Il aurait voulu disparaître sous terre pour échapper à ce regard inquisiteur.
- Pettigrow, c'est une question simple à laquelle il te faut répondre par oui ou par non.
La voix était basse, monocorde, et pourtant empreinte d'une menace voilée. Le Maraudeur frémit alors que la silhouette d'Evan Rosier disparaissait au détour du couloir du bâtiment des sciences humaines et linguistiques de l'Université Sorcière d'Oxford.
Perplexe, la dénommée Juliet le regardait toujours avec attention, la tête un peu penchée sur le côté, comme si le changement de perspective pouvait l'aider à comprendre le sorcier rougissant aux cheveux blonds qui lui faisait face. Le Gryffondor tenta un semblant de sourire et bafouilla une réponse affirmative.
- Oui, oui, sociologie et anthropologie sorcière, première année.
Et le flot d'élèves fut aspiré dans l'amphithéâtre sur les bancs duquel ils passeraient leurs prochains mois. Juliet sentait les fleurs des champs et la menthe, et avait des plumes de paons accrochées aux oreilles. D'autorité, elle fit s'asseoir Peter à ses côtés. L'ombre d'Evan Rosier s'effaça doucement, le Maraudeur reprit contenance peu à peu, avec sa maladresse habituelle mais sans catastrophe.
Lorsqu'il rentra à la maison, le soir, ce fut le compte-rendu qu'il présenta à ses camarades. Une journée sans catastrophe. Il parla vaguement des yeux clairs de Juliet, des centaines de marches de cette université légendaire, des jardins paisibles qui entouraient le bâtiment principal, l'étrangeté de fréquenter des Moldus de si près – seuls les jardins séparaient les bâtiments sorciers des bâtiments non magiques, et du chapeau pointu de travers de maître de conférence de premier cycle. Il ne mentionna pas Evan Rosier.
Ce fut sans doute sa première erreur.
14 septembre 1978, salle des Potions, cachots de Poudlard, Ecosse
Les sombres cachots avaient retrouvé leur tranquillité habituelle. Les flambeaux illuminaient les vieilles voûtes de pierres d'une douce chaleur, et une subtile odeur de menthe, de calendula et d'arnica flottait dans l'air. Les cheveux relevés à la va-vite au dessus de la nuque, Heather Proskoff s'était débarrassée de sa stricte tenue de professeur pour un sweat-shirt informe volé à Sirius. À gestes lents et précis, elle effeuillait de l'achillée au dessus du mélange frémissant. Ses bagues brillaient à la lueur des torches, et ses nombreux bracelets d'argents tintaient dans le silence serein de la salle. Sur son visage fin, on pouvait lire la concentration tranquille de la professionnelle qu'elle serait bientôt. Le professeur Slughorn hocha la tête avec contentement – il était diablement heureux d'avoir accepté de prendre la petite Proskoff comme apprentie ! - et rassembla quelques copies à corriger dans sa serviette de cuir sans âge.
- Vous me mettrez de côté des échantillons de chaque pour que je les analyse, Heather, et ferez parvenir le reste à Poppy pour le placard de l'infirmerie.
- Très bien, professeur, acquiesça l'apprentie en esquissant un petit sourire par dessus ses trois chaudrons, sans les quitter du regard.
- Bonne soirée, mon petit, n'oubliez pas de venir dîner, il y a de la tarte tatin ce soir.
Le sourire d'Heather s'élargit alors que les pas pressés de son professeur résonnaient dans les couloirs vides. Elle adorait ces moments. D'un geste vif mais précis, elle hacha finement – sans les réduire en poudre – l'angélique, avant d'abaisser au minimum le feu sous son baume pour douleurs musculo-squelettiques – commande spéciale du professeur Bibine.
Elle avait reçu le matin même un colis spécial de Rogue, contenant quelques notes précises et une quantité d'arsenic suffisante pour tuer la moitié du château. Elle avait enfermé le tout à double-tour dans sa réserve personnelle, à la fois reconnaissante envers Severus et tremblante à l'idée qu'il l'aidait à préparer un meurtre. Que se passerait-il pour lui, lorsqu'elle aurait fait tomber le masque ? Perdre Severus sonnait comme une peine immense à venir. Et elle en avait assez de perdre ceux qu'elle aimait. Parviendrait-elle à sauver le Mangemort de lui-même ?
Son philtre de sommeil se mit à bouillir, virant au bleu pâle. Elle le retira du feu immédiatement et ajouta le petit grain bigaradier. Une douce odeur d'agrumes embauma la pièce avec douceur.
Erinya Selwin avait pris avec beaucoup de calme l'annonce de son meurtre à venir. Avec un petit haussement d'épaules, elle avait avalé une gorgée de café en regardant le soleil se lever sur la glycine de la maison de Sirius. Heather avait la gorge nouée, l'envie de pleurer lui retournait le ventre jusqu'au plus profond des tripes. Mais l'Aurore n'avait pas cillé.
- Nous allons mettre en œuvre mon assassinat exactement comme vous l'aurez planifié, Heather. Maintenant qu'Amarok est avec nous, il me sera d'autant plus facile de faire croire à ma disparition.
Lorsqu'elle avait vu les larmes brillant au coin des yeux de son élève, elle avait posé son café, et adoucit le ton de sa voix.
- Je ne vais pas mourir pour de vrai, Heather.
- Je suis fatiguée, Erinya.
La voix de la Gryffondor n'était plus qu'un murmure. Alors l'ancienne Poufsouffle avait attiré la jeune femme contre elle, et l'avait entourée de ses bras.
- Nous allons le faire ensemble, Heather. Bientôt vous serez libérée de cet affreux rôle dans lequel on vous a enfermée.
La Gryffondor essuya du dos de la main une goutte de sueur perlant à son front. Elle agita sa baguette, remua vivement la potion cicatrisante qui virait au vert vif. Elle mit en route une minuterie pour le philtre antispasmodique, et s'autorisa à souffler un instant. Elle rengaina sa baguette dans la poche arrière de son jean et saisit une éponge. Méticuleusement, elle nettoya son plan de travail des restes de plantes, reboucha précautionneusement chaque flacon d'huile, étiqueta les divers philtres déjà prêts, et rangea chaque produit dans la réserve selon un ordre tant alphabétique que thématique. Elle n'était jamais aussi organisée que dans son espace de travail. L'art des potions nécessitait une rigueur exemplaire, et toute la part intuitive qui faisait la différence entre un bon potionniste et un artiste restait basée sur une organisation sans faille. Un chaudron se mit à fumer, elle en baissa le feu et prit un pas de recul. Elle inclina la tête sur le côté et sourit. Toutes les potions étaient parfaites. Son apprentissage débutait par toute la part médicale des potions, et si cet art n'était pas aussi subtil que ce qui viendrait après, elle adorait ça.
Le chaman avait pris sa place à chaque réunion de l'Ordre avec une étonnante facilité. Ses yeux en amandes semblaient sourire constamment, et il savait déjà tout sur chacun d'entre eux. Heather s'était refusée à l'approcher de trop près, tant elle craignait ce qu'il pouvait avoir à lui dévoiler sur elle-même. Lily avait beaucoup discuté avec Amarok, fascinée par ces pans entier de la Magie dont on ne lui avait jamais parlé – chamanisme et animisme, spécialement du Grand Nord, restaient des domaines peu explorés, et pourtant immensément puissants. Heather l'avait vue ressortir de leurs entrevues les yeux brillants, une flamme presque palpable au creux du ventre. Alors qu'elle commençait sa formation à l'Université de Médicomagie de Londres, Lily restait incroyablement attirée par les anciennes formes de magie.
Négligemment appuyé dans l'encadrement de la porte, il la regardait. Elle nettoyait son espace de travail avec application, sans daigner se servir de sa baguette. Elle ne s'en servait guère plus depuis le 21 juillet, hormis pour des tâches minimes. Cela l'inquiétait plus qu'il ne pouvait le dire, mais il n'osait pas amener le sujet dans la conversation. Fasciné, il la regarda transvaser chaque potion dans un flacon approprié, les étiqueter de sa belle écriture aux longues boucles calligraphiées. Elle replaça une mèche rebelle derrière son oreille, fit tinter les multiples bracelets qui ornaient ses bras. Elle avait remonté les manches de son sweat-shirt, et il pouvait deviner la Marque qui pulsait sur son avant-bras. Cette Marque lui donnait la nausée de la même façon à chaque fois, tant elle semblait dévorer toute lumière qui l'entourait. Mais lorsqu'elle travaillait, tous ses soucis semblaient s'évanouir dans les fumées des chaudrons. Elle paraissait apaisée, enfin, et la Marque perdait un peu de son pouvoir de destruction. Elle avait chaud, malgré ses cheveux relevés en une esquisse de chignon haut, et son visage non-maquillé brillait de sueur. Il ne pouvait détacher son regard de ce corps tout en fluidité qui s'activait devant lui. Chaque geste, chaque mouvement était comme un pas de danse. Si Heather Proskoff avait eu un animal totem, ç'aurait été une panthère. Une superbe et lascive panthère noire bleutée. Sirius Black sourit, et fit inconsciemment craquer le bois de la porte.
Heather releva les yeux, et croisa le regard orage du Maraudeur. Elle sourit, dévoilant ses dents.
- Bonjour, Monsieur Black, que puis-je pour vous ?
- Bonjour, Mademoiselle Proskoff, je pensais vous proposer une escapade en ville ce soir, mais je peux aussi rester à vous regarder travailler toute la nuit.
Un sourire carnassier étira le visage d'Heather. Sirius Black la contemplait avec un regard rempli de désir furieux, et pourtant rien dans son attitude nonchalante ne trahissait cette passion. Elle passa la langue sur ses lèvres, acheva de nettoyer le dernier chaudron.
- Qu'avais-tu en tête ?
14 septembre, 1978, Le Club Saint-Germain, Paris VIè, France
Le rythme langoureux du jazz vibrait dans la cave voûtée. Petite robe noire, lèvres rouges passion, sourire en coin. Elle sirotait un verre de vin rouge les yeux fermés, écoutant la musique de Duke Ellington faire couler sa chaleur jusque dans le bout de ses doigts. Elle était belle, et les regards en coin de certains hommes de la salle le lui rappelait à chaque instant. Mais c'était contre sa jambe qu'Heather faisait glisser la sienne sous la table. Sirius Black sourit avec cette élégance tellement nonchalante qui le caractérisait.
Être jeunes, êtres libres pour un soir, oublier la guerre, oublier le monde. Heather reposa le verre de Château Margot hors de prix dont elle avait commandé une bouteille. Elle inclina la tête vers la droite, comme souvent lorsqu'elle était heureuse, sourit avec une espièglerie qui lui allait redoutablement bien.
- On danse ?
- Toute la nuit, ma chère.
Il lui saisit la main, et l'entraîna au centre de la pièce voûtée aux lumières tamisées.
Une nuit hors du monde et tant pis pour le réveil douloureux qui s'en suivrait.
Voilàààà !
Plein de choses dans ce chapitre...
Petite note de douceur pour finir - je trouve que Sirius et Heather ont l'élégance du jazz, mélange de grâce, de nonchalance, et de passion... Bref, ça leur va bien.
J'ai vraiment réfléchi à tout ce qu'ils se disent pendant leur réconciliation. C'est dur de rendre la complexité de ce genre de sentiments. Heather ne fait pas semblant avec Sirius, mais elle n'en oublie pas Owein pour autant, et l'ambivalence de ses émotions face à Lucius en rajoute un peu. Va encore y avoir des petites crises pour ces deux-là... Je ne savais pas comment mettre en mots tout ça, d'où l'idée de faire partager directement ses émotions à Sirius - merci Selwin pour ces petits tours de légilimencie haha. Vous ne vous êtes jamais dit que ça serait plus simple de pouvoir tout faire ressentir à l'autre, dans ces moments-là ?!
Sinon, Peter vole presque de ses propres ailes dans un cursus universitaire qui n'a RIEN à voir avec le Bureau des Aurors. Et comme vous vous en doutez, l'université d'Oxford aussi est infiltrée par nos chers Mangemorts. J'aime l'idée que c'est en quittant le confort de la maison et du château, loin de l'influence des Maraudeurs, que Peter s'est retourné contre ses amis. Mais ce n'est pas fait encore.
Et Severus, mais TELLLEMENT DE LOVE pour lui. Cette scène à la libraire m'est venue toute seule, vraiment j'arrive pas à laisser de côté ce personnage. J'ai beaucoup trop envie de le sauver. (D'ailleurs, la librairie-café est inspirée d'une superbe libraire à Lyon, "Raconte-moi la Terre", pour les é !
Le chaman est revenu : Heather ne craint plus (ou presque) d'être percée à jour, et Amarok va apporter un peu de sagesse groenlandaise à l'Ordre, et leur raconter quelques petites histoires intéressantes (prétexte pour moi de parler d'autres personnages que je n'ai pas plus exploiter comme je voulais). Et puis j'avais envie de parler de magie un peu différente.
Et bien sûr, Heather est toujours chargée du sale boulot... ça la bouleverse, d'être devenue une tueuse, et elle commence vraiment à avoir du mal à faire la différence entre son mensonge et la réalité.
Bref, dans l'attente de vos retours,
Mille bisous, et je vais mettre la galette au four.
Tendrement vôtre,
Hélène
