Mille pardons pour ce retard : fin de soutenance, fête de fin des exams, recherche de job pour cette été... Bon je vais pas vous assommer avec mes raisons, c'est sans intérêts.

Enfin pour me faire pardonner, sachez qu'il va y avoir de l'action dans ce chapitre.

Bon cette semaine, je ne réponds pas aux reviews, mais sachez que je suis toujours heureuse d'en recevoir. ;)

Et toujours un grand merci à Shima-chan.


Les dragons de Bavière

Après plusieurs jours de vol, ils arrivèrent en vue d'une grande vallée. Au grand étonnement de Merlin, aux pieds des montagnes, ils aperçurent ce qui semblait être les décombre d'une ville dévastée. Poussé par la curiosité, l'Enchanteur ordonna à Aithusa de s'arrêter. La dragonne obéit et atterrit au milieu de ce qui avait dû être autrefois la place du marché. Les pierres autour d'eux, qui avaient dû autrefois soutenir des habitations, étaient noires comme la suie et certaines semblaient même avoir… fondues.

– C'est là l'œuvre d'un dragon, souffla Merlin.

– Où sont passés les gens ? demanda la petite voix de Mélusine, restée bien à l'abri entre les pattes d'Aithusa.

Merlin remarqua un dessin gravé sur l'une des pierres. L'érosion l'avait à moitié effacé, mais on pouvait encore reconnaître trois formes ailées. Le Magicien tendit le bras pour pouvoir la toucher. A peine eut-il effleurée la pierre, qu'une vision assaillit son esprit. Il se retrouva au milieu de la place du marché, pleine de monde, toutes les maisons étaient encore debout et la chaux des façades renvoyait avec éclat les rayons du soleil d'un début d'après-midi. Soudain, sans prévenir, une ombre épaisse recouvrit toute la ville, la plongeant dans une nuit opaque. Et tout aussi soudainement, ce fut la fournaise. La ville n'était plus qu'un immense brasier, à l'intérieur duquel on pouvait entendre hurler les habitants. Et dans le ciel noir et rouge, une immense silhouette ailée survolait le carnage.

– Merlin, que se passe-t-il ?

De retour dans le présent, le Magicien fut complètement déboussolé de se retrouver face à la dragonne blanche et à sa fille. Mais quelque chose d'autre attira son attention. Lorsqu'ils avaient atterri, un brouillard épais masquait l'horizon. A présent, celui-ci se dispersait, dévoilant une montagne, la plus haute montagne que Merlin n'eut jamais vue.

Zugspitze…

Ce n'était pas une montagne, mais une immense chaine montagneuse formant une barrière naturelle, un mur immense sur toute la ligne d'horizon. On se serait cru aux frontières du monde. Toutes ces montagnes, tous ces cratères, ces glaciers et ces cavités… Rien de plus facile pour un – voire des – dragon que de se cacher dans un tel environnement.

Merlin se tourna vers ses deux compagnes.

– Il nous faut rebrousser chemin, déclara-t-il. Trouver une ville ou au moins un lieu habité par des humains.

– Mais je croyais qu'il fallait éviter les humains, à cause d'Aithusa, argua Mélusine.

– Je dois d'abord me renseigner…, répliqua Merlin.

Il désigna la chaine de montagnes du bout de son bâton.

– … savoir ce qui se cache dans cet endroit, avant de vous y entrainer toutes les deux.

Après avoir volé un peu plus au nord, à quelques kilomètres, ils arrivèrent en vue d'une ville assez grande. Merlin ordonna alors à Aithusa de se poser près d'un sous-bois.

– Moi et Mélusine allons nous rendre dans cette ville pour tenter d'obtenir des renseignements. Toi reste bien à l'abri et surtout ne te montre à personne. J'ignore quel accueil on réserve aux dragons et aux sorciers par ici.

– Je ne peux pas rester avec Aithusa ? demanda Mélusine. Elle va avoir peur toute seule.

Merlin hésita. Sa fille était-elle plus en sécurité avec lui dans une ville étrangère ou seule dans les bois en compagnie d'une dragonne ? Aithusa dut lire le désarroi dans les yeux du Magicien, car elle baissa sa tête au niveau de Mélusine.

– Je peux attendre, dit-elle. Va avec Merlin, il a besoin que tu veilles sur lui plus que moi.

La jeune fille acquiesça et finit par emboiter le pas à son père.


La ville était construite aux abords d'une rivière, sans le moindre rempart. Pour marquer l'entrée, seul avait été érigé un grand portique au sommet duquel le fronton représentait un homme cuirassé terrassant un dragon. Lorsque Merlin se hasarda à demander à un passant qui était ce combattant si valeureux, son interlocuteur lui répondit :

– C'est saint Georges, le tueur de dragon(1). Le protecteur de la ville.

– Vous parlez d'un grand guerrier, répliqua Mélusine avec dédain.

Merlin fut étonné de constater qu'elle comprenait et parlait la langue du pays avec autant d'aisance que lui.

– C'est un bébé dragon qu'il est en train d'écraser.

En effet, face au chevalier, le dragon avait la taille d'une anguille.

– Si le sculpteur avait réalisé son œuvre avec les vraies tailles, argua l'homme, le portique n'aurait jamais pu supporter son poids.

Et son guerrier aurait sans doute eu l'air moins impressionnant. Le villageois se pencha alors vers Mélusine.

– Mais ne t'y trompe pas jeune demoiselle, le Roi Siegfried était un vrai monstre, gigantesque…

Le Roi Siegfried ? questionna Merlin.

– Siegfried, répéta l'homme, le roi des dragons. Il a fait régner la Terreur sur la région jusqu'à ce que saint Georges ne nous en délivre.

– A quand remonte cette histoire ?

Son interlocuteur haussa les épaules.

– Allez à l'auberge du dragon noir, dit-il. Pour une pièce d'argent, Gunther le barde se fera une joie de vous la raconter.

Puis il poursuivit son chemin.

Merlin décida de suivre son conseil et s'enfonça dans les rues, demandant son chemin aux passants, Mélusine marchant toujours à ses côtés.

– Comment as-tu appris à parler leur langue ? lui demanda Merlin.

– De la même façon que toi j'imagine, répondit-elle en haussant les épaules. Saun appelle cela la télépathie de l'élémentaire.

Devant le regard intrigué de Merlin, elle poursuivit.

– Tous les êtres vivants sont reliés par un même fil d'énergie magique. C'est parce que nous sommes tous issus de la Lumière. Les sorciers y sont plus sensibles, puisqu'ils vivent en communion avec la Magie. Si on se concentre assez, on peut se servir de ce lien pour communiquer avec les autres espèces. En fait, nous ne parlons pas vraiment leur langue, simplement grâce au lien d'énergie, nous arrivons à nous faire comprendre. C'est… une sorte de traducteur spontané.(2)

– Comment ce fait-il que tu en saches autant ?

– C'est la base pour ensuite apprendre à se métamorphoser en animal.

– Parce que tu veux apprendre à te transformer ?

– Bien sûr. Quand j'aurais prêté allégeance à Brocéliande, je pourrais enfin connaitre mon animal totem… Oh, regarde ! Ce doit-être cette auberge-là ! dit-elle en pointant le doigt sur une enseigne.

L'auberge ne fut pas simple à trouver, car la moitié des établissements de la ville arboraient une enseigne avec un dragon, toujours accompagné de saint Georges en train de le combattre. Comme une sorte de talisman sensé les protéger. Le dragon noir était la seule auberge à n'arborer que la créature mythique, déployant flammes et griffes sans entrave, il n'en paraissait que plus menaçant.

A l'intérieur, ils trouvèrent une clientèle éparse d'hommes et de quelques femmes, éparpillée entre les tables. En somme, le décor ordinaire d'une auberge. Merlin avança prudemment jusqu'au comptoir, où la tenancière – une grande femme blonde à la poitrine plus que généreuse – riait à gorge déployée avec deux hommes d'armes.

– Qu'est-ce qu'il prendra, l'étranger ? lança-t-elle lorsque Merlin fut près d'elle.

– Du lait de chèvre, dit-il. Pour moi et pour ma fille.

Il jeta deux pièces à l'aubergiste qui les attrapa en un tour de main, avant de les servir. Père et fille sirotèrent leurs chopes, tandis qu'au milieu de la salle, un homme habillé d'une vieille tunique rapiécée faisait l'animation, accompagné d'une harpe à moitié désaccordée :

C'est un p'tit oiseau qui prit sa volée

Qui prit sa... à la volette, à la volette

Qui prit sa volée

Il prit sa volée sur un oranger

Sur un o... à la volette, à la volette

Sur un oranger…

– Par saint Georges ! beugla un homme. Change de refrain, Gunther ! J'en ai plein la tête de ton maudit piaf !

Beau joueur, le dénommé Gunther lança alors à l'assistance :

– Si cette noble assemblée voulait bien me suggérer une chansonnette qui puisse la divertir.

Les pluies de Castamere ! lança aussitôt un soldat cuirassé.

– Trop déprimante, répliqua du tac au tac le barde.

La Belle et l'Ours, proposa un gros homme au teint rougeaud, qui ne devait surement pas en être à sa première bière.

– Ca fait déjà, trois fois que je la chante, répliqua Gunther. Tu t'en serais rendu compte si t'étais moins pochtronné !

Provoquant les rires de la salle.

Six belles au Bain ! demanda une jeune serveuse.

– Vous la connaissez par cœur, affirma le barde en faisant un clin d'œil à la demoiselle.

Double jeu, franc jeu !

La Reine retira sa sandale et le Roi sa couronne(3)

– Allons, s'offusqua le chanteur, il y a de jeunes oreilles dans la salle.

– Et l'histoire du Roi Siegfried ?

A peine Merlin eut-il prononcé ce nom, que l'ambiance de la salle se refroidit d'un coup. Tous tournèrent les yeux vers l'étranger et sa fille, avec un voile de suspicion sur le front. Mais Gunther le barde sourit à belles dents.

– Je vois que nous avons un amateur.

– Pas encore, soupira un client.

– Allons, c'est la règle, lança la tenancière. On ne refuse pas la chanson de Siegfried.

Prenant une voix grave, sur une mélodie dramatique, le barde se mit à réciter en prose :

Dans le royaume alpin, au cœur des monts et cavernes, vivait une bête terrible. Noires étaient ses écailles, noires ses ailes et noir son regard. Et lorsqu'il survolait les plaines, une ombre épaisse s'abattait sur les champs, les troupeaux et les villages.

Siegfried était son nom. On le surnommait Roi des Dragons.

Il avait pour compagnes deux dragonnes au blanc corps, mais pas moins ténébreuses, ni moins dangereuses que leur seigneur et maître. Et lorsqu'elles volaient toutes deux à ses côtés, la plaine toute entière sombrait dans la nuit éternelle.

Brunhilde et Kriemhild, les deux mères des dragons.

Un jour, Siegfried l'Orgueilleux voulut faire sentir aux hommes de la plaine sa colère. Après avoir détruit une ville entière, il exigea des habitants le sacrifice de dix vierges à chaque nouvelle lune. Pour rembourser, disait-il, le vol de ses œufs par les hommes de la vallée.

Pendant, plus d'un an, pour éviter l'anéantissement, les malheureux gens furent bien obligé de céder au chantage de Siegfried. Perdant avec larmes et chagrins leurs enfants innocentes, dans les flammes de la bête infernale. Jusqu'au jour où, arrivant de l'Orient, un noble chevalier vint porter secours aux habitants. Il venait d'une terre qui ne connait pas l'hiver, où villes et châteaux sont creusés à même les montagnes. Et où les dragons n'ont droit de vie ou de mort sur les hommes.

Prenant sa lance et son bouclier, montant son blanc destrier, le héros partit seul dans la plaine provoquer Siegfried en duel. Le Roi Dragon ne se fit pas attendre et répondit en fondant sur le chevalier. Malgré la puissance du dragon, le chevalier était vif en courageux. On dit que leur combat dura un jour et une nuit entière. Au matin du deuxième jour, saint Georges n'avait plus de cheval ni de bouclier. Réunissant sa force et son courage, il prit sa lance à deux mains et courut droit devant lui, tout droit sur la poitrine de Siegfried. D'un jet de flamme, le dragon crut mettre fin à la bataille. Mais saint Georges fut plus rapide et de sa lance perça le cœur du dragon.

Succombant, l'animal tomba à terre et dans son dernier soupir, déclara : « Tu m'as vaincu, maudit chevalier, mais tu ne vivras pas assez longtemps pour t'en vanter. » Le Ciel, hélas, donna raison à la bête, car à peine une seconde après Siegfried, saint Georges s'effondra à son tour et succomba à ses blessures infligées durant le combat.

Héros il fut, de la plaine et ses habitants, et nous honorons encore aujourd'hui sa mémoire. Mais prenez garde, bonnes gens, car dans le cœur des montagnes, Brunhilde et Kriemhild attendent encore le retour de Siegfried. Il n'est pas dit qu'un beau jour, elles ne descendent à leur tour demandez des comptes aux habitants de la plaine.

Et pour marquer la fin de la chanson, le barde s'empara d'une pinte de bière et la souleva bien haut en lançant :

– Gare aux dragons !

Gare aux dragons ! répondirent en chœur les clients de l'auberge.

Une fois son couplet finit Gunther posa sa harpe et s'avança vers le comptoir, droit sur Merlin.

– Vous me devez une bière, dit-il.

– Pardon ?

– C'est la règle, intervint la tenancière. Celui qui demande la chanson des dragons doit ensuite payer une pinte au chanteur.

– Je comprends mieux pourquoi vous étiez si prompt à accepter.

L'intéressé afficha un sourire espiègle tandis que Merlin donnait une pièce à la femme pour qu'elle le serve. Mélusine, pour sa part, scrutait l'homme de haut en bas sans chercher le moins du monde à dissimuler sa méfiance.

Le barde, en plus de ses vêtements usés, arborait une barbe de trois jours, un teint gris, des cheveux gras qui tombaient en rideau autour d'un visage maigre. En dépit de l'air renfrogné que Mélusine affichait tout en le dévisageant, Gunther lui sourit aimablement.

– Hé bien quoi, Gamine ? Elle te revient pas ma figure ?

– Y a quoi de vrai dans votre chanson ? demanda froidement la demoiselle.

Merlin lui-même fut surpris par la hardiesse de sa fille.

– Mais tout voyons ! répliqua le barde avec le rire goguenard d'un adulte qui veut convaincre un enfant qu'une petite souris va venir la nuit lui voler ses dents.

– Est-ce vous l'auteur de cette fable ? demanda plus courtoisement le Magicien.

– Non, messire. Dans ma famille, on se la transmet de père en fils depuis des temps immémoriaux.

– C'est donc qu'elle est très ancienne ?...

– Et comment ! lança Gunther en tapant sa chope sur le comptoir, éclaboussant de la bière partout. Elle fut écrite à la mémoire de saint George et de son combat contre Siegfried.

Merlin hésita sur le crédit qu'il pouvait accorder à ces paroles. Le barde semblait aimer fanfaronner.

– Pouvez-vous m'en dire plus sur cette histoire ?

– Ma foi tout est dit dans la chanson.

– Je vois mal comment un simple homme a pu tenir tête à une si terrible créature. Saint Georges était-il un seigneur des dragons ?

– Un quoi ? Jamais entendu parler. Tout ce qu'on sait de lui s'est qu'il venait d'une contrée lointaine du sud. On dit même qu'il a servi dans l'armée romaine…

– Des Romains sont venus ici ?

Depuis sa dernière rencontre avec Mekare, Merlin avait beaucoup étudié l'histoire ancienne d'Albion. Il avait découvert entre autre, qu'à une époque, les fameux guerriers qu'on surnommait « Les hommes venus de la Mer » étaient appelés « Romains ». Ils venaient tous d'une lointaine cité, porteuse du même nom, et semblaient n'avoir pour seul objectif que d'étendre au maximum leur territoire. Leurs armes étaient perfectionnées et ils employaient des stratégies militaires qui étaient jusqu'alors inconnues des tribus nomades. Grâce à toutes ses avancées, ils étaient parvenus à conquérir Albion en quelques années. Mais si à présent, rares étaient ceux qui se rappelaient de leur passage, ils avaient laissé leurs traces sur l'île.

– Bof ! répondit Gunther. A une époque on en trouvait partout. Enfin, maintenant ils se tiennent un peu tranquilles.

– S'il y avait encore des Romains dans la région à cette époque, à quand remonterait cet événement ?

– Environ deux cents ans, répondit Gunther. Du moins c'est le chiffre officiel.

– Vous semblez ne pas croire vous-même à votre propre histoire.

– Oh, je ne dis pas qu'il y a une bonne centaine d'années, il ne s'est pas produit un effroyable cataclysme dans la région. Les vestiges des anciennes villes sont là pour en témoigner. Mais de là à tout imputer à un dragon…

– En supposant que ce soit vrai, qu'est-ce qui aurait pu le pousser à se montrer aussi violent ?

Gunther haussa les épaules.

– Et les œufs ? demanda soudain Mélusine.

– Quels œufs ?

– Ceux dans la chanson, précisa la jeune fille. Dans la chanson, Siegfried dit que les habitants de la plaine lui ont volé ses œufs.

– Et tu connais beaucoup d'hommes assez stupides pour voler des œufs à un dragon capable de réduire en cendre toute une ville ? répliqua Gunther en lui pinçant le bout du nez.

Merlin repensa au rêve où il voyait la dragonne blanche aveuglée appeler son compagnon : « Siegfried ». Il se rappela également qu'il avait mis du temps avant de comprendre la langue des hommes. Et ce n'était pas celle des gens de cette ville.

– Et si c'était des étrangers ? proposa-t-il.

– De qui ?

– Ceux qui ont volé les œufs des dragons, expliqua-t-il. Ils devaient être étrangers à cette région. Ils ont dû prendre leur butin et s'enfuir, en se moquant éperdument de ce qui arriverait aux gens vivants dans le pays.

Le barde écoutait ces raisonnements, d'un air distrait.

– Bah ! conclut-il. Vous pouvez avancer tout ce que vous voulez, ça reste des contes à dormir debout pour effrayer les enfants. Je me rappelle que pour me faire peur, quand j'étais gamin, ma grand-mère disait : « Si tu continues, le dragon Siegfried va venir te manger ! »

– Tu as tord de ne pas prendre cette histoire au sérieux, lança une voix chevrotante derrière eux.

Un vieillard décrépi vint les rejoindre au comptoir.

– C'est pas des menteries, affirma le vieux. Les dragons sont une leçon des Dieux. Autrefois les gens de la région les craignaient et les respectaient, puis ils ont commencé à se croire plus malins. Les Romains, ils voulaient pas comprendre qu'on ne s'en prend pas aux seigneurs des montagnes sans le payer cher. C'est eux qui ont fauté, mais c'est nous qui avons dû payer.

– Nous ? Nous ? répliqua Gunther goguenard. Même toi, l'ancêtre t'étais pas né quand Siegfried est sensé avoir dévasté la région.

– N'empêche que c'est la vérité. Si vous vous promenez au pied des montagnes, dit-il en s'adressant à Merlin, vous trouverez des dizaines de vestige de villes et de châteaux saccagés…

– C'est surement les Romains qui y ont mis le feu à l'époque.

– Les Romains savent pas faire fondre la pierre, que je sache ! C'est à cause d'incrédule comme toi qu'aujourd'hui les dragons se réveillent.

– Pour l'amour du Ciel ! soupira Gunther.

– Que voulez-vous dire par là ? demanda Merlin.

– Depuis plusieurs mois, des bergers entendent des grognements venant des montagnes, murmura le vieux.

– C'est le vent, affirma Gunther. Le vent qui fait de l'écho dans la montagne.

– Et la nuit, certains ont même vu d'immenses silhouettes voler au-dessus de la plaine.

– Des oiseaux, répliqua le barde, et des chauves-souris, que dans leurs délires d'ivrognes ils prennent pour des monstres.

– N'empêche que maintenant, ils veulent plus s'approcher des montagnes. Des troupeaux entiers ont disparus et des gars, qui voulaient voir ça d'un peu plus près, bah on les a jamais revus !

– C'est pas des blagues, lança un autre homme à une table voisine. Mon frère avait emmené ses moutons paitre au pied de Zugspitze. Pendant la nuit, il a entendu des rugissements et tous ses moutons se sont mis à bêler comme s'ils avaient le Diable à leurs trousses. Ca lui a tellement fichu les jetons qu'il a pas osé sortir de son refuge. Au matin, tout le troupeau avait disparu, y restait juste deux ou trois carcasses carbonisées.

– Et si ton frère avait eu assez de courage pour sortir de son trou, il aurait surement vu des pillards en train de lui chourer ses bêtes.

Au fur et à mesure, la conversation gagna toute la taverne. Chacun y alla de son anecdote et de son avis. Les avis étaient partagés sur le sujet. Quelques uns y voyaient le signe de la présence de voleurs dans les parages. D'autres les avertissements du retour des dragons. Alors que les conversations s'enflammaient, au point que l'on ne pouvait plus s'entendre penser dans la salle, le bruit du tocsin vint brusquement sonner le glas des débats.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda Merlin.

– Tous à la cave ! cria l'aubergiste en ouvrant une trappe derrière le comptoir. Et le premier qui touche à mes tonneaux de bière, je lui aplatis le crâne avec ma poêle !

Les clients se précipitèrent derrière le comptoir. Dans la cohue générale, les gens se bousculaient, Merlin serra Mélusine contre lui, alors qu'ils étaient repoussés de toutes parts.

– Il faut vous mettre à l'abri ! lança la tenancière.

– Que se passe-t-il ?

– Une attaque. La ville est attaquée.

– Mais par qui ?

Pour réponse, ils entendirent un rugissement d'enfer, faisant trembler le plafond et les murs, suivit par des cris de gens apeurés et des bruits d'explosion. Même avec les années, Merlin aurait toujours du mal à comprendre ce qui avait bien pu lui passer par la tête à ce moment-là. Il sentait Mélusine toujours plaquée contre lui, entre ses bras, il entendait les cris des gens dehors, il sentit l'odeur de la fumée, il croisa le regard de l'aubergiste. Les Dieux seuls savaient pourquoi il avait fait ça. Mais il poussa sa fille dans les bras de la femme et se précipita vers la sortie.

Arrivé à la porte il entendit une petite voix glapir dans son dos :

– Merlin !

Il se retourna pour croiser le regard apeuré de Mélusine.

– Je reviens vite, dit-il. Attends-moi ici.

Puis courut dehors. Le ciel était noirci par la fumée émanant des maisons plus loin. Merlin décida de courir dans cette direction, espérant trouver leur auteur. Dans les rues, il croisa des passants paniqués, courant le plus loin possible des foyers d'incendie. Combien de temps courut-il ainsi vers le danger sans pour autant parvenir à le trouver ? Il ne le sut. Mais des cris l'attirèrent vers une rue sur sa droite. Il déboucha alors sur une grande place. Il avisa un groupe de femmes courant se mettre à l'abri entre les rues, lorsqu'une immense ombre s'abattit soudain sur la place. Il vit une grande masse noire plonger sur elles.

N'écoutant que son instinct, Merlin courut vers le centre de la place et apostropha la créature.

Ah Dragon ! None dilicayéh cayémis épsibas, imalah cratch catostaopoh, érys catescuh, mita sententéh dé volés, cah, crisane!

Soudain l'animal se figea, fit volteface et se redressa de toute sa hauteur. Le Magicien réalisa avec horreur que ce dragon était bien plus grand que Kilgharrah. Il mesurait au moins quinze mètres. Sa tête dépassait même le toit des maisons les plus proches. Il dardait sur lui ses grands yeux bleus. Et, plus inquiétant encore, l'injonction de Merlin semblait l'avoir mis hors de lui.

– Qui es-tu, fulmina-t-il, misérable vermine, pour oser me donner des ordres ?!

L'Enchanteur eut juste le temps d'aviser la queue du dragon, qui se souleva de terre et s'abattit dans sa direction. Il courut sur la gauche, évitant de justesse la masse qui s'abattit sur les bâtiments alentour, les réduisant à l'état de gravats. Mais le dragon noir ne s'avoua pas vaincu et lui lança un jet de flammes ardentes. Ne pouvant fuir Merlin dut invoquer un bouclier magique pour se protéger du feu. Mais même derrière ce rempart puissant, il put sentir la chaleur des flammes. Voyant que son attaque était sans effet, le dragon redoubla de grognements.

– Un sorcier ! J'aurais dû m'en douter… Seul un sorcier peut-être assez fou pour croire qu'il peut défier un fils de Siegfried.

Un fils de Siegfried…

Merlin revit l'œuf abandonné au milieu de la caverne, qu'un brigand s'apprêtait à enlever lorsque la grande dragonne le repoussa pour sauver le seul survivant de sa couvée.

– Dragon, dit-il alors, je t'en conjure, écoute-moi !

– Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi ! rugit le dragon. Et je vous maudis tous ! Humains voleurs d'œufs et tueurs de dragons !

Merlin, démuni mais ne s'avouant pas vaincu, essaya de raisonner la créature.

– Je connais les raisons de ta colère. Je sais ce que des hommes ont jadis fait à ta mère. Mais tu dois me croire, tu diriges ta vengeance contre les mauvaises personnes !

– Je n'ai que faire de tes excuses ! Si tu es étranger à ce lieu, va-t'en ! Cette histoire ne te concerne pas.

– Je ne peux pas, souffla Merlin. Ces gens sont innocents !

– Nul homme n'est innocent !

Le dragon déploya alors ses ailes immenses et s'éleva au-dessus de la ville, avant de fondre à nouveau sur Merlin. Ce dernier, obligé de capituler, courut à toutes jambes entre les ruelles, pour se mettre à l'abri. Le dragon noir, volant en rase-motte au dessus des maisons, faisait s'effondrer les tuiles et les pierres qui tombaient en une pluie ininterrompue sur Merlin. Le Magicien parvint à se protéger des projectiles, mais le dragon avait fait de lui sa proie, de ce fait il n'abandonnerait pas de sitôt sa chasse. Il se morigéna d'avoir été assez stupide pour s'imaginer que parler au dragon suffirait à lui faire entendre raison. Ce monstre n'était pas Kilgharrah, le pouvoir des seigneurs des dragons n'avait pas d'emprise sur lui. C'était une bête furieuse, meurtrie et bien décidée à faire le plus de mal possible.

Dans sa course folle, Merlin perdit tout sens de l'orientation et se perdit dans les décombres des rues dévastées par son poursuivant. Alors qu'il se pensait condamné à finir carboniser par un jet de flammes, il aperçut, à dix mètres devant lui une silhouette fluette pétrifiée au milieu de la ruelle. En courant vers elle, il réalisa avec horreur qu'il s'agissait de Mélusine.

Désobéissant à son père, la jeune fille avait faussé compagnie aux gens de l'auberge et s'était lancée à sa recherche à travers la ville. Elle avait suivit sa trace, grâce à l'écho de sa Magie.

Mais à présent elle demeurait pétrifiée au milieu de la rue, devant le spectacle de l'immense dragon noir volant droit vers elle et Merlin.

Tout alla très vite. Le dragon fondit en piquet sur eux, Merlin la saisit à bras le corps et l'entraina dans une autre direction mais ils se retrouvèrent face à un éboulement qui leur barrait la route, leur ôtant toute possibilité de fuite. Désespéré, Merlin enveloppa Mélusine dans son manteau et l'obligea à se recroqueviller sur le sol, lui faisant un maigre rempart de son corps. Il y eut alors un grondement, semblable à un cou de tonnerre. Et puis…

Plus rien.

Risquant alors un œil vers le ciel, Merlin réalisa qu'ils étaient tous les deux recouverts par une grande masse blanche et écailleuse. Car Aithusa avait elle aussi enfreint les ordres de Merlin, en entendant ce dernier invoquer son pouvoir de seigneur des dragons. Elle avait aussi instinctivement sentit que lui et Mélusine étaient en danger. N'écoutant que son courage, la jeune dragonne s'était précipitée vers la ville. Sans trop de peine, elle avait localisé ses deux compagnons, ainsi que son effroyable congénère, lancé à leur poursuite. Voyant Merlin et Mélusine en mauvaise posture, elle était parvenue à se glisser entre eux et leur assaillant. Se redressant de toute sa hauteur, ailes déployées pour se donner plus d'envergure – ce qui n'était pas une mince affaire, car le dragon noir devait faire deux fois sa taille – Aithusa était bien décidée à en découdre.

Cependant, l'autre dragon s'était immobilisé face à sa jeune congénère, et malgré la fumée qui lui montait des nasaux, il ne semblait pas vouloir l'attaquer.

– Ecarte-toi ! gronda-t-il.

– Non !

Il poussa un rugissement de fureur.

– Ecarte-toi ! répéta-t-il. Cette affaire ne te concerne pas…

– Ses humains sont mes compagnons, répliqua la jeune dragonne avec aplomb. Si tu veux leur faire du mal, tu devras d'abord m'affronter.

Cette réplique le mit plus en fureur – si cela était encore possible. Il poussa un rugissement encore plus puissant, en ouvrant grand sa gueule, dans laquelle on aurait facilement fait passer cinq bœufs entiers. Mais Aithusa ne se laissa pas impressionner et répliqua par un même rugissement, déployant grandes ses ailes et les battant frénétiquement, sans toutefois décoller du sol, de peur d'exposer Merlin et Mélusine, toujours réfugiés sous elle.

Finalement, le dragon noir battit en retraite. Il déploya à son tour ses ailes et s'envola au loin, jusqu'à n'être plus qu'un minuscule point noir sur la voute céleste.

Abasourdis, le Père et la Fille se glissèrent prudemment à découvert, mais restant à proximité d'Aithusa.

– Vous ! lança une voix derrière eux.

Les trois compagnons firent volteface pour se retrouver face au doigt accusateur d'une femme.

– C'est vous qui avez attiré le dragon ici !

– Non ! protesta Merlin.

– Menteur ! hurla son accusatrice. Vous avez parlé à la créature, dans sa langue, vous lui donniez des ordres. Et…

Elle pointa le doigt vers Aithusa.

– Vous avez également appelé cette bête !

Des décombre de la ville, émergèrent de plus en plus en de gens. Tous convergèrent vers eux et suivaient le regard accusateur de la femme.

– Démon ! cria-t-elle. Amis des dragons ! Tu es leur complice ! C'est toi qui les as déchainés contre nous !

Sur les visages des habitants, Merlin voyait se peindre la même hostilité. Après la colère du dragon, il devait faire face à la terreur des hommes. Décidément, quoiqu'on fasse, avec les populations on avait toujours tort. Il poussa Mélusine dans son dos et sans quitter la foule des yeux, il grimpa sur l'aile d'Aithusa.

– Partons d'ici, murmura-t-il à son intention.

La dragonne blanche obtempéra et décolla sous les cris furieux et les projectiles envoyés par la foule.


1 Bon, historiographiquement ce détail est complètement fantaisiste. En dehors du fait que saint Georges et son dragon n'ont probablement jamais existé, le culte de ce saint ne s'est répandu en Occident que durant les croisades. On disait même que Georges était né en Cappadoce (en Turquie), et officier dans l'armée romaine en Palestine. Donc, pour le coup, Georgi est vraiment très loin de chez lui (tout au nord de l'Allemagne actuelle). Mais bon, il me fallait un tueur de dragon un peu légendaire et comme saint Georges est également le saint patron des chevaliers et de l'Angleterre… ^^ C'était la minute culture du jour.

2 C'était soit cette explication farfelue, soit piquer le Tardis au Docteur. ^^' J'ai pas le budget pour engager un interprète à chaque fois.

3 En dehors des paroles de A la volette, tous les autres titres de chansons sont tirés de Game of thrones.