« C'est non, Delleb ! »

« Ce n'est pas une question, Rosanna Gady. »

« C'est non quand même ! »

La reine feula, et elle haussa les épaules furieusement en retour.
« Vous pouvez grogner tout ce que vous voulez, je ne vais pas m'occuper de cette larve ! Si elle est si précieuse que ça, vous n'avez qu'à le faire. »

Delleb sembla perdre dix centimètres alors qu'elle soupirait.

« Je ne peux pas. Je ne sais pas comment faire, Rosanna Gady. » cracha-t-elle, mauvaise.

« Si vous, qui avez eu je sais pas combien de milliers de « larves » et êtes wraith, ne savez pas comment faire, qu'est-ce qui vous fait croire que moi, qui n'ai jamais eu d'enfant et suis humaine, m'en sortirai mieux ? Et si vous dites Milena Giacometti, je vous frappe ! »

La reine soupira à nouveau.

« Je sais m'occuper de larves mâles. Je sais comment les mater, comment les briser, comment en faire des wraiths dociles et dévoués, mais je pense que l'humaine dont vous m'avez interdit de prononcer le nom à largement démontré les limites de nos méthodes traditionnelles. De plus, il s'agit d'une femelle, pas d'un mâle. »
« Un bébé est un bébé.» nota-t-elle froidement.

« Donc, vous allez vous en charger ? »

« Non ! »

« Pourquoi pas ? »

« Parce que vous ne pouvez pas me refiler cette gamine comme ça. C'est vous qui l'avez trouvée, c'est vous qui la gardez ! »

« Certainement pas ! »

Un toussotement les fit se taire toutes les deux.

« Oui, Jû'reyn ? » demanda-t-elle au malheureux commandant que Delleb avait sorti de sa ruche pour remplacer à ses côtés Zil'reyn, parti aux commandes de ladite ruche.

« Une partie de la flotte est de retour, Mesdames. Atlantis est sauve et ce qui reste des troupes d'Yghan'shi est en déroute. »

« Fantastique ! »

Delleb approuva d'un grognement.

« L'arme est-elle détruite ? »

« Selon les premiers rapports, oui, mais le commandant Zil'reyn pourra sans doute vous le confirmer à son retour avec la ruche. »

« Parfait, merci, commandant Jû'reyn. » le remercia-t-elle

Le wraith allait repartir lorsque Delleb le retint.

« Commandant, à votre avis laquelle de nous deux devrait avoir la responsabilité d'élever la larve découverte dans le complexe ? »

Jû'reyn eut un air vide et douloureux et elle assassina la reine du regard pour cette basse manœuvre.

« Pardonnez-moi, sublime régente, mais je n'en ai aucune idée. Mon rôle n'est pas de juger vos capacités respectives. »

« Certes, mais en tant que commandant, c'est votre rôle de déterminer qui est le plus apte à une tâche précise. Laquelle de nous deux est la plus apte pour cette responsabilité ? » insista la reine.

Le commandant se tassa un peu, jetant un regard suppliant à Rosanna, auquel elle répondit d'un sourire navré. Delleb n'allait pas lâcher l'affaire.

Finalement, Jû'reyn sembla parvenir à une réponse.

« Pardonnez mon audace, Mesdames, mais aucunes de vous deux. Je confierais la petite à un mâle patient et loyal qui sera capable de l'éduquer correctement et de veiller sur elle. »

Delleb sembla étrangement vexée de la réponse de l'officier.

« Donc, selon vous, je ne serais pas capable de choses aussi simples ? »

« Vous disiez ne pas savoir comment faire, il n'y a pas deux minutes. » intervint l'artiste, prenant la défense du commandant, qui lui jeta un furtif regard reconnaissant.

Delleb grogna, prise en défaut.

« Merci, commandant Jû'reyn, votre avis ne fait que confirmer mes dires. Je ne conviendrai pas à cette tâche. Vous pouvez disposer. »

Le mâle s'empressa de les saluer et de filer.

Delleb la fixa, les bras croisés et l'air hargneux.

« Si ce n'est ni vous ni moi, qui ? »

Elle haussa les épaules.

« Je ne sais pas. Mais je pense qu'on ne doit pas prendre ça à la légère. On devrait la confier à une nounou qui pourra veiller sur elle le temps qu'on trouve une solution plus définitive, et y réfléchir au calme, de retour sur Oumana. Qu'en pensez-vous ? »

La reine acquiesça, vaincue.

.

Elle avait sans doute sous-estimé un petit détail. L'enfant était une femelle. Et si la plupart des wraiths semblaient parfaitement indifférents à leurs petits et à leur bien-être, ils semblaient être incapables d'ignorer la petite. Le temps qu'elle monte à bord de l'Utopia et aille voir l'enfant de la discorde, celle-ci s'était déjà trouvé une demi-douzaine de protecteurs et de gardiens plus ou moins expérimentés, Tom et Markus en tête.

Ravie de voir qu'elle n'aurait pas à s'occuper du bébé, elle décida que Tom, en bon grand frère - généralement - responsable qui veillait souvent seul sur son petit frère à peine plus âgé que l'enfant, serait le chef de l'équipe « nounou » et celui qui aurait le dernier mot sur les soins à apporter à la petite. Elle désigna ensuite Markus comme suppléant, car même s'il n'aurait sans doute pas plus idée qu'elle de quoi faire pour s'en occuper, au moins savait-elle qu'il était capable de déployer des trésors de patience et de douceur quand cela s'avérait nécessaire.

Les autres n'auraient qu'à voir avec les deux précédents pour savoir qui ferait quoi. Tant que la bonne marche de l'Utopia n'était pas entravée, cela ne la concernait pas.

Elle partit ensuite finaliser avec Léonard - qui semblait totalement hermétique au « charme surnaturel » de l'enfant - le trajet de retour, avec un crochet sur une planète neutre pour déposer les adorateurs ne voulant pas les rejoindre, puis descendit saluer Delleb qui allait rester sur place pour attendre le retour de Zil'reyn et de la ruche et coordonner la suite de la guerre qu'ils venaient d'engager.

Une fois certaine que tout irait bien pour la reine et pour les forces laissées sur place, elle retourna sur le pont et Jiu, installé dans le fauteuil, fit gracieusement décoller la frégate.

.

Il était resté avec Tom dans le réfectoire du vaisseau, et avait renvoyé tous les autres à leur poste. Il n'avait aucun rôle à bord du vaisseau et Tom pouvait être remplacé par Jiu et Liu.

«Ça va ? » demanda-t-il doucement par télépathie au jeune wraith, murmurant même en pensée, de crainte de réveiller la petite femelle qui dormait roulée en boule dans le douillet nid de manteaux qu'ils lui avaient confectionné.

« Oui. Elle est beaucoup plus calme que Zen. »

« Elle a quand même mutilé un guerrier, un peu plus tôt. » nota-t-il.

L'adolescent pouffa.

« Si cet abruti n'a pas fait attention, c'est de sa faute. Je suppose que c'est un truc de larve de mordre, même si je ne me rappelle pas vraiment l'avoir fait. »

« Rorkalym ne mord pas, me semble-t-il. »

« Non, c'est vrai. Enfin, il ne mord pas souvent. Il a commencé à répliquer quand Zen s'en prend à lui. »

Il regarda le jeune mâle.

« Ils ont l'air de bien s'entendre. »

« Oui, mais je suppose que c'est normal. Aucun humain sain d'esprit ne laisserait ses enfants jouer avec eux, donc ils ne sont que les deux à pouvoir se tenir compagnie. »

Il avait raison, évidemment. Il n'osait imaginer les ravages de la solitude sur un esprit aussi jeune.

« Et toi, ça va ? »

« Oui, pourquoi ? » demanda Tom, surpris.

« Tu es le seul wraith de ton âge. Tu n'as plus de frères de couvée pour te tenir compagnie. »

Tom eut un petit sourire triste.

« Ce n'est pas comme s'ils me tenaient vraiment compagnie de leur vivant... Et puis, je ne suis pas seul, j'ai Liu et Jiu, et l'équipage et d'autres frères de ruche. Je ne suis pas seul. »

Poussé par un étrange élan, il lui posa maladroitement une main sur l'épaule.

« Mais il y a certaines choses que les humains ne peuvent pas comprendre et d'autres que les adultes ont oublié après des millénaires de routine. Je sais que ça ne résout pas tout, et que ce n'est pas vraiment une solution, mais si un jour tu as besoin d'une oreille attentive et que ni tes mères, ni tes amis ne peuvent t'aider, tu peux venir me parler. Je pense que Filymn aussi sera ravi de t'aider. Après tout, pour le standard wraith, nous sommes tous les deux encore très jeunes et immatures. »

Le jeune alien le fixa, un étrange sourire aux lèvres, puis acquiesça.

Le silence s'installa alors qu'ils veillaient la petite, dont il ne voyait pas grand-chose, sa simple robe noire et sa longue chevelure tout aussi noire se confondant avec le cuir de leurs manteaux.

« Je peux te poser une question ? » demanda finalement Tom.

Il acquiesça d'une pensée.

« Tu as envie de lui faire du mal ? De la frapper ? »

Il se tourna, horrifié. La simple idée de faire du mal à la petite créature innocente le glaçait.

L'adolescent sembla percevoir son trouble.

« Et mon frère ? Rorkalym ? »

« Pourquoi voudrais-je leur nuire ? » demanda-t-il, sincèrement perplexe.

« Et moi ? » poursuivit le jeune mâle.

« Non ! Ai-je l'air de te vouloir le moindre mal ? »

« Non, mais... c'est juste que je ne comprends pas. »

Tom déglutit, tâchant de contrôler ses émotions.

Il se radoucit. Inutile de le presser.

« Qu'est-ce que tu ne comprends pas, larve ? »

« Avant, je ne me posais même pas la question. Quand j'étais dans la pouponnière, sur la ruche. On se faisait frapper. C'était normal. Ça faisait partie de la vie, comme tout le reste. Comme la bouillie qu'on mangeait et l'air qu'on respirait. Puis je me suis enfui. Milena et Jin'shi... Je crois que Milena m'a collé une baffe, une fois, et c'est tout. Elles ne me frappent jamais, et pourtant, par toutes les reines, je suis loin d'être le petit le plus sage qui soit ! Puis j'ai trouvé Zen. Au début, c'était très dur. Il était tellement agressif, tellement effrayé. Il attaquait tout le temps et pourtant, Milena, elle ne l'a jamais frappé. Moi, une fois ou deux, par réflexe, mais jamais comme ça. Gratuitement. Sans qu'il ne m'ait attaqué et blessé auparavant. Je le jure, c'est mon frère, et je l'aime, et je ne veux pas qu'il lui arrive du mal. Je ne peux pas m'imaginer le battre comme le faisait Silmalyn avec moi. Je ne peux pas m'imaginer faire ça à cette petite ou à Rorkalym. Même s'ils sont agressifs, même s'ils m'attaquent. Ce sont des enfants. Des bébés. Ils sont trop petits pour vraiment comprendre ce qu'ils font, pour prendre la mesure de leurs actes. » expliqua le jeune mâle.

Il acquiesça, pensif.

« Tu as raison. Tu sembles avoir plutôt bien compris la situation, je trouve. »
« Non ! Je ne comprends pas pourquoi... comment nos frères... les autres
wraiths... Comment ils peuvent faire tout ce qu'ils font aux petits. »

Il médita sur le sujet. Il n'avait pas vraiment de réponse. Il ne s'était jamais intéressé aux petits. N'avait jamais eu affaire à un éventuel apprenti, contrairement aux autres mâles. A ceux qui avaient une vraie place dans la ruche. Mais il n'avait jamais non plus jamais aimé être violent envers des larves, qu'ils soient wraiths ou humains.

Il ne savait pas pour les tout-petits, comme cette larve de reine ou le petit frère de Tom, son petit frère, le dernier fils de Silla, mais il savait qu'il appréciait certains jeunes. Tom, mais aussi Vicky, la jeune télépathe humaine, ou Timéo, l'adolescent qui manipulait le feu.

Sa réponse ne serait peut-être pas celle qu'attendait son cadet, mais il n'avait pas mieux.

« Bientôt, dès que possible, il va falloir que l'Utopia mette le cap sur la Terre. J'aimerais que tu viennes. »

L'attention de l'adolescent fut immédiatement captée.

« Pourquoi ? »
Il pouffa.

« Pourquoi quoi ? Pourquoi doit-on repartir sur Terre, ou pourquoi j'aimerais que tu viennes ? »

« Les deux ! »

Il ricana à nouveau, faisait remuer la petite dans son sommeil. Ils se figèrent.

Une fois certains qu'elle dormait toujours, il poursuivit.

« De toute manière, les deux sont liés. Sur Terre, nous avons trouvé un wraith, qui est une des raisons de la nécessité d'un voyage, mais là n'est pas le sujet. »

« Un wraith ?! »

« Oui, mais comme dit, ce n'est pas pour ça que j'aimerais que tu viennes. »

« Ah, pourquoi alors ? » demanda le jeune mâle, un peu déçu.

« Sur Terre, nous avons aussi rencontré le géniteur de Rosanna. »
« Les humains disent « père », en général. »

Il découvrit les dents en un avertissement muet à l'attention de son cadet.

« Je le sais, j'ai aussi rencontré le père de Rosanna, mais l'humain qui l'a élevée n'est pas celui qui l'a conçue. Tu n'as pas besoin de tous les détails, mais comme nous sommes frères par le sang de notre génitrice, Rosanna a de nombreux frères et sœurs qui lui sont liés par le sang de son géniteur. »

Tom acquiesça, et il poursuivit.

« Certains sont plus âgés qu'elle, d'autre du même âge, et certains ont ton âge ou sont plus jeunes encore. L'un d'eux n'était même pas encore né quand nous sommes partis. J'aimerais que tu les rencontre. »

« Pourquoi ? »

« Tu sais ce que Rosanna a fait pour sauver la vie de Milena Giacometti ? »

« Oui. Sans elle, ma mère serait morte. »

Il acquiesça.

« Tu es encore une larve, un enfant, et pourtant, par bien des aspects, tu es déjà un mâle alpha. Tu en as les capacités et de nombreuses responsabilités. Tu as grandi vite. Tu y as été forcé. Ces petits humains sont dans le même cas que toi. Ils sont jeunes, même pour leur race et... »

Il s'interrompit, cherchant comment expliquer la suite. Tom attendit patiemment.

« Rosanna. Ses pouvoirs, ce don, la mémoire qui va avec, toutes ces choses, il lui a fallu des années et tellement de souffrances pour les apprivoiser. Je l'ai vue souffrir. Lutter contre cette part d'elle si... inhumaine. Ces enfants, ils vivent ça. Ils le vivent déjà, depuis des années parfois. Et ils sont seuls. Leurs frères et sœurs, la plupart sont trop ravagés par leurs propres fardeaux pour pouvoir les aider, et les autres... trop occupés, comme Rosanna... »

Il s'interrompit à nouveau. Le jeune wraith à côté de lui leva une main et fit courir une élégante ombre argentée.

« Et tu penses que comme mes schiitars sont déjà ouverts, et que j'ai déjà les capacités télépathiques et régénératives d'un adulte, je pourrais peut-être les aider ? »

« Les aider, je ne sais pas. Mais tu pourrais leur montrer qu'ils ne sont pas seuls. »

Tom acquiesça.

« Ce serait avec joie. »

« Merci. »

« De rien. »

Le silence retomba jusqu'à ce que la petite femelle se réveille, visiblement affamée et bien décidée à le faire savoir par de petits couinements impérieux.

« Je vais lui préparer quelque chose, essaie de l'occuper. » déclara Tom, se relevant pour se diriger vers la porte menant aux cuisines du vaisseau.

« Je fais ça comment ? » demanda-t-il, observant la petit femelle qui le fixait avec attention, mâchouillant une de ses propres mèches de cheveux, toujours roulée en boule.

« Je ne sais pas. Joue avec elle. »

Jouer ? Comme s'il savait faire ça ! Perplexe, il s'approcha de la table sur laquelle elle était installée, attentif à ses moindres réactions.

« Salut, petite. » murmura-t-il en wraith, hésitant.

L'enfant ne répondit pas, suivant avec attention le moindre de ses mouvements.

Très lentement pour ne pas l'effrayer, il s'assit à la table.

Elle se redressa, roulant sur elle-même comme un étrange jouet humain, puis assise, tendit une petite main autoritaire dans sa direction avec un nouveau couinement plein de superbe.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

L'enfant se pencha en avant à une vitesse impressionnante pour son gabarit, attrapa une de ses mèches de cheveux échappées de sa coiffure et tira sèchement dessus, lui arrachant un feulement de douleur.

Il tenta de se dégager, mais la larve se mit à pousser des hurlements suraigus.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda télépathiquement Tom, qui avait entendu le tapage depuis la cuisine.

Il lui montra la situation d'une pensée, assortie d'une demande d'aide immédiate.

L'adolescent vint bientôt à son secours, un torchon jaune vif brodé d'un motif végétal à la main.

« Hey, petite, regarde. Oh, regarde le joli torchon qui bouge. Regarde. Là ! Oui. Tu as envie du torchon, hein ? Oh oui, il est joli. Alors tu lâches Markus et je te le donne. Rien que pour toi ! Tu le veux, Hein ? Hein ? » babilla-t-il, agitant le linge sous le nez de l'enfant, qui se désintéressa rapidement de ses cheveux pour tenter d'attraper le bout de tissu que le jeune wraith tenait toujours hors de sa portée.

« Tiens, continue un peu comme ça pour l'occuper, si elle se met à nouveau à crier, tu le lui donnes. » conclut-il, lui confiant la pièce de tissu avant de retourner à sa préparation culinaire.

Un peu emprunté, il continua à agiter l'appât jaune sous le nez de la jeune femelle, qui passa les cinq minutes suivantes à tenter de l'attraper avec de petits feulements de prédateur en chasse tout à fait adorables. Elle ne se mit jamais à hurler, mais il lui laissa attraper son inoffensive proie après quelques minutes, afin de récompenser ses efforts. La petite serra la torchon contre elle, visiblement très fière d'elle tandis qu'il la félicitait d'un grognement appréciateur, puis après l'avoir reniflé, un peu mâchouillé, elle le lui tendit à nouveau avec un « Da ! » catégorique.

Perplexe, il récupéra le linge et, voyant qu'il ne faisait pas ce qu'elle attendait de lui, la larve agita le bras de bas en haut.

Il sourit malgré lui. Elle voulait encore jouer à le chasser. Il fut ravi d'obtempérer.

« Bon. Madame, Monsieur les terribles traqueurs, c'est l'heure du repas de la demoiselle.» annonça Tom, de retour avec un plateau garnis d'un bol fumant et d'un verre d'eau.

Il posa le torchon juste hors de portée de la petite qui se mit à feuler de frustration avant que son attention ne soit attirée par la cuillère pleine de purée orange que Tom lui tendait.

Elle renifla prudemment le contenu, darda la langue comme un lézard, fit la moue, renifla encore, et goba la cuillère, manquant de s'étouffer sur l'ustensile.

« Hey, doucement ! » hurla presque Tom, sursautant et tentant de retirer la cuillère toujours prisonnière de la bouche de la larve qui s'était littéralement jetée dessus.

Elle la lâcha, toussotante, mais visiblement pressée d'en avoir encore.

« Je crois que je ferais bien de la tenir ou elle va se tuer tout seule en essayant de manger peu importe ce que tu lui as préparé. » suggéra-t-il.

Tom acquiesça, bataillant avec l'enfant pour garder bol et cuillère hors de sa portée.

Profitant de sa distraction, il la cueillit et l'installa sur ses genoux, priant pour qu'elle ne le morde pas. Heureusement, à part un petit coup de pied revanchard et un sifflement vexé, la larve ne fit rien, et il put la maintenir d'une main passée en travers de son tout petit torse pendant que Tom la nourrissait cuillère après cuillère.

« Désolée, gamine, y a plus rien. Tu as un sacré appétit. Zen aurait à peine réussi à finir cette portion. Je t'en préparerai encore dans un moment, d'accord ? » proposa l'adolescent alors qu'elle tendait ses petits bras vers le bol vide.

« Il reste l'eau. » nota-t-il, désignant du menton le verre.

« Oui. On va essayer de la faire boire, mais je m'excuse d'avance pour ton pantalon. »

Il jeta un coup d'œil audit pantalon, qui était déjà largement tâché de purée orange. Il haussa les épaules.

Tom tendit le verre à l'enfant, et face à son air perplexe, but une gorgée devant elle avant de le lui tendre à nouveau et de l'aider à boire.

Au final, il était humide et partiellement recouvert de nourriture, mais la petite était rassasiée et bien plus calme.

« Elle va à nouveau dormir ? » demanda-t-il, tentant de nettoyer son pantalon avec un linge mouillé.

« Si seulement. » nota Tom.

Avec un soupir, il renonça à totalement effacer les tâches oranges.

« Comment font les gardiens ? » grommela-t-il, alors que Tom plongeait en avant pour empêcher la larve de basculer tête la première de la table.

« A mon avis, ils cognent jusqu'à ce que les petits se tiennent tranquille. » répliqua aigrement l'adolescent tout en déposant la petite au sol où elle se mit à ramper.

Il n'avait sans doute pas tort.

Jetant le torchon sale dans un coin, il ramassa celui qui avait précédemment servi de proie factice à la petite et, s'accroupissant à deux mètres d'elle, l'agita au sol.

Jamais il ne se serait douté que s'occuper d'une si petite larve fût aussi épuisant. Ils avaient pourtant trouvé une méthode efficace pour la fatiguer, se positionnant chacun d'un côté du réfectoire, se jetant à tour de rôle le torchon pour attirer la petite d'un bout à l'autre de la pièce.

Après une bonne dizaine d'allers-retours, la larve s'était lassée et était restée plantée au milieu de la pièce, où ils l'avaient laissée jusqu'à ce qu'elle se mette à couiner et qu'ils doivent lui trouver une autre occupation. Tom l'avait distraite avec des illusions dansantes, avait essayé de la chatouiller, s'était fait mordre, puis avait dû partir relever Jiu sur le fauteuil. Il était alors resté seul avec la petite larve qui le fixait, insondable, une mèche de cheveux noirs à nouveau entre les dents.

Il soupira.

«Comment je suis censé m'occuper de toi, hein ? »

En guise de réponse, la conscience de l'enfant, qui n'était guère qu'une présence évanescente dans l'Esprit, sembla se contracter sous une mystérieuse pulsion. L'instant d'après, il fronçait le nez sous l'odeur d'ammoniaque.

Avec un grognement navré, il souleva la petite qui se soulageait toujours et qu'il tint à bout de bras jusqu'à ce qu'elle ait fini.

« Bien sûr, quand on mange, il faut que ça ressorte. » grommela-t-il, l'emmenant jusqu'à la cuisine pour la laver. En passant, il demanda télépathiquement à Léonard de lui envoyer un serviteur ou quelqu'un pour nettoyer la flaque au milieu du réfectoire puis, après une hésitation, il fit couler de l'eau tiède dans un des grands éviers, et déshabilla l'enfant avec mille précautions. Elle était si petite, si fragile entre ses grandes mains. Il fut heureux d'avoir les griffes limées. Il l'aurait sans doute blessée dans le cas contraire. Elle n'en restait pas moins délicate et sans défense. Aussi fragile qu'une porcelaine précieuse. C'est avec autant de douceur que possible qu'il l'installa dans l'évier et la rinça puis, la laissant jouer avec les bulles de savon - qui la firent éternuer lorsqu'elle essaya d'en gober une -, partit piller l'armoire à linge de la cuisine pour prendre de quoi la sécher.

Une fois l'enfant sèche, il contempla sa robe souillée et décida qu'elle ne pouvait pas le remettre. Et qu'il fallait qu'il trouve une solution pour qu'un tel incident ne se répète plus.

Enroulant l'enfant dans son manteau pour la protéger du froid, il se rendit aux cellules et vint se planter devant celle accueillant son ancien gardien, qui le dévisagea avec horreur.

« Un traqueur, pour garder l'héritière de ma souveraine, quelle honte ! » siffla ce dernier, répugné.

Ignorant l'insulte, il désigna la larve du menton.

« Comment fais-tu pour qu'elle ne souille pas ses vêtements en se soulageant ? »

« Je les lui enlève, crétin. »

« Et elle n'a pas froid ? »

« Quelle importance ? »
Il siffla, furieux. Tom avait raison. Comment pouvaient-ils être aussi cruels envers leurs propres petits ? Avec un grondement mauvais, il sortit. Il avait été idiot de croire qu'il trouverait une réponse dans ce domaine auprès de sa race. S'il voulait savoir comment bien traiter un petit, il lui fallait aller demander à ceux qui traitaient bien les leurs. Il se dirigea vers les zones où avaient été confinés les adorateurs récupérés.

En dix minutes à peine, il avait trouvé une trentaine d'humaines au regard étrangement ému prêtes à lui expliquer comment langer un enfant, et en encore moins de temps, la larve se voyait dotée dudit lange, adroitement confectionné avec une vieille chemise généreusement offerte par un des adorateurs et quelques épingles offertes par d'autres.

Lorsqu'il repartit, en plus du lange actuel et de trois de rechange, il se trouva doté d'un petit vêtement bleu offert par une jeune adoratrice, qui assura que son enfant pouvait parfaitement se passer d'un tel vêtement quand une jeune reine se retrouvait sans rien à porter sur sa royale personne, et la certitude qu'en cas de problème ultérieur, il trouverait du soutien parmi eux.

Rassuré, et voyant que le réfectoire accueillait à présent une partie de l'équipage venu se sustenter, il se retira dans la chambre d'officier qu'ils avaient occupé autrefois et que personne n'avait osé prendre depuis.

.

D'une question à un problème à régler, d'une chose à l'autre, Rosanna avait passé la plus grande partie du voyage retour à aller et venir d'un coin à l'autre du vaisseau pour ceci ou cela.

Lorsque enfin elle eut le temps de souffler un peu, sa première pensée fut pour Markus, qu'elle avait littéralement abandonné avec l'enfant. Par le lien, elle découvrit le wraith méditant paisiblement. Elle s'était attendue à beaucoup de choses, bien que rien de trop catastrophique, mais certainement pas à le trouver tout seul dans le noir de leur cabine, assis en tailleur, la petite roulée en boule entre ses jambes, profondément endormie.

Silencieuse comme une ombre, elle se glissa dans la pièce, venant s'asseoir en face de lui.

« Ça va ? Ça n'est pas trop dur ? » demanda-t-elle par le lien, se sentant un peu coupable de lui avoir abandonné ainsi la corvée.

Le wraith rit télépathiquement.

« Le début n'a pas été facile, mais je crois que je ne m'en sors pas trop mal. » répondit-il en désignant l'enfant, qu'elle détailla plus avant dans la pénombre.

La petite ne portait plus l'espèce de tunique noir qu'elle avait auparavant, mais un petit ensemble de doux coton bleu et une moelleuse couche-culotte blanche qui avait dû être un vêtement auparavant.

Ses longs cheveux noirs, qui lui tombaient auparavant dans les yeux, étaient attachés en une longue tresse terminée par un lien de cuir, et elle serrait contre elle un torchon jaune percé de quelques trous - qu'elle suspectait avoir été causés par les dents de la petite.

« C'est toi qui as fait tout ça ? » demanda-t-elle, estomaquée.

« Oui. Des adoratrices m'ont montré comment faire le lange, mais c'est moi.» approuva fièrement Markus.

Elle lui jeta un regard impressionné. Elle n'aurait certainement pas été capable de faire mieux.

« Tu veux que j'aille voir si quelqu'un peut te remplacer, que tu puisses te reposer un peu ? »

Avec un petit feulement, il hocha négativement la tête.

« Je peux encore m'occuper d'elle.» feula-il, vaguement blessé.

« Tu l'as largement prouvé, mais tu n'y es pas obligé. »

« Je peux le faire ! » s'agaça-t-il.

« Je sais. Ce n'était qu'une suggestion.» l'apaisa-t-elle, surprise de la violence de sa réaction alors qu'il se ramassait, montrant les dents en une posture instinctivement protectrice.

Ayant perçu son trouble, il se calma, lui jetant un regard désolé avec de baisser les yeux sur l'enfant entre ses jambes.

« Désolé, ma douce humaine. Je n'aurais pas dû réagir ainsi, ce n'était qu'une suggestion, en effet. »
« Ce n'est rien, ne t'en fais pas. »

Il lui jeta un petit sourire tordu.

« Merci. »
Effleurant du bout d'une griffe la tresse de l'enfant, il soupira.

« J'ai un peu discuté avec Tom, plus tôt. Il m'a demandé si j'avais envie de la frapper. Si j'avais envie de frapper Zen'kan, ou Rorkalym. Ou lui. Je lui ai demandé ce qui pouvait lui faire penser une telle chose. Il m'a répondu qu'il ne comprenait pas pourquoi les wraiths battent leurs petits. »

Il releva la tête, la fixant, l'air profondément triste.

« La vérité, c'est que je ne comprends pas davantage. Regarde-la. Toute petite, toute fragile et pourtant déjà intrépide. Comment peut-on avoir envie de nuire à un tel être ? Un geste malheureux en cas de morsure, je peux comprendre, mais gratuitement ? Comment ? »

Elle haussa les épaules en se mordillant la lèvre.

« Je ne sais pas, Markus. Je ne sais pas. »

Il recommença à doucement la caresser.

« Et je ne dis pas ça parce que c'est une femelle. Je suis conscient qu'instinctivement, nous sommes programmés pour servir et protéger nos femelles, mais serait-ce une larve mâle, je n'aurais pas davantage envie de lui faire du mal. Une femelle comme elle est un miracle, un cadeau du ciel comme disent les humains, mais un petit mâle ? C'est tout de même une composante précieuse de la ruche et un être qui ne m'a rien fait. Non ? »

Elle acquiesça, se penchant pour effleurer son genou.

« Ne t'en fais pas, on va s'assurer qu'elle grandisse dans une bonne famille qui prendra aussi soin d'elle que Milena l'a fait pour Tom et Zen'kan. D'accord ? »

Il acquiesça. Elle se redressa doucement, l'embrassa, puis partit se chercher à manger.