Chapitre 52
Miroir
« Trahi? Tout de suite les grands mots... » dit-il, indifférent à mes grognements de rage.
Je m'étais fait avoir.
Que de belles paroles il nous avait débitées pour endormir notre vigilance. L'histoire de sa vie était peut-être véritable, il ne s'en était servie que pour nous manipuler.
Je croyais bien le connaître, je croyais que derrière le personnage arrogant à l'ego démesuré se cachait un type bien. Il fallait croire que, mis en danger, le type bien disparaissait. Il n'avait pas digéré que je lui force la main pour nous aider. Et pourquoi les avait-il fait venir? Pour être plusieurs afin de me supprimer plus facilement. Il avait eu du fil à retordre la dernière fois que nous nous étions battu l'un contre l'autre. Appeler ses alliées amazones pour augmenter ses chances de m'abattre était ingénieux, je devais le reconnaître. Et je n'avais rien vu venir.
Comme si nous avions besoin de ça. Nous fuyions un danger pour tomber sur un autre danger aussitôt. Était-ce donc notre destin d'enchaîner les catastrophes?
Je sentais Bella horrifiée et en même temps si lasse. Un danger de plus ou un danger de moins. Mourir aujourd'hui ou mourir demain. Qu'importe, le résultat serait le même.
Non. Pas maintenant. Ce ne serait pas aujourd'hui que l'inéluctable se produirait!
Le corps en alerte, prêt à décamper, je tentai de localiser par quelle direction arrivaient les vampires pour partir en sens inverse. Et je m'insurgeai lorsque je comptai leur nombre.
« Cinq... Cinq esprits! » hurlai-je. « Elles étaient trois! »
La seule chose qui m'empêchait de lui sauter à la gorge tout de suite c'était Bella qui, dans mes bras, la mine à la fois défaite et incrédule, n'arrivait pas encore à assimiler la nouvelle tuile qui nous tombait sur la tête. Je devais courir, la mettre à l'abri quelque part avant de laisser libre cours à mon courroux.
Les bras croisés et appuyé nonchalemment contre les parois de la grotte, Chaca était complètement insensible à ma colère.
« Trois? » s'intrigua-t-il, perplexe. « Ah! Ari, la dernière fois vous les avez aperçues alors que des souvenirs sur les loup-garous me traversaient l'esprit. Elles n'étaient que trois à l'époque des envahisseurs lycans. Il y a un siècle, leur clan s'est agrandi et... Attendez! »
Je m'étais précipité vers l'extérieur, outré et excédé par cet individu. Anticipant ma réaction, il se plaça aussitôt entre moi et la sortie.
« Poussez-vous ou...
-Ouvrez votre esprit, Blanc-bec. » me coupa-t-il, toute désinvolture dissipée.
Ses yeux dardèrent les miens avec une intensité qui n'avait rien à voir avec la défiance et la provocation.
« Si vous savez lire dans la conscience des autres, étudiez bien celles-là avant de déguerpir sans demander votre reste. »
Je m'étais figé, car ce regard-là était on ne peut plus solennel et sérieux. Ce fut la gravité que j'y entrevis qui me poussa malgré moi à obéir et scruter ces consciences surnaturelles.
Sauvages, rebelles et farouches. Quatre d'entre elles étaient ainsi.
Le cinquième esprit, lui, était...
Je fus pris d'un sursaut irrépressible. Ahuri, j'analysai plus en profondeur, certain de faire erreur.
Devant mon air déconcerté, un sourire malicieux éclaira le visage de Pachacamac. Il comprenait que j'avais trouvé exactement ce qu'il tenait à ce que je découvre.
C'était impossible. Une chose pareille ne pouvait être réelle...
Un esprit jeune et vieux à la fois. Intemporel et éphémère. Figé dans le temps mais en constante évolution. Par tous les diables, mais qu'est-ce qui se cachait derrière un esprit pareil! ?
« Non... » Je secouai la tête, refusant d'y croire. « C'est impossible. Qu'est-ce que... »
Je n'arrivai même pas à formuler une question pertinente. Ça n'avait pas de sens.
Un mouvement dans mes bras me décrocha de ces consciences qui s'approchaient et je perçus Bella qui s'agitait. Déjà alarmée par ce virement de situation, ma réaction ne fit que l'inquiéter davantage. D'un geste mécanique, je resserrai un instant ma prise contre son corps pour la rassurer, tout en dévisageant Pachacamac.
Un silence tendu envahit la grotte, durant lequel le faux dieu me tint à la merci de son regard, comblant mentalement les lacunes dans les nouvelles informations que j'avais obtenues de ces étrangers.
« Ce clan a aussi un membre différent des autres, à l'instar de la Lata pour les Cullen. » finit-il par dire. « Maintenant, tenez-vous tranquille. Une fuite ne les inciterait qu'à plus de violence et de méfiance. »
Il s'éloigna vers la sortie à reculons, toujours son regard rivé au mien et ne se détourna qu'au moment où les esprits devinrent aussi des corps détectables à l'ouïe. Leurs pas furtifs s'insinuèrent dans la jungle alentour, se rassemblant en cercle vers la fumée qu'ils avaient repérée à des kilomètres d'ici.
La fuite était trop tard. Le clan nous encerclait. Ils ignoraient encore ce qu'ils cernaient, mais voir de la fumée dans cette partie de la forêt était une chose rare et ils avaient décidé de venir se rendre compte de la situation.
Avec précaution, je déposai Bella au sol. Je fixais toujours la sortie, perdu, profondément troublé. Je ne savais plus comment réagir. Je ne savais plus quel comportement était le plus adéquat pour ce genre de situation. L'appréhension? La curiosité?
L'appréhension semblait la plus juste des émotions. Des carnivores, bon sang! Un faux dieu nous jetait littéralement dans la fausse aux lions!
Mais ils n'étaient pas que des lions... Il y avait parmi eux... Le plus improbable des individus. La curiosité avait donc autant sa place que l'appréhension.
Même une fois sur ses deux jambes, les doigts de mon amoureuse demeurèrent crispés sur mon t-shirt. Elle non plus ne savait comment réagir, mais ça, c'était parce qu'elle ne comprenait rien à ce qui se passait.
Le faux dieu était à l'extérieur, attendant patiemment que surgissent de derrière les arbres et les fougères ceux qui se dirigeaient vers notre position.
Et que se passerait-il quand ce clan arriverait? Le pire pouvait se produire. La mort que nous fuyions depuis des jours était peut-être arrivée par un autre chemin que nous n'avions pas su prévoir.
Et pourtant, je restai planté là. Pourquoi? À cause de cette cinquième conscience qui s'avançait vers nous.
Si j'étais incapable de réagir, je devais au moins essayer de faire comprendre à l'être contre moi pour quelle raison. Mais comment expliquer ce que je n'arrivais pas moi-même à saisir?
« L'un d'eux a un coeur qui bat. » révélai-je dans un état second. « L'un d'eux est... »
Je n'eus pas le temps de finir. Je me tus, ramenai instinctivement une Bella de plus en plus confuse derrière moi alors que cinq individus se montraient à la vue de Pachacamac.
« Phileos? Seile neku kës sutas, tulekahju?»
Ce n'était pas du portugais. C'était un vieux dialecte que je ne connaissais pas. Probablement venant de vieilles tribus amazoniennes datant d'avant l'arrivée des premiers colons.
Si je ne compris rien de ce qui fut dit, le ton acerbe et méfiant révélait la nature du propos: qu'est-ce qu'il faisait là?
Ils étaient alliés de longue date et je m'étonnai que Pachacamac fût accueilli avec si peu d'enthousiasme. Puis je me rappelai le traité que les deux partis avaient convenu; il était interdit de s'aventurer sur le territoire de l'autre. Chacun devait vivre de son côté.
Le corps de Bella avait tressailli contre mon dos au son profond et rude de la voix féminine qui provenait de l'extérieur. Cela me ramena au danger imminent que nous courrions; une humaine était cernée de toute part par des créatures assoiffées de sang. Et ils auraient déjà dû sentir sa présence, son coeur... Pareil pour moi, ils auraient déjà dû réagir à mon odeur.
Phileos nous camouflait encore, réalisai-je. Le clan ne pouvait nous détecter.
« Oui, c'est moi l'auteur de ce feu. » répondit le faux dieu, usant de la même désinvolture qu'il avait utilisée pour moi envers le groupe qui se formait autour de lui.
Je ne les voyais pas bien depuis le fond de la grotte. Il n'y avait qu'une grande femme dans mon champ de vision, plus grande que Pachacamac, et aussi imposante que lui, à la peau et aux vêtements en harmonie avec la forêt; de marron et de vert. Aussi indocile et intimidante que je l'avais vue dans les souvenirs de Pachacamac, à n'en pas douter, c'était la chef. Zafrina. Celle qui était le plus à craindre. Celle qui pouvait leurrer n'importe qui. Celle qui avait jadis provoqué notre fuite du Pérou l'été dernier. Celle à cause de qui je m'étais juré de ne plus jamais mettre les pieds ici. Je n'avais pas respecté ma propre résolution et voilà où cela nous menait aujourd'hui.
Instinctivement, je reculai face au plus grand danger que représentait ce clan. Les dents serrées, Bella dans mon sillage, je me retrouvai acculé au fond de la grotte, les bras et les jambes arqués comme pour parer une éventuelle attaque.
D'autres paroles furent prononcées, plus précipitées, chargées de mécontentement.
« Oui, j'en suis conscient, j'ai rompu notre entente. » soupira Pachacamac en réponse, plus ennuyé qu'impressionné par le ton de son interlocutrice. « J'ai une bonne raison pour avoir franchi les limites de mon territoire. Je devais impérativement vous prévenir d'un fait important. »
La chef fronça ses sourcils noirs, intriguée autant par les paroles de Phileos que par la langue qu'il persistait à utiliser: l'anglais. Une langue que jamais aucun des deux partis n'avaient utilisée par le passé.
Il était évident que le "fait important" nous concernait Bella et moi et l'anglais était une façon pour Phileos de commencer à nous introduire dans le scenario.
Biensûr. Il aurait été vain de croire qu'il nous maintiendrait camouflé indéfiniment aux yeux des Amazones. S'il nous gardait cachés, c'était que pour mieux nous révéler plus tard. Il désirait une... Que désirait-il en fin de compte? Une confrontation ou une rencontre? Un massacre ou une simple discussion?
A cet instant, le groupe se resserra plus autour de lui. Pas de façon menaçante, mais plutôt pour mieux accorder attention à ce qu'il allait dire. D'autres membres du clan apparurent alors dans mon champ de vision. Je perçus une femme, très semblable à sa chef, mais plus baraquée et butée. Une stature qui la rendait plus impressionnante que le clan au complet. Les poings fermés, le dos courbé, la tête penchée, elle regardait Pachacamac avec méfiance. À la gauche de Zafrina, une femme plus petite, pas moins dominante et hautaine toutefois, se campait sur ses deux pieds nus, les mains sur les hanches, le menton en l'air. Fière et arrogante. Toutes trois étaient le trio de base, celles que j'avais vues affronter les loups-garous. Des motifs tribaux étaient peints sur leurs visages et leurs corps, de couleur rouge, et je me demandai avec effroi s'il s'agissait de teinture à base de plantes ou du sang séché provenant de leurs victimes...
Une autre femme, un peu plus en retrait, se tenait aux aguets. Prête à écouter ce qu'avait à dire Pachamac, tout en redoutant ce qu'il apporterait comme nouvelles. Elle paraissait moins sauvage que les autres, moins fondue à la nature aussi. Plus... civilisée? En tout cas, elle avait clairement passé moins d'années et de siècles à sillonner la jungle. À côté d'elle, les bras croisés, se tenait le plus singulier de la bande. Le seul genre masculin du clan et, d'après ses traits juvéniles ouverts et intéressés, le seul à être content de voir Pachacamac. Et le seul qui avait un coeur battant dans le clan. Pourtant, à l'instar de tous les autres, il avait un regard d'un bordeaux sombre qui ne mentait pas sur sa nature.
Je le contemplai longuement, explorai encore sa conscience. Fascinant. Déboussolant. Je captai à peine ce que Phileos était en train de leur dire. J'étais trop absorbé par cette découverte.
« Je vous prie de rester calme. Et surtout, de faire preuve de tolérance. »
Phileos désintégra ce moment suspendu dans le temps où la crainte et l'appréhension avaient été balayées par la curiosité que représentait ce cinquième et ô combien particulier membre de ce clan. Il tourna la tête vers la grotte et son sourire malin me ramena sur terre.
« Edward? Venez donc par ici, avec la Lata, bien sûr. »
Le rideau qui nous camouflait fut levé. Je ne pus réprimer un grondement de rage alors que toute la bande se tendait.
Inutile de rester terré dans cette cavité. Je sortis à contrecoeur, Bella sur mes talons. Elle retenait son souffle, moi je retenais ma furie.
Les femmes sifflèrent et grondèrent dans ma direction. Je feulai en réponse.
« Du calme! » s'interposa le faux dieu. Il se plaça entre nous, les bras tendus en croix, les mains levées comme un agent qui ferait la circulation.
« On reste bien sage, c'est clair?
-Pourquoi trahis-tu notre existence à ces gens! » se révolta Zafrina.
Tiens, des paroles que j'aurais moi-même employées. Ironqiue.
Elle avait opté pour l'anglais. Elle avait compris que c'était notre langue et pour être sûre de bien faire savoir que notre présence n'était pas désirée, elle n'hésiterait pas à user autant de la parole que du geste.
Pachacamac ne semblait pas avoir levé complètement le rideau sur nous parce que pour le moment tout le monde croyait que nous étions deux vampires. Personne n'entendait le coeur défaillant de ma compagne ni ne humait son odeur tentatrice.
Cette dernière se recroquevillait derrière moi, retenant une plainte de terreur. Mes serres tendues instinctivement vers la troupe se recourbèrent dans mon dos et effleurèrent ce qu'elles avaient à leur portée; ses épaules, ses omoplates, sa chevelure. Tout le reste de mon corps demeurait tendu, prêt à décamper ou riposter. Seules mes mains se faisaient douces et caressantes, gestes futiles vue la gravité de la situation, mais qui rassuraient l'être que je protégeais.
La seule personne du groupe qui ne se tenait pas sur ses gardes regardait ce que je cachais dans mon dos avec un vif intérêt. Le jeune homme devina ce qu'elle était par sa posture, par sa peau moins blanche que la mienne, par son souffle saccadée, et il tomba dans la surprise totale. Il ouvrit la bouche pour témoigner aux autres ce qu'il venait de découvrir mais se fit couper par Pachacamac qui tentait de garder les deux camps dans le calme.
« Je ne trahis personne. Lui aussi, il a quelque chose à cacher. Lui aussi, il les fuit. »
Le rideau fut complètement levé, et le groupe fut sonné une seconde alors qu'un tambour organique retentissait à leurs oreilles et qu'un filet invisible chargée d'hémoglobine frétillante ondulait sous leurs narines. Ils furent sonnés, mais pas attirés. Parce qu'ils étaient accoutumés d'entendre un coeur qui battait parmi eux, ils ne s'en léchèrent pas les lèvres. Ils pouvaient résister. Sauvages, carnivores, impétueux, mais disciplinés.
Ce fut cette absence de désir qui me poussa à être le premier des deux camps à donner le bénéfice du doute. Je demeurai prêt à réagir à tout éventualité bien que mon corps se déchargeait de toute la tension qui l'animait.
Si aucun appétit ne se lisait en eux, un profond questionnement envahissait leurs consciences. Des questions auxquelles j'étais habitué: « qui est-elle? Son jouet? Son repas? Sont-ils partenaires? Sait-elle ce que nous sommes? Pourquoi ses yeux ne s'ajustent pas aux nôtres? Que font-ils sur nos terres? Pourquoi Phileos les traîne-t-il avec lui? Et ses yeux à ce mâle, pourquoi sont-ils dorés?»
Le jeune homme se détacha du groupe et, bizarrement, ce fut en s'éloignant des femmes que je me rendis compte qu'elles s'étaient toutes positionnées devant lui à mon apparition. Elles le protégeaient, exactement de la même façon que moi avec Bella.
Et ce fut là que je saisis enfin les motivations de Phileos.
« Lui aussi il les fuit. »
Il désirait nous montrer à chacun que nous partagions le même souci.
Le plus jeune s'avança jusqu'à la hauteur de Phileos et celui-ci sourit, comprenant qu'il avait suscité la curiosité chez les deux camps.
Les grands yeux bordeaux scrutèrent par en-dessous de mes épaules.
« Elle est humaine. Entièrement humaine. » s'émerveillait-il, amusé.
Bella s'était figée, consciente d'être examinée. Les doigts toujours crispés sur le dos de mon t-shirt, sa tête oscilla vers la voix du jeune homme.
Les femmes se consultèrent entre elles en silence. Mais aucune ne savait vraiment comment réagir à cette nouveauté.
Le jeune homme ne cessa de sourire tandis qu'il levait les yeux vers moi. Nous nous dévisageâmes un instant et je lus dans le blanc de ses yeux son prénom. Et tant d'autres choses...
« Et vous, vous êtes...
-Ni humain, ni vampire. » révéla-t-il tout bonnement.
J'entendis dans mon dos un hoquet de stupeur. Bella venait de tout comprendre. Ou du moins de comprendre autant que moi la situation.
« Ce sont des amis à toi, Phileos? » questionna la plus grande du trio amazone.
« Depuis quand Phil a des amis? » railla le jeune homme.
Phileos le vrilla d'un regard incendiaire, autant à cause du surnom que pour la mauvaise blague, mais le jeune en fit peu de cas. Il rit, insouciant. De bonne humeur. Nul doute que Phileos ne lui faisait pas peur. Pas parce qu'il ne le pensait pas de taille contre lui et son clan, au contraire. Juste qu'il savait que ce faux dieu ne s'en prendrait jamais à lui, et ce malgré tout le mauvais caractère dont il était capable.
« Non, Kashiri, ce ne sont pas mes amis. » finit-il par répondre. « Ce sont deux idiots imprudents. Edward et Isabella. »
Je m'étonnai qu'il ne l'appelle pas Lata.
« Edward, Isabella. » reprit-il en s'adressant à nous « Voici Zafrina, Senna, Kashiri, Huilen et le dernier mais non le moindre, Nahuel. »
Dans mon dos je sentis un mouvement; Bella cherchait à manifester une quelconque forme de salutation, mais je la décourageai bien vite en serrant son épaule en signe de désapprobation.
La chef s'approcha lentement, prudente. J'avais une envie folle de reculer à chacun de ses pas. Je me retins de justesse, sans toutefois la quitter des yeux, surveillant chaque geste.
Elle ne s'intéressait pas vraiment à ma compagne, une donnée négligeable. C'était moi qui suscitait son attention. J'étais le seul danger pour son clan, le seul mâle fort et imposant qui pourrait être une menace si la situation tournait mal. Ses yeux acérés me jaugèrent sans vergogne.
« Un colon. » cracha-t-elle.
Je lus en elle du dégoût. Un dégoût qu'elle éprouvait envers tout ceux qui n'étaient pas des natifs d'ici, vampires ou humains. Elle vivait ici depuis des siècles et les colonisateurs avaient saccagé sa terre, exploité ses habitants, les avaient asservis, trompés, convertis. Colon, pour elle, c'était une insulte. Elle les maudissait tous, y compris les générations qui leur avaient succédés.
Je ne bronchai pas. C'était moi l'envahisseur et je comprenais son aversion. Je souhaitais néanmoins que mon statut ne joue pas trop en ma défaveur.
« Pourquoi l'emmènes-tu ici? » demanda-t-elle à l'adresse de Phileos sans pour autant me lâcher de son regard pénétrant. « Non seulement tu enfreins notre traité mais en plus tu traînes avec toi des étrangers, des étrangers qui sont maintenant témoins de notre secret! »
Je soutins ce regard haineux sans y mettre de rancune en retour. L'hostilité n'engendrait que l'hostilité. Et maintenant que je savais que leur secret était à l'origine de leur méfiance à mon encontre, je ne voyais plus l'utilité de faire usage d'intimidation. Car cette méfiance venait d'un but que nous avions tous deux en commun: protéger un être cher de la plus grande menace vampire du monde. Nous craignions le même ennemi et quand elle comprendrait cela, elle aussi, son hostilité s'évaporerait.
« Ils ont demandé mon aide, tout comme vous l'avez fait il y a cent ans. » dit Phileos, serein.
Divers souvenirs traversèrent les consciences du groupe par bribes, des flashs saccadés. Des pièces de puzzle qui, une fois assemblées, révélaient le portait d'une situation aussi fascinante qu'effrayante.
Et de leur côté, les amazones nous contemplèrent avec la même incrédulité, la même curiosité.
Phileos se tenait entre nos deux mondes, conscient qu'il était en quelque sorte le miroir dans lequel chaque parti avait l'impression d'y voir son propre reflet. Car chacun avait un secret à préserver. Chacun avait quelqu'un différent de notre race à protéger.
« Voyez, vous n'êtes pas les seuls à être en danger. » lâcha-t-il à mon intention. « Et votre venue sur mon territoire amènera les Volturi trop près du leur.
-Quoi?! » s'exclama avec horreur la quatrième femme. Elle agrippa aussitôt le poignet du garçon, dans un geste protecteur et défensif. « Ils vont revenir? Ils vont revenir ici? »
La consternation et l'indignation anima aussitôt le groupe. Le garçon se rembrunit, agacé parce que c'était à cause de lui que les siens s'agitaient.
Phileos leva ses deux mains pour les appeler au calme, mais il ne s'adressa encore qu'à moi.
« Voilà pourquoi je devais rencontrer les Amazones; pour les prévenir qu'elles doivent s'éloigner le plus possible du territoire péruvien. »
Je soutins son regard avec rancune, pas prêt de lui pardonner cette rencontre forcée. Je déplorais la façon utilisée pour nous faire comprendre les enjeux bien que j'en comprenais la nécessité.
« Ils vous chercheront, vous, mais s'ils tombent par hasard sur leur piste en élargissant leur rayon de traque, ce jeune homme sera en danger. » dit-il, se tournant vers le garçon.
Ce dernier se renfrogna davantage, fuyant les regards, mécontent d'être au centre de l'attention, le petit protégé sur lequel on devait veiller.
Je le contemplai, me décrispai, mesurant la gravité de la situation.
« Je suis désolé. » dis-je, sincère. « Je ne voulais mettre en danger personne. Je ne pensais pas que je vous exposais ainsi en venant dans les parages. »
Leurs craintes étaient visibles dans leurs esprits et je tentai de les rassurer.
« Je ne suis pas comme votre géniteur, Nahuel. Je ne suis pas ici pour répandre le chaos, comme ça s'est passé il y a un siècle.»
Le groupe se raidit, adressa des regards furibonds à Pachacamac.
« Je ne lui ai rien révélé. Il a lu en vous ces informations. » les devança-t-il.
Au point où on en était, autant jouer franc jeu jusqu'au bout.
« Je peux lire les pensées. » révélai-je.
Aussitôt les amazones tentèrent de taire leur voix intérieure, agressées de se sentir mises à nue ainsi. Elles se montrèrent moins agressives, pourtant elles n'étaient pas prêtes à faire confiance à un étranger. La seule personne en qui elles avaient foi ici, c'était Phileos.
« Que comptes-tu faire d'eux maintenant? » questionna la chef.
« Je les conduis en sûreté sur une île et, pour se faire, nous nous devons de passer à travers votre territoire, j'en suis navré. »
Il nous considéra tous avec sévérité, comme pour nous mettre au défi de contredire ce qu'il allait déclarer, puis il se tourna vers les amazones.
« Je vous invite à nous suivre. Je vous ai tous dans mon dôme. On perdra votre trace si jamais les Volturi s'aventurent jusqu'ici. Nous irons plus au sud et nous nous séparerons quand nous aurons parcouru une distance suffisamment loin de votre position initiale. »
Quoi? Je croyais que Phileos désirait forcer notre rencontre pour nous faire comprendre que notre venue ici mettait en danger des innocents, mais apparemment il voulait aller plus loin que ça. Il voulait qu'on se déplace ensemble, qu'on se côtoie!?
Bien que nous ne nous appréciions pas, nous fûmes néanmoins sur la même longueur d'onde à propos de cette idée grotesque.
« Tu veux que nous déménagions? » lança sèchement la chef, aussitôt appuyée par ses soeurs de grondements sourds. « Hors de question que je quitte ma patrie. »
J'avais déballé ma propre indignation en même temps.
« Voyager ensemble? Vous êtes fou!
-C'est la moindre des conciliation à faire étant donné que c'est votre faute si la sécurité de ce clan est menacée. » me tança-t-il avant de refaire face aux amazones. « Je vous conseille seulement de quitter le territoire frontalier. Déménagez plus au sud, loin dans la jungle.
-Il n'y a rien à manger dans la jungle. » jeta Kashiri.
Autrement dit, loin de la civilisation, il n'y avait personne à tuer.
Bella, qui tentait de ne pas perdre un mot de l'échange, frissonna contre moi.
« Qu'est-ce qui t'importe le plus, Zafrina? Manger ou la sécurité de ton clan? » ce à quoi la chef ne sut que répondre.
Alors c'était ça son but à ce faux dieu? Nous forcer à traverser le pays ensemble?
Une caresse sur mon bras me rappela la présence de Bella. Je savais ce que signifiait ce geste: sois indulgent, aie confiance en Pachacamac.
Les yeux brillants, Nahuel était le seul de la bande qui se réjouissait à l'idée de voyager aux côtés d'étrangers. Il ne cessait de regarder Bella avec envie. Il n'avait jamais pu parler avec un humain avant. Avec quelqu'un qui était à moitié comme lui.
« Phil a raison, Zaf. » s'enthousiasmait le garçon. « Ne prenons pas de risque et suivons-les. Pour ma sécurité. » ajouta-t-il perfidement. Sa sécurité lui importait peu. Tout ce qu'il désirait c'était profiter de l'occasion pour faire connaissance avec nous.
Ce fut l'insistance du jeune qui eut raison de la chef. Elle obtempéra non sans d'abord franchir le no man's land qui nous séparait et venir se placer à deux pouces de mon nez.
« Nous sommes plusieurs, Colon. Je vous jure que si les Volturi nous découvrent un jour à cause de vous, les miens vous pourchasserons et nous vous éliminerons. »
J'aperçus ses plans et me préparai au choc.
Qui ne vint pas.
Je me rappelai alors bêtement que j'étais protégé contre le genre d'attaque qu'elle me préparait.
La tentative de menaces aurait pu fonctionner si je n'étais pas en contact physique avec Bella. Je vis dans sa tête ce qu'elle me faisait subir, ou plutôt ce qu'elle essayait de me faire subir. Des silhouettes menaçantes rodaient dans les buissons, des cris de guerre lointain résonnaient dans la forêt. Du moins c'était ce qu'elle tentait de me faire croire; qu'ils étaient nombreux dans les parages et qu'ils n'hésiteraient pas un instant à nous supprimer.
« Vous n'êtes que cinq. » dis-je calmement. Elle recula d'un pas, m'examina de la tête aux pieds, se demandait pourquoi je ne la croyais pas, pourquoi je n'avais pas la réaction normale que tout vampire aurait en découvrant que des dizaines d'autres amazones étaient dans le coin.
« Mais cinq est déjà un nombre suffisant pour nous avoir. » reconnus-je, respectueux. Elle crut que je la flattais pour l'amadouer et se renfrogna. « Pas besoin de truquer la réalité. » ajoutai-je malgré son air rogue.
Devant ses traits questionneurs, Phileos crut bon d'intervenir.
« Il est immunisé contre ce genre d'attaque. Tu perds ton temps, Zafrina.
-Vous lisez les pensées et déjouez les dons? » s'étonna le garçon, admiratif.
« Je ne fais que lire les pensées. C'est elle qui me protège. »
Bella se montra timidement et eut un léger sourire incertain. Pour la première fois, les femmes lui accordèrent plus de cinq secondes d'attention. Le groupe entier fut surpris, sceptique même, qu'une simple humaine arrive à repousser les attaques mentales. Et finalement les femmes en conclurent que ce devait être la seule raison pour laquelle un vampire colon traînait une mortelle avec lui; pour profiter de son étrange don. Seul Nahuel voyait ce qui nous liait vraiment.
« Les Volturi ne veulent pas les tuer. Ils veulent leurs dons. » expliqua Phileos. Paroles qui confirmèrent leurs doutes; elles ne pensaient pas une seconde que Bella pouvait vraiment être ma partenaire. Elle n'était qu'un outil que je ne voulais pas céder aux Volturi. « La dernière chose que ces deux-là cherchent c'est bien de leur tomber dans les pattes. Si les Volturi vous trouvent ce ne sera pas à cause d'eux.
-Comment peux-tu en être aussi certain? » cracha Senna.
« Parce que c'est moi qui les camoufle. » rétorqua-t-il avec cette assurance hautaine de dieu invincible.
Personne ne put rien ajouter à ça. Car pour avoir déjà bénéficié de la même aide fructueuse par le passé, aucune d'entre elles ne pouvait réfuter cet argument.
« En route. Ne traînez-pas. » ordonna-t-il, se mettant aussitôt au pas de charge.
Phileos estimait que la question était réglée.
La chef plissa ses yeux acérés sur nous en un ultime avertissement silencieux et bondit sans un mot dans la direction prise par Phileos. Les autres suivirent aussitôt bien que leurs pensées étaient encore réticentes à l'idée de côtoyer deux étrangers.
Nahuel fut le dernier à suivre et il nous jeta un clin d'oeil complice avant de disparaître dans les fourrés.
Nous nous retrouvâmes subitement seuls tous les deux.
Je ne bougeai pas, Bella non plus, pris tous les deux dans une sorte de choc post-traumatique.
Nous pouvions fuir. Nous pouvions les rejoindre. Nous pouvions être raisonnables. Nous pouvions être téméraires. Nous pouvions être rébarbatifs. Nous pouvions être curieux.
« Edward? » s'enquit ma compagne, perdue. « Pourquoi les Volturi sont aussi après eux? »
À défaut de savoir quelle marche à suivre, elle voulait des réponses, comprendre ce qu'elle n'avait pu que déduire.
« Ils ne tolèrent pas les hybrides.
-Un hybride... » murmura-t-elle, interloquée. « Je n'en reviens pas. C'est donc possible...
-C'est un phénomène. Je n'en reviens pas non plus. Après cent ans, j'aurais cru avoir tout vu, mais ça... c'est... woh.
-Pourquoi les Volturi ne tolèrent pas les hybrides?
-Dénaturation de notre race, instabilité des nouveaux-nés, précarité du secret vampire... Il y a un siècle, ils sont venus ici pour supprimer tous les hybrides engendrés par un vampire aux moeurs un peu trop légères, si tu vois ce que je veux dire. Nahuel est le seul qui a pu échapper au massacre, parce que les amazones ont demandé à Phileos de les aider. Si les Volturi apprennent l'existence de ce gamin, tout le clan y passera.
-Comment est Nahuel? Comme moi? Ou comme toi? »
Comment expliquer ça en un mot?
« Comme nous. » dis-je. Ce n'était pas la réponse la plus explicite, mais c'était la plus juste à mon sens.
« Dépêchez-vous! Ne vous attardez pas! » entendis-je hurler depuis les bois.
Nous sursautâmes tous les deux, rappelés à l'ordre.
L'heure des tergiversations était révolue.
« Bella...? » la pressai-je, la prenant par les bras pour sonder l'expression de son visage.
« Oui?
-Tu as peur?
-Oui. Bien sûr que j'ai peur.
-Moi aussi. Phileos est fou et je trouve son idée totalement insensée.
-Mais on va y aller quand-même.
-Exact.
-Et pourquoi? »
Je la fis grimper sur mon dos, prêt à décoller.
« Parce que la peur de l'inconnu est une vieille copine. » assenai-je, déterminé. Je la sentis sourire contre mon oreille. « Allons-y. »
Et je rejoignis ce groupe fascinant.
Aussi fascinant que nous.
A suivre
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