Le lendemain, le duel entre Harry et Avery paraissait être un secret absolu. Dès qu'ils avaient vu le Gryffondor revenir des étages, les amis du Serpentard s'étaient probablement lancés à sa recherche pour le réanimer avant un quelconque professeur, afin d'épargner à Avery d'avoir à justifier sa stupéfixion. Si l'affrontement entre Harry et Moira ne présenterait aucune conséquence, le nouveau Potter s'attendait à ce qu'il soit autrement avec Avery – il avait senti un regard hargneux pendant tout le dîner et n'avait pas eu besoin de lever la tête pour savoir à qui ces yeux assassins appartenaient.

Comme convenu avec les filles de Serpentard, Harry monta directement au septième étage juste après qu'il eut pris son petit déjeuner, les billes argentées enfermées dans leurs boîtes elles-mêmes contenues dans sa poche. Ce n'était pas de bon cœur qu'il laissait Gamp et Deadheart les accompagner, Bowman et lui, mais comme chacune de leurs excursions dans l'Ancien Temps les rapprochait un peu plus de la guerre entre Astaroth et Malphas, il se disait qu'il valait mieux être plusieurs pour affronter toute éventuelle attaque. S'ils ne seraient pas de taille face à un Aîné ou à ses soldats d'élite, ils pourraient au moins se protéger mutuellement jusqu'à ce que le séjour prenne fin et les ramène à leur époque. Toutefois, au moins pour l'un des voyages du jour, Harry ne se faisait pas trop de souci : si l'indice découvert dans la salle des portraits obscènes disait vrai, l'un des arilles argentés les mènerait à écouter une conversation sur le sommet d'une crête.

Lorsqu'il atteignit le couloir de Barnabas le Follet, Harry sortit sa carte de Poudlard pour vérifier que les filles de Serpentard le suivaient bien – et que les Maraudeurs, bien évidemment, ne pointeraient pas le bout de leur nez indiscret, mais tous les quatre… Harry haussa un sourcil. James, Sirius, Remus et Pettigrow semblaient avoir été interceptés à la sortie de la Grande Salle par Lily, Liz, Mary et Moira, car tous les huit se trouvaient immobiles et ensemble. Les points désignant les trois jeunes femmes de Serpentard apparurent alors au septième étage, et elles ne furent pas les seules à prendre le chemin de la Salle sur Demande : « Aaron Webster » et « Johan Irving » leur collaient aux basques.

Harry se concentra un bref instant et sentit une boule d'air lui remonter la gorge, jusqu'à sa bouche :

Poum !

Le Messager partit comme une balle de fusil, invisible, et Harry tourna les talons pour effectuer trois passages devant le pan de mur dissimulant l'accès à la Salle sur Demande. La porte apparut. L'ouvrant, Harry jeta un coup d'œil à l'intérieur : la petite pièce offrait une demi-dizaine de cabines d'essayage et deux penderies, dont la plus importante comportait uniquement des robes féminines. Il n'avait pas oublié la remarque de Bowman lors de leur traversée de Pré-au-Lard : s'ils avaient eu de la chance de ne pas se faire apercevoir par un villageois, Harry était soucieux de ne pas attirer l'attention des habitants de l'Ancien Temps – or, l'uniforme de Poudlard était moderne et Deadheart, loin d'être insignifiante.

Se positionnant dans l'encadrement de la porte, Harry entendit bientôt les pas des Serpentard qui, dès qu'elles eurent tourné dans le couloir de Barnabas le Follet, se mirent à courir jusqu'à la Salle sur Demande et entrèrent à l'intérieur, conformément aux instructions livrées par le Messager de Harry. Celui-ci referma la porte aussitôt.

− Comment tu as su que Webster et Irving nous suivaient ? demanda Deadheart.

− Comment tu as fait pour nous parler à distance ? interrogea Gamp.

− Pourquoi des cabines d'essayage ? s'étonna Bowman.

A l'évidence, la petite blonde de Serpentard ne cherchait plus à élucider les étranges capacités de Harry.

− Je les ai entendus, mentit le Gryffondor, et j'ai utilisé un sortilège, et parce qu'il vaut mieux que nous allions dans l'Ancien Temps plus ou moins incognito. Deadheart ne passera jamais inaperçue et nos uniformes non plus, or nous ne savons pas à quelle époque nous allons atterrir : il se pourrait très bien qu'on se retrouve au milieu des combats livrés par le Marcheur de Mort ou même Astaroth et Malphas.

Ces arguments suffirent à convaincre les trois jeunes femmes de se diriger vers les robes, alors que Harry allait droit sur les tuniques et les pantalons, parfois rapiécés, d'autres fois en excellent état. Il songea que des bottes et des ballerines ne leur feraient pas grand mal, et la Salle sur Demande accéda à sa requête. Ses capacités n'avaient pas fini de le surprendre, se dit-il en attrapant une paire de bottes en cuir, une tunique blanche et un pantalon noir à la coupe droite. Entrant dans une cabine, il se changea.

Lorsqu'il ressortit, les trois jeunes femmes étaient également occupées à se changer. A sa demande mentale, la Salle sur Demande fit apparaître un grand miroir dans lequel il se regarda brièvement. Aucune tache, aucun trou, il ne savait pas trop l'air que ces vêtements lui donnaient, mais il s'y sentait à l'aise. Retournant dans sa cabine y chercher les boîtiers contenant les arilles argentés, Harry retrouva les Serpentard dès qu'il ressortit. Il lui sembla que, vêtue d'un uniforme, d'une robe de bal ou d'une simple robe, tout allait étonnamment bien à Deadheart, qui se lança un rapide coup d'œil indifférent dans le miroir et se tourna vers Harry.

− Nous sommes prêtes, annonça-t-elle.

Harry ouvrit les deux écrins, l'un en cristal donné par Acrofe, l'autre en bois récupéré à Tinworth. Il laissa tout d'abord tomber la bille argentée que lui avait transmise le Guide, car la première à entrer en sa possession, puis il fit basculer celle de Tinworth juste après. Dès qu'elles heurtèrent le sol, l'intense nappe de brouillard s'éleva afin de les envelopper. Les cabines d'essayage, les penderies et même les trois Serpentard disparurent de sa vue, bien qu'il sentit encore la présence des trois jeunes femmes.

Alors, le chant des oiseaux commença à se faire entendre, tandis que l'opacité du brouillard s'éclaircissait. Un soleil brûlant se fit sentir à son tour, perçant les nappes qui se déchirèrent sous le souffle d'un vent léger et chaud et révélèrent, une fois disparues, de hautes montagnes boisées. Au fond de la vallée, traversée d'une rivière d'eau claire qui émergeait d'une vaste forêt, une ville se dressait, ses maisonnettes faites de chaux, de pierre, de bois et de briques en terre cuite. Il y régnait une atmosphère délicieuse, car même depuis le col où ils apparurent, Harry et les filles de Serpentard purent sentir toute la gaieté et la sérénité des habitants qui en parcouraient les rues.

− A votre avis ? demanda Gamp. Il faut s'approcher ou non ?

− Sans aucun doute, répondit Harry en prenant la tête du quatuor. Jusqu'à présent, nous avons toujours fait une rencontre chaque fois que nous sommes venus dans l'Ancien Temps. Il doit y avoir quelqu'un qui nous attend ou qui aura des informations à nous transmettre.

La pente était assez raide, et le chemin de terre jonché de petits cailloux plutôt traites, mais ils prirent un grand soin à suivre le bord herbeux de la route. A mesure qu'ils approchaient de la ville, ils entendaient mieux la joie et l'enthousiasme qui régnaient dans ses rues – il ne faisait aucun doute qu'Astaroth était déjà l'Empereur et que les royaumes qu'il avait annexés vivaient dans une paix totale, songea Harry.

− Au fait, il s'est passé quoi avec Avery, hier ? interrogea Bowman.

− Excès de jalousie, répondit Harry. Il croyait que la boisson dont toi et Gamp parliez était un philtre d'amour, et comme Moira a eu l'absurde idée de révéler que je devais passer les vacances de Noël chez les Deadheart, il y a vu une preuve…

− Bien, ça en fait un de moins comme ça, dit Deadheart. Si cet imbécile croit que je vais me laisser séduire par un sorcier capable de s'abaisser devant un autre, il se leurre.

La réaction de Deadheart souleva un détail auquel Harry n'avait jamais vraiment fait attention.

− Je ne vous ai encore jamais vues avec les garçons de Serpentard, remarqua-t-il.

− Nous n'avons rien à leur dire ou à faire avec eux, à part Severus et John, dit Bowman d'un ton léger. John ne cache pas son aversion pour les enfants de Moldu et son désir de rejoindre les Mangemorts, mais il a déjà craqué sur Megan Lawson ! Pour nous, c'est un signe qu'il n'est pas aussi malfaisant qu'il veut bien le faire croire.

− Et Rogue aime Lily, ajouta Harry.

Ca faisait déjà un moment qu'il le savait : lors du cours sur l'Epouvantard-Détraqueur, la même biche argentée avait jailli quand Lily et Rogue étaient passés derrière Harry. Il était parfaitement conscient que c'était le meurtre de Lily Potter qui avait conduit Rogue à se repentir, et Dumbledore à lui accorder sa totale confiance – mais il ne souhaitait pas y penser. Le Survivant n'était pas encore – et ne serait peut-être jamais s'il se débrouillait bien.

− Ouais, approuva Bowman. Avant, ils traînaient ensemble, mais Potter et sa bande ont mis Severus dans une telle rage qu'il a insulté Evans de Sang-de-Bourbe, et ça en a été fini de leur amitié. On sait très bien qu'il a opté pour une mauvaise voie et qu'il ne s'en rend pas compte, mais il finira par comprendre.

− Vous n'avez jamais pensé à lui demander comment il réagirait si Voldemort lui ordonnait de tuer Lily ?

− Nous ne cherchons pas à les raisonner, avoua Gamp. S'ils commettent des erreurs, qu'ils les assument et une fois qu'ils se retrouveront face au mur, ils comprendront peut-être.

C'était un peu radical comme solution, songea Harry, mais il reconnut secrètement qu'elle était efficace.

Ils atteignirent bientôt la ville et aperçurent la foule des habitants se diriger vers ce qui semblait être une place de marché – ou tout au moins, de regroupement. Ils entrèrent dans la cité et, d'un commun accord silencieux, ils emboîtèrent le pas aux citadins enthousiastes et impatients. Des enfants surgissaient en courant des rues latérales, toutes aussi larges et longues les unes que les autres. Lorsqu'ils passèrent devant un grand bâtiment de pierre – le plus grand de la ville, semblait-il –, l'un des hommes assis sur les marches à fumer une très longue pipe les héla :

− Hé, les étrangers, venez par ici ! cria-t-il.

Si les filles de Serpentard ne comprirent à ce que l'individu leur dit, elles semblèrent comprendre que c'était à elles qu'il s'adressait. Harry leur fit un signe de tête pour les encourager à le suivre en direction du fumeur.

− Un problème ? demanda Harry.

− Les étrangers doivent se faire enregistrer à la Régence, répondit l'homme en désignant la bâtisse érigée juste derrière lui. C'est une mesure de sécurité impériale, et on ne plaisante pas avec les mesures impériales. Inutile de tous y aller, je vais tenir compagnie à vos amies.

− Elles ne vous comprendront pas, le prévint Harry.

− Ah ? s'étonna quelque peu l'homme. Vous êtes donc plus étrangers que des étrangers ?! Ma foi, ça doit faire des mois et des mois qu'on n'a pas vu des gens comme vous passer par Jorosbor ! Vous venez d'où ?

− Klaosm, prétendit Harry.

− Je l'aurais parié ! s'exclama le fumeur.

Sous ses sourcils bruns et broussailleux, son regard sombre glissa jusqu'à Deadheart.

− Facile à deviner, marmonna-t-il pour lui-même.

− En quoi est-ce si facile ?

− Klaosm est réputée dans tout l'Empire pour ses femmes, dit l'homme. La reine Adonia, que l'on disait d'une beauté sans égale, en était elle-même originaire, et c'est là-bas que la princesse Alana, que l'on dit plus belle que sa mère, naquit. Partout dans l'ancien royaume du Seigneur Beherit, on appelle Klaosm : la Ville aux Miracles – et je peux vous dire que je crois volontiers à cette réputation, car mon propre frère, qui n'avait jamais couché une seule femme dans son lit en trente années, vit à présent à Klaosm où il a trouvé une épouse et la mère de ses deux gosses !

− Je croyais que Klaosm était seulement connue pour être le lieu de naissance de Morgan, dit Harry.

− Ce n'est pas ce qu'on dit à Brÿhn, assura l'homme. Il paraît que le Centre du Savoir a retrouvé de très vieux documents faisant déjà référence à Morgan bien avant la fondation de Klaosm. En tout cas, ils parlent d'un Aîné capable de rajeunir, et seul Morgan, dit-on, possédait cette faculté… Quoi qu'il en soit, vous tombez bien : votre amie pourrait apporter un peu de sang neuf au Concours de l'Etonnant, ce n'est pas tous les ans que Jorosbor voit une habitante de Klaosm !

− Le Concours de l'Etonnant ? répéta Harry, intrigué.

− Cette fête qui célèbre le 125ème anniversaire du sauvetage de Jorosbor, précisa l'homme, visiblement heureux d'apprendre quelques choses à Harry. Quand le roi Astaroth vainquit le seigneur Beherit et Malphas, Jorosbor fut le théâtre de grands troubles : des hommes malavisés assassinèrent le Régent et revendiquèrent l'indépendance – ils appelèrent même Marvennor pour lui proposer un marché. Ils lui demandèrent de faire disparaître Jorosbor de tout projet d'Astaroth, et Marvennor leur réclama en échange les meilleurs marbre et bois produits par la ville. Il va sans dire qu'ils acceptèrent, mais ces fous eurent l'audace d'essayer de tromper Marvennor avec du marbre et du bois de qualité moindre. Comme il fallait s'y attendre, Marvennor s'en rendit compte immédiatement, tua ses partenaires commerciaux et commença à massacrer tous ceux qui cherchaient la bagarre. C'est alors que surgit le hremgast, s'interposant entre Marvennor et les habitants, et dès qu'il le vit, Marvennor s'apaisa et partit. Depuis, il n'a jamais plus fait parler de lui dans les alentours de Jorosbor, même si certains aiment croire qu'il revint une fois pour participer au Concours de l'Etonnant.

Il tira sur sa pipe pour la raviver et cracha un nuage de fumée.

− Le Concours de l'Etonnant n'a rien de réellement étonnant, poursuivit-il. Chaque année, les participants sont toujours les mêmes, même si certains apparaissent parfois et ne reviennent que deux ou trois ans plus tard. Je ne crois pas qu'un étranger s'y soit présenté au cours des vingt dernières années…

− Et qu'est-ce que remporte le gagnant ?

− Les gagnants, une femme et un homme, rectifia l'homme. L'année dernière, on a profité que le Liseur de Sa Majesté passe par Jorosbor pour lui demander si l'Empereur n'aurait pas quelques récompenses particulières : on pensait que ça attirerait une foule de touristes, que l'auberge du Lion Noir exploserait son chiffre annuel, mais ça ne se passe pas du tout comme prévu. Toutefois, l'Empereur a entendu notre requête : le gagnant remportera une jarre imaginée par Bossoumba, et la gagnante repartira avec une robe ayant appartenu à la princesse Alana quand elle vivait encore chez son père.

Harry hocha la tête, mais son esprit se focalisait déjà sur autre chose. Il savait que Leandros était entré sous les ordres d'Astaroth avant que celui-ci devienne l'Empereur – or, l'homme venait de lui dire que le Concours, suite directe à la victoire d'Astaroth sur Malphas et Beherit, remontait à près de cent vingt-cinq ans ?!

− Quel âge a Leandros ? demanda-t-il.

− Alors ça, je serai bien incapable de vous le dire ! affirma le fumeur. Au moins cent cinquante ans, peut-être à peine plus. On raconte que sa mère est humaine, mais que son père appartenait à un vieux peuple qui fut anéanti par Malphas dans sa quête sanguinaire de pouvoir. Les Svels ou les Selvs, je ne sais plus… Je crois qu'ils étaient capables de vivre pas loin de trois cents ans. A l'évidence, Leandros a hérité de la longévité paternelle, mais par chance, il réfléchit comme un humain : les habitants de l'Empire sont bien plus tranquilles en sachant Leandros à côté de l'Empereur.

L'homme leva le visage vers le ciel dénué de nuages, les yeux plissés.

− Si j'étais vous, je me présenterai dès maintenant ou vous risquez de rater le début du Concours, dit-il.

Harry hocha la tête en remarquant, en effet, que les citadins étaient bien moins nombreux à émerger des artères latérales, tous ayant déjà eu le temps d'atteindre la place de la ville. Intimant aux Serpentard de l'attendre dans la grand-rue, il monta les marches de la Régence et pénétra dans une petite pièce meublée d'un simple comptoir de chêne. A sa propre surprise, l'hôtesse d'accueil à qui il eut affaire se contenta de lui demander les noms des trois jeunes femmes et le sien, puis leur ville d'origine, et c'en fut terminé.

Ressortant, Harry salua le fumeur de pipe et entraîna les Serpentard vers la place de la ville en leur racontant la totalité de son échange avec l'homme. Il n'y avait guère d'éléments nécessitant d'être dissimulés aux trois jeunes femmes, estimait Harry, alors il était inutile de faire des cachotteries.

− Lys' va participer ! s'enquit Bowman.

− Quoi ? Il en est hors de question ! protesta Deadheart.

− A mon avis, tu n'as pas vraiment le choix, dit Gamp d'un ton rusé.

Deadheart lança un regard assassin à ses deux amies. Harry écouta l'échange, perplexe. De toute évidence, les deux blondes savaient quelque chose que la magnifique brune souhaitait à tout prix garder secrète – ou au moins, elles possédaient un moyen de pression sur la sublime Serpentard pour la convaincre de leur obéir.

− D'accord ! D'accord ! céda Deadheart avec agacement. Mais il n'est pas question que j'y aille seule : Potter, tu participes aussi !

− Hein ? s'étonna Harry. Pourquoi tu te venges sur moi ?!

− Parce que tu es le seul garçon qui nous accompagne, répliqua Deadheart.

Et elle l'attrapa par la main pour l'entraîner à travers la foule. Apparemment, elle avait déjà repéré la file où le groupe de candidats attendait, car elle se fraya un chemin jusqu'à eux. Le temps qu'ils rejoignent les participants au Concours, toutefois, Harry eut la très nette impression que Deadheart avait déjà gagné, car sa beauté subjugua profondément tous les hommes et les femmes qu'ils croisèrent sur leur chemin. Dès qu'ils émergèrent, une petite femme vint à leur rencontre pour les intercepter :

− Vous souhaitez participer ? demanda-t-elle d'un ton aimable.

− Oui, répondit Harry, de mauvaise grâce.

− Vos noms ?

− Voici Lysandra, et je suis Harry.

− Et vous êtes originaires de ?

− Klaosm.

Si la petite femme s'en étonna, elle n'en montra rien et s'éloigna vers une collègue bien plus grande et vieille :

− Annaryel ! Annaryel ! Nous avons deux participants de dernier instant ! lança-t-elle.

− Quelle idée d'être venus ici, grommela Deadheart.

− Ce n'est pas la mer à boire, objecta Harry. En plus, tu dois avoir l'habitude d'être observée…

− A Poudlard, coupa Deadheart. Comme j'y suis toujours avec Ava ou Callista, je m'intéresse bien plus à nos conversations qu'aux regards tournés vers moi, mais là… Et puis, nous enquêtons sur le Marcheur de Mort, nous n'avons jamais parlé de participer à un stupide concours !

− Tu oublies un détail, dit Harry. Si nous avions obtenu tout ce qu'il nous fallait, nous serions déjà passés à un autre moment de l'Ancien Temps. Nous ne sommes renvoyés à notre époque que lorsque nous avons collecté les informations qui nous intéressent, même inconsciemment… Et puis, ce n'est pas tous les jours qu'on a la chance de remporter une robe de princesse…

Deadheart lui lança un regard noir.

− Je me méfie des robes de princesse !

− Moi, je la trouve très belle, avoua Harry.

Les prix que remonteraient les vainqueurs, en effet, venaient d'être apportés au beau milieu de l'espace réservé aux participants. La femme dénommée Annaryel exhibait la récompense du futur vainqueur : un petit vase blanc, bleu et jaune, aux anses en forme de têtes de cygne – Harry songea un instant qu'il ferait très bien sur la table du hall de son manoir, mais encore fallait-il le gagner. La vieille femme présenta ensuite la robe, et Deadheart laissa échapper un soupir admiratif. Ni froufrous, ni dentelles, elle était vert bouteille, son décolleté se repliait encore et encore, le tout souligné au fil argenté d'un motif artistique, complexe et élégant, qui se terminait par une longue pointe tombant jusqu'au nombril. Harry imagina sans peine n'importe quel jeune homme se gonfler d'orgueil s'il avait la chance de se promener au bras d'une Deadheart vêtue de cette robe.

Considérant que les spectateurs avaient tout le temps de contempler les trophées, Annaryel les ramena avec sa petite collègue, tandis qu'un homme à l'air excité les remplaçait pour annoncer le premier candidat. Un garçon à peine plus jeune que Harry s'avança en tenant une simple bûche, qu'il coinça entre ses deux paumes avant de se concentrer intensément dessus. Le morceau de bois s'enveloppa bientôt d'un halo verdâtre si intense que la petite bûche en disparut du regard, mais elle revint très vite : dès que l'aura verte s'évanouit, l'adolescent leva son bout de bois aussi haut que possible – il ne s'agissait plus d'une bûche, cependant, mais d'une statuette à l'image d'un dragon, si finement sculptée que Harry eut peine à le croire.

Les spectateurs applaudirent avec enthousiasme, comme si rien ne leur faisait plus plaisir que d'assister à cette démonstration. Le jeune homme et sa bûche cédèrent leur place à une femme réputée – d'après ce que Harry put comprendre – pour ses expériences : en effet, elle présenta tout d'abord une araignée violette, aussi grosse qu'un poing, puis lui parla dans une longue série de cliquetis. L'araignée se mit alors à tisser en tous sens, roulant sous ses propres fils, sautant par-dessus, tournant autour, se faufilant à travers sans jamais les toucher. Sa maîtresse la prit alors dans ses mains tout en ramassant le chef-d'œuvre de son animal de compagnie : un gilet ordinaire, mais en fils d'araignée. Suivirent alors deux jumelles de huit ou neuf ans qui se placèrent dos à dos et furent capables de déterminer ce que l'autre regardait, puis un jeune homme massif s'avança avec un énorme bloc de pierre brute qu'il découpa et poli à la seule force du tranchant de ses mains, puis un vieillard à la longue barbe blanche offrit une impressionnante série de bouffées de tabac de toutes formes – même d'une main, d'une loutre, d'une tête de lion et d'un champignon. Et à chacun de ces passages, le public acclama avec sincérité et enthousiasme.

Tout au long des démonstrations, Harry jeta quelques coups d'œil à Deadheart : la magnifique Serpentard avait le sourire. Elle prenait visiblement plaisir à voir les habitants de Jorosbor se satisfaire de tous ces numéros, qu'ils fussent élaborés ou simples, et il eut la très nette certitude qu'elle aurait aimé vivre à cette époque plutôt qu'à la leur.

L'animateur du Concours de l'Etonnant se présenta à nouveau devant l'assemblée, comme chaque fois qu'une participante ou un candidat devait être annoncé :

− Grande année que celle-ci, déclara-t-il. L'Empereur nous a non seulement fournis des récompenses, mais j'ai le plaisir de vous annoncer que nous accueillons des participants étrangers. Notre prochaine candidate n'aura pas échappé aux plus observateurs, car sa seule présence suffira à vous en mettre plein la vue : j'ai nommé Lysandra.

− C'est à toi, dit Harry.

Deadheart hocha la tête et parut quelque peu mal à l'aise, mais elle s'avança malgré tout vers le présentateur et fit face au public. Un silence stupéfait s'abattit sur ceux et celles qui n'avaient pas aperçu Deadheart. Se retenant de rire, Harry vit plusieurs garçons bouche bée, des jeunes femmes écraser les orteils de leurs conjoints ahuris, et quelques jeunes hommes réajuster précipitamment leur tenue et leur coiffure. Bowman et Gamp, qui s'étaient un peu rapprochées, semblaient secouées d'un fou rire silencieux et furent les premières à applaudir, aussitôt imitées par le reste des spectateurs.

Estimant s'être suffisamment exposée comme ça, Deadheart revint auprès de Harry, dont le sourire s'élargit en voyant les légères rougeurs qui maculaient les joues de la magnifique Serpentard.

− Un mot et je te tue ! menaça-t-elle.

− Je n'allais rien dire, assura Harry sans se départir de son sourire.

Deadheart lui lança un regard méfiant mais, malgré ses efforts pour retrouver sa froideur habituelle, un sourire embarrassé finit par étirer ses lèvres. Et pour la première fois, Harry se laissa réellement impressionner : si belle, si glaciale, si arrogante parut-elle, Deadheart paraissait être bien plus sensible qu'il ne l'avait jamais soupçonné.

− Gageons que la princesse Alana aurait une sérieuse rivale si nous la confrontions à cette sublime jeune fille ! lança l'animateur du concours. Vous ne vous étonnerez sûrement pas quand je vous dirai que Lysandra vient tout droit de Klaosm, tout comme le prochain et dernier participant de cette cent vingt-cinquième édition : il s'agit de Harry !

L'intéressé inspira profondément et s'avança jusqu'au présentateur au sourire encourageant, et aux yeux fixés sur son l'œil gauche de Harry. Le Gryffondor percevait clairement toute l'utilité d'une telle situation : lui qui ne s'était jamais senti à l'aise quand il avait été mis sur le devant de la scène, il avait l'occasion de surmonter toute sa timidité d'autrefois – et faire, incidemment, un grand pas vers son nouveau lui. Il se tourna vers le public avec le plus grand calme et réfléchit très vite. Il fallait impressionner, et il avait exactement la possibilité de le faire.

− Vous connaissez tous Carvas l'Usurpateur ? lança-t-il.

Certains répondirent, d'autres hochèrent simplement la tête, mais tous connaissaient en effet l'escroc qui avait épousé et tué quatre femmes pour toucher l'héritage.

− Vous savez donc qu'il avait le même œil rouge que moi, dit Harry, mais je vais vous proposer de faire mieux que Carvas, et moins ignoble.

Sachant à présent que son œil gauche s'illuminait chaque fois qu'il sollicitait un pouvoir, Harry s'employa à la Projection pour faire survoler la foule à l'œil d'Astaroth. A peine son œil se fut-il éclairé, que l'assemblée laissa échapper un grand souffle stupéfait.

− L'homme blond avec la chemise bleue a le lacet de sa botte droite défait, annonça Harry.

Et toutes les têtes pivotèrent vers l'homme désigné pour regarder ses pieds.

− C'est vrai ! confirma un autre.

− Combien de doigts ? cria une adolescente enthousiaste.

Harry fit courir l'œil d'Astaroth dans le dos de la jeune fille.

− Ces trois-là, dit-il en montrant son médius, son annulaire et son auriculaire gauches.

L'adolescente leva exactement les mêmes doigts, son index maintenu recourbé par son pouce.

− Qu'ai-je dans mon panier ? interrogea une femme.

L'œil d'Astaroth traversa sans peine ledit panier et, sans gros effort, Harry parvint à en activer sa nyctalopie :

− Quatre pommes, trois abricots, un linge et une grappe de raisin, indiqua-t-il.

− C'est ce que j'ai acheté ! C'est ce que j'ai acheté ! approuva la femme d'une voix forte.

− Qui sera la prochaine personne à apparaître dans la grand-rue ? s'enquit un adolescent.

Harry fit volter son regard rouge au-dessus des toits et des rues perpendiculaires à l'artère principale. Repérant la silhouette la plus proche de celle-ci, il fit descendre la Projection jusqu'à pouvoir le décrire :

− Un homme fort aux cheveux bruns, au pantalon brun et à la chemise blanche, affirma-t-il.

Et toutes les têtes se retournèrent de nouveau, mais cette fois-ci vers la grand-rue. Moins d'une demi-douzaine de secondes plus tard, un gros homme brun portant exactement les vêtements annoncés par Harry surgit. Aussitôt son apparition confirmée par les personnes susceptibles de l'apercevoir, les spectateurs applaudirent bruyamment la prestation de Harry, qui annula sa Projection en s'inclinant légèrement devant son public. Ce n'était pas aussi terrible, finalement, songea-t-il en retrouvant Deadheart.

− Je n'ai rien compris, avoua la Serpentard, perplexe.

− Secret professionnel, dit Harry d'un ton malicieux.

Deadheart émit un grognement, tandis que l'animateur annonçait le moment venu de voter pour les vainqueurs du Concours de l'Etonnant. Annaryel et sa collègue étaient assises en bordure de la place et virent filer droit vers elles la majeure partie des spectateurs, les autres préférant d'abord commenter les démonstrations. Redevenues à peu près sérieuses, Bowman et Gamp rejoignirent Harry et Deadheart.

− Ici ou chez nous, tu impressionnes, Lys' ! se réjouit Bowman. Je ne t'avais pas vue aussi gênée depuis qu'on a…

Le regard alarmé et menaçant, voire même terrifiant, de Deadheart dissuada la petite blonde de poursuivre.

− Que vous avez ? demanda Harry d'un air faussement innocent.

− Secret professionnel, répliqua Deadheart d'un ton sarcastique.

Bowman et Gamp semblèrent aussitôt comprendre que Harry ne dirait rien de l'objet de sa prestation.

− A votre avis, pourquoi nous sommes toujours là ? demanda Gamp. Je croyais que ces sauts dans le temps ne duraient jamais bien longtemps…

− Potter pense qu'ils durent le temps que nous obtenions toutes les informations possibles, dit Deadheart.

En réalité, Harry était à peu près certain que le Concours de l'Etonnant représentait la dernière étape : dès que les vainqueurs seraient nommés, il s'attendait à ce que le brouillard les engloutisse de nouveau pour les conduire à la prochaine – et plus ancienne – anecdote de l'Ancien Temps. Et tandis qu'ils regardaient les habitants voter le vainqueur et la gagnante, les conséquences de la sensation inspirée par Deadheart vinrent les divertir : un garçon plus jeune qu'eux s'approcha timidement pour lui offrir une grosse fleur inconnue, ses pétales violets striés d'un rouge vermeille, puis un adolescent d'environ leur âge tînt absolument à lui donner une mince chaîne d'argent en forme de cœur incrusté d'un éclat d'émeraude, puis une jeune femme d'une petite vingtaine d'années demanda à Deadheart – par l'intermédiaire de Harry, naturellement – ce qu'elle pourrait lui conseiller pour plaire à l'aîné du forgeron. La magnifique Serpentard parut plus déconcertée, gênée et dubitative que jamais, mais si Harry parvint à garder un semblant de sobriété, Bowman et Gamp se montrèrent bien moins habiles à dissimuler leur hilarité – et reçurent, en conséquence, de nombreux regards assassins de leur amie.

− Si tu ne veux pas de la fleur, tu pourras toujours l'offrir à Choupinette, dit Bowman quand elle se fut calmée à force de menaces visuelles de Deadheart.

Après un moment, Annaryel et sa collègue récoltèrent tous les votes. Sans l'aide de baguette, elles parvinrent à trier les différents votes – Harry identifia aussitôt un usage de magie corporelle – et transmirent les piles les plus grandes à l'animateur du Concours de l'Etonnant. Les spectateurs étaient revenus devant l'espace libéré pour les participants, où le présentateur se tint bientôt en souriant d'un air taquin, comme s'il avait eu l'intention de faire languir les candidats et le public. Il prit néanmoins la parole rapidement :

− J'ai rarement vu un vote aussi massif pour deux candidats, avoua-t-il, mais je partage l'opinion générale : les vainqueurs de ce cent vingt-cinquième Concours de l'Etonnant sont donc Lysandra et Harry !

Harry et Deadheart échangèrent un sourire bien malgré eux, tandis que le public et leurs challengers, fair-play, applaudissaient leur victoire. Ils traversèrent la foule qui s'écartait sur leur chemin et retrouvèrent l'animateur, la petite femme et Annaryel, la première tenant la robe princière soigneusement pliée, l'autre portant le vase. Harry et Deadheart firent face à l'assemblée.

− Prenez-en soin, dit Annaryel en lui tendant le vase. Et bonne continuation dans votre quête, Mr Potter.

Il fallut quelques secondes pour que Harry réalise ce que la vieille femme venait de dire, mais alors qu'elle lui souriait en s'éloignant, le brouillard envahit toute la place. Annaryel disparut, à l'instar de toute la population de Jorosbor, et Harry, encore stupéfait, retrouva ses esprits lorsque la main de Deadheart se referma sur son bras. A l'évidence, la Serpentard voulait vérifier qu'elle n'était pas la seule à avoir été emportée par la purée de pois. Le cerveau de Harry bouillonnait, cependant : comment Annaryel savait-elle ? La question lui martelait l'esprit avec la force d'un marteau-piqueur, tandis qu'ils patientaient dans le brouillard.

Un nouveau décor se dessina alors lorsque les nappes se dissipèrent, et Harry, instinctivement, s'accroupit. De sa main valide, l'autre tenant étroitement le vase gagné, il saisit Deadheart par le poignet et l'obligea à fléchir les genoux pour se dissimuler derrière le haut buisson encadré de deux arbres perchés au sommet d'une crête. Harry, non sans précaution, se releva sensiblement pour jeter un œil par-dessus le taillis : Bowman et Gamp étaient non loin, elles-mêmes cachées dans un bosquet, et entre eux, un homme aux épaules larges, les cheveux noirs coiffés en catogan, se tenait devant un monticule de terre fraîchement retournée – la tombe de sa défunte femme, songea Harry.

Deadheart l'attrapa à son tour pour l'obliger à se baisser, mais Harry n'eut pas le temps de lui poser la moindre question, car la Serpentard lui indiqua un sentier : Leandros, le crâne chauve et le menton disparaissant sous une petite courte barbe grisâtre, s'avançait en s'aidant d'un grand bâton sculpté. Il ne paraissait pas avoir remarqué la présence de Harry, mais le Gryffondor n'en demeurait pas moins méfiant : le Liseur de l'Empereur était capable de voir l'avenir sur plusieurs millénaires, il était tout à fait envisageable qu'il puisse savoir que quatre étudiants de Poudlard fussent cachés dans les parages.

Attendant que Leandros eut dépassé leur buisson, Harry et Deadheart se redressèrent avec prudence. Bowman et Gamp, de l'autre côté de la crête, demeurèrent cachées pour ne pas se faire surprendre. Le Liseur ralentit peu à peu, puis s'arrêta finalement à côté du veuf silencieux et endeuillé.

− Je suis venu dès que j'ai pu, déclara Leandros.

− Tu serais là depuis plus longtemps si tu n'avais pas fermé les yeux, dit l'homme à mi-voix.

Harry dut tendre l'oreille pour l'entendre, mais il perçut nettement la colère et la tristesse du veuf.

− Certaines choses échappent à ma perception, Perias, assura Leandros. Si j'avais su… si j'avais soupçonné… Penses-tu réellement que j'aurais laissé une telle chose arriver sans tenter d'intervenir ?

− Je ne sais même plus ce que je suis censé croire, à présent…

− Je comprends qu'une telle perte…

− Je ne parle pas de sa mort ! l'interrompit le dénommé Perias dans un éclat de colère. Je l'ai vu, Leandros ! A l'annonce de l'attaque du dragon, je me suis précipité au village ! J'y suis arrivé au même moment où lui bravait les flammes de ma maison ! Tu peux peut-être tromper l'Empereur, Leandros, mais je ne suis ni aveugle, ni idiot. Ose me dire que je me trompe ! Ose !

Mais Leandros garda le silence, tandis que Perias inspirait profondément à plusieurs reprises pour tenter de se calmer.

− J'aurais dû écouter Astrea dès le début, depuis qu'elle était enfant ! soupira-t-il alors. Quel imbécile j'ai été ! Je me suis souvent demandé pourquoi elle tenait absolument à nous faire croire que le hremgast jouait avec elle, je croyais que son imagination lui jouait des tours… et bien évidemment, j'ai toujours cru qu'Alana me soutenait et n'accordait aucun crédit à ces prétendus jeux…

Harry eut l'impression de recevoir un coup de poing dans l'estomac. C'était la princesse Alana, la fille unique de l'Empereur, le plus grand amour de Morgan, qui reposait sous ce monticule de terre ?!

− Le croire est la preuve de ta tristesse, Perias, dit Leandros. Ne laisse pas ta peine bafouer sa mémoire…

− Oserais-tu prétendre qu'elle m'aimait plus que Morgan ? répliqua froidement Perias.

− Bien évidemment que non, dit Leandros. Tu es humain, tu ne peux pas comprendre ce qui unissait Morgan à Alana, mais elle t'aimait vraiment : doute de ça, et je te promets que c'est la dernière chose que tu feras de ta vie, car je ne laisserai personne bafouer la mémoire de ma princesse !

Le ton calme, mais menaçant, arracha un frisson à Harry et à Deadheart, bien que celle-ci ne comprit rien à ce que dit Leandros. Perias, toutefois, sembla sensibilisé par les paroles du Liseur, car il resta silencieux – peut-être même choqué – pendant un long moment.

− Je partage ta douleur, Perias, assura Leandros d'un ton plus doux. Alana était comme une nièce, je l'ai aimée comme si elle avait fait partie de ma propre famille, mais tu dois avancer – elle le souhaiterait, et je te le souhaite aussi. Je puis te garantir que notre princesse ne croyait pas plus votre fille que toi, peut-être avait-elle peur de lui accorder du crédit, peut-être refusait-elle seulement d'admettre que le hremgast puisse avoir survécu à Morgan – je ne saurai te le dire, mais si Alana y avait cru, crois bien qu'elle se serait précipitée à la rencontre du hremgast.

Perias sembla étouffer un sanglot et demeura silencieux encore un moment, mais cette fois, Leandros ne tenta pas de reprendre la parole.

− Il ne doit jamais rien savoir, déclara alors Perias d'une voix mal assurée.

− Pardon ? s'étonna Leandros.

− Astaroth… Il ne doit jamais l'apprendre…

− Tu voudrais cacher la mort de la princesse à son propre père ?!

− Personne ne sait qui elle était, répliqua Perias. C'est pour cela que nous nous sommes tant éloignés, que nous avons choisi de vivre à l'extrémité de l'Empire : nous voulions qu'elle disparaisse, que personne ne puisse savoir ou soupçonner qui elle était… Mais si Astaroth apprend qu'elle est morte, l'Empire n'aura plus de raison d'être ! C'est pour elle qu'il l'a fondé, pour elle qu'il a appliqué cette politique répréhensive envers tous les criminels : il a tout fait pour qu'elle puisse vivre en paix, à l'abri de tout danger… et s'il découvre qu'elle est morte… Tout ce havre, toute cette harmonie, n'auront plus de raison d'être pour lui… Tu le sais aussi bien que moi, Leandros ! Je veux que tu me promettes de ne jamais rien lui dire ! Promet-le ! Je veux que mes enfants vivent dans un monde paisible !

Leandros ne répondit rien. Harry devinait ce qui se tramait dans l'esprit du Liseur : d'une part, sa loyauté, son amitié, son respect pour l'Empereur l'encourageaient sûrement à ne pas lui cacher la mort tragique d'Alana, mais Leandros devait aussi avoir conscience que Perias avait percé l'un de ses secrets, que les enfants de la princesse méritaient également de bénéficier de la souveraineté de leur grand-père. Alors, sans surprise, le Liseur dit :

− Je te le promets.