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Ren à Horo
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J'ai bien relu ta lettre avant de te répondre, mon ami, car je voulais être sûr de ma décision. Pardonne-moi de ne pas t'avoir répondu plus tôt, comme je l'aurais dû. C'est que j'ai bien failli céder à tes instances et te révéler le nom de mon infidèle. Hélas, je ne le puis, quelque ardeur que tu y mettes. Saurais-tu ce nom que tu n'aurais pas plus que moi l'espoir de l'entretenir : tu ne lui as jamais été présenté. Il te serait donc impossible de plaider en ma faveur. De plus, quoiqu'elle m'ait traité fort injustement, j'entends demeurer honnête homme. Je ne faillirai pas à mes engagements premiers, qui étaient de ne révéler à quiconque, sous quelque condition que ce soit, le nom de ma maîtresse ou les liens qui nous unissaient. Rien n'a été prescrit pour le cas où ces liens seraient rompus et si, comme tu l'écris, je ne ferais à son nom aucun tort qu'elle n'ait su se faire elle-même, au nom de mon amour et de mon serment, je ne serai pas celui qui la trahirai.
Qu'elle ait été faible, lâche, infidèle, cela ne m'autorise pas à imiter son exemple. Qui serais-je ensuite pour la mépriser, si je devais sombrer à mon tour dans le parjure pour obtenir réparation ? Dans cette affaire, j'entends conserver le privilège du dédain. J'ai la faiblesse de me croire bon juge de mes vertus et de mes défauts, et rien ne me consolerait du malheur de devoir m'ôter l'estime que je me porte. Nul ne le saurait en dehors de toi et moi, sans doute, mais cela suffirait à ma honte et si tu as l'art de feindre, moi je ne l'ai pas.
Ainsi donc, non, mon ami, je ne souillerai pas ma conscience, pas même pour me venger, et ne te livrerai pas son nom. J'entends la punir d'une autre manière et en toute équité : je répondrai au vice par la vertu, à la trahison par la justice et à l'ingratitude par un salaire mérité. Je trouverai moyen de lui rendre son dû, mais celui-là n'est pas honorable et je ne puis l'employer.
J'espère ne pas te froisser par cette lettre, je ne voulais pas dire par-là que ta conduite manquait d'honneur. Tes sentiments étaient ceux d'un ami, en cela ils étaient naturels et justifiés. Cependant, et quelque désir que j'en aie, je ne puis te révéler à qui je dois mon infortune. Sache cependant que ton soutien m'est extrêmement précieux et que je ne trouve de réconfort que dans ton amitié. Écris-moi souvent, si tu souhaites me venir en aide, c'est là tout ce que je me bornerai à demander.
Bien à toi.
R.T.
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De l'hôtel de T***, ce 30 Mai 17**
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