Chapitre cinquante-trois

Cela faisait des heures, que Rick, Jim et Johanna étudiaient le dossier de l'accident de Kate. Il était évident que l'enquête avait été bâclée. Les policiers avaient sauté sur la thèse de l'accident et n'avaient pas cherché plus loin. Ils avaient minimisé les indices qui laissaient supposer qu'une autre voiture aurait pu être impliquée et avaient profité de l'anéantissement des proches de la victime pour leur faire accepter cet énorme mensonge.

- Le livreur a été bloqué dans les embouteillages, expliqua Johanna en déposant les boîtes de repas chinois qu'elle venait de recevoir. Oh !

- Oui, il s'est endormi, dit Castle en suivant le regard de Johanna.

- Il est exténué, il n'a pas beaucoup dormi depuis l'accident, répondit-elle en déposant un plaid sur les épaules de son mari. Vous avez faim ?

- Pas vraiment, mais si je ne me force pas, ça ne s'arrangera pas, soupira-t-il en prenant une des boîtes en carton. Oh ! Du porc au caramel ! J'adore ça.

- Ah oui ? C'est amusant, sourit Johanna en prenant le poulet à l'ananas.

- Quoi donc ?

- C'était le plat favori de Katie chez ce traiteur… Je lui en commandais une portion à chaque fois qu'elle revenait à la maison. Je trouve amusant que vous aimiez les mêmes choses…

- Tout était simple avec elle, dit-il le regard dans le vague. On s'entendait vraiment bien. Quand on évoquait les histoires de mes prochains romans. Elle comprenait ce que j'avais en tête sans même que j'ai besoin de lui expliquer…

- Ce que vous aviez est précieux, répondit Johanna d'une voix douce. Je suis heureuse que Katie vous ait rencontré.

- Et moi donc! On était tellement bien ensemble! C'est inacceptable que nous ayons été séparés comme ça! Je donnerais tout ce que je possède pour pouvoir retourner à cette merveilleuse journée où mon regard s'est posé sur elle pour la première fois...

Elle ne répondit rien, il était inutile de dire quoique ce soit. Elle n'était plus là et ne reviendrait jamais. Elle posa doucement sa main sur son bras, lui adressa un petit sourire puis ils se reconcentrèrent sur le dossier.

« La carrosserie présente des traces d'un ancien accrochage sur la partie avant gauche » Lu soudain Rick à voix haute.

- PARDON ?! S'écria-t-elle en colère.

- Je ne fais que lire ce qui est écrit dans le rapport ! Se défendit Rick. Selon le rapport du… lieutenant euh… ? … Ah oui ! … Raglan ! La voiture avait encore les stigmates d'un accrochage ancien. Vous aviez griffé votre voiture ?

- Absolument pas ! Ma voiture n'avait pas une griffe ! Elle était quasiment neuve ! Je l'ai achetée au mois d'octobre dernier !

- On a donc une preuve que quelqu'un a provoqué cet accident, conclut Castle, c'est un début. Et la ceinture ?

- Comment ça la ceinture ?

- Si votre voiture était neuve, je suppose que la ceinture du côté passager était en bon état…

- Evidemment, pourquoi cette question ? Demanda Johanna perplexe.

- Parce que sur cette photo, la ceinture côté passager a été coupée, expliqua l'écrivain en brandissant ledit cliché.

- Non… C'est impossible… Murmura Johanna d'une voix tremblante. Mais alors… ça veut dire… ?

- Que Kate n'était pas seule dans la voiture ! Approuva Castle. Vous disiez qu'elle était allée voir une amie… Vous savez qui ?

- Non… Je ne la connaissais pas… Elle habite en banlieue…

- J'ai vu ses amies, quand je suis passé à Stanford, aucune ne manquait à l'appel, se rappela Castle. Il s'agissait peut-être d'une amie d'enfance ou du lycée… ?

- Non, je connais toutes ses amies d'enfance pour les avoir reçues à la maison un bon nombre de fois… Ses amies du lycée aussi d'ailleurs.

- Mais alors qui est cette mystérieuse amie avec qui elle est sortie ce jour-là et qui n'a pas pris la peine de parler à la police ou à vous ?

- A quoi est-ce que vous pensez ? Demanda Johanna soucieuse.

- Je ne vois que deux raisons à son absence parmi nous : soit elle est impliquée dans cet accident, soit elle n'a pas réussi à s'en sortir et dans ce cas-là : où est son corps ? Et que font ses proches ?

- Les personnes disparues ! S'écria Johanna faisant sursauter Jim au passage.

- sssqu'il se passe ? marmonna-t-il à moitié endormi.

- Oh ! Pardon mon chéri, s'excusa Johanna, je ne voulais pas te réveiller !

- Pas grave… bredouilla-t-il en se frottant le visage pour terminer de se réveiller.

- Vous voulez des nouilles ? proposa Castle. Elles sont délicieuses !

- … Merci… Alors ? Qu'est-ce que vous avez trouvé ?

- Ce n'était pas un accident, répondit aussitôt Johanna, et Katie n'était pas seule dans la voiture !

- Comment ça pas seule ?

Ils lui expliquèrent rapidement tout ce qu'ils avaient trouvé ainsi que ce qu'ils en avaient déduit. Jim approuva et ils décidèrent de consulter dès le lendemain le fichier des personnes disparues pour trouver qui était la mystérieuse amie que Kate avait vue ce jour-là.

- Il y a aussi une autre chose, qu'on va devoir faire, annonça Rick hésitant.

- Quoi donc ? Demanda Jim.

- L'autopsie… Répondit difficilement Johanna qui avait parfaitement suivi le cheminement de pensée de Rick.

- L'autop… ? Mais pourquoi ? S'exclama Jim angoissé à la simple mention de ce que le légiste avait dû faire subir au corps de sa fille.

Johanna lui prit la main et la serra doucement. Elle savait parfaitement ce qu'il ressentait, elle éprouvait la même chose que lui et pour avoir examiné des centaines de rapports d'autopsie dans sa carrière, elle savait parfaitement combien la vision des photos du corps de son enfant étendue et sans vie sur une table froide allait être une véritable torture.

Lorsqu'ils s'étaient rendus à la morgue, ils n'étaient pas parvenus à entrer dans la pièce où son corps reposait. Le médecin légiste les avait prévenus qu'elle était méconnaissable et que cette vision risquait de leur être insupportable. Il leur avait amené ce qu'elle avait sur elle et il n'y avait aucun doute : il s'agissait bien de ses vêtements et de sa montre. Seul le bracelet que Rick lui avait offert pour Noël n'avait pas été retrouvé. Ils avaient supposé qu'il avait coulé au fond de l'Hudson.

- Etant donné toutes les incohérences qu'il y a dans ce dossier, expliqua Rick, on est en droit de penser qu'il peut y en avoir aussi dans le rapport d'autopsie…

- Oui, mais si le légiste a falsifié ou bâclé le rapport, on ne pourra pas compter sur lui pour nous aider, souligna justement Jim. Et si les flics ont commis des erreurs, on ne pourra pas compter sur eux non plus !

- C'est pourquoi il nous faut d'autres flics et un autre légiste, répondit calmement Castle.

- Et où va-t-on trouver des gens assez inconscients pour risquer leurs carrières pour nos beaux yeux ? S'inquiéta Jim.

- Oh ne vous en faites pas, j'ai des relations, sourit Castle.

- Et moi aussi, ajouta Johanna.

Rick se tourna vers elle admiratif. Bon sang, Kate avait de qui tenir ! Sa mère devait être une redoutable adversaire au tribunal !

Après avoir élaboré la liste de ce qu'ils allaient faire le lendemain tout en mangeant les plats du traiteur chinois, ils allèrent se reposer quelques heures. La journée du lendemain serait très éprouvante, ils devaient prendre des forces.

Une délicieuse odeur se répandait dans la cabane de Fletcher. Celui-ci s'activait autour du vieux poêle en suivant avec application les indications d'un tout aussi vieux livre de recettes.

- Salut ! lança-t-il en remarquant que sa protégée s'éveillait doucement.

Sa barbe ne dissimulait pas le sourire qu'il lui adressait et son regard laissait entrevoir toute la bienveillance qu'il avait pour elle.

- On est de bonne humeur ce matin, Fletcher ? Sourit-elle.

- L'oiseau blessé que j'ai recueilli va mieux, expliqua-t-il, alors je suis content !

Elle se leva et fut ravie de constater qu'elle tenait enfin sur ses jambes. Un léger frisson la surprit.

- Il y a un poncho sur la chaise derrière-toi, tu devrais l'enfiler, tu as eu chaud sous les couvertures.

Elle se retourna et attrapa le vêtement aux couleurs improbables et aux mailles effilées.

- Wah ! On peut dire que vous savez choisir les vêtements, vous ! Remarqua-t-elle.

- Je ne fais pas souvent les magasins, grogna-t-il en déposant un bol de soupe fumant sur la table. Tiens ! Mange !

Elle vint s'installer sur le banc et huma la bonne odeur qui s'en dégageait.

- Ça a l'air délicieux !

- Ça te donnera des forces, répondit-il en se servant à son tour.

Il lui tendit un bon morceau de pain qu'il avait sans doute fait lui-même et commença à manger. Elle fit de même tout en lançant quelques regards intrigués vers lui.

- Qu'est-ce que tu veux ? Marmonna-t-il.

- … J'aimerais aller en ville aujourd'hui, répondit-elle rapidement.

Il releva un œil sur elle, sa cuillère en suspend au-dessus de son bol. Elle retenait sa respiration dans l'attente de sa réponse. Elle lui était très reconnaissante de tout ce qu'il avait fait pour elle et ne voulait surtout pas le blesser ou l'ennuyer, mais elle avait une vie qu'elle voulait retrouver même si elle ne s'en souvenait pas. Il y avait quelque part des gens qui tenaient à elle et devaient la chercher. Il fallait qu'elle les retrouve.

- Pourquoi faire ? Bougonna-t-il en plongeant sa cuillère dans son bol.

- Il faut que je retrouve ma famille…

- Tu ne te souviens même pas de ton nom !

- Peut-être, mais il doit bien y avoir des gens qui me cherchent ! Rétorqua-t-elle du tac au tac. Et puis, on peut trouver des indices dans les affaires que j'avais avec moi ! Je suppose que vous les avez gardées.

- Ouais… Elles sont là-bas… Marmonna-t-il en désignant un sac dans le coin près de la porte.

Elle se leva précipitamment pour aller les examiner.

- Tu pourrais au moins prendre le temps de finir de manger !

Elle lui fit un vague signe de la main, tandis qu'elle fouillait le sac. Elle finit par en sortir un petit objet, qu'elle observa longuement en silence.

- Il doit valoir son pesant de cacahuètes…

Elle se retourna vers lui l'air interrogateur.

- Quoi ? J'suis p't'être un drôle de gugusse, ça ne m'empêche pas d'avoir une certaine notion de la valeur des choses… Jolie, l'inscription d'ailleurs !

- Oui, approuva-t-elle en passant son pouce sur la gravure. Pour mon extraordinaire KB. RC

- Ça doit être un cadeau de ton Rick.

- Rick ? Répéta-t-elle.

- Tu n'avais que ce nom-là à la bouche quand tu délirais.

- Il faut que j'aille en ville, souffla-t-elle.

- On ira.

- C'est vrai ?

- Mais oui, grommela-t-il, mais d'abord, tu vas me faire le plaisir de finir ton repas !

Elle se jeta à son cou et l'embrassa plusieurs fois sur la joue en lui répétant le mot merci encore et encore. Il tapota doucement son bras, un peu gêné mais heureux également. Elle avait la joie communicative.

- Et on le fera à ma manière ! Ajouta-t-il d'un ton qu'il espérait bourru. Pas question que tu m'attires des ennuis !

- Pas la peine, Fletcher, ça ne prend plus, rigola-t-elle.

- Qu'est ce qui ne prend plus ? Grommela-t-il.

- Je sais que vous êtes gentil !

- Nan, j'suis pas gentil.

- Oh si ! Et en plus vous m'aimez bien !

- Faut pas exagérer non plus ! Plus vite je serai débarrassé de toi, plus vite j'aurai la paix !

Elle éclata de rire, un rire pur et cristallin, qui lui réchauffa instantanément le cœur et provoqua l'apparition de quelques larmes qu'il ne put cacher. Elle les sécha délicatement du bout des doigts.

- Qui es-tu Fletcher Grimes ? Murmura-t-elle.

- Personne… Je ne suis plus personne, marmonna-t-il en se libérant de son étreinte pour se lever.

Il était inutile d'insister, il s'était refermé sur lui-même.

- Tu ferais bien de manger, ajouta-t-il avant de sortir de la cabane.

- …

Elle reporta son regard sur le petit bracelet qu'elle tenait toujours dans la main. Rick… Elle ferma les yeux en se concentrant sur ce prénom. L'image d'un regard profond comme l'océan lui vint à l'esprit, tout était encore très flou, mais la mémoire lui reviendrait bientôt, elle en était certaine, ou tout du moins elle voulait s'en persuader.

- Je nous retrouverai, promit-elle dans un murmure avant d'embrasser le petit bracelet.