Quand l'horreur eut en partie disparu… ou plutôt, quand l'effet des antidouleurs l'eut assourdie, Hotch parla plus facilement.

Il continuait de vouloir que Rossi reste à proximité. Ce qui convenait très bien à celui-ci, puisqu'il voulait explorer l'esprit d'Aaron et trouver comment Peter Lewis avait interagi avec. Il espérait ainsi obtenir quelque chose de concret à présenter aux autres et se disait que, même s'il ne pouvait résoudre l'équation des dommages infligés au Chef d'Unité, Reid pourrait peut-être utiliser toute information qu'il ait pu récupérer pour voir une corrélation qui les aiderait.

Rossi tint Hotch contre lui, un bras en travers de ses épaules, tout en faisant attention à celle qui était blessée.

- Alors, tu te souviens un peu de la manière dont Lewis a procédé ? Maintenant que nous avons trouvé deux des ancres qu'il a placé en toi ?

Aaron acquiesça.

- C'est difficile à décrire. C'était comme faire un voyage à travers ma vie, dans le désordre. En passant par les pires moments. Je ne suis certain de rien. Comme avec un mauvais rêve, je me souviens que je voulais échapper à la douleur infligée par ça, par lui… par les vers dans mon cerveau. C'est à ce moment qu'il continuait de murmurer « je ne vais pas m'en aller. »

Les yeux de Hotch se fermèrent devant l'agonie provoquée par le souvenir.

- C'était comme une malédiction. Comme la promesse que cela ne finirait jamais.

Rossi passa sa main sur la nuque de son ami en rêvant de pouvoir effacer cette expérience d'un geste… tout en sachant qu'il ne le pouvait pas.

- Et tu t'es souvenu de ça après avoir découvert que ces mots étaient le déclencheur. Alors… qu'en est-il du rouge ? Comment Lewis a pu le savoir ?

- Il ne le savait pas. Je le lui ai dit. Que dieu ai pitié de moi, je le lui ai dit.

- Il… il t'a hypnotisé ?

Hotch eut un mouvement impatient de la tête.

- Je ne sais pas. Je crois… je crois qu'il me posait des questions. A propos de la douleur. De la peur. Il voulait savoir ce que j'avais vécu de pire, avoua Hotch avant de se tourner pour rencontrer le regard de Rossi. Je m'en souvenais comme si je le vivais à nouveau. Et lui il… je ne sais pas… il observait, je suppose. Je lui ai raconté les pires moments de ma vie.

- Tu ne pouvais pas t'en empêcher.

Rossi étudia son benjamin en se demandant s'il devait le laisser se reposer, le laisser s'habituer à ces nouveaux souvenirs de son tête à tête avec l'unsub… ou le pousser davantage et lui dire que, si Reid avait raison, il pourrait y avoir davantage de peine et de peur rampant dans le noir, attendant leur tour pour bondir. Un homme averti en vaut deux.

- Aaron, écoute-moi…

Il raconta tout ce qu'ils suspectaient concernant le champ de mine qui attendait d'exploser en lui. Dave remerciait les médicaments d'avoir des effets calmant.

Il put ainsi se persuader que l'horreur distante, voilée, qui se reflétait dans les yeux de Hotch n'était due qu'à la drogue… qu'elle n'était que temporaire.

Et qu'elle finirait par disparaître.

-o-o-o-

Peter Lewis devenait aigri.

Il réalisait que détruire l'Agent Hotchner n'avait rien de drôle s'il ne pouvait en être le témoin. Enfin… ce n'était pas entièrement vrai. Il s'amusait à imaginer les tortures que subissait cet homme ; la pitoyable détresse dans ces profonds yeux bruns. Mais c'était comme si ce n'était que l'ombre de la véritable expérience. Comme regarder des feux d'artifices à la télévision au lieu d'être assis sous un ciel noir et vivre les flashs et les scintillements de centaines d'explosions.

Imaginer n'était pas suffisant pour Peter.

En fait, rien n'était suffisant pour Peter.

Et puis… son esprit, par la nature même de son intellect, ne pouvait s'empêcher de jouer avec l'idée qu'il pourrait y avoir un moyen de rendre sa situation plus tolérable. Il sautait d'idées en idées à la vitesse de la lumière, jetant des possibilités comme des pièces d'une machine à sous.

Une petite pièce se mit à briller comme une promesse bien particulière. Elle attira l'attention de Lewis. Il commença à l'examiner, la retournant encore et encore.

Peut-être y avait-il un moyen de reprendre le dessus. Ou au moins de satisfaire son désir de voir comment son pauvre petit agent du FBI allait.

Peter Lewis s'étira sur sa couchette et afficha un grand sourire.

L'achat chez Welchel's Candy Emporium avait été un essai d'inauguration sur les manières d'utiliser son téléphone. Il avait accédé à Craigslist et trouvé une coursière qui avait suivi ses instructions. Il avait été capable de piocher dans son compte en banque et faire un transfert sur le compte de la femme. Il lui avait alors dit d'en retirer un peu et de payer en liquide les sucreries, avant de donner l'adresse de ce pauvre petit Aaron pour qu'elle puisse demander à faire une livraison.

Il était certain d'être impossible à tracer.

Il était également certain qu'ils le suspecteraient aussitôt d'être derrière ça. Et c'était en partie cela qui l'amusait.

J'ai le contrôle de la situation, et vous ne pouvez pas m'arrêter.

Peter était sûr qu'avec le temps, l'Agent Hotchner et ses amis seraient prêts à faire presque n'importe quoi pour que leur chef revienne dans son état normal. Tout ce qu'il avait à faire, c'était continuer à faire pression jusqu'à ce qu'ils réalisent ce que lui savait déjà : que le seul capable de sauver le pauvre petit Aaron était celui-là même qui l'avait brisé.

Lewis sourit. Il était temps de sélectionner un autre petit cadeau venu de la vie pleine d'horreurs de l'agent afin d'ajouter de l'huile sur le feu.

-o-o-o-

Le garde de nuit effectuait sa ronde, en vérifiant que tout le monde était bien au lit et dans une cellule verrouillée.

Un éclat dans l'éclairage ambiant attira son attention alors qu'il passait devant la cellule du détenu #7962. Aussitôt suspicieux, le garde alluma sa lampe torche et la dirigea vers le prisonnier.

Lewis était dans son lit, comme attendu, mais il affichait un sourire immense… dément… d'une oreille à l'autre. L'éclat qui avait attiré le regard venait des dents humides et blanches du détenu.

Les lèvres du prisonnier s'écartèrent encore plus, si possible, quand il vit la déconfiture sur le visage du garde.

Un Tordu. Purement et simplement. Le Tordu le plus flippant à avoir atterri ici.

Un frisson parcourut le corps du garde, qui reprit sa ronde.

-o-o-o-

Rossi aida Hotch à se coucher.

Il s'assit ensuite à ses cotés en rêvant de pouvoir le réconforter efficacement. C'était horrible de rester là, en silence, à regarder Aaron qui était étendu sur le dos, les yeux fixés au plafond, en sachant qu'il ressassait encore et encore les mêmes choses.

Il essaye de trouver ce que Lewis a pu utiliser d'autre. Il revit tout, mais s'il pense à quelque chose, on peut parier qu'il ne s'agit pas d'un déclencheur. Il sera incapable de les identifier tant qu'ils n'auront pas été déclenchés.

- Aaron, arrête. Ne te fais pas subir ça. Nous trouverons, mais ça n'arrivera pas si tu te tortures toi-même. Tout ce que tu y gagnes, c'est de jouer encore davantage le jeu de Lewis.

- Je ne peux pas m'empêcher d'y penser, Dave, affirma Aaron avant de tourner la tête dans un mouvement infime et le regarder dans les yeux : je ne sais pas comment arrêter.

- Essaye, insista Dave en pensant à tout ce qui pourrait aider. Pense aux histoires que tu avais l'habitude de lire à Jack pour l'endormir. Dis-moi ce qu'il aimait entendre.

Les yeux de Hotch se fermèrent, avant de se rouvrir une minute ou deux plus tard. D'abord, Rossi ne comprit pas la profonde tristesse de ses mots. Puis il comprit.

- Il était un temps où les rois partaient faire la guerre… il était une époque où les chefs menaient la charge et prenaient la tête de la bataille…

Les yeux du Chef d'Unité s'ouvrirent alors, plein de sincérité et déconcertants d'acceptation.

- Je ne serais plus jamais capable de le faire.

- Tu ne peux pas le savoir, contra Dave, les épaules affaissées.

- Si, je le sais. Vous ne pourrez jamais être certains que quelque chose ne va pas déclencher une réaction chez moi. Vous ne pourrez plus avoir confiance en moi. Vous allez devoir garder une partie de votre attention sur moi, quand vous devriez uniquement penser à l'affaire. Je le sais. Et toi aussi.

Rossi ne voyait aucun intérêt à se cacher derrière de faux-semblant. Il y avait trop de vérité dans les paroles d'Aaron.

- C'est une possibilité. Mais il n'est pas encore temps de jeter l'éponge. Tu n'as jamais été du genre à abandonner, Aaron. Tu es le premier à dire que tant que nous n'avons pas trouvé de corps, nous devons toujours croire que la victime est vivante.

Il posa une main sur le torse de Hotch.

- Donne-toi le même bénéfice du doute que celui que tu donnes à n'importe quel enfant disparu.

Les larmes remplirent les yeux d'Aaron, mais ne débordèrent pas.

Rossi considéra cela comme une petite victoire.