Natsue retourne le morceau de papier. Une fois, dix fois. Elle essaie de déchiffrer les inscriptions brouillées par la boue. C'est le colonel Hakkai qui dans sa précipitation, a laissé une des pages d'un journal de l' « arrière ». Aussitôt, son regard reste fixé à quelques images éloquentes de combattants, de poilus français, gentils barbus qui se moquent des boches… Si seulement ces images reflétaient la réalité… Peut-être qu'elles la feraient rire… Papa, qu'en dirais-tu ? Aurais-tu une si belle bonhomie alors que Maman travaille aux champs sans aucune autre paire de bras secourable ? Aurais-tu une si belle arrogance en sachant que les allemands ont emmené femmes et enfants de la ville de Lille ? Oui, Natsue parcourt les quelques paragraphes parcourue d'un ricanement nerveux : ce n'est possible, oh non ,ça ne se peut pas. Ces journaux mensongers qui lancent des Victoire ! à tout va ne peuvent pas exposer le fait que… Les boches aient débarqué à Lille, qu'ils ont emmené depuis peu, tous les habitants de la ville pour une destination inconnue. Maman, toi qui y vivais simplement, oui tout simplement, c'est toi que j'appelle. OU ES-TU ? JE TAMBOURINE LA TERRE QUI GICLE SUR MON MENTON. JE PLONGE MON VISAGE DANS MES MAINS EN PRESSANT MES ONGLES SUR LA PEAU. DE SORTE QUE LES LARMES DE SANG SE MELENT AU SEL DES PLEURS. JE M'ELOIGNE DES TROUPES. JE TROUVE UNE CREVASSE DANS LAQUELLE JE PEUX HURLER A MON AISE. LA OU MES GEMISSEMENTS SONT ETOUFFES PAR LA VASE. JE NOIE LE PAPIER DANS UNE FLAQUE D'ACIDE. MES DOIGTS BROIENT CE MONCEAU D'HORREURS. JE VOMIS. MA PLAIE A LA HANCHE RUISSELLE ATROCEMENT. JE SUFFOQUE. OU SONT TOUS MES ESPOIRS ? OU SONT… OU SONT… OU ETES-VOUS TOUS PARTIS, PARCELLES DE MON ENFANCE ?