Chapitre 51
Vivre et tuer un autre jour
- Le Morannon, annonce Dervorin d'un ton funèbre.
- À vos souhaits monseigneur, lui réponds-je sur le ton de la conversation.
Autour de moi, les hommes de Dervorin à pied ou à cheval ouvrent des yeux ronds en m'entendant. Même Elisia fronce les sourcils.
- Je vous demande pardon chevalier ? S'étonne Dervorin.
- Ha ? Vous ne toussiez pas ? Fais-je semblant de m'étonner. Pour moi ça ressemblais à un bruit de gorge.
- Faust, nous sommes en face des portes du domaine de l'ennemi, me fait remarquer Dervorin.
- Et alors ? Hausse-je les épaules. Il a une grosse porte ? La belle affaire ! Deux coups de bottes pour la défoncer, on savate, on marave, on latte, on ratiboise tout ce qu'on trouve de l'autre côté, on monte secouer la tour noire comme un prunier, le gros nœnœil de feu tombe, un café, l'addition et on rentre à la casba pour le souper, dis-je en prenant l'air le plus sérieux que je peux.
Autour de moi, c'est la stupeur générale qui s'installe. Personne, au grand personne, ne semble vouloir mettre en doute mes propos.
Nan mais ho ! Faut arrêter de déconner là ! Y'en a pas un qui a compris que c'était de l'ironie ?
- Chevalier, veuillez cesser de faire le bouffon ! Siffle dame Elisia depuis mon dos.
Y'en a au moins une qui a compris. Ça s'améliore.
- À vos ordres madame, acquiesce-je en croisant les bras sur ma cuirasse.
Autour de nous, les divers soldats venus de tous les horizons sont en train de se déployer pour former une ligne de front. Je commence à siffloter "le petit bonhomme en mousse" pour tromper la tension que je sens un peu partout. Pourtant le ciel est relativement dégagé, si on omet le nuage de cendre qui couvre le Mordor.
Et uniquement le Mordor ! On en viendrait presque à penser que les retombées radioactives de Tchernobyl ont bien pu s'arrêter à la frontière puisque les cendres le font…
La seule chose que je ne comprends pas c'est pourquoi d'un coup tout le monde veut négocier.
Le roi a envoyé un émissaire pour parlementer à la porte et il est revenu avec un grand type à cheval portant des grandes robes dans le plus pur style Nazgûl. Maintenant, le roi et toute sa clique sont allés écouter ce qu'il a à dire un peu plus loin.
Du coup nous on poireaute derrière et autant le dire tout net : On s'emmerde !
Bon, quand est-ce qu'on attaque ? Qu'on en finisse !
Même si je crâne intérieurement, c'est surtout pour tromper le fait que je stresse à mort. Mon estomac est noué comme une corde d'escalade et j'ai les mains moites dans mes gantelets.
- Tous les hommes pour se battre à cheval, veuillez rallier les Rohirrims ! S'exclame la voix d'un capitaine du Rohan en passant à proximité de nous.
- Ha merde, si on reste à cheval on ne peut pas rester avec les fantassins, monseigneur ? Demande-je à Dervorin.
Je remarque que celui-ci est d'ailleurs en train de descendre de selle.
- Et pourquoi faire ? Me questionne-t-il. Les gêner ?
Pas faux…
Je ne me sens pas du tout l'âme d'un cavalier. Je sors mon pied de son étrier et descends d'une traite du cheval.
- Faites excuses M'sieur, me demande un Rohirrims à pied. Vous n'allez point l'utiliser ce cheval ?
- Et puis quoi encore ? Pouffe-je. Je serais ridicule dessus.
- Ça vous ennuie si j'vous l'emprunte ? Me demande-t-il très calmement. L'mien est mort aux champs d'Pelennor.
- Ha ? Heu… Faites seulement, dis-je en lui tendant la bride. Elle s'appelle Gentiane.
- Merci mon bon sire, j'essaierai d'vous la ramener en bon état.
- J'y compte bien ! Ris-je. Pas une éraflure Calrissian, tu m'entends ? Pas sur mon Faucon Millenium !
Le cavalier me regarde avec des yeux ronds d'incompréhension.
- Laissez, dis-je en agitant la main. Humour de chez moi. Ce n'était même pas drôle d'ailleurs.
Le plus comique c'est la tête qu'il tire dans cette histoire.
Le Rohirrim finit par monter sur Gentiane et rejoindre le capitaine. Moi je me m'étire un peu, me disant que je suis un peu raide depuis la nuit dernière.
- Ça ira pour vous monseigneur ? Demande-je en regardant Dervorin.
- J'ai un concert de cloches de la cité blanche en tête, mais sinon je ne me sens guère trop mal, me répond ce dernier.
- Un conseil, buvez beaucoup d'eau, ça passera, lui dis-je.
- Et ensuite je me trouverai coincé en mon armure avec la vessie pleine ? Grogne-t-il. Fort peu pour moi, merci.
Il marque un point…
- Je ne vois guère Messire Calembel, dis-je pour changer de sujet.
- Nous manquions de bras sur le flanc gauche, me répond-t-il. Calembel s'est porté volontaire avec ses hommes.
- Chic… Commente-je sans entrain.
Pendant que nous continuons à nous mettre plus ou moins en rang, faisant passer les porteurs de boucliers en avant, je me retrouver derrière un type dont le sommet du casque arrive sous mon menton.
Bon, ça c'est dit, messieurs les orques, visez la tête…
Une centaine de mètres plus en avant de nous, ça discute sévère entre le roi et le pseudo-Nazgûl. À un moment, il me semble qu'il sort une sorte de chemisette brillante de ses robes qui me dit vaguement quelque chose.
Je suis sûr d'avoir déjà vu ce genre de truc, mais où ?
Incapable de m'en souvenir, je reste tranquille, m'absorbant dans l'idée de comment je pourrais faire tenir un pupitre de lecture sur le casque du porte-bouclier devant-moi.
Je devrais pouvoir le caler sur les épaules… Mais ça risque de glisser vers l'avant ou l'arrière… Dans ce cas il faudrait un bras articulé à l'avant et à l'arrière pour caler le tout…
Tout absorbé dans mes pensées, je loupe la fin des négociations. La seule chose que je saisi c'est le négociateur du Mordor qui fait tourner les talons à son cheval, le dos raide de quelqu'un qui n'a pas obtenu ce qu'il voulait.
Vexé le bougre… S'il ne s'est pas pris un râteau, à défaut il a un balais dans le cul.
La réflexion me fait esquisser un sourire narquois. Celle-là je sens que je vais me la garder sous le coude pour une autre fois.
C'est alors que la Porte Noire commence à s'ouvrir en plus grand et que l'on voit venir au pas les armées de Sauron.
Sacré nom de Dieu de saloperie de bordel d'enculé de fils de pute…
Je sens ma bouche s'ouvrir et pendre tandis que mon seul œil s'ouvre comme une soucoupe pour encadrer tout ce que je vois.
Le roi et sa clique reviennent au galop vers nous. Mais je suis plutôt intéressé par le cadeau de merde qu'ils nous ramènent.
La vache ! À moins d'un miracle, on est tous foutus ! Même si on se bat jusqu'au bout, on finira par simplement crever d'épuisement ! Soit maudit magicien de mes fesses ! Ta guerre on ne peut pas la gagner depuis le début ! L'impossibilité numérique ça existe pauvre con ! À moins d'un avantage stratégique majeur qu'on aurait gardé sous le coude, on va se faire fumer modèle géant !
Je réalise très vite que je suis mort de trouille. Dans ces conditions il est même surprenant que j'aie gardé le contrôle de ma vessie. Autour de moi, il y a un mouvement de recul général.
Ho merde, on file droit à la débandade !
Le mec devant moi vient de buter dans mon armure et lève vers moi un regard complètement effrayé. La seule raison pour laquelle je n'ai pas reculé avec lui est probablement que je suis tétanisé par la peur moi aussi.
Ce n'est vraiment pas la même chose de regarder une bataille depuis un balcon et d'être en première ligne sans un ou deux bon plans de retraite.
Aussi inespéré qu'improbable, c'est Din'Ganar qui vient à mon aide car, sentant ma peur panique, elle s'éveille d'autant plus, cherchant à me rassurer. Sa présence contre le nouveau mur qui nous sépare se fait douce et caressante, comme une mère qui essaie de convaincre son enfant de sortir hors de sous sa couette pour le faire affronter le monde extérieur. Je la sens qui me jure que tant qu'elle sera là, ce sont mes ennemis qui auront à avoir peur, non moi.
L'idée même de ne pas avoir peur dans une situation pareille m'apparaît comme hautement ironique, mais je réalise aussi que c'est ce qui est en train de se passer. Elle chasse ma peur en me faisant user de mes propres sarcasmes sur ma situation.
Oui, après tout, pourquoi pas ? Soyons fous jusqu'au bout. C'est toujours mieux que de chier dans son froc et c'est plus constructif que de trembler comme une feuille.
Je caresse la garde de mon arme.
Essaie de me donner un peu de ta hargne Din, mais pas beaucoup je te prie. Ce n'est pas encore le moment de virer Berzerk.
Mon épée n'est que trop heureuse d'accéder à ma demande et je sens petit à petit ma peur refluer au profit d'une haine brûlante et d'une joie malsaine à l'idée de trancher des membres et de boire des vies. Le sentiment est enivrant et je retrouve une partie des sensations qui me saisissaient sur les champs de bataille lorsque Din n'avait pas encore été modifiée. Penser logiquement devient plus difficile, mais le sarcasme et la raillerie me reviennent naturellement. Après tout, ne suis-je pas une sorte de demi-dieu du massacre juste avant une bonne grosse bagarre des familles ? Autrement dit, je suis exactement pile poil dans mon élément.
Je me penche vers l'homme devant moi et affiche un sourire goguenard.
- J'espère qu'il y en aura assez pour tout le monde, dis-je en réalisant à quel point je dois passer pour un taré de sortir un truc pareil.
Devant nous, le roi passe sur son cheval, son épée à la main.
- Tenez vos positions ! Tenez vos positions ! Hurle-t-il à l'attention de l'assemblée.
- C'est déjà fait, grogne-je amusé à ma propre intention.
- Fils du Gondor et du Rohan ! Mes frères ! Continue-t-il d'une voix déterminée. Je lis dans vos yeux la même peur qui pourrait saisir mon cœur !
- Hé ho ! Parle pour toi grand dadais… marmonne-je tout bas.
- Un jour peut venir où le courage des hommes faillira ! Continue-t-il de sa voix de ténor exaltée. Où nous abandonnerons nos amis et où nous briserons tout lien !
J'ouvre des yeux ronds à ces propos.
Was ? Qu'est-ce que tu nous chie pauvre andouille ?
- Mais ce jour n'est pas arrivé ! S'exclame le roi d'un ton sans réplique.
Ha, il me semblait aussi…
- Ce sera l'heure des loups et des boucliers fracassés lorsque l'âge des hommes s'effondrera ! Continue-t-il en faisant aller sa monture le long des rangs. Mais ce jour n'est pas arrivé !
Tout de suite quand on écoute jusqu'au bout ça fait moins bête.
- Aujourd'hui nous combattrons pour tout ce qui vous est cher sur cette bonne terre ! Je vous ordonne de tenir ! Hommes de l'Ouest ! Termine-t-il en levant bien haut son épée.
Bien parlé ! Du sang pour le Dieu du Sang ! Des crânes pour le Trône de Crânes ! Pour l'Empereur ! … Je me mélange pas un peu les pinceaux moi ? … On s'en fout ! À MORT !
Je lève mon épée en constant que tous les hommes présents le font aussi et hurle avec les autres pour prouver ma détermination.
Les exhortations se poursuivent plusieurs minutes pendant que les rangs ennemis se déploient autour de nous. Puis le roi confie sa monture à son porte-bannière tandis que le magicien blanc, son pote le nain et le grand frère de Lia l'imitent en mettant pied à terre. Le nouveau roi du Rohan se porte quant à lui vers l'arrière avec la cavalerie dont il a la charge.
A tiens, le roi combat à pieds ? Tant mieux, c'est sur ses deux jambes qu'on se bat le mieux !
Ensuite s'installe une attente aussi idiote qu'injustifiée à mes yeux.
Les troupes adverses font le tour de nous, martelant au rythme de leur pas la cadence de leur avancée. Le tempo est là, je veux bien, mais la très importante disparité des troupes adverses rend leurs "formations martiales" plus ridicules qu'intimidantes.
La seule chose de vraiment intimidante que je distingue sont les carrés d'infanteries des Orientaux qui eux sont parfaitement organisés et forment des murs de boucliers et de lances vraiment redoutables dont on devine à l'intérieur leurs archers. Sur des chevaux fin et visiblement taillés pour la course se trouvent des capitaines à la tête de groupes de cavaliers lourdement blindés et voilés à l'air au moins aussi redoutables que Dutombil, avec leur longs sabres courbes et leur longues lances se terminant par des vouges.
Quelques groupes de pillards Suderons sont aussi visibles au milieu des marées d'Orques adverses, mais au final ils ne sont pas assez organisés à pied et ne sont qu'une goutte d'eau dans un océan de peaux-vertes.
Mais mes cibles principales sont les trolls de guerre et eux sont relativement espacés entre eux, derrière plusieurs rangées de troupes orques. Ce qui ne fait pas mon affaire. S'il y avait eu une unité de trolls, j'aurais pu les avoir tous au même endroit et utiliser ma rapidité pour les pousser à se filer des coups entre eux, mais ce ne sera pas possible.
Bordel, je vais devoir courir d'un bout à l'autre du champ de bataille pour filer des coups d'épées avant de recommencer. Fait chier…
Je continue à ronger mon frein, sentant que Din elle aussi ne demande qu'à se déchaîner. Je sais qu'elle sent ma tension et elle maintient couvert le feu de sa haine en attendant mes instructions, toute frustration de la nuit dernière oubliée.
Les troupes adverses continuent leur encerclement et j'entends des ordres criés ici et là pour former non plus une ligne de front mais un cercle.
C'est un dernier carré les mecs.
Notre roi reste devant en première ligne, l'air imperturbable, avec Gandalf, le grand frère de Lia et le nain qui contemplent silencieusement la scène.
Bon, je crois qu'on a notre quota d'images dramatiques là, quand est-ce qu'on tape ?
Nous sommes finalement encerclés. Aucune voie de retraite dans le plus pure style de Cortez. Ici ce sera la victoire ou la mort. Bizarrement ça ne me dérange pas plus que ça. Enfin, façon de parler, étant donné que pour le moment je carbure à l'envie de meurtre.
Puis, alors que les orques martèlent en rythme sous la chaude lumière rouge de l'Œil en toile de fond, je vois le roi s'avancer et son épée s'affaisser.
Qu'est-ce qu'il nous bricole encore ?
Il ne fait que deux pas, mais abaisse complètement son épée, comme s'il s'apprêtait à la jeter.
Hé, ho ! Fais pas le con ! Si tu abandonnes ici on crève tous pour rien !
Il se retourne alors lentement vers nous et j'ai la très nette impression que tout le monde est pendu à ses lèvres. Il promène un peu son regard sur la foule avant de l'arrêter sur le magicien qui continue de jouer avec la petite chemise brillante.
- Pour Frodo, souffle-t-il alors.
Puis il se retourne et s'élance vers les rangs orques.
Ho le con! Mais c'est pas possible d'être aussi bête ! Et la formation ? Et le commandement ? Mais reviens triple andouille !
L'instant d'après un gosse en armure et aux pieds nus s'élance à sa suite en hurlant.
… Mais c'est quoi ça ? Le défilé des glandus ? Faut le dire tout de suite si on dérange !
L'instant d'après, le type qui porte un bouclier devant moi ainsi que toutes les premières lignes sont en train de s'élancer en hurlant à l'unisson, le magicien blanc en tête, dépassé dès les premières secondes par le frère de Lia.
Et cet ahuri fonce au contact AVEC UN ARC DANS UNE MAIN !
Bref tout le monde charge, sauf moi qui les regarde faire en ouvrant un œil de merlan frit, la bouche ouverte.
- Mais… Et la formation ? Demande-je estomaqué.
- NE RESTEZ POINT PLANTÉ LÀ COMME UN OIGNON CHEVALIER ! Me hurle soudain dessus dame Elisia, ce qui me fait rentrer la tête dans le cou en grimaçant sous le volume sonore.
- Mais je croyais que nous avions une stratégie ! Proteste-je faiblement en me tournant pour la regarder.
Bien qu'elle ait son épée à la main, elle est restée avec ses archers au sommet de la petite butte.
- ADAPTEZ VOUS ! Me hurle-t-elle dessus. CHARGEZ !
Bon, ben quand madame veut…
Je m'élance à mon tour, quinze bonnes secondes plus tard. Sollicitant Din, je rattrape les derniers combattants au moment où le roi percute les rangs adverses. Je parviens tout juste à me glisser dans les premiers rangs au moment du second choc. Et comme tout le monde y va de son petit cri de guerre, je sors le premier qui me passe par la tête.
- POUR L'EMPEREUR ! Hurle-je en plantant la pointe de Din'Ganar dans en plein centre du torse du premier orque que je croise, un qui a échoué à me planter sa pique dans la tête.
La lame traverse avec aisance l'armure d'écailles de mauvaise qualité, transperce boyaux et os et ressort de l'autre côté de mon adversaire. Continuant sur ma lancée, je percute de l'épaule l'orque au niveau de la gorge et imprime un mouvement de levier à mon arme pour relever ma prise.
L'orque hurle et vomit du sang noir sur mon casque ainsi que sur mes épaulières, mon tabard et ma cape blanche tandis qu'il décolle du sol et que je le projette par-dessus mon épaule. La simple force de l'élan que je lui ai imprimé le fait glisser le long de la lame par-dessus moi et s'écraser en arrière.
Mon épée désormais relevée et mon premier adversaire écarté avec succès, j'abats verticalement la lame sur l'orque de derrière qui écarquille encore les yeux d'avoir vu son copain disparaître de son champ de vision en moins d'une seconde. Din'Ganar tranche au même titre qu'elle écrase les chairs couturées de cicatrice du crâne de mon adversaire, traversant en droite ligne son œil gauche et plongeant à travers sa clavicule jusqu'à l'intérieur de sa cage thoracique, s'arrêtant au moment où, à court de force, elle se coince dans les côtes de l'orque.
Je fais mon pas suivant de côté pour amener l'orque sur mon flanc et d'un geste souple, je pivote sur mon bassin, faisant un tour sur moi-même, présentant un court instant mon dos à mon adversaire, avant de revenir en avant, ma lame désormais dégagée dans un craquement mouillé proprement écœurant.
Je fais passer la lame par-dessus mon épaule et utilise la vitesse acquise par mon mouvement tournant pour l'abattre de biais contre le troisième orque que je croise, lui ouvrant une ligne bien nette partant de son épaule droite à travers son torse vers sa hanche gauche. À ma grande surprise, Din découpe mon adversaire sans le moindre problème et sort directement de la plaie dans un gracieux jet de sang et de bile.
Je donne un coup de botte contre le corps sans vie qui me bloque le passage et, tandis qu'il s'effondre en deux morceaux, ramène mon épée derrière mon dos comme une cognée de bûcheron pour fendre le crâne d'un autre orque.
La vache ! Ça va beaucoup plus vite et mieux que je le pensais !
À peine ai-je pensé ça, qu'un coup de bouclier sur le flanc droit me déstabilise et me force à me rattraper à un autre orque sur ma gauche, le poussant du gantelet pour conserver mon équilibre.
Ne jamais vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, ça m'apprendra !
Le bras droit étant mon bras d'arme, je riposte en donnant un coup de pommeau au jugé car mon œil manquant est du même côté. Un craquement humide retentit, me faisant sourire de satisfaction.
Mais mon élan est brisé, un autre orque se jette contre moi en hurlant de rage et de peur. Cette fois, je n'ai pas vraiment de place pour me lancer dans des esquives fantasques. Mon adversaire agite une hache avec l'intention manifeste de m'en flanquer un coup à l'horizontal. Je lève Din et bloque l'arme, l'acier crissant contre le mauvais fer de l'arme ennemie. J'élève mon poing et l'écrase sur le nez non protégé de l'orque qui porte un casque visiblement volé à un soldat du Gondor. Je sens une courte et assez faible résistance avant que mon poing ne s'encastre tout entier dans son crâne après lui avoir broyé le nez. Sous l'impact, il est renversé sur son camarde de derrière et s'effondre l'instant d'après.
Tapette ! Mes Uruks tapaient plus dur que ça !
Je sens un violent impact au niveau de mon flanc droit, le côté où je suis aveugle, et me retourne à temps pour voir un orque agitant un tranchoir courbe me regarder d'un air surpris.
- Toi mon gaillards, t'es venu faire chier le mauvais mec !
À peine ai-je prononcé ces paroles que de l'autre côté de mon champ de vision vient une autre attaque que je ne peux parer que de justesse et en utilisant mon gantelet plutôt que ma lame. Une masse garnie de pointes manque de peu mon casque et je réalise que je l'ai échappée belle, malgré un impact plutôt important et malvenu sur mon avant-bras en interceptant le manche de l'arme.
Ensuite, les orques réalisent enfin qu'ils sont en supériorité numériques et moi je me rends compte que je suis plusieurs bons mètres en avant de mes propres lignes. Ma propre percée se retourne alors contre moi d'une manière assez obscène.
Je suis très vite assailli de toutes parts et l'absence de l'un de mes yeux me dérange alors bien plus qu'elle ne me l'avait fait jusque-là. Soit j'affrontais toujours un seul adversaire à la fois, soit je tenais une ligne. D'un coup, être tout seul à l'avant devient vraiment une moins bonne idée.
Et surtout une idée intenable !
Je passe à nouveau en défense, mais je me fais déborder de toutes parts. Ne serait-ce mon armure de mithril, je serais probablement déjà transpercé de toutes parts.
C'EST LA MERDE !
J'exécute plusieurs grands mouvements avec mon épée, mais je fauche essentiellement du vide. Le seul avantage est de me permettre d'éloigner les orques qui sont trop proches de moi. Je gagne ainsi un répit, mais je sens qu'il sera de courte durée.
- FAUST ! À TERRE ! S'exclame soudain la voix de Gandalf.
Je repère immédiatement le vieux magicien et me demande ce qu'il prépare. Mais le bon sens me dicte de me jeter à terre et c'est ce que je fais.
L'instant d'après, une rafale de vent d'une violence inouïe dégage les orques autour de moi comme des fétus de paille pour les emporter au diable vauvert. Je glisse d'ailleurs en arrière de plusieurs dizaines de centimètres avant de planter Din'Ganar dans le sol tant bien que mal pour essayer de me retenir. La poussière et les débris soulevés par la tempête me forcent à fermer l'œil et la bouche et à couvrir mon visage avec un pan de cape.
La bourrasque ne dure d'ailleurs que quelques secondes, mais dès qu'elle cesse, je retire ma cape et tousse pour me dégager la gorge et le nez. Le gantelet n'est pas idéal pour se nettoyer un œil, mais étant donné que c'est tout ce que j'ai, je frotte de l'index ma paupière close pour dégager la saleté avant qu'elle ne s'infiltre quand je la rouvrirai. Sitôt que je récupère la vue, je me relève et constate les dégâts autour de moi.
- Bordel de merde… Souffle-je en voyant le résultat d'un œil sidéré.
Un cône partant de la position du magicien a été balayé comme si une tornade très localisée avait frappé. En-dehors de moi et la fissure dans le sol où j'ai enfoncé mon épée, il ne reste qu'un creux dans la poussière et les débris volcaniques de la plaine.
Très vite, le creux est investi par d'autres combattants de mon camp qui profitent que les orques soient désorganisés dans ce secteur pour pousser leur avantage et leur ligne.
Me retrouver de nouveau au milieu de mes congénères me soulage énormément et je me sens plus rassuré.
- MERCI ! Cris-je en direction du magicien avant de dégager Din.
Je me relance contre les lignes orques, prenant cette fois plus garde de ne pas dépasser les rangs des hommes.
Je ne suis pas très utile en combat d'aussi près et avec tant de monde autour de moi. Autant les bretteurs à la claymore avec lesquels j'étais dans Minas Tirith prenaient leur place pour faire de grands mouvements, autant ici l'essentiel des hommes avec qui je me retrouve manient des haches et des épées à une main en plus d'un bouclier et se serrent épaule contre épaule, ce qui ne me laisse pas beaucoup de place pour manier Din qui est une bâtarde à une main et demie. Je passe du coup de la taille horizontale à la taille verticale, mais le plus possible, je frappe d'estoc. Même si Din peut très honorablement s'en sortir à la pointe, elle n'est clairement pas désignée pour ça et je me fatigue progressivement à la planter, puis la ressortir, puis la planter dans le suivant qui vient.
Autour de moi, c'est une lutte aussi acharnée que désespérée de la part des hommes. Mais malgré nos tentatives de former des lignes, nous ne parvenons pas à les maintenir très longtemps et le front est extrêmement mouvant. Même les archers d'Elisia et des autres compagnies peinent à rester au centre de nos lignes pour arroser nos adversaires. Au final, l'endroit où on est le plus épargné par les flèches, c'est au contact des orques, car ceux-ci tirent plus loin pour éviter de blesser leurs hommes et les nôtres font de même. Mais du coup, les archers s'affrontent un peu entre eux par-dessus les combats au corps-à-corps, ce qui les empêche de nous appuyer efficacement.
Alors que je continue mon sinistre ouvrage, Din me tiraille de l'intérieur. Elle souhaite s'exprimer pleinement. Je la sens en extase de se baigner ainsi dans le sang et la chair, mais son appétit semble grossir en même temps qu'elle étanche sa soif. Ses envies se font de plus en plus pressantes. Je commence à me demander si elle n'était pas plus calme dernièrement parce que je ne faisais pas du nettoyage à l'échelle où j'en suis réduit maintenant.
C'est tout bête, j'ai saisi ma lame par la poignée et de l'autre main je la tiens à peu près au milieu de la lame, Je m'en sers ensuite comme d'une sorte de bélier pointu et je la balance d'avant en arrière pour embrocher tout ce qui passe à portée qui ne soit pas un humain.
Il ne faudrait pas que les potes du roi passent à proximité, je pourrais les confondre.
Alors que je continue à me débattre contre le nombre, un cri bien plus grave et plus puissant me fait tourner la tête.
Et là, je vois mon premier troll. Le premier de ma vie. Je n'en avais pas vu pendant la bataille de Minas Tirith et je commence à regretter que ce ne soit pas resté le cas.
Ce machin est immense, un humanoïde d'environ trois mètres, voire plus, à la peau gris pierre, avec des petits yeux stupides enfoncés sous des arcades proéminentes et deux fentes au milieu du visage faisant office de nez tandis qu'une large gueule, dans laquelle je devine un râtelier de chicots pourris jusqu'à la moelle, nous hurle sa colère dessus. Il porte une armure grossière de plaques de fer tenues entre elles par des épaisses lanières de cuir et agite une énorme masse de guerre métallique et dentelée à l'air redoutable.
Chic, encore du boulot…
L'instant d'après, je le vois abattre son arme sur un homme qui hurle avant de littéralement disparaître dessous dans un bruit d'écrasement humide.
… Ho la vache… Et c'est moi qui dois me farcir ça ?
Visiblement le troll décide pour moi, car son regard rencontre le mien et l'instant d'après il me charge sans me quitter des yeux.
- À COUVERT ! Hurle-je en me détachant de ma position et en reprenant Din par la poignée uniquement.
Les hommes autour de moi avisent alors le troll et reculent d'un seul mouvement.
Pas le choix…
J'avance alors, sentant la peur refaire surface malgré la haine et la rage que m'insufflait Din jusque-là. Le troll déchainé, écarte sans ménagement les trainards qui n'ont pas pu s'écarter de sa route à grand coups de masse tout en poursuivant vers moi avec force cris et grognements.
J'ai bien l'impression qu'il va falloir y aller franco. Alors je profite que je ne sois plus au milieu de rangs alliés pour me tourner vers mon épée.
Din, je te laisse le contrôle pour celui-là.
Un fou-rire de joie sauvage envahit mon esprit en même temps que je perds pied, submergé par des torrents d'agressivité et de colère. Je me sens littéralement enlevé au contrôle de mon corps comme si on m'arrachait les membres pour me laisser à l'état d'homme-tronc. Cette impression nouvelle est extrêmement déstabilisante. Les autres fois, Din me rendait Berzerk mais même du fin fond de mon esprit dopé à l'adrénaline, j'étais encore vaguement aux commandes. Elle ne me volait pas le contrôle comme elle vient de le faire.
Je réalise que l'hilarité de Din'Ganar ne se répercute pas seulement dans mon esprit, ma propre bouche hurle de rire à gorge déployée et j'ai vaguement conscience de me jeter en avant à mon tour. Emporté par des émotions d'une violence inimaginable, j'ai tout juste pu noter que le troll a hésité un instant en me voyant lui foncer dessus.
Din, comme un démon déchainé, commande alors à mes jambes de marteler le sol comme si elles voulaient le défoncer, propulsant mon corps dans une charge effrénée contre mon adversaire. Je le percute d'ailleurs avec mon épaulière au niveau du ventre avec suffisamment de force pour le faire plier sous le choc.
Il recule d'un pas avant de perdre l'équilibre et de s'écrouler en arrière dans un geyser de cendres et de poussière, l'air complètement abasourdi. Avec un hurlement de triomphe aussi bien mental qu'à travers ma gorge, je sens Din me faire sauter sur le torse du monstre où je me rétablis avec peine. L'instant d'après, elle me fait saisir la lame à deux mains et, tout en me faisant arborer un sourire cruel, me fait l'enfoncer dans une partie non protégée de l'abdomen du troll.
Celui-ci hurle et se débat, me forçant à me retenir à mon arme pour ne pas tomber. Mais Din n'en a pas fini avec lui. Elle me fait tourner plusieurs fois la lame dans la plaie, soulevant à chaque fois des hurlements plus aigus de la part du monstre gris qui commence à vomir du sang noir et puant par la gueule.
Finalement, un mouvement plus appuyé la force à me faire me dégager de ma position d'un bond en arrière. Le troll roule sur le flanc et halète en geignant, sa masse de guerre envolée et sa rage oubliée. Din me fait alors marcher sur lui en arborant un sourire suffisant et je vois apparaître de la peur dans le regard du troll, qui commence alors à ramper d'un air désespéré dans la direction opposée, droit à travers les lignes orques qui s'écartent tant bien que mal du monstre fou de terreur.
Elle le regarde faire en me faisant glousser. Autour de moi, s'est dessiné un vide d'orques ahuris qui semblent hésiter à m'approcher à nouveau.
Bon, tu peux me rendre les commandes maintenant…
Din gémit en réponse, et ma bouche aussi.
- Je veux encore jouer ! M'entends-je dire d'un ton plaintif.
Non ! Maintenant tu me rends mon corps !
- Mais il n'est pas encore mort ! Entends-je ma voix protester. Tu as dit que je pouvais l'avoir pour m'amuser !
Oui, mais là il s'est enfui ! Il fallait le tuer av…
Avant que je termine ma phrase, Din me fait effectuer un pas de côté et me fait pivoter sur moi-même, fauchant au passage un orque qui m'avait contourné. D'ailleurs, elle me le fait faire avec tant de force que l'orque finit en deux morceaux, tranché horizontalement au niveau du torse, qui décollent pour aller s'écraser à deux bon mètres de l'endroit où il se trouvait précédemment.
- Je veux encore m'amuser ! Proteste-t-elle avec ma voix.
… Bon, en fait t'as l'air un peu plus démerde que moi dans ce genre de situations… Mais ne dit plus rien s'il te plaît. Ça fait un peu tache…
Je sens qu'elle me fait sourire, mais semble obéir dans les grandes lignes.
L'instant d'après, elle me fait m'élancer à nouveau et cette fois les orques détalent en me voyant approcher.
Les pauvres… Je les plaindrais presque…
Avec une joie sauvage, Din'Ganar me fait l'agiter elle-même plus à la manière d'un tranchoir ou d'une matraque que d'une épée et commence à me faire faucher d'une main tout ce qui me passe à portée de lame, utilisant mon autre main pour agripper ce qui essaie de lui échapper. Ce qui me révulse vite, c'est que Din ne frappe pas pour tuer. Elle frappe pour blesser, elle coupe pour estropier, elle tranche pour handicaper. Elle se fiche éperdument de tuer sa victime ou non, elle veut juste la faire saigner le plus possible et séparer du corps d'origine tout ce qui est possible de l'être.
Par contre, à porter à son crédit, elle a un vrai sixième sens quand on essaie de prendre mon corps à revers ou par un angle mort et bloque sans cesse des attaques qui m'auraient surpris et peut-être bien été fatales. Le second bon point : elle me fait bouger vraiment très vite et réagir comme un chat avec des mouvements-éclairs dont j'ignorais jusqu'au fait que j'en sois capable. Le dernier point par contre, je ne parviens à le classer dans la catégorie des bons ou des mauvais. Din n'a aucune notion de gestion de la force. Moralité, elle me fait taper aussi fort qu'elle semble peu réfléchir ses coups. C'est-à-dire TRÈS fort. Et avec ma force multipliée par l'anneau, j'ai un peu l'impression d'assister au travail d'une déchiqueteuse à viande en mode char d'assaut.
Din pousse le vice jusqu'à me faire poursuivre nos adversaires et nous éloigne de plus en plus des lignes alliées. Ce qui est plutôt un bon point car j'ignore si elle sait faire la différence entre allié et ennemi. Pour elle tout ce qui semble visible à l'air d'être une chose à découper.
FAUST ! REPRENEZ-VOUS NOM D'UNE PIPE ! S'exclame la voix du vieux barbon dans ma tête après plusieurs minutes de massacre.
Ha, parce que vous croyez que c'est facile vous ? Grogne-je en retour.
Je constate surtout que vous ne faites rien pour l'en empêcher ! Me sermonne-t-il.
L'en empêcher ? Vous êtes dingue ! Elle est en train de gagner la bataille à elle toute seule ! Argumente-je.
Elle est en train de vous amener à l'autre bout du champ de bataille, trop loin de nos renforts ! Et elle poursuit les orques plutôt que d'attaquer les trolls qui massacrent nos lignes ! Me corrige-t-il
Les trolls ? Tiens c'est vrai que je n'en ai pas croisé depuis un petit moment… Constate-je un peu surpris.
Alors reprenez le contrôle et revenez par ici avant de vous retrouver tout seul dans la mêlée ! Nous avons besoin de vous Faust ! M'exhorte le magicien blanc.
Je vais faire de mon mieux… Réponds-je un peu perplexe sur mes capacités à forcer mon épée à me rendre mon corps.
Din, je dois récupérer le contrôle, la récréation est terminée.
- Encore un peu ! Réclame ma voix d'un ton plaintif.
Tandis qu'elle parle, elle attrape un orque qui tentait de s'enfuir par le scalp, lui tire la tête en arrière et abat la lame à la manière d'une hache sur la gorge de l'orque qui finit décapité.
Non, c'est finit de me jouer la trignolette ! J'ai un truc à faire et j'en ai besoin tout de suite !
- Il faut faire quoi ? Demande ma voix d'un ton intéressé.
D'un mouvement, elle fauche les jambes d'un orque qui tombe en hurlant sur le dos. Je la regarde avec dégoût me faire soulever ma botte et l'écraser d'un geste sec sur le visage du peau-verte qui s'immobilise au deuxième ou troisième coup.
C'est mon affaire ça ! Rend-le-moi. Ne m'oblige pas à te l'ordonner !
Je me sens frémir moi-même. Din'Ganar se souvient bien de la seule fois où je lui ai donné un ordre et l'instant d'après, j'ai l'impression qu'on me recolle mes bras et mes jambes en place. Et avec ça vient la sensation que j'ai couru trois marathons tellement mon cœur me fait mal et semble à bout de forces.
MAIS QUELLE CONNE !
Voilà pourquoi elle me semblait si performante. Je suis prêt à parier qu'elle a ignoré tous les signaux de douleur quand elle avait le contrôle. Je me retrouve à souffler comme un dératé, soudain immobile sur le champ de bataille alors que les orques me fuient de toutes parts.
J'en profite pour bouger et je pars en titubant comme un homme ivre en direction de la trainée de sang que m'a fait laisser Din dans son sillage.
La vache, s'il y'a un orque qui me saute dessus là tout-de-suite, je sens que je serais mal… Attends, je suis pas en train de revenir pour me faire des trolls moi ? Et galère…
Par un effort de volonté, je recommence à marcher plus droit et accélère le pas vers l'arrière. Heureusement, les orques me fuient désormais et un véritable cercle de vide d'environ trois mètres de rayon me suit dans le champ de bataille. Je rejoins mes rangs plus facilement que je ne l'aurais cru et découvre qu'effectivement, les trolls se sont fait plaisir en mon absence. Le bon point c'est qu'il y'en a quatre ou cinq à terre. Le mauvais, c'est qu'il y'en a encore une bonne quinzaine debout.
Bon, ben quand faut y aller…
J'en vois un qui me tourne le dos. Profitant qu'il ne fait pas attention à moi, je m'approche aussi vite que je peux derrière lui. Saisissant ensuite mon épée à deux mains, je fauche de toutes mes forces derrière ses genoux.
Je parviens bien à en dégommer un, mais l'autre n'est qu'entamé, ce qui n'empêche pas la bête de tomber en avant et de se rattraper sur ses mains.
Chic, un marchepied !
Je pose un pied sur la jambe effondrée du troll et grimpe ensuite sur son dos. Il le remarque et s'ébroue comme un chien mouillé. Je perds l'équilibre et tombe de son dos mais parvient à me rattraper sur mes jambes.
Bien mal m'en prend, car la créature soulève alors un bras et me saisit la jambe droite avant de me tirer en direction de sa tête. Je tombe la tête en arrière et mon casque frappe le sol avec un bruit de gong avant d'être à nouveau décollé du sol, mais dans le mauvais sens de la gravité. Heureusement, je parviens à garder Din en main quand le monstre me soulève devant sa tête pour me hurler dessus.
- Pouah ! Dentifrice, tu connais ? M'exclame-je en grimaçant.
La réponse du troll est un autre cri. Mon contre-argument est une injection d'acier à travers le nerf optique. Je dois probablement toucher le cerveau car la bête s'effondre presque immédiatement. Et moi aussi par la même occasion.
Din s'en sortait mieux… Ouaille….
Je me retourne sur le flanc pour m'asseoir en grognant. J'ai très mal au dos, mais je sais déjà que ça passera vite. Je commence à connaître ce genre de douleur.
Bon… la suite c'est quoi ?
Je me retourne sur moi-même pour embrasser le champ de bataille. La situation n'a pas beaucoup évolué, et clairement pas en notre faveur. Il me semble même que notre nombre diminue.
Pas étonnant, on est à un contre cent ici, si c'est pas un contre mille avec mon bol habituel.
Je me redresse péniblement. J'ai les bras et les jambes endoloris, mais ça c'est plutôt à cause des conneries de Din. Ça reviendra aussi assez rapidement à mon avis. Mais toute la question est de savoir si j'ai le temps de m'en remettre.
Pas trop j'ai l'impression…
J'avise l'arme du troll à côté de moi. Un genre de marteau d'une taille complètement obscène.
Si je pouvais manier un truc pareil, j'aurais qu'à en foutre des grands coups à mes cibles pour les tuer net…
Je considère pendant une bonne quinzaine de secondes la possibilité d'essayer de m'en servir avant d'abandonner. Cette arme pèse le poids d'un âne mort, alors je ne veux pas tenter le diable plus que nécessaire.
Manquerait plus que je me tasse quelques vertèbres.
Je repère le troll le plus proche et avance dans sa direction, profitant pour reprendre un peu mon souffle et essayer de calmer mes douleurs en faisant quelques gestes d'échauffement, même si ça me semble compromis de les faire après coup.
Malheureusement, cette fois le troll me voit approcher. Il se retourne et lève son arme, une sorte de grand tronc d'arbre vaguement clouté avec des débris de métal divers et les restes de quelques humains fraichement écrasés. Il semble me défier d'un cri, et je n'aime pas du tout ça.
Din continue à me donner de l'énergie, mais elle ne me distille plus ni agressivité ni colère et avec la tête froide, je considère mes options.
Le troll ne se laissera pas prendre par surprise. Avec mes jambes en coton, je peux mettre une croix sur l'idée de piquer un sprint au dernier moment pour essayer de le prendre de vitesse. Je peux éventuellement leur demander un effort un peu violent, mais pas de cet acabit. Mes bras ne sont pas beaucoup mieux. Je dispose toujours d'une force titanesque avec tout ce que je pompe à Lia, mais je doute de pouvoir le lui disputer question force. Quant à mon endurance elle est déjà fortement entamée.
On peut toujours essayer la ruse… Le coup de l'avion, ça pourrait marcher ? Non, il ne connaît pas les avions… Ou alors…
Je viens d'avoir une idée. Elle est immensément conne. Mais elle peut marcher.
Et si c'est con et que ça marche, alors ce n'est pas con.
Je m'approche du troll en levant mon arme à mon tour, mon regard rivé dans le sien. Il me fixe aussi intensément et se prépare à quelque chose. Soudain, alors que j'avance je m'immobilise et, d'un air incrédule, désigne d'une main le sol entre les jambes du monstre.
- Ho ! M'exclame-je d'un air surpris.
Le troll me regarde encore une seconde avant de baisser les yeux pour chercher ce que je désigne, grognant d'incompréhension.
… Bon, ben ce n'était pas con alors…
Je me précipite soudain en avant, et au moment où le troll lève la tête pour voir ce que je fais, Din s'enfonce à travers sa mâchoire inférieur, traverse sa bouche, cloue sa lange à son palais et épingle son cerveau à son crâne. La bête s'effondre au bout de quelques secondes en poussant un grondement surpris, l'air stupide de quelqu'un qui n'a pas compris ce qu'il lui arrivait peint sur la figure.
En tombant, le monstre emporte mon épée fichée sous son menton que je suis obligé de lâcher à cause de la torsion trop importante sur mes poignets.
Bon, ben on le saura pour la prochaine fois…
Je me penche pour cueillir le manche de mon arme et pose une botte sur la joue du défunt troll pour la retirer de là. Je suis obligé de forcer une bonne trentaine de secondes pour la dégager. Regardant autour de moi, je constate que le nombre des monstres a un peu décru. En plus des deux que je viens de me faire, sur la quinzaine qui nous attaquaient au début, deux sont également à terre, mais ont visiblement emportés plusieurs de leurs meurtriers dans leur tombe. Un troisième à plus de points communs avec le hérisson et est mort à genoux, la gueule ouverte, la tête relevée en arrière. Mais les pertes humaines sont bien plus importantes de notre côté. Pour presque chaque troll mort, une bonne quinzaine d'hommes ont trépassés. Et il en reste encore une bonne dizaine qui ravage nos rangs.
Tout autour de moi, la plupart des combattants ont pris du champ pour pouvoir lutter plus à l'aise, mais là où les lignes humaines ne cessent de perdre du terrain, les orques semblent ne jamais devoir cesser de déferler et je continue à ne pas voir la fin des renforts ennemis à travers la porte Noire.
Fait chier, à ce rythme on va tous y rester. Mais qu'est-ce qu'il fout leur atout à la manque ? Il roupille ?
Les hommes ne sont pourtant pas en reste et plusieurs se distinguent sévèrement dans la mêlée. Le nain abat les orques les uns après les autres, les comptant à voix haute d'une grosse voix rocailleuse et provoquante.
Et il est déjà à soixante-deux…
De son côté, le frère de Lia semble jouer au même jeu, s'interrompant parfois pour lancer son propre score au nain.
Et de soixante-et-onze qu'il dit… La paire de malades…
Le roi n'est pas en reste, combattant très proche de Gandalf, il n'en est pas moins en pointe de la mêlée, fauchant de tous bords avec sa grande épée qui semble luire d'un sinistre éclat d'or avec des nuances d'écarlate. De son côté, le barbon blanc tranche de son épée en mode sabre laser couleur bleu pâle dans la main droite et fracasse de sa longue canne blanche dans la main gauche. Parfois, il s'arrête pour diriger le sommet de son bâton en direction d'un paquet compact d'orques et les balaies comme des fétus de paille à l'aide de ses puissantes rafales de vent.
Lui il doit être en train d'exploser un score au kikimeter… Et je parie que le roi reste dans son secteur pour chopper l'aggro à sa place autant que faire se peut.
Je glousse en songeant que j'en reviens à des notions aussi idiotes. Je ne dois décidément pas être fait normalement pour m'égarer dans mes pensées comme ça à un moment pareil.
Bon, trouvons un troll et remettons-nous au travail. Il faut que je puisse tenir la rampe si je veux pouvoir réclamer à la fin.
Le prochain monstre me tourne heureusement le dos. Je force un peu sur mes jambes pour les forcer à bouger au rythme d'une course d'endurance plus que de vitesse.
Mais comment ils font les autres pour être à cent pour cent tout le temps ? Déjà que moi je suis dopé comme un coureur cycliste pour tenir debout.
Je lève mon arme avec l'espoir un peu fou qu'il soit trop occupé à essayer d'écraser un mec qui hurle de peur en roulant au sol pour me remarquer.
Au moment où je me dis que l'espoir au final, ça peut marcher, la masse du troll arrive dans mon champ de vision. Paniqué et complètement surpris, je pile des deux pieds et m'emplâtre malgré tout dans la masse contre laquelle je rebondis comme une balle de tennis avant de retomber sur mon derrière un petit mètre plus loin, ce qui soulève un grognement surpris de la part du troll. Cet ahuri ne m'avait même pas remarqué visiblement.
Fils de pute… Aïeuuuuuuu… Mon cul… Même mon père ne m'a jamais botté le train aussi fort…Ha la vache…
Le monstre semble hésiter entre moi et l'autre humain. Mais comme ce dernier essaie d'en profiter pour se faire la malle alors que moi je ne bouge pas vraiment, il s'occupe d'abord du fuyard.
Merci vieux… Ouuaillleeeee…
Je me relève péniblement. J'ai l'impression qu'on m'a renversé avec une bagnole. Ce qui n'est pas loin d'être le cas, en fait. Heureusement je pense que ce n'est rien de grave, je suis caparaçonné comme un char d'assaut alors ça a amorti un peu, c'est juste très pénible.
Mais bon, si je continue à lambiner, on va encore perdre un autre homme…
Faisant mon possible pour ignorer la morsure de la douleur, je tente de charger le troll. Hélas, il rejoint le fuyard avant moi et l'écrase d'un énorme coup de masse, me gratifiant au passage de plusieurs longues éclaboussures. Mes affaires ont perdu énormément de leur couleur blanche pour prendre de plus en plus d'écarlate et de noir, le tout donnant un patchwork peu assorti. C'est tout juste si on devine encore la croix sur mes habits.
J'arrive au niveau du troll et abat des deux mains mon arme sur le poignet qui tient son arme. Din'Ganar mord profondément dans les chairs du monstre qui abandonne son arme pour retirer son bras meurtri de ma portée en beuglant de douleur.
- Salut fumier… Maintenant c'est mon tour de jouer… Commente-je en reprenant laborieusement mon souffle.
Le troll braille un cri et tente de m'écarter d'un revers de son énorme poing. Je fais un bond en arrière tout en agitant Din de manière à dévier le coup, grimaçant au moment de me rattraper. Heureusement, Din a mordu une deuxième fois jusqu'au sang et elle savoure dans un coin de mon esprit chaque nouvelle blessure avec un ravissement malsain comme si elle était au bord de l'orgasme, roucoulant chaudement de désir de mort et de douleur.
Depuis que je lui ai lâché la bride elle est redevenue très proche de ce qu'elle était il n'y a pas si longtemps.
Le troll agite ses mains blessées autour de lui, beuglant de douleur et de colère contre moi.
- Cause toujours, tu m'intéresses… Lui souris-je d'un air malsain.
Ça y est, je perds de nouveau la boule ? Ou bien Din a déteint sur moi ?
Je consulte mentalement le lien vers Din et découvre qu'en lieu et place de petites rivières biens tracées qu'étaient les flots d'énergie de la part de Din après les réagencement de Gandalf, ce sont maintenant des fleuves sortis de leur lit, au comportement chaotique et surtout impossible à endiguer.
Bonne nouvelle, je ne deviens pas fou. Mauvaise nouvelle, c'est juste Din qui reprend ses vieilles habitudes de me rendre Berzerk et tout.
J'hausse mentalement les épaules à cette idée. Il paraît que le rire permet d'ignorer la douleur. Si je parviens à m'amuser sur le champ de bataille, je devrais voir mon efficacité augmenter non ?
Je me remets en garde à la manière débile d'un personnage de manga dont j'ai oublié le nom en levant mon épée devant moi d'une main, la garde au niveau de ma ceinture, la pointe dirigée entre les deux yeux de mon adversaire.
- Dansons, tu veux ? Ricane-je.
Le monstre à moitié fou de douleur lève ses deux bras et les abats sur ma position. Trois pas sur le côté me mettent de justesse hors de portée du coup. Deux enjambées m'amènent à portée de lame de sa gorge.
- Trop lent ! M'exclame-je avec un petit sourire sadique.
D'un mouvement sec du bras je plante la lame dans son cou, au niveau de ce que j'estime être la jugulaire. Il recule instinctivement, dégageant l'arme tandis qu'un jet artériel de sang noir arrose à plusieurs mètres autour de lui. Il porte ses mains blessées à sa gorge, poussant un hurlement étouffé de douleur avant de tomber à la renverse, soulevant un nuage de poussière et de cendre qui vient se mélanger à son sang pour coller tout ce qui se trouve aux alentours.
Je contourne le corps gémissant du monstre qui s'agite au sol pour arriver au niveau de sa tête.
- Adieu, dis-je froidement en levant mon épée, les deux mains sur la poignée, la lame tournée vers le bas.
Le troll lève les yeux au moment où j'enfonce Din'Ganar. Celle-ci perce chair et os et touche le cerveau car la bête cesse presque instantanément de bouger et se relâche au bout de quelques secondes.
Et de trois… Si on compte le premier qui a fui ça ferait quatre, mais je pense qu'il ne compte pas…
Le prochain troll dans mon champ de vision se trouve à plusieurs dizaines de mètres de ma position et je vais devoir traverser un bon paquet de combattants pour m'y rendre.
Je vais peut-être pouvoir reprendre mon souffle…
L'instant d'après, une lance se fiche dans la tête du troll qui beugle en agitant les bras de manière désordonnée avant de tomber de tout son long pour ne plus bouger.
Ha ben non au final…
Peu après, le nouveau roi du Rohan passe à cheval et récupère sa lance en passant avant de talonner sa monture pour replonger dans la mêlée.
Faut le dire si je dérange… Songe-je sarcastique.
Je me tourne à nouveau pour embrasser le champ de bataille du regard, cherchant un autre troll puisqu'on m'a Kill Steal le mien.
Si on m'avait dit que j'accuserais un jour un roi de me faire des KS… Je dois virer dément décidément.
Le prochain monstre que je vois se trouve en train de ravager nos lignes à la quasi-opposé de ma position, ce qui me prendrait environ dans les dix minutes à lui courir après. Et à mon avis, avec mon bol habituel, il sera mort quand j'arriverai.
Bon, fuck it, je retourne taper de l'orque moi…
Je commence à me retourner et m'immobilise au moment où j'entends une série de cris extrêmement perçants dans mon dos. Le genre bien trop connu de mes services.
… Encore la chance…
Je refais un tour sur moi pour constater ce que je sais déjà. Dans le ciel sont apparus les chauves-souris géantes et leurs enculés de cavaliers noirs à la con.
Okay… Un je veux bien… Huit c'est un peu trop par contre…
Je sens la lassitude m'envahir gentiment. La vision de ces huit-là semble m'avoir drainé toute force ou envie de combattre. Surtout parce que je sais à quel point il est dur de se débarrasser d'un seul. Alors huit d'un coup ? Impossible, même pour moi et en admettant qu'ils viennent les uns après les autres et que je laisse Din s'en occuper.
Je pourrais potentiellement en mettre un ou deux hors combat, peut-être trois… Quatre maximum… Par contre s'ils me tombent à plusieurs dessus, je n'en aurais pas un…
- Halala… Marmonne-je pour moi-même. Et je suis supposé dire quoi moi ?
À ce moment, une ombre passe en coup de vent par-dessus moi. Je lève la tête, très surpris.
Il y'a d'autres horreurs volantes ?
Mais ce que je vois n'a aucun point commun avec les pseudo-dragons des Nazgûls. Ce sont des oiseaux, type oiseaux de proie, mais je suis bien incapable de dire de quelle sorte ou de quelle race. Ils me rappellent juste la description des Rocs dans Sinbad le marin. Des oiseaux géants suffisamment gros pour partir avec des chevaux dans les serres.
Bon d'accord, quand on pense que la situation ne peut pas être plus désespérée, l'univers adore vous prouver le contraire en en rajoutant une couche… C'est quoi la suite ? Un démon de flammes qui va émerger du sol et transformer le champ de bataille en enfer sur terre ?
Mais au moment où je pense ça, le premier oiseau fond en piqué toutes serres dehors sur l'un des Nazgûls et sa monture.
Wait, what ?
La chauve-souris géante effectue une roulade et se dégage dans un cri, mais les autres oiseaux fondent à leur tour sur la formation de Nazgûls, la dispersant et la pourchassant.
Haaaa… En fait ce n'étaient pas des ennemis…
Quelque part dans le champ de bataille, j'entends une voix qui crie "les aigles, les aigles sont arrivés!".
Okay, les gros zoziaux sont des aigles… Je n'aimerais pas voir la taille des faucons dans le coin… Est-ce que ça se domestique pour servir de monture ces machins ? Parce que, j'ai une Warg à remplacer moi !
- Bon, on va se bouger le cul avant de se faire gauler à rêvasser par le barbon. Ou pire, par Elisia, marmonne-je pour moi-même.
Je regarde un peu autour de moi. Je suis fatigué de me battre de manière répétitive entre les lignes alliées et Din n'est pas prévue pour ça. J'ai besoin d'un peu de place pour la manier, mais je ne veux pas trop m'exposer non plus pour éviter l'encerclement du début.
Renforcer les lignes là où elles sont percées me semble une bonne option. Enfin… à condition de localiser les percées…
Mais pour une fois, la chance me sourit et je découvre un épanchement d'orques à travers une faille béante dans nos lignes.
Parfait, ceux-là sont pour moi… Mais j'en ai marre de me battre en mode "je suis comme tout le monde"… Din, passe en spectrale tu veux ?
Din n'est que trop heureuse de s'exécuter et dans un crissement de givre en formation, sa lame devient translucide, dégageant des volutes de brume froide et faisant tomber en cristaux écarlates le sang qui s'était attaché à elle.
- Showtime les mecs, sourit-je pour moi-même.
J'ai pu reprendre mon souffle pendant que j'observais la bataille aussi puis-je à nouveau courir et je ne m'en prive pas. Je pique un sprint en direction des orques. Je n'ai pas à courir trop longtemps, plus ou moins une minute, quand je rentre dans le premier orque. Et cette fois, c'est la fête à la maison.
Avec Din'Ganar en mode spectral, leurs protections ne signifient plus rien, mais le désavantage c'est qu'elle ne se prête plus à la défense. Alors la seule défense qu'il me reste, c'est d'enfoncer si fort la garde ennemie qu'il ne puisse pas tenter de riposter.
Je me lâche complètement, faisant de larges mouvements circulaires pour moissonner tout ce qui passe à portée. À nouveau, je reconnais cette sensation de temps qui se ralentit et je commence presque à comprendre pourquoi Din aime tant massacrer. Ce sentiment de toute-puissance est vraiment grisant. Cette impression de tenir la vie de vos adversaires dans votre main, d'être le seul qui décide qui vit et qui meurt sans avoir à se justifier est absolument génial. J'ai le sentiment d'être plus vivant que jamais. Qu'il n'y a pas de limites à ce que je peux faire.
- POWER ! M'écris-je en imitant tant bien que mal le rire infernal de l'empereur Palpatine tout en éventrant un orque. UNLIMITED POWER ! Continue-je euphorique en transperçant un second peau-verte.
Je me lance à corps perdu dans un carnage qui ne vaut pas beaucoup mieux que celui de Din tout-à-l'heure, me moquant éperdument des protections désormais inutiles des orques, les poursuivant la moitié du temps pour pouvoir trancher quelque chose pour les ralentir et les achever dans un second temps. Je me fais l'impression à la fois d'un boucher et d'un psychopathe, mais je suis également bien trop conscient que si j'interromps mon assaut, je risque de bouffer bien plus cher au retour de bâton. Aussi continue-je à hurler un peu tout ce qui me passe par la tête, essayant de me convaincre que je ne suis pas en train de devenir un assassin.
Je ressors un peu tout ce que je connais, surtout ma culture geek depuis Star Wars en passant par Warhammer quarante mille, quelques mangas, mes jeux de rôles, tout y passe dans le désordre le plus absolus.
- DANS LA GUERRE ET L'ABANDON, SOIS MON BOUCLIER ET MA MONTURE ! SOIS LE CHÂTIMENT ET JE SERAIS TON BRAS DANS LES TÉNÈBRES ! Hurle-je à pleins poumons en me souvenant d'une prière de bataille Space Marine que j'avais trouvée bien cool.
Je continue à trancher tout en récitant, fier de moi de réussir à sortir un truc classe pendant un événement aussi approprié.
- VOICI LA LUMIÈRE DES OMBRES, LA FORCE DES MOURANTS ET LA VENGEANCE DES TREPASSÉS !
Je continue ainsi pendant une éternité, hurlant à mes ennemis dans la foulée le code des Siths, le "je vous salue Marie" chrétien avant de dériver sur des fragments de citations dont je ne me souviens même plus d'où je les tire.
- LA VICTOIRE N'EXIGE NULLE EXPLICATION ! M'exclame-je en tranchant la jambe d'un autre orque pour qu'il arrête de courir en couinant. LA DÉFAITE N'EN ADMET AUCUNE ! Termine-je en lui passant Din'Ganar à travers le cou. ET LE ZÈLE EST UNE EXCUSE EN ELLE-MÊME !
Je me tourne pour chercher mon prochain adversaire et à nouveau je suis confronté à une fuite massive de ma position par les troupes adverses. Par contre, je tombe nez-à-nez avec un soldat Rohirrim qui me regarde comme si j'étais une sorte particulièrement rare de fou dangereux.
- Tu veux ma photo ? Grogne-je après quelques secondes qu'il passe à me dévisager la bouche ouverte.
- Vous avez failli me tuer, répète-t-il d'une voix tremblotante. Vous avez failli me tuer…
- Ha ? M'étonne-je en fronçant un sourcil.
Je fouille ma mémoire à la recherche du moment où j'ai bien pu manquer de transpercer un humain en cape verte, mais rien ne me vient à l'esprit.
- T'es sûr que c'est moi qui ai manqué de te tuer ? Lui demande-je un peu sceptique.
FAUST, NOUS AVONS BESOIN D'AIDE ! M'apostrophe la voix de Gandalf dans ma tête
- Comme un peu tout le monde sur cette fichue plaine ! Rétorque-je agacé en me tournant et en posant ma main libre sur mon oreille dans l'espoir d'atténuer les sons du champ de bataille. Je réalise l'instant d'après que c'est un réflexe débile d'homme du vingtième siècle puisque le vieux barbon parle dans ma tête.
Peut-être que j'aurais l'air un peu moins fou comme ça que si je causais dans le vide…
- Vous avez des trolls sur le coin de la gueule pour me sonner comme ça ? Demande-je en cherchant les robes blanches du magicien dans la mêlée.
Je saisi du coin de l'œil le Rohirrim qui me regarde d'un air de totale incompréhension pendant que je tourne sur moi-même.
CE N'EST PAS POUR NOUS ! LA MONTURE D'UN NAZGÛL VIENT DE S'ÉCRASER AVEC SON CAVALIER EN PLEIN SUR NOTRE FLANC GAUCHE ! IL FAIT DES RAVAGES LÀ-BAS !
Le flanc gauche ? Pourquoi ça me rappelle un tru… PUTAIN DE BORDEL DE DIEU ! CALEMBEL !
Pris dans la mêlée, je l'avais complétement oublié. Je ne vois d'ailleurs plus ni Dervorin ou même Elisia. Cependant, je me souviens que Calembel était allé renforcer le flanc gauche car on y manquait de bras. Et connaissant ce vieux con, il tentera probablement d'engager un adversaire de cette trempe.
- MERCI POUR LE TUYAU PÉPÉ ! M'exclame-je en courant dans la direction du front indiqué, toute fatigue oubliée par la peur de ce que je risque de trouver à mon arrivée ou compensée par Din.
Très vite, je dois hélas jouer des coudes pour passer à travers les divers groupes de combattants alliés, majoritairement les archers, qui sont au centre de notre formation. On y tombe visiblement comme des mouches et je me prends plusieurs fois les pieds dans des cadavres en mode porc-épic tandis que je sens plusieurs fois des impacts de projectiles sur mon casque, mes épaulières, mon dos et mes bras. Je sens à peine les impacts car les flèches étant tirées en cloches, elles tombent simplement sur moi sans avoir la force de traverser le mithril de mon armure. C'est juste quand elles touchent le casque que je suis obligé de faire un pas supplémentaire pour ne pas tomber.
Putain, c'est vraiment pas le moment ! Loi de Murphy à la noix !
Je commence à perdre patience et me mets carrément à bousculer ceux qui sont dans mon chemin, essayant le plus possible de ne pas causer de dégâts dans nos rangs, même si j'entends plusieurs fois des cris de protestation ou de surprise s'élever là où je bourre.
Calembel ! Putain mais où il est ! Où il est ! OÙ IL EST !
La panique autant que la peur d'arriver trop tard me font accélérer le pas autant que je peux, sollicitant plus d'énergie de la part de mon épée dans la foulée. J'étais déjà en course d'endurance en essayant de traverser, mais là dès que j'ai un bout dégagé, je pique des sprints pendant lesquels je suis si courbé en avant que je songe plusieurs fois que je vais me mettre au taquet à ce rythme.
Après une grosse éternité de rallye à travers les lignes alliées, j'aperçois les ailes d'une chauve-souris géante qui dépasse de la mêlée, dont l'une est lacérée comme une voile de navire après un naufrage.
BINGO !
Je renverse un homme du Gondor en armure complète qui me barre le passage et me précipite dans cette direction.
Le carnage est ignoble. Des dizaines d'hommes gisent déjà morts ou proche de l'être. La plupart ont des membres arrachés, des fractures ouvertes, des pans de chairs manquants ou rattachés par des petits bouts, tous gisants dans une mare de leur propre sang. Les vivants pleurent, hurlent ou appellent pour du secours quand ils n'appellent pas carrément leurs mères.
Les images que je vois se superposent sans cesse à celle de ce gamin du Rohan. Celui que je n'ai pas pu sauver et qui est mort dans mes bras. Leur cacophonie résonne dans mon crâne au point de me donner la nausée, le sol est si boueux de sang, de bile, de larmes et de tout un tas de liquide inidentifiable que mes bottent s'y enlisent parfois jusqu'aux chevilles, augmentant ma crainte de ne pas arriver à temps.
Putain, si je trouve Calembel mort, je massacre le fils de pute responsable de ça !
Je repère enfin la livrée de ses hommes, mais à ma grande horreur, c'est celle des hommes les plus proches de l'animal déchaîné.
Je pousse sur mes jambes, ignorant les protestations de mes muscles et de mes articulations pour les rejoindre. Je chope le premier qui me tombe sous la main par le col et le hisse à quelques centimètres de mon visage.
- OÙ EST TON SEIGNEUR ! VITE !
Le soldat me regarde d'un air apeuré et gémit en désignant du pouce en l'animal en colère derrière lui.
- FAIT CHIER ! M'exclame-je en le laissant tomber comme une vieille chaussette.
Le pseudo-dragon beugle à la fois de douleur et de colère, martelant le sol autour de lui de ses pattes tout en agitant sa queue et sa gueule dans tous les sens de manière désordonnée. Pour moi il ne fait pas le moindre doute que la créature s'est emballée de ne pas pouvoir redécoller et de s'être retrouvé au milieu de personnes qui tentent de la tuer.
Si Calembel est par là, il faut calmer ce truc avant, il pourrait le piétiner par inadvertance à n'importe quel moment.
Je n'ai rien à proximité que je puisse lui balancer, si ce n'est Din. Mais il est hors de question que je lance mon arme en plein cœur d'une bataille, ce serait parfaitement con.
Merde, je ne vois pas là ! Sa tête est trop haute pour que je la chope et m'approcher de son abdomen me met à portée de ses pattes et de tout le reste. C'est impossible de l'abattre au corps à corps sans prendre des risques disproportionnés ! Fait chier !
Je sens alors Din'Ganar qui me transmet un sentiment de certitude absolue. Et je comprends très vite qu'elle me veut me dire qu'elle peut le faire.
Faire quoi ?
Des images du pseudo-dragon baignant dans son sang et inerte envahissent mon esprit. Des images où je suis assis sur son crâne. Des images où ce n'est pas mon visage qui est sur mon corps… Mais celui de Lia…
… Tu peux le faire si je te cède mon corps autrement dit ?
Elle répond avec cette joie guillerette d'un enfant qui se réjouit d'avance de recevoir la permission de s'amuser.
Bon mais fais vite ! Tue-le rapidement et rends-moi mon corps tout de suite après !
- Ouiiiiii ! Entends-je ma voix dire d'un ton enfantin tandis que je suis relégué à nouveau dans une partie de mon esprit avec cette impression désagréable de venir de me faire arracher mes membres.
L'instant d'après, Din utilise mes jambes pour prendre de l'élan, soulevant des gerbes de liquide écarlate dans mon sillage. Elle me fait accélérer au point que je sens le vent siffler dans mon casque et, brutalement, elle me fait détendre ma jambe gauche. Le saut qu'elle me fait faire n'a rien d'humain et je hurle de peur dans ma propre tête, persuadé que je vais me péter les deux jambes à l'atterrissage.
D'un bond, cette folle m'a fait me jeter contre le dos du pseudo-dragon, évitant un balayage de sa queue d'extrême justesse. Elle atterrit très souplement pour mon corps, beaucoup trop à mon goût d'ailleurs et je tremble à l'idée qu'elle soit en train de me faire un claquage des muscles. Me faisant rouler sur l'épaule comme je l'ai appris à l'Aïkido, elle me fait me rétablir sur mes jambes et me fait me rattraper aux excroissances sur le dos de la créature de ma main libre. Celle-ci tourne sa tête dans ma direction en sentant que je viens d'atterrir. Mais Din ne perd pas un instant, et me fait inverser ma prise sur elle pour l'enfoncer entre les côtes de la créature. La lame rentre avec une facilité déconcertante et Din me fait l'enfoncer jusqu'à la garde.
La créature hurle et rue comme un diable, tentant de me dégager de son dos.
- Oups, je ne suis pas assez grande pour atteindre son cœur par-là ? S'étonne ma voix avec un ton enfantin horripilant.
Pendant que Din me fait m'arc-bouter pour maintenir ma position, je tremble intérieurement, hésitant entre l'engueuler pour son idée débile et l'engueuler pour qu'elle dégage mon corps de sur un pseudo-dragon déchaîné.
Mais elle prend les devants et me fait l'extraire du corps du monstre dans une gerbe de sang bleu-noir. L'instant d'après elle me fait profiter d'une ruade pour me faire sauter quelques mètres en avant vers l'encolure de celui-ci.
MAIS TU ES FOLLE ! TU VAS ME FAIRE BOUFFER !
- Mais non ! Dit ma voix d'un ton agacé. Il ne peut pas plier le cou pour mordre son cavalier, réfléchis !
… Je ne suis pas prêt à parier ma main là-dessus…
Elle me fait exécuter plusieurs mouvements de gymnastique afin de me faire progresser par petits bonds, glissades et autres pirouettes qui me mettent mal à l'aise quant à la souplesse de mon corps à exécuter ce genre de manœuvres.
En tout cas, moi j'aurais pas tenté, je me serais probablement cassé la gueule.
- Pourtant ce n'est pas compliqué, dit ma voix en réponse. Il suffit de bouger les membres.
… Pour toi peut-être, mais moi j'anticipe la douleur ou la honte que peut me valoir un échec et du coup je ne me lance pas dans des manœuvres que je ne suis pas totalement sûr de maîtriser.
- Mais tu ne peux pas en être sûr avant de les avoir essayées, s'étonne ma voix en fronçant mes sourcils. Ce n'est pas logique…
Si c'est lo… CONCENTRE-TOI SUR CE QUE TU FAIS ! DIN CONCENTRE-T…
La bête rue plus violement alors que Din pose l'un de mes pieds sur son épaule. La surprise fait perdre le contrôle de mon corps à mon épée et elle me fait glapir de surprise au moment où elle tombe à la renverse sur le dos du mastodonte avant de commencer à glisser.
ACCROCHE-TOI À UN TRUC VIIIIIITEEEEEE !
Sans réfléchir plus d'une seconde, elle me fait la planter dans le flanc de l'animal qui beugle de souffrance tandis que mon corps s'arrête d'un coup, suspendu par un bras.
- WAHOU ! S'exclame-t-elle d'un ton ravi à travers ma voix. C'était quoi cette sensation bizarre que j'ai sentie en tombant ?
C'ÉTAIT DE L'ADRÉNALINE PAUVRE ANDOUILLE ! M'écris-je du fond de mon esprit, persuadé d'avoir eu une attaque cardiaque mentale. DÉGAGE DE LÀ ET TUE-LE AVANT QU'IL RECOMMENCE !
La bête rue de manière chaotique, essayant de me déloger de ma position. Din me fait tenir bon et essaie de me faire saisir sa poignée à deux mains afin de me hisser pour agripper les aiguilles de la colonne dorsale de l'animal. Elle parvient à me faire soulever mon corps malgré les soubresauts du pseudo-dragon et me fait m'y agripper d'une seule main. Elle me fait ensuite tendre un bras pour essayer d'agripper une prise, mais il me manque dix bons centimètres.
- Tes bras sont trop petits ! Me fait-elle gémir de frustration.
UTLISE MES JAMBES ! MES JAMBES DIN !
Je sens à travers elle un grand choc dans mon dos et elle me fait glapir de surprise pour la deuxième fois. Elle me fait tourner la tête et je vois l'aile déchirée de la bête que celle-ci utilise pour frapper son flanc, essayant d'utiliser la griffe située sur le "pouce" de son aile pour me déloger.
HO SAINTE MERDE ! DÉGAGE-NOUS DE LÀ DIN ! Hurle-je mentalement en voyant l'ergot se replier sur nous.
À mon grand étonnement, Din me fait ramener mon poing en arrière et frapper de toutes mes forces le flanc de l'animal près de l'endroit où elle a planté sa lame. La réaction est immédiate, la griffe s'éloigne tandis que l'animal gueule comme un porc qu'on égorge, ruant comme un diable. Din profite alors des ruades pour me faire prendre de l'élan en me faisant agiter mes jambes comme un gymnaste et effectue un demi-tour pour m'amener à la perpendiculaire du sol, la tête en bas en me faisant me tenir à sa poignée comme s'il s'agissait d'une barre parallèle. Au dernier moment, alors qu'elle va me faire effectuer un tour complet, elle me fait replier ma jambe et m'en servir comme d'un crochet pour m'agripper à l'une des pointes dorsales du monstre enragé. Ainsi suspendu par un genou, elle me fait l'extraire du flanc du monstre, arrosant un peu plus mon visage de sang bleu-noir avant de me faire me tordre pour agripper d'une main à une autre excroissance sur le dos du monstre.
Ma position ainsi plus assurée, elle me fait libérer mon genou et, d'une torsion qui me donne envie de gémir tant mes abdominaux doivent être sollicités, elle me fait me redresser en position accroupie sur le dos de la créature, me faisant me retenir d'une main à l'une de ses aiguilles dorsale.
La créature continue de se secouer pour me désarçonner, mais Din me fait tenir bon. Cependant, elle reste complètement immobilisée et ne parvient pas à me faire avancer sur le dos de la créature.
ON NE PEUT PAS RES…
- MOINS FORT, TU N'ES PAS SOURD ! Hurle-t-elle à travers ma bouche d'un ton agacé, ma voix se perdant pour la plupart au milieu des cris du pseudo-dragon.
On ne peut pas rester ici ! Reprends-je en essayant de maitriser ma panique. Il faut trouver quelque chose !
- J'essaie, mais il bouge tout le temps ! Proteste Din'Ganar avec ma voix.
Ben dans ce cas, immobilise-le ! Je ne sais pas moi !
- Ha, ce n'est pas une mauvaise idée ça ! S'exclame Din'Ganar en me faisant sourire férocement.
Je suis pris d'un énorme doute qui se concrétise au moment où Din me fait la lever au-dessus de ma tête et l'abattre sur l'épaule du monstre. La créature hurle encore une fois de manière déchirante, mais Din continue et, en trois coups, me fait ouvrir une telle plaie que le reste se déchire sur un soubresaut du pseudo-dragon, laissant sortir l'os de l'aile gauche de son logement dans un geyser artériel de sang sombre.
C'est dégueulasse… J'ai mal pour lui…
Déséquilibrée, la bête se raccroche à ses deux pattes et son aile restante pour essayer de continuer à ruer de façon désespérée. Mais ses sauts ayant perdu en vigueur, Din me fait reprendre notre avancée vers le garrot de l'animal où se trouve une selle vide.
Après plusieurs acrobaties qui me retournent le cœur, elle finit par me faire tomber les jambes écartées sur la selle.
…Maman… Je suis presque heureux de ne pas sentir qu'elle est en train de me castrer cette folle…
- Ha ? Sourit Din avec mon visage en me faisant tapoter du pied contre le cou de la créature. Ça palpite ici…
- Pauvre de lui…
Din me fait décrire un arc avec elle et tranche dans les chairs molles de la gorge. Comme un barrage qui cède, un flot de sang noir jaillit à plus d'une dizaine de mètres, aspergeant par à-coup des hommes aussi bien que des orques et la bête pousse un cri d'agonie gargouillant.
- Je l'ai eue ! Exulte Din'Ganar en me faisant sourire d'une oreille à l'autre.
Brave petite… Commente-je mi-figue mi-raisin. Maintenant tu peux me rendre mon corps ?
- Je veux bien, je me sens fatiguée… Dit-elle en me faisant bailler, ce qui me stupéfie. Je vais dormir un peu… Commente-t-elle en se retirant dans la lame.
Din fatiguée ? Qu'est-ce que c'est que ce dél…
Je hurle en récupérant mon corps submergé par une douleur abominable. Alors que l'animal sur lequel je suis se convulse dans ses derniers soubresauts, je me laisse tomber de selle et atterrit dans une mare de boue au sol, constituée de cendres, de poussière et du sang de la bête, perclus de crampes et l'entrejambe explosé.
LA CONNE… RHAAAA ! MERDE ! QUELLE ENFOIRÉE…
À côté de moi, le pseudo-dragon s'effondre avec la lenteur d'un colosse abattu mais pas encore mort, la respiration sifflante, le museau couvert de sang, le sien et celui de ses victimes. Ses yeux s'agitent follement tandis qu'il se sent mourir. Ses griffes labourent le sol dans ma direction et me poussent à forcer mes jambes déjà lourdement sollicitées à bouger pour me sortir de là. Din n'a pas fourni d'efforts trop violents, elle a juste tiré sur mes muscles comme une dératée et forcé une souplesse à laquelle je ne suis pas habitué. En les bougeant, je sens la douleur s'estomper progressivement mais j'ai quand même les membres endoloris. Derrière moi, alors que je m'extirpe de la mare, le souffle de la créature se ralentit puis s'arrête totalement après quelques instants.
Plus jamais ! Je n'irai plus jamais me frotter à un truc pareil ! Désormais, je laisse le boulot de héros à ceux qui en ont la carrure !
Je me remets péniblement à genoux pour me relever quand je tombe sur une scène qui me fait grincer des dents de dépit. À quelques mètres de là, Calembel est en train de tenir vaille que vaille un Nazgûl à distance tandis que celui-ci tourne autour de lui comme un derviche.
Putain, sitôt dit, sitôt caduque ! Fait chier !
- Encore la chance… Grogne-je en me relevant sur mes jambes flageolantes.
Aucun des deux ne semble m'avoir remarqué et j'en profite pour approcher à pas mesurés, sentant l'ensemble de mes muscles m'élancer et me brûler comme s'ils étaient en feu.
Din, toujours là ? Essaie-je en espérant ne pas tomber sur le répondeur.
Elle réagit à mon contact, ce qui est pour moi un immense soulagement. Elle semble heureuse, mais surtout alanguie, comme comblée et ensommeillée.
C'est pas le moment de roupiller bon sang ! Tu as encore de la force ?
Elle se complait en affirmations et me délivre de petites rivières de force, très loin des habituels fleuves dont elle a l'habitude de m'inonder.
Je marque un pas d'arrêt. Elle n'est plus dans son état normal et je panique un peu à cette idée.
Elle serait à bout de forces ? Mais elle n'est pas censée les tirer de Lia ?
De son côté, la lame semble un peu somnolente. Je sens venir d'elle une pointe d'agacement et les flots de force se font plus denses, mais guère plus puissants. Je commence à sentir de la frustration et de l'étonnement émaner de Din'Ganar.
Bon, arrête de m'en donner pour le moment et économise-toi. Lui enjoins-je mentalement. Garde tes forces pour le moment où j'en aurais à nouveau besoin.
Mes options se réduisent d'un coup énormément et je commence à avoir vraiment très peur de tenter à nouveau de m'approcher du Nazgûl. Mes jambes me semblent plus flasques et je crains qu'elles cessent de me porter. J'avale difficilement ma salive. Je sens mes vêtements trempés de sueur, de sang et de boue me coller froidement au corps sous mon armure.
Passer du statut de surhomme avec une épée magique à ma pauvre petite personne à poil, j'ai l'impression de régresser au stade d'enfant. La dernière fois j'étais trop énervé pour y prendre garde, mais maintenant je me rends compte à quel point je suis stupide et dépendant des autres pour moi-même.
Je me sens flancher mentalement aussi, désespéré à l'idée de poursuivre le combat.
Din vient à mon aide et me transmet un puissant sentiment de réconfort accompagné d'une confiance aveugle en moi.
Je la sens chasser ma peur dans mon esprit et me dire que même sans elle, je reste un être fort et intelligent.
Intelligent ? Oui… Ça peut se tenter…
Din m'enrobe dans son amour comme dans un couffin et m'enserre dans son optimisme. Pour elle, ça ne fait pas un pli que je vais gagner.
Et pourquoi non après tout ?
Je remets un pied devant l'autre, songeant que je dois être timbré ou proche de l'être, mais également sûr que plus on est de fous, plus on rit.
C'est avec un sourire mi-dément, mi-carnassier que je parcoure les dix derniers mètres menant au Nazgûl. Puis je fais trois pas rapides et je tente une frappe horizontale au niveau de son bassin.
Le Nazgûl entraperçoit mon attaque et interpose son arme au dernier moment.
- FAUST ! S'exclame Calembel avec un soulagement perceptible dans sa voix.
MAUDIT ! Crache une voix desséchée dans ma tête.
- Navré pour le retard Monseigneur, halète-je. J'ai croisé une énorme bête sur mon chemin et cela m'a retardé, crâne-je. Et fatigué un peu aussi, admets-je en dégageant brutalement ma lame.
Le spectre se désengage d'un souple pas-chassé en arrière pour nous faire face à tous deux.
Un vieillard presque mort et un borgne exténué, entends-je dans ma tête d'une voix hautaine qui transpire le mépris autant que la sécheresse. Vous irez tous deux nourrir les vers avant la fin de ce jour, termine-t-il en se remettant en garde.
- J'ai une femme qui m'attend, grogne Calembel en levant son épée en garde haute. Je ne puis périr ici.
- DEUX femmes, le corrige-je en souriant en coin. Espèce de veinard ! Au fait, vous connaissez la punition naturelle de la bigamie ? Demande-je en sentant des réminiscences de mon passé revenir.
Calembel me retourne un regard interloqué.
- Heu… Nenni ? Répond-t-il après quelques secondes d'hésitation.
- Deux belles-mères, réponds-je en approchant à pas mesurés vers le Nazgûl.
La question comme la réponse semblent trop incongrues pour Calembel qui fronce les sourcils, son esprit probablement en proie à une intense réflexion, tout en avançant de concert avec moi.
Le spectre nous regarde faire avant de plonger sur Calembel avec une vitesse qui me surprend. L'instant d'après, je plonge à mon tour vers lui pour l'intercepter, mais il m'évite d'un rapide pas sur le côté qui permet quand même à Calembel de dévier son épée avec la sienne et de tenter une taille au ventre. Le Nazgûl pare au dernier moment et profite de la contre-attaque pour essayer de me placer un vicieux estoc en direction de la partie de mon cou non protégée par mon gorgerin.
Je parviens à esquiver de justesse, la lame noire glissant sur mon épaulière sans faire de dégâts. Je tente moi aussi un estoc, mais dans sa cuisse droite. Il se dérobe avec une facilité frustrante et en profite pour placer un coup de bottes en plein plastron de Calembel qui recule sous la violence du choc, le souffle coupé.
- CALEMBEL ! M'écris-je avant de me tourner vers le spectre. SALOPARD ! Dis-je en empoignant mon arme à deux mains par-dessus ma tête avant de trancher de biais, visant l'épaule du Nazgûl en direction de sa hanche opposée.
Le spectre se recule d'un court saut en arrière où il atterri les jambes repliées et laisse passer l'arme dans le vide avant de détendre ses jambes pour se jeter dans la brèche avec un autre estoc, visant le joint de la cuirasse et de mon cuissard gauche.
Je relève le genou en catastrophe et tape dans la lame qui, finalement, ripe sur mon plastron, soulevant un long cri aigu de frustration du Nazgûl. Je tente d'en profiter pour balancer un coup de gantelet à la créature, mais celle-ci dévie le coup d'un balayage de l'avant-bras avant d'en profiter pour étendre ce même bras et me coller un bourre-pif. Je parviens de justesse à éviter que le poing ne s'écrase sur mon nez, mais le gantelet rencontre ma pommette avec un craquement mou tandis que ma joue est lacérée par le métal et que je goûte mon propre sang.
Je vois trente-six chandelles un bref instant et recule de plusieurs pas, sentant le côté de mon visage me brûler avec force, me faisant temporairement oublier les douleurs lancinantes du reste de mes muscles. Le Nazgûl avance sur moi mais est intercepté par Calembel qui tente une taille en direction de sa gorge. Le spectre lève son épée presque négligemment pour bloquer le coup et retourne son coude dans le nez du seigneur. Celui-ci chancèle un bref instant, mais il m'a donné le temps de refaire le point et je tente une furieuse charge de l'épaule. Mes muscles endoloris protestent vivement, mais je serre les dents et heurte le spectre au flanc.
Celui-ci me saisit alors par le gorgerin et à ma grande surprise, accompagne mon mouvement en chutant tandis que d'une torsion du bassin, il me fait passer par-dessus lui. Je fais un court vol plané incontrôlé qui me voit tomber sur le dos. J'ai le souffle coupé par le choc et la surprise, ma prise sur mon épée m'échappe l'espace d'une seconde, suffisamment pour que je sente l'esprit de Din paniquer en étant soudain envoyée loin de moi. Dans le fracas du choc du Mithril contre le sol, le tintement clair de l'acier de ma lame qui se fiche dans le sol à quelques mètres de moi sonne comme un glas à mes oreilles.
Je me relève aussi vite que je peux, luttant contre un début de vertige pour me mettre à quatre pattes. Ma vue est troublée, mais je saisis un éclat qui doit être Din'Ganar et je me précipite sur elle, perdant l'équilibre à plusieurs reprises.
Elle ne doit être qu'à une dizaine de mètre de moi, mais j'ai l'impression qu'elle pourrait aussi bien être sur un autre monde tant la distance à franchir me semble interminable.
Soudain, une main gantée de fer noirci s'abat sur mon épaule en même temps qu'un ricanement mental. Avant d'avoir pu esquisser un geste de défense, une lourde botte blindée de fer s'écrase contre le plastron qui recouvre mon abdomen. L'impact est si fort que je fais un demi-tour sur moi-même pour me retrouver à nouveau sur le dos, le souffle court. Je tousse du sang car je me suis mordu la lèvre de surprise.
Tu n'es rien sans cette sorcellerie ! Tonne la voix d'un ton éminemment satisfait. Mais tu pourrais être bien plus !
La botte s'écrase contre ma joue lacérée et je vois des étoiles se former dans mon champ de vision alors que ma tête est violement projetée sur le côté et que je sens une douleur blanche fuser de ma pommette. La botte revient et se pose sur mon torse, me clouant au sol avec autant de force que si un troll m'avait posé le pied dessus.
J'étais comme toi autrefois… Faible… Lent… Naïf… Mortel… Termine-t-il d'un ton dégoûté. Mais mon allégeance ma changé. Désormais, ma forme glorieuse est immortelle, rapide et forte. Toi aussi tu peux l'obtenir. Il te suffit de faire allégeance à mon maître.
Je profite du répit offert pour me remettre les idées au clair. Je suis dominé par mon adversaire qui tient sa lame prête à plonger dans mon gorgerin pour m'ouvrir un deuxième sourire et ma propre arme n'est pas atteignable.
Le choix est simple, c'est accepter ou la mort.
Ou je peux essayer de gagner du temps et attendre que Calembel arrive…
Je le vois qui se remet difficilement à genoux quelques mètres en arrière, l'air passablement groggy et son nez cassé lui aspergeant la barbe de sang.
- Et on l'obtient comment cette "immortalité" au juste ? Demande-je méfiant.
Une simple blessure de ma lame suffit. Répond le spectre goguenard. Mais le processus est long et douloureux.
Ouaip, grosso merdo, ton truc c'est la gangrène mon pote… Enfin, en version plus trash.
Dans mon esprit vient de germer une idée folle.
- Je suis navré, mais ce n'est pas moi qui prends cette décision, dis-je d'un ton que j'espère déterminé.
Qui d'autre que toi peut prendre cette décision ? Grogne le spectre de dédain. Serais-tu sot au point de ne point pouvoir réfléchir par toi-même ?
Je lève gentiment la main pour ne pas le provoquer et désigne mon épée du pouce.
- C'est elle qui prend les décisions me concernant, c'est ainsi que fonctionne notre pacte, lui mens-je avec aplomb. Si tu parviens à la convaincre, alors je te suis sans hésiter.
- Faust ! Que faites-vous ? Grogne Calembel d'un ton troublé. Ne me dites-pas que vous envisagez de suivre ce monstre !
SILENCE VIEILLARD ! Éclate la voix du Nazgûl dans ma tête.
Le Nazgûl relève la tête vers mon épée fichée de biais dans le sol. Il la considère un bref instant.
Cette chose n'a pas d'esprit que je puisse atteindre, elle ne peut décider pour toi, s'impatiente-t-il d'une voix sèche.
- Il faut juste la prendre en main pour l'entendre. À moins que votre esprit soit trop limité pour cela ? Ricane-je.
Ma plaisanterie me vaut de sentir la pression contre ma figure augmenter brutalement.
Surveille tes propos mortel. Tu n'es pas si intéressant que ça.
- Suffisamment pour que tu passes du temps à me causer, grogne-je en perdant mon air narquois.
J'entends l'équivalent d'un soupir de dédain et le Nazgûl relâche la pression pour faire deux pas jusqu'à mon épée.
DIN, DÉFEND-TOI !
Je me retourne sur un genou en catastrophe au moment où le spectre pose la main sur la garde de mon épée. Je sens celle-ci s'outrager de ce contact avec une telle fureur et une telle haine que je ressens un bref instant un pic de douleur me transpercer le front.
Je me souviens très bien de quand Saroumane l'a touchée pour la première fois et de la sensation vive d'avoir été coupé à la main là où j'avais saisi la poignée ensuite.
L'effet est immédiat, le spectre relâche la lame instantanément en poussant un cri strident de surprise et de douleur.
L'instant d'après je suis sur lui. Profitant de sa surprise, je saisis son poignet d'arme et grogne de douleur quand je force ma jambe droite à exécuter un mouvement de balayage pour faucher les appuis du Nazgûl.
Je tombe avec lui et lui tords le bras dans le dos, exécutant tant bien que mal une des clés de bras que j'ai appris de l'époque où je faisais de l'Aïkido.
Le spectre se débat et rue tout en criant comme une furie de cette voix à vous transpercer les tympans.
- CALEMBEL ! VITE ! J'AI BESOIN D'AIDE !
Je m'arc-boute des deux bras pour retenir le seul bras armé du Nazgûl et j'y parviens tout juste en y appliquant tout mon poids, le cruel manque de force dû à l'absence de Din se faisant bien trop ressentir à mon goût.
Heureusement, passée sa première surprise, Calembel accoure à mes côtés.
Le Nazgûl se débat face contre terre, moi assis sur son dos appuyant comme un fou sur son bras tenant encore son épée, mais celle-ci est plaquée sous moi et il ne peut pas la bouger du moindre centimètre. Il tente de ruer des jambes pour se dégager et essaie de m'agripper de son bras libre sans trouver de prise valide.
- Je vous dois des excuses, Halète Calembel. Pendant un instant j'ai vraiment cru que…
- C'EST PAS LE MOMENT ! M'énerve-je, suant sang et eau pour maintenir ma prise.
VOUS PAIEREZ CET OUTRAGE ! S'égosille mentalement la voix parcheminée. JE VOUS RETROUVERAI ET VOUS FERAI TORTURER JUSQU'À LA FIN DE VOS MISÉRABLES EXISTENCES !
- Dommage pour toi, mais tu seras mort avant ! Grogne-je en retour.
PAUVRES FOUS NAÏFS ! VOUS NE POUVEZ PAS ME TUER !
- C'est con hein ? Dis-je en ricanant. Ça aurait été plus facile pour toi dans le cas contraire.
Je me tourne vers Calembel.
- Monseigneur, il ne peut pas mourir, mais il peut être handicapé ! Dis-je avec un sourire torve. Pourriez-vous lui détacher la tête du tronc je vous prie ?
La Nazgûl s'immobilise un bref instant de surprise. Puis hurle plus fort et redouble de vigueur pour tenter de s'enfuir, me forçant à puiser dans mes ultimes réserves pour le maintenir.
- Ho, mais avec le plus grand plaisir chevalier… Me répond Calembel après une seconde d'hésitation.
Il lève son épée au-dessus de sa tête tandis que je m'écarte autant que faire se peut du cou du spectre.
SOYEZ MAUDITS ! Hurle la voix desséchée dans nos têtes au moment où le coup s'abat.
Le Nazgûl interpose son avant-bras qui parvient à arrêter le coup de Calembel, mais celui-ci se mets à pendouiller, retenu au reste par un lambeau de chair pourrie dont s'élève une odeur abominable alors que du sang noir et épais en coule comme un goudron huileux.
Un long cri aigu aux intonations déchirantes s'élève du Nazgûl qui se débat avec une fureur renouvelée sous moi et je manque plusieurs fois de le lâcher, me rattrapant tant bien que mal au bras, glissant à cause de la boue, du sang et des diverses saletés qui me recouvrent presque intégralement.
Calembel relève à nouveau son épée et cette fois, le moignon de bras ne parvient à intercepter le coup qui termine de trancher l'avant-bras et mord profondément dans la nuque de notre adversaire. Un horrible cri s'élève à nouveau.
MAUDITS ! VOUS ME PAIEREZ ÇA ! VOUS ME LE PAIEREZ PLUS QUE VOS VIES OU CELLES DE VOS FAMILLES !
Calembel grince des dents pendant que je fais la grimace sous le niveau sonore. Mais il relève à nouveau son épée pour porter un troisième coup. Le Nazgûl agite son moignon mutilé en direction du vieux seigneur au moment où la lame s'abat encore.
JE FERAIS DISPARAÎTRE JUSQU'À LA DERNIÈRE MENTION DE VOUS ! VOS NOM SERONT OUBLIÉS ET VOUS SOMBREREZ DANS…
L'épée vainc finalement la résistance de la colonne vertébrale et sépare enfin la tête du corps. Celle-ci roule tandis que le corps est agité de tels spasmes que je le relâche finalement, complètement épuisé.
Je reprends laborieusement ma respiration, Calembel toujours debout à côté de moi.
- Pfou ! Je n'aurais pas cru devoir en arriver là, admets-je entre deux halètements.
- Ce fut un adversaire sacrément coriace, admet le vieux seigneur. Si vous n'aviez réussi à le surprendre de votre ruse, je ne pense pas que nous eussions pu en venir à bout.
- Bah ! Dis-je en essayant de forcer mes jambes à me relever. On aurait trouvé une autre solution dans ce cas.
Mes jambes tremblent sans force et refusent de me soulever. Je pousse un grognement d'agacement. Sans Din, je suis trop épuisé pour faire trois pas.
- Seigneur Calembel, pourriez-vous me tendre mon arme ? Mais prenez garde en saisissant la poignée, elle est enchantée et supporte très mal d'autres porteurs que moi.
- Haaaaa ! Comprends enfin le vieux seigneur. C'était donc cela. Une arme fort pratique que vous avez là, commente-t-il en s'en approchant respectueusement.
Je sens Din émettre une émotion étrange et je mets plusieurs secondes à comprendre que c'est de la fierté teintée de gêne. Mais de ce genre de gêne qui vous rougit les joues quand on dit du bien de vous.
Ha… Parce que lui tu l'entends ?
Elle me renvoie un sentiment de confirmation ainsi que, cela m'étonne d'autant plus, de la timidité. Elle me transmet une timide envie de connaître un peu mieux Calembel. Je comprends à une série d'images contradictoires et étrangement nuancées qu'elle aimerait bien se baigner dans son sang, mais sans le blesser.
Oulà… Je suis paumé moi… Trop de choses en même temps… Fatigue, fatigue…
Je pousse un profond soupire de lassitude.
- Vous êtes un sacré bourreau des cœurs monseigneur, elle vous apprécie déjà, plaisante-je d'un ton fatigué.
- Elle m'apprécie ? S'étonne Calembel d'un ton surpris.
- D'habitude elle veut tuer tout le monde, lui confie-je. Mais comme vous l'avez complimentée, elle souhaiterait goûter votre sang sans vous faire de mal.
Je sens la gêne de Din'Ganar grimper à des sommets, comme si elle venait de se rendre compte qu'elle était toute nue au milieu d'une foule. Je suis presque sûr que si elle était capable de réactions physiologiques, son acier serait en train de chauffer au rouge et ça me fait sourire d'amusement.
De son côté, le vieux seigneur regarde la lame avec un étonnement grandissant.
- Elle peut vous parler ? Demande-t-il.
- Disons plutôt qu'elle me transmet des sensations et parfois des images mentales, corrige-je en réalisant que c'est étrangement calme dans le secteur depuis trente secondes.
Je tourne la tête autour de moi. La bataille continue, mais le front des soldats humains a bougé pour s'éloigner de notre position, nous laissant plusieurs dizaines de mètres derrière nos propres lignes. Une charge de cavalerie semble en être la cause et j'aperçois la bannière du cheval blanc sur fond vert qui me fait comprendre que le nouveau roi du Rohan croise dans le coin.
Je suis soudain assailli par l'incongrue impression d'une caresse extrêmement sensuelle qui manque de m'arracher un gémissement de plaisir. Je parviens à me retenir in extremis et tourne la tête pour voir que Calembel a fermé son poing sur la garde de Din'Ganar. Celle-ci, loin de le repousser, semble roucouler à son contact comme une amoureuse transie trop timide pour se déclarer.
- Quelle surprenante sensation… Commente Calembel les yeux dans le flou.
Ben ? Et moi ? M'étonne-je en sentant la jalousie piquer désagréablement mon amour-propre.
Din tourne alors son esprit vers moi et me rassure en m'envoyant un sentiment d'unicité très marqué me faisant comprendre qu'elle ne m'a pas remplacé mais qu'elle a découvert un nouveau porteur intéressant qu'elle souhaite mieux connaître. Même si, à mon sens, j'ai plutôt l'impression d'une petite fille qui a trouvé un chaton "trop mignon" sur le bord du chemin et qui souhaite le garder.
- Puis-je la récupérer monseigneur ? Demande-je un brin sèchement avant de me maugréer de me laisser influencer par un ressenti que Calembel n'a pas mérité.
Celui-ci cligne des yeux et secoue brièvement la tête comme un animal qui s'ébroue avant de revenir me la tendre.
- Je m'excuse, mais le contact de votre arme… Disons que j'ai eu l'impression d'avoir brièvement retrouvé mes vingt ans…
Sitôt la poignée de mon épée entre mes mains, je sens sa douce chaleur m'envahir et ma fatigue refluer un peu. Elle ne semble toujours pas remise, même si sa fatigue semble être moins présente.
Je parviens enfin à me lever en grognant comme un vieillard.
- Nous ne pouvons rester ici monseigneur. L'on se bat encore, et sans nous.
- Hmmm ? Dit Calembel en relevant les yeux du vide qu'il fixait. Je vous demande pardon, vous disiez ?
- Il reste des orques à tuer, lui répète-je en désignant la marée verte du doigt.
- Ho certes, vous avez raison. Nous y allons ? Demande-t-il en relevant sa propre arme.
- Nous ne sommes pas obligés d'y courir monseigneur, mais nous pouvons bouger en ce sens. Réponds-je impressionné par son endurance.
Calembel se retourne et je vais pour lui emboiter le pas quand mon pied bute sur quelque chose de métallique. Je baisse les yeux et vois l'épée d'acier noir du Nazgûl.
Je la regarde plusieurs secondes, réfléchissant à ce que je viens de faire et fini par arriver à la conclusion que j'ai bien mérité un trophée.
À moi ! Par ici le bon loot !
Je ramasse l'arme, ce qui entraine l'équivalent d'un froncement de sourcils agacé de la part de Din.
Ho bon, ça va toi ! Tu ne vas pas m'en chier une pendule alors que tu viens de te frotter à Calembel comme une chatte qui veut des caresses !
Din semble surprise de ma réaction. Elle me transmet un sentiment d'incompréhension qui s'accompagne d'interrogations sur ma colère contre elle.
Heu… C'est ce qu'on appelle de la jalousie. C'est quand tu as l'impression que quelqu'un fait quelque chose avec quelqu'un d'autre que toi alors qu'il n'est pas supposé.
Din ne réfléchit pas longtemps avant de me projeter l'image de dame Elisia suivit d'une pique de colère puis d'une interrogation.
Ouais… Ça aussi c'est de la jalousie…
Din semble comprendre et un sentiment de réjouissance s'échappe d'elle. Je comprends vaguement qu'elle est contente de pouvoir mettre un mot sur certains de ses sentiments. Elle semble d'ailleurs trop intéressée à mon goût par le mot jalousie.
Bon, je règlerai ça plus tard…
Je rattrape Calembel comme je peux, celui-ci fronce aussi les sourcils en voyant ma nouvelle acquisition.
- Chevalier, est-ce ce à quoi je pense ?
- Si vous pensez à l'épée du Nazgûl dont nous venons de nous débarrasser, alors oui, c'est bien cela monseigneur, acquiesce-je.
- Chevalier, cette lame est maudite, me signale Calembel. Sa simple blessure peut tuer ou transformer en spectre.
- Raison de plus pour m'en servir, souris-je. Je suis un vieil habitué des épées ensorcelées monseigneur.
Calembel grimace, visiblement guère enthousiaste à cette idée.
- Allons du nerf Calembel ! Plaisante-je. La guerre n'est pas finie et nous avons encore une grande moisson à faire avant de pouvoir rentrer.
Je lui désigne la vue bouchée par les orques de toutes parts.
- Je vous en octroie la moitié monseigneur, cela vous convient-il ou vous en désirez plus ?
Calembel ouvre de grands yeux avant de rugir de rire.
- Sacré garnement ! Vous n'avez guère intérêt à ce que je vous prenne à braconner mes proies ! Dit-il avant de repartir plus gaillardement vers les affrontements.
Ben voilà, un peu flatterie, beaucoup de vaseline et ça repart.
Je rejoins la ligne au pas d'une marche tranquille. Devant moi, sitôt arrivé à portée de charge, Calembel s'élance et renverse un orque dès les premières secondes d'engagement avant de plonger sa lame dans son corps.
Je sens mon corps protester dès que j'essaie de suivre, mais Din m'aide à éloigner la douleur et me soutient physiquement en m'injectant la vigueur qui manque à mes muscles. Au final, je réalise vite que je n'ai plus de super-vitesse ni de super-force, mais par contre mes adversaires reconnaissent, avec horreur, la lame du Nazgûl que je brandis dans ma main gauche et je peux combattre à un rythme moins soutenu, essayant pour le mieux de couvrir le dos de Calembel.
Nous entrons dans une phase cruelle de la bataille car les hommes sont presque tous fatigués par le combat qui s'allonge sans cesse alors que les orques sont si nombreux que leurs pertes sont sans cesse compensées par des troupes fraiches. De plus en plus de monde autour de moi commencent à commettre des erreurs, ou surestiment leurs forces restantes et tombent bêtement pour ne plus jamais se relever.
Dans les minutes qui suivent, je vois tomber plus d'hommes que depuis le début de l'affrontement et nous sommes contraints de reculer constamment, pressés par les orques.
Très vite, nous ne tenons plus que deux légères éminences dans la plaine qui sont déjà en grande partie encombrées par nos morts et nos blessés. Même les cavaliers ont dû renoncer à leurs montures, désormais inutiles et luttent pieds à pieds avec le reste des fantassins.
Calembel est blessé à la jambe durant notre dernier carré. Je croise Dervorin dont le bras gauche pend à son flanc, les lanières du bouclier fracassé encore accrochées à son canon d'avant-bras tordu. Elisia elle-même arbore plusieurs coupures au visage tout en frappant les orques de son épée qu'elle tient à deux mains. Le roi du Rohan a perdu son casque et une épaulière dans la mêlée, mais continue à se battre férocement, tenant son épée à une main et la hampe de sa bannière dans l'autre dont il se sert comme d'une lance. Le roi du Gondor fauche autour de lui sans cesse de sa gigantesque épée, le nez en sang et plusieurs autres éraflures visibles là où son armure a cédée, faisant des pertes colossales dans les rangs adverses sans pourtant réussir à ne pas reculer. Gandalf a cessé ses vagues de force dans les rangs ennemis, pourtant plus compacts que des sardines dans leur boite et se défend plus qu'il n'abat d'adversaire, enjoignant les hommes autour de lui de tenir de sa grosse voix amplifiée magiquement. Même le nain et le frère de Lia qui comptaient leurs victimes ont cessé de le faire et combattent d'une façon plus acharnée que réfléchie, renversant les orques en face d'eux comme des rochers contre lesquelles les vagues viennent s'écraser. Les aigles qui tournoient au-dessus de nous tiennent les Nazgûls restant à distance mais tout juste et sont régulièrement harcelés par les flèches des orques. Nos propres archers sont tombés à court de munitions depuis belle lurette et luttent désormais avec les armes ramassées sur les cadavres de leurs amis ou de nos ennemis. Tout le monde semble bien décidé à vendre chèrement sa peau, mais je vois l'espoir disparaître des visages et des regards. La résignation se peint et beaucoup ne luttent plus qu'avec l'énergie du désespoir.
Pour ma part, j'ai de plus en plus de peine à bouger et je mène surtout une défense statique, profitant de l'allonge de mes deux épées pour tenir mes adversaires à distance. Je suis à bout de souffle, mes muscles semblent se transformer en pierre tellement ils deviennent lourd et laborieux à bouger. Sans Din'Ganar qui me soutient autant qu'elle peut, je me serais sans doute déjà effondré.
Soudain, un hurlement retentit et je vois des hommes qui se jettent contre les rangs orques d'une manière désespérée, Gandalf en tête. Ceux-ci semblent tenter de rejoindre un énorme troll de guerre.
- SAUVEZ LE ROI ! Tonitrue Gandalf ne tentant de forcer le passage entre les orques. VITE ! TOUS AU ROI !
Je finis par remarquer l'homme qui se débat sous le gros pied du monstre et reconnais le roi du Gondor. Mais je vois aussi qu'il est beaucoup trop loin pour que je tente quoi que ce soit.
La mort dans l'âme, je détourne le regard pour me concentrer sur mes adversaires.
L'instant d'après, les Nazgûls se désengagent et poussent leurs montures à tir d'ailes en direction du volcan qui semble se secouer sous une violente éruption.
Un silence surnaturel tombe alors sur le champ de bataille tandis que l'assaut orque s'interrompt. Je lève un sourcil surpris alors que tous se détournent pour regarder au loin. Je suis la direction générale des yeux. La tour enflammée portant le grand œil semble se trémousser comme un mourant pris de spasmes.
Est-ce que c'est ce que je crois ?
Des clameurs effrayées commencent à parcourir les rangs ennemis. Avant que j'aie compris pourquoi, des orques commencent à fuir, écartant leurs congénères d'un air terrorisé. Le troll qui maintenait le roi au sol se désengage et fuit à son tour, traçant une large tranchée dans les rangs adverses.
Comme un barrage qui s'effondre, la désertion se généralise dans le camp d'en face sous mon regard éberlué. Au loin la tour noire de Sauron a commencé à basculer sur le côté, penchant dangereusement. Je réalise très vite qu'en réalité elle s'effondre.
Autour de moi, les hommes lèvent leur armes au ciel et hurlent de joie, certains se sautent au cou, d'autres tombent à genou et pleurent. Autour de nous, les armées du Mordor s'enfuient dans toutes les directions, comme si ce qui les maintenant coalisées venait de disparaître. Alors qu'ils avaient clairement le dessus et qu'ils allaient finir par nous avoir, je ne parviens pas à croire à un tel retournement de situation. Moi qui me voyais déjà mourir horriblement criblé de lances ou m'effondrant de fatigue, je ne parviens pas à éviter d'être contaminé par la joie générale. Je commence à sourire béatement et rigole d'un ton mi-incrédule, mi-heureux d'être toujours en vie.
Il faut croire qu'il existe une providence au final dans ce monde.
Je suis littéralement soulevé du sol par un Calembel euphorique qui m'attrape au dépourvu par la taille.
- NOUS AVONS VAINCU MON GARÇON ! Hurle-t-il à pleins poumons.
- CALEMBEL, VOUS M'ÉTOUFFEZ ! Ris-je bon enfant.
Il me dépose et continue à rire de son énorme voix tonitruante en désignant la tour qui s'écrase à l'horizon.
Le volcan semble saluer la chute du Seigneur Sombre en délivrant un spectacle pyrotechnique digne d'un cataclysme, faisant gronder et trembler le sol jusqu'à nos pieds, projetant des jets de lave surchauffée à des dizaines de mètres au-dessus de sa cheminée et des nuages de cendres si épais qu'ils en sont complètement opaques et masquent complètement le soleil.
Ha ma grande surprise, Gandalf s'éloigne d'un air atterré vers une zone dégagée ou un aigle géant passe le prendre en coup de vent avant de foncer à son tour vers l'enfer rugissant au loin.
Heu… Très peu pour moi…
Les congratulations, les rires et les chants durent encore plusieurs minutes tandis que les dernières créatures du Seigneur des Ténèbres disparaissent à l'horizon quand les deux rois commencent à reprendre leurs troupes en main.
- Rassemblez les hommes valides ! S'écrie le roi du Gondor, lui-même supporté par le frère de Lia. Portez secours aux blessés ! Ralliez les chevaux et portez ceux qui nécessitent des soins au camp !
Je suis exténué, mais je me retrouve parmi les quelques rares valides capable de porter un blessé, ce qui me chagrine un peu.
Le champ de bataille est un vrai charnier. Sur près de six mille hommes venus, moins d'un millier sont encore debout. La recherche de survivants sur le champ de bataille se révèle très vite infructueuse. Tous les hommes tombés ont été achevés par l'ennemi, ou l'on s'est si salement acharné sur eux qu'il est difficile de savoir si c'est vraiment un homme qui est tombé là. Les miraculés sont si rares que je pense pouvoir les compter sur les doigts d'une main, mais tous sont dans un tel état que je doute qu'ils passent la nuit.
Mon binôme et moi ne trouvons au final aucun survivant. Car non seulement il y'a les cadavres des nôtres, mais il y'a encore ceux des orques, tombés en bien plus grand nombre que nous.
Mes pas me ramènent vers la carcasse brisée du pseudo-dragon et de là, je retrouve le corps du Nazgûl, l'un des rares qui soit dans une zone épargnée dont l'on distingue encore le sol. Par contre, j'ai beau chercher sa tête, impossible de la retrouver au milieu de cet empilement de corps sans queue ni tête.
Bah, bon débarras !
J'en profite pour détacher la ceinture d'arme du spectre et récupérer son fourreau. Je n'aime pas l'idée de laisser la lame maudite sans protection et c'est presque un soulagement pour moi de pouvoir la rengainer. Elle n'a clairement pas été conçue pour moi, avec son œilleton au-dessus de la garde à la base de la lame, servant à faire des passes d'escrime. De même, son pommeau dentelé semble avoir été prévu pour lacérer tout ce qu'il pourrait toucher. Cette arme est prévue pour infliger souffrance avant tout. Mais lors du combat, j'ai pu constater son excellent équilibre, il s'agit sans conteste d'une épée bâtarde de grande qualité et je serais vraiment très con de passer à côté d'un trophée aussi prestigieux, ne serait-ce que pour mon estime personnelle.
La rentrée au camp se fait dans une ambiance étonnamment bon enfant. Tout le monde semble encore légèrement euphorique de la victoire inattendue. Les blessés sont confiés aux pages et autres personnels d'intendance qui nous accueillent au camp avec des cris de joie.
Pour ma part, je traine les pieds jusqu'à mes pénates où je croise avec le plus grand étonnement Gentiane en train de brouter autour de la tente, comme si de rien n'était. Elle a le museau qui présente une belle entaille, mais en-dehors de sa selle tachée de sang, elle semble en pleine forme. Pour ma part, j'hausse les épaule, entre et m'effondre tout habillé sur mes couvertures.
Je fêterai la victoire demain. Mais maintenant, mille sabords, le premier qui me réveille avant un mois, je le transforme en bachi-bouzouk !
Sur un dernier sourire à ma propre blague, je m'endors, enfin libéré de cette tension de mort imminente.
N'empêche… J'avais raison… On est bien rentrés à la casba pour le souper…
