TW : il va sans dire que ce chapitre comporte son lot habituel de violences psychologiques et physiques comme à chaque fois que Am-heh est concerné. Mais je suppose que vous auriez déjà abandonné depuis longtemps si cela vous dérangeait.
XLVI
« Tu devrais réfléchir avant de parler. »
Am-heh plissa légèrement les paupières lorsqu'un camion emprunta la route poussiéreuse, celle qui conduisait jusqu'à l'enceinte grillagée entourant les laboratoires de KaibaCorp. Le véhicule s'arrêta à côté d'une guérite distordue par la brume de chaleur, puis reprit sa route après avoir été contrôlé par les deux gardes armés qui se trouvaient en permanence à l'entrée. Il s'engouffra dans l'un des entrepôts.
Il ne se passa rien de plus durant une bonne demi-heure puis, comme toutes les fois précédentes, le camion réapparut, repassa l'entrée et remonta la route en sens inverse. Am-heh le suivit du regard, jusqu'à ce qu'il ne soit plus visible parmi les dunes.
Am-heh se leva. Après avoir brossé son pantalon cargo pour en retirer le sable qui s'y était accroché, il retourna nonchalamment jusqu'à son 4x4, garé hors de vue. Il ouvrit la portière côté conducteur pour récupérer une bouteille d'eau dans le vide poche, à laquelle il se désaltéra jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une seule goutte au fond. Il gagna ensuite l'arrière de la voiture tout en fredonnant sans y penser une mélodie dont lui seul connaissait l'air.
Une fois le coffre ouvert, il observa un instant l'amas de tissus empilé dans celui-ci, le regard perdu dans le vague. Puis, il tira brutalement sur les draps pour révéler une forme humaine recroquevillée en dessous.
Am-heh observa avec un semblant d'inquiétude le visage tuméfié au point d'en être difforme. Peut-être que le frapper même après avoir obtenu les réponses à ses questions n'avait pas été une bonne idée. Mais qu'y pouvait-il ? Alors qu'Am-heh avait volontairement choisi la personne qui lui avait paru la plus solide parmi le groupe d'employés, l'homme d'affaires avait craché le morceau après seulement quelques menaces et deux coups de poing, si bien qu'il n'avait pas réellement eu le temps de s'amuser avec lui…
Avec un sourire, il se remémora de quelle façon il avait suivi les employés de KaibaCorp jusqu'au bar où ils avaient leurs habitudes, une fois le travail terminé, puis comment il était parvenu à monopoliser l'attention de sa cible, de plus en plus ivre. Il lui avait simplement prêté une oreille attentive et avait répliqué de temps à autre par quelques réponses propre à satisfaire son ego alors qu'il ne ressentait que mépris pour son existence pathétique. Les collègues de l'homme étaient partis un à un, sans la moindre méfiance, et, lorsqu'ils s'étaient retrouvés seuls – nonobstant les autres oiseaux nocturnes –, il avait été aisé de le kidnapper sous-prétexte de le ramener chez lui sans incident.
Rétrospectivement, il se demandait si l'homme d'affaires n'avait pas espéré de lui qu'il fasse plus que le raccompagner et si Marik, à sa place, aurait accepté. Sans doute… Monsieur personnalité dominante avait été plutôt précoce sur le plan sexuel et, malgré son éducation, peu pressé de réprimer cet aspect de sa personnalité, peut-être parce qu'il avait su, inconsciemment, à quel point cela aurait fait bondir leur père avec fureur. Les gardiens des tombeaux n'étaient pas censés être autre chose qu'hétérosexuel, et cette règle valait d'autant plus pour le futur chef de clan. Bien sûr, ce point n'était pas explicitement formulé. Ce qui l'était, c'était le fait d'épouser une femme afin de produire une nombreuse progéniture.
Sauf si Marik changeait du tout au tout, chose qui n'arriverait bien entendu jamais sauf dans l'imagination très fertile d'un extrémiste religieux croyant en la thérapie de conversion, cela signifiait que l'avenir des Ishtar reposait entièrement sur les épaules d'Isis ou de Rishid. Ou d'Isis et Rishid.
Am-heh s'ébroua soudainement, interrompant ainsi le fil de plus en plus décousu de ses pensées. Il avait bien plus important à faire que de réfléchir à la vie sexuelle des uns et des autres.
Après s'être penché en avant, il souffla doucement dans le cou de l'homme pour voir s'il réagirait.
— Encore en vie ? chuchota-t-il.
Aucune réponse, bien qu'en tendant l'oreille, il lui semblât entendre le bruit de sa respiration.
Avec un rictus vicieux, Am-heh l'agrippa par les cheveux, malgré leur faible longueur, et le tira brutalement hors du coffre. Un cri mêlant terreur et douleur le récompensa enfin de ses efforts. Il libéra alors l'homme, qui s'écroula aussitôt à ses pieds.
Am-heh le toisa, un semblant d'ennui assombrissant ses yeux violets. Au bout de quelques secondes, il lui donna un coup de la pointe de sa chaussure juste pour voir s'il avait encore la force de fuir.
Apparemment, ce n'était pas le cas.
Dommage. Am-heh n'aurait pas dédaigné de le laisser courir juste assez loin pour qu'il ait l'espoir de pouvoir s'échapper mais pas assez pour qu'il puisse réellement s'échapper.
Peut-être qu'il ferait courir Marik lorsqu'il rentrerait. Marik savait comment rendre une poursuite excitante.
— Pourquoi est-ce qu'il y a autant de camions ? demanda-t-il finalement.
L'homme resta recroquevillé à même le sol, comme s'il croyait que cette attitude passive et soumise lui sauverait la vie. À moins qu'il ne soit réellement plus capable de faire quoi que ce soit d'autres. Après tout, Am-heh ne se souvenait pas de lui avoir donné à boire en deux jours. Ce constat ne le poussa pas, pour autant, retourner à l'avant du véhicule pour récupérer une bouteille d'eau pleine. Au contraire, il fixa l'employé avec un peu plus d'ennui et d'irritation.
— Les bons esclaves donnent toujours des réponses rapides et précises à mes questions… As-tu envie d'être un mauvais esclave ?
Le corps de l'homme fut secoué de tremblements nerveux.
— Je ne sais pas, geignit-il d'une voix presque imperceptible.
— Hum… Tu ne sais pas si tu veux être un mauvais esclave ou tu ne sais pas pourquoi il y a autant de camions ?
— Je ne sais pas pourquoi… !
Am-heh plissa légèrement les paupières, fort peu convaincu.
— Je pense que tu veux être un mauvais esclave parce que tu aimes être puni.
Il gloussa en voyant l'homme essayer de se redresser sur un coude et déraper dans le sable sans y parvenir.
— Je vous l'ai dit… Je sais juste… qu'ils ont transféré ici ce qu'il y avait à Kul Elna… Je ne sais même pas ce qu'ils font dans ces labos… S'il vous plaît… Laissez-moi partir…
S'il y avait encore des yeux enfoncés dans les orbites de l'homme, ils étaient presque rendu invisible par les contusions qui déformaient son visage.
Am-heh lâcha un autre murmure songeur, puis s'accroupit devant son prisonnier, les bras reposant sur ses genoux.
— Il est vrai que tu sembles avoir plus que rempli ton office, déclara-t-il tout en essayant de plaquer l'une des mèches folles de sa chevelure au sommet de sa tête. Je suppose que je peux donc t'accorder au moins ce vœu.
Am-heh sourit d'une façon qui aurait pu paraître sincère à quelqu'un qui le connaîtrait mal et qui ne remarquerait pas que ses yeux, eux, restaient désespéramment cruels. Il avança une main, comme pour aider l'homme à se remettre sur ses pieds. Mais au final, il lui brisa les vertèbres cervicales, ce qui, selon sa vision bien particulière du monde, revenait à le laisser partir.
Il referma le coffre de la voiture, sans un seul regard pour le cadavre étendu sur le sable brûlant, et revint vers l'avant, afin de récupérer sur le siège passager le sac à dos presque entièrement vide qu'il avait emmené avec lui. Tout en le jetant sur l'une de ses épaules, il s'éloigna de son 4x4, dépassa son poste d'observation et descendit sur la route.
N'importe qui de sensé aurait attendu la tombée de la nuit pour s'introduire dans les laboratoires ultra sécurisés de KaibaCorp. N'importe qui voulant mettre le maximum de chance de son côté aurait évité de se diriger droit vers l'entrée principale, là où se trouvaient les gardes, et aurait plutôt coupé le grillage à un endroit plus discret.
Am-heh n'était ni sensé ni prudent, pour la simple raison qu'il n'était pas un mortel comme les autres de son point de vue mais un dieu sur le point de récupérer ses pouvoirs. Il marcha donc droit devant lui jusqu'à la guérite, sans ralentir un seul instant. Lorsqu'il arriva à la hauteur des deux gardes, il ne baissa même pas un regard sur les armes à leur ceinture – matraque et pistolet – et se contenta d'essuyer d'un revers de la main la sueur qui avait perlé sur son front et coulé le long de son nez.
— Izzayy is-sihha ? demanda-t-il avant même que les gardes aient le temps de lui ordonner de décliner son identité.
La perplexité se lut sur le visage des deux hommes, puis leur muscles faciaux se crispèrent sur un spasme de douleur quand le monstre qui servait de ka à Am-heh leur transperça la cage thoracique de ses mains griffues.
— Pas très bien, on dirait, commenta cyniquement Am-heh, cette fois dans l'idiome des gardiens des tombeaux.
Les deux hommes s'écroulèrent à ses pieds dans un gargouillis d'agonie. Un spasme secoua leur corps brièvement, puis le sang se répandit lentement sur le macadam brûlant et poussiéreux. La flaque vint toucher la semelle des bottes d'Am-heh, mais cela ne l'empêcha pas de se pencher pour fouiller l'un des deux cadavres, jusqu'à ce qu'il trouve un badge portant le logo de KaibaCorp encerclé d'un dragon blanc aux yeux bleus stylisés. Plissant les paupières, il se demanda si l'objet contenait une puce RFID qui lui permettrait d'accéder à l'ensemble du complexe ou s'il lui faudrait dépouiller quelqu'un d'autre. Il aurait sans doute dû songer à se renseigner auprès de ses victimes au lieu de céder à son impatience grandissante.
Tant pis.
Le ka se retira parmi les ombres de la guérite, et Am-heh poursuivit son avancée sans se soucier un seul instant des nombreuses caméras de vidéos surveillances placées stratégiquement aux différentes entrées.
S'il y avait réellement eu qui que ce soit pour observer les écrans de surveillance, d'autres gardes auraient déjà déboulé pour le stopper. Am-heh était à peu près certain que les lieux étaient en passe d'être abandonnés, au moins pour un certain temps. Le parking était quasiment vide en dehors d'une ou deux voitures, et seules les allées et venues des camions avaient témoigné d'un semblant de vie. Son informateur n'avait pas su le renseigner autant qu'il l'aurait voulu, mais, à ce qu'Am-heh avait compris, l'endroit aurait dû grouiller de scientifiques et de gardes armées. Les bureaux du Caire n'étaient que la façade publique de KaibaCorp en Égypte. Les véritables locaux se trouvaient là, à quelques dizaines de kilomètres de l'aéroport du Sphinx. Construits sous le règne du Gôzaburô alors que la guerre froide battait son plein, ils avaient servi sous couvert de R&D à la fabrication d'armes en tous genres, écoulées tant à l'Ouest qu'à l'Est du fait de la neutralité de l'Égypte.
Am-heh s'arrêta enfin au pied du plus grand des bâtiments, quoi qu'il ne s'agisse somme toute que d'un immeuble vitré de quatre étages. Il approcha des portes, immenses vitres elles-aussi, et arqua un sourcil en se demandant si elles s'effaceraient devant lui ou s'il aurait à user de moyens plus brutaux pour se frayer un chemin à l'intérieur. Fort heureusement, elles s'ouvrirent automatiquement lorsqu'il passa le badge sur le lecteur prévu à cet effet.
Am-heh marqua une brève pause pour savourer l'air frais sortant des climatiseurs. Il ne s'était pas rendu compte avant cela à quel point la chaleur l'accablait, même s'il était à peine huit heures du matin. La sueur qui avait humidifié sa nuque et son dos refroidi instantanément, au point qu'il ne put contenir un frisson.
Balayant le hall du regard, il constata que personne n'était en vue, pas même au large comptoir circulaire servant à la fois d'accueil et de poste de surveillance.
Dommage, vraiment dommage, il avait tellement de questions à poser…
Am-heh rejoignit les ascenseurs et étudia songeusement le plan des étages. Chaque mot était à la fois écrit en arabe, en anglais et en japonais, mais il ne voyait rien qui puisse l'orienter vers le bon endroit, ce qui eut pour résultat de faire grandir sa frustration. Revenant sur ses pas, il considéra alors l'accueil, au cas où un employé s'y serait matérialisé entre deux. Hélas, ce n'était pas le cas.
Une idée germa dans son esprit, et il passa derrière le comptoir.
Les écrans de surveillance étaient noirs, mais après avoir poussé l'un des fauteuils sur roulettes pour accéder à l'espace, il constata que c'était seulement parce que l'ordinateur avait été éteint. Il appuya sur le bouton d'allumage de la tour, puis attendit tout en s'installant confortablement dans le fauteuil et en promenant son regard sur le hall dépouillé. Il n'aurait pas dit non à un café. Aucune machine, bien sûr. Kaiba n'était sûrement pas du genre à vouloir que ses employés lézardent autour d'un distributeur au lieu de travailler pour enrichir sa multinationale.
Enfin, un tintement presque imperceptible lui signala que l'ordinateur avait fini de démarrer. Il reporta aussitôt son attention sur l'écran. Ce qu'il vit lui fit froncer les sourcils avec contrariété.
Identifiant.
Mot de passe.
— Bien sûr… Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, Kaiba. Tu tiens vraiment à ce que j'explore chaque pièce de chaque étage, hein ? Quand je te verrai, tu regretteras vraiment d'être aussi tatillon sur la sécurité, parce que ce n'est rien de plus qu'une perte de temps.
Malgré tout, il étudia le badge volé pour voir s'il y avait au moins un identifiant inscrit dessus. Rien. Du moins, rien d'utile. Il y avait bien une série de chiffres et de lettres, mais il était clair qu'elle était trop longue pour être ceux que l'ordinateur exigeait.
Am-heh renifla avec agacement. Il aurait pu se forcer à rester calme, mais il n'en voyait pas l'utilité. Alors, il agrippa les bords de l'écran, prêt à le jeter au sol pour éprouver la douce satisfaction de casser quelque chose.
Ce fut à ce moment-là que l'affichage changea en redevenant à nouveau noir. Des caractères japonais s'affichèrent.
Qui es-tu ?
Il relâcha les bords de l'écran et se rassit, étudiant songeusement le message, qui fut réitéré en arabe, cette fois.
Qu'était-ce donc ? Un programme de sécurité créé par Kaiba ? Le bâtiment serait-il entièrement verrouillé et l'armée appelée au secours s'il répondait mal ? Ou s'il ne répondait pas du tout ? Non, Kaiba ne ferait sans doute pas appel à l'armée. Il devait posséder sa propre force de sécurité.
Comme c'était excitant. Son dernier combat contre des hommes armés remontaient bien trop loin à son goût, nonobstant les deux gardes à l'entrée. Les hommes de KaibaCorp seraient-ils assez forts pour susciter chez lui un minimum d'inquiétude ? Rien que d'y penser, il ne put s'empêcher de se pourlécher les lèvres.
L'affichage changea à nouveau. Cette fois, ce fut un texte en hiératique, qui réitéra la même question tout en lui demandant s'il était incapable de lire le japonais et l'arabe.
Am-heh fronça les sourcils. Ses connaissances en informatique ne dépassaient pas celles de Marik, mais il avait le sentiment que ce n'était pas le genre de questions qu'aurait dû poser un programme, pour la bonne et simple raison que personne n'aurait dû être capable de lire le hiératique, hormis un égyptologue, et qu'il était peu probable qu'un égyptologue se décide à entrer par effraction dans les laboratoires de KaibaCorp. Quelqu'un lui parlait à travers l'ordinateur, et ce quelqu'un le connaissait. Sauf qu'il lui avait demandé de décliner son identité. Alors peut-être connaissait-il Marik.
Am-heh se garda d'écrire quoi que ce soit en guise de réponse. Il avait envie de voir jusqu'où cela le mènerait, et aussi s'il pourrait énerver la personne qui se trouvait de l'autre côté. Alors, il se renfonça dans le fauteuil et, mains jointes sur le ventre, posa les pieds sur le comptoir.
C'est très impoli. Tu ne devrais pas faire ça.
Les lèvres d'Am-heh s'incurvèrent sur un rictus.
— Tu peux m'entendre ? questionna-t-il en japonais.
Oui. Mais je n'ai pas de haut-parleur pour pouvoir m'adresser à toi de vive-voix.
Son interlocuteur lui aussi était repassé au japonais.
— Est-ce qu'il y a d'autres personnes ou sommes-nous seuls ?
Es-tu l'autre Marik ?
Am-heh n'aimait pas que l'on ignore ses questions, mais il était trop surpris pour s'irriter de la chose. À qui parlait-il au juste ? Kaiba ? Non, Kaiba n'aurait pas posé la question. Il l'aurait immédiatement reconnu comme l'ancienne autre personnalité de Marik. Accessoirement, il n'aurait pas perdu son temps à discuter avec lui en sachant quel danger il représentait. Il s'agissait de quelqu'un d'autre. Son adorable petit frère qui n'arrêtait pas de trotter derrière lui comme un gentil chien, peut-être ? Non, peu probable aussi.
— Est-ce qu'il y a d'autres personnes ? répéta-t-il.
Pendant quelques secondes, aucune réponse ne vint.
Tu les as tués ?
Am-heh haussa un sourcil avant de sourire à nouveau, un peu plus vicieusement encore.
— Qui, spécifiquement ? Les deux gardes à l'entrée, l'employé que j'ai kidnappé et torturé ou tous ceux qui ont précédés ?
Nouveau « silence ». Soit son interlocuteur mystérieux était en train d'appeler tout ce que le monde possédait de forces spéciales d'intervention, soit il n'arrivait pas à se remettre du choc.
Il n'y a rien pour toi ici, autre Marik. Va-t-en.
— C'est à moi d'en décider. Et appelle-moi Am-heh, le dévoreur des millions.
Je t'appellerai comme j'en ai envie, autre Marik. Tu n'es pas le bienvenu ici. Et si tu es à la recherche des objets millénaires, sache que quelqu'un t'a déjà précédé.
— Vraiment ? Qui ?
Am-heh laissa échapper un reniflement dédaigneux.
— Ne me dis pas que c'est ce Bakura qui a…
Il s'arrêta pour lire la réponse presque immédiate.
Celui qui a commis ce crime est bien pire que toi, ce qui en dit long, autre Marik…
— Cesse de m'appeler « autre Marik ». Et ton désir de me voir partir au plus vite me fait dire que tu as des choses à cacher. Ou à protéger.
Non. Je souhaite simplement abréger cette désagréable discussion. Sauf si tu acceptes de me dire où est le vrai Marik, auquel cas je te donnerai l'identité de celui qui a volé les objets… Si jamais tu tiens tellement à les lui reprendre.
Am-heh médita la proposition pendant quelques secondes. Si les objets avaient réellement été volés, son interlocuteur ne mentait pas en prétendant que le coupable possédait un grand pouvoir, ce qui signifiait qu'il espérait l'envoyer à sa propre mort. Si son interlocuteur mentait, ce qui était plus probable, cela signifiait qu'il espérait sauver Marik pendant qu'Am-heh serait occupé ailleurs. Il y avait quelque chose de naïf dans cette stratégie : croyait-il vraiment qu'Am-heh lui donnerait l'emplacement de Marik sans mentir ? Ou même la moindre information vraie à son sujet ?
Bien, ils pouvaient être deux à jouer.
— Marik est mon hôte. Nous avons passé les derniers jours à raffermir notre lien fraternel. Et puisque les objets ont disparu, et qu'il m'a menti pour la seconde fois sur leur emplacement, je pense que je vais inviter Isis et Rishid à un repas de famille, fit-il tout en se grattant paresseusement le ventre.
Marik ne savait pas pour le vol des objets.
— Non ? s'enquit Am-heh tout en examinant ses ongles. Dommage pour eux, alors. Être puni pour quelque chose que l'on n'a pas fait est sans doute pire que d'être puni en étant coupable…
Il allait ajouter autre chose quand un bruit de voix de plus en plus perceptible attira son attention. Il tourna la tête dans la direction approximative de sa provenance et remarqua les portes coupe-feu des escaliers de secours.
— … incroyable que l'ascenseur soit tombé en panne comme ça.
— Quelqu'un a oublié de payer la facture d'électricité…
— Ne sois pas stupide. Tu vois bien que c'est la seule chose qui… Attends, mon téléphone vient de vibrer…
— Je croyais que tu l'avais mis sur silencieux ?
Am-heh vit du coin de l'œil une nouvelle ligne de texte apparaître sur l'écran. Il ne s'en préoccupa guère, ayant trouvé bien plus intéressant que la personne qui discutait avec lui par ordinateur interposé. Après tout, il n'avait aucun moyen de la blesser.
Tout en attrapant son sac à dos, il s'avança jusqu'aux portes coupe-feu et les poussa brutalement des deux mains.
Les deux employés qui essayaient de remonter discrètement l'escalier se figèrent en même temps. Quel que soit le message qu'ils aient reçu, il ne les empêcha pas de se retourner pour le fixer, livides, les yeux écarquillés par la peur. Am-heh les dévisagea avec l'amusement du prédateur en retour, les paupières plissées. Il nota qu'ils ne portaient pas d'uniformes comme les deux gardes à l'entrée mais des vêtements autrement plus décontractés. L'homme accusait déjà un certain âge, mais sa collègue devait avoir moins de trente ans.
Am-heh sourit – d'une façon propre à faire frémir de terreur n'importe qui.
— Je cherche les objets millénaires. Pourriez-vous m'indiquer le bon département ? questionna-t-il d'un ton d'autant plus exagérément poli qu'il leur tira la langue en achevant sa question.
Il aurait tout aussi bien pu les menacer d'une mort lente et douloureuse, car les deux employés tournèrent les talons sans demander leur reste et escaladèrent l'escalier quatre à quatre.
Am-heh considéra la possibilité de leur couper la route avec l'aide de son ka, puis décida qu'une partie de cache-cache dans les locaux de KaibaCorp serait bien plus distrayante.
— Je torture le premier que j'attrape ! cria-t-il tout mettant le pied sur la première marche.
Seul le claquement d'une porte battante lui répondit.
Tout en empruntant à son tour l'escalier sans trop se presser, Am-heh songea que cela lui rappelait la nuit où il avait pourchassé Marik. Il doutait, hélas, que cette partie-là soit aussi passionnante. La femme ressemblait à une brindille prête à se rompre à tout instant, et l'homme ne tarderait pas à mourir d'une crise cardiaque s'il en jugeait par sa corpulence. Enfin, n'aurait pas tardé à… Parce qu'à l'évidence, il allait mourir de tout autre chose.
Am-heh emprunta les portes coupe-feu du premier étage. Le claquement avait suivi très vite après leur fuite, aussi ne croyait-il pas qu'ils aient pu atteindre le second étage.
Une fois dans le couloir, il ouvrit son sac à dos, le temps de prendre le khukuri. Puis il avança en sifflotant tout en ouvrant une à une les portes closes ou en forçant celles qui étaient verrouillées à l'aide de la lame. Il ne se pressa guère, ayant constaté en regardant le plan du rez-de-chaussée que les étages n'étaient desservis que par un unique escalier et couloir, au centre duquel se trouvait l'ascenseur, ascenseur qu'il n'était pas possible d'emprunter sans qu'Am-heh le remarque. Si du moins son mystérieux correspondant informatique les réactivait, ce qu'il ferait sûrement, dans l'espoir d'aider les deux employés à fuir.
Arrivé au milieu du couloir, juste au niveau de l'ascenseur, Am-heh cessa de siffloter et fit une halte, réfléchissant à la suite. Il avait croisé jusqu'alors une série de bureaux qui ne cachaient personne. Seules deux autres portes se présentaient encore à lui, sans doute des open space ou des laboratoires. Ses proies se cachaient forcément là, puisqu'il n'y avait pas d'autre issue de secours.
— Am stram gram… commença-t-il tout en pointant tour à tour les portes avec le khukuri.
Il s'interrompit lorsque la sonnerie de son propre téléphone portable se fit entendre. Sourcils froncés, il enfonça lentement sa main libre dans l'une des poches de son pantalon cargo.
Contact inconnu.
Au bout de la sixième sonnerie, il décrocha, sans pour autant parler.
— Laisse les partir et je te montrerai tout ce que tu veux.
La voix était étrangement familière, en fait proche de celle du pharaon quand il se montrait autoritaire, et en même temps différente, parce qu'elle ne parvenait pas à refléter tout à fait la même arrogance, comme si son interlocuteur éprouvait de la peur ou de l'incertitude.
Yûgi ?
Am-heh raccrocha sans verbaliser la moindre réponse. Après avoir considéré son téléphone pendant une ou deux secondes, il décida de l'éclater contre le mur. Si son interlocuteur pouvait pirater la chose, il n'allait certainement pas la conserver avec le risque qu'il puisse ensuite le suivre via le GPS ou il ne savait quoi encore.
— Où en étais-je ? déclara-t-il plus pour qui pourrait l'entendre que pour lui-même. Ah, oui ! Am stram gram, ce sera la porte de droite.
Il la rejoignit d'un pas rapide, l'ouvrit à la volée et pénétra dans le laboratoire seulement éclairé par le soleil apparaissant derrière les baies vitrées.
La pièce était encombrée d'espaces de travail dessinant un quadrillage d'allées. Chaque table possédait un ordinateur, ainsi que d'autres appareils qu'il ne chercha pas à identifier.
Am-heh remonta nonchalamment l'une des allée tout se penchant pour regarder sous les bureaux. De temps à autre, il faisait volontairement tomber des objets fragiles avec la pointe de son khukuri. Un bécher par ci, un mug par-là. L'ennui commençait à le gagner lentement mais sûrement. Comme il l'avait craint, pourchasser Marik avait été bien plus réjouissant.
Il arriva enfin à la fin de l'allée, lâcha un bâillement qu'il ne chercha même pas à étouffer et entendit un bruit de course dans son dos, suivi d'un cri de douleur quand le fuyard se prit la porte dans le nez à cause du ka qui se trouvait juste derrière celle-ci.
Am-heh ne se retourna pas. Au lieu de cela, il se pencha pour regarder sous le bureau à côté duquel il se trouvait. Un rictus carnassier étira aussitôt ses lèvres.
— On dirait que je vous ai trouvé en même temps, fit-il tout en déposant son khukuri à côté d'un bloc note. Que faire, que faire ?
Il considéra la jeune femme qui, recroquevillée sous le bureau, se cachait le visage entre les mains comme si elle espérait que cela suffirait à le faire disparaître de son existence. Puis, il se redressa pour examiner l'homme, retenu à distance de la porte par le ka monstrueux et dont la gueule bardée de crocs s'entrouvrait sur un sourire crocodilien.
La jeune femme poussa un cri d'effroi au moment où Am-heh l'agrippa l'un de ses poignets et la força à sortir de dessous le bureau. Lorsqu'il tira sur ses bras pour l'obliger à se relever, elle chercha à le frapper. La pointe de sa chaussure vint le cueillir au tibia, et il éclata de rire.
Un autre cri échappa à la jeune femme quand Am-heh la repoussa contre le bureau, sans doute parce que ses reins venaient d'entrer en collision avec le rebord anguleux. Puis elle laissa échapper un gémissement de terreur quand il réussit à se glisser entre ses jambes. Il se plaqua contre elle, son visage bestial penché à quelques centimètres du sien, presque front contre front, parfaitement conscient de la terreur qu'il engendrerait. Elle sursauta et couina à nouveau quand ses mains puissantes se refermèrent sur son bassin.
— Tu sais ce que l'on dit, susurra-t-il tout en enfonçant ses doigts dans sa chair tremblante, les femmes et les enfants d'abord… Surtout les femmes…
Il darda sa langue et effleura les lèvres de la jeune femme de la pointe de celle-ci, comme s'il souhaitait les goûter. Elle aurait pu essayer de le repousser, de le frapper. Elle aurait même pu s'emparer du khukuri qu'il avait volontairement abandonné à sa portée, juste pour voir si elle songerait à en faire l'usage contre lui. Elle se contenta de trembler un peu plus – nullement d'anticipation, bien entendu. Sa bouche avait un goût de sel, celui des larmes qu'elle ne contenait plus depuis longtemps.
En s'écartant, il constata qu'elle avait fermé les yeux avec force et que ses mains étaient crispées à en devenir blanches sur le rebord du bureau.
Un tintement se fit entendre, celui produit par un téléphone, mais Am-heh l'ignora. Il tourna lentement la tête en direction de l'homme complètement figé, silencieux. Tout en lui adressant un regard à la fois amusé et interrogateur, il pressa un peu plus ses hanches contre celles de la jeune femme et se frotta de la façon la plus obscène possible contre son entrejambe. Cependant, l'autre employé resta de marbre, concentré sur la forme sombre et desséchée du ka qui lui bloquait l'accès à la porte.
Soudain, Am-heh entendit un filet de voix presque imperceptible. Il reporta son attention sur la jeune femme, qui serrait ses mains sur sa propre poitrine comme si elle était en train de prier.
— Ne nous tuez pas… Ne nous tuez pas… Pitié… S'il vous plaît… Je ferai ce que vous voudrez… S'il vous plaît…
— Oh, tellement de sens du sacrifice, Mari, répondit-il après avoir rapidement regardé le badge nominatif épinglé à son t-shirt.
Il se pencha et renifla sa gorge plus bruyamment que nécessaire, puis éleva une main pour détacher ses cheveux noirs retenus sagement en un chignon. Quand il eut achevé de passer ses doigts dedans afin de leur redonner leur redonner leur volume, il laissa échapper un murmure appréciateur.
— Je vais te garder, Mari, déclara-t-il en cessant d'onduler des hanches contre elle. Et, toi, tu peux partir.
Am-heh put sentir la jeune employée se recroqueviller sur elle-même, mais elle n'émit aucune protestation pour défendre son cas. Il reporta donc son attention sur l'homme avec un regard insondable. L'employé contourna le ka afin d'atteindre la porte. Am-heh plissa légèrement les paupières, lâcha un soupir agacé et communiqua sa volonté à son dangereux protecteur.
L'homme se figea avec incompréhension quand les griffes tracèrent des sillons sanglants dans sa gorge. Il recula d'un pas en portant une main à ses blessures dans l'espoir d'empêcher le flot d'hémoglobine de se répandre, puis il bascula vers l'avant. En réaction, la jeune femme poussa un cri étranglé et plaqua les mains sur sa bouche, comme pour se retenir de vomir.
— J'ai dit que tu pouvais partir, fit Am-heh d'un ton plat. Pas que tu partirais vivant.
Il reprit son khukuri et s'écarta de la jeune femme, n'ayant aucune intention de la molester plus longtemps. Il avait espéré tirer une réaction de l'autre employé, mais celui-ci ne s'était préoccupé que de sa propre survie, quand bien même cela revenait à lui offrir sa collègue en pâture. Son égoïsme le surprenait. Le pharaon et ses amis n'auraient pas hésité à risquer leur vie pour la sauver et auraient souffert moralement de ne pas y parvenir.
— Donne-moi ton téléphone. Cette sonnerie est vraiment irritante.
L'employée mit plusieurs ennuyeuses secondes avant de comprendre le sens exact de ses paroles Elle fit plusieurs aller retours entre la main tendue vers elle puis les yeux violets, aussi profonds et vides que les ténèbres d'un puits. Enfin, elle sortit l'appareil de sa poche et le lui présenta entre ses mains tremblantes, sans oser regarder trop longtemps son rictus prédateur qui lui donnait l'impression que sa dernière heure approchait.
Am-heh toisa l'appareil. Il hésitait entre le casser comme le précédent ou répondre à son mystérieux interlocuteur. L'un comme l'autre plongerait sans doute celui-ci dans les pires tourments mais, à bien y réfléchir, lui parler serait beaucoup plus amusant, puisqu'il lui serait possible de profiter de ses réactions.
— Tu… tu l'as tué ?! s'exclama la voix.
— Sa faute. Il était ennuyeux. Et lâche. Seras-tu ennuyeux et lâche ?
Tout en posant cette question, il porta un regard insistant sur la jeune femme et lui adressa un clin d'œil qui n'avait absolument rien de rassurant.
— Je peux te donner accès au laboratoire où se trouvaient les objets millénaires. Juste… Ne la blesse pas !
— Je ne sais pas… Je me suis toujours demandé combien de temps peut survivre une personne une fois tous ses membres amputés et je pourrais fort bien continuer à fouiller ce bâtiment sans ton aide… rétorqua Am-heh en soupesant sa machette d'un air désintéressé.
— Non ! Il faut emprunter l'ascenseur pour accéder à cette zone, et seules les personnes avec un niveau de sécurité suffisant peuvent y accéder. Elle ne l'a pas.
— Oh… ?
Am-heh pinça les lèvres d'une façon presque boudeuse.
— Mari, la voix vient juste de me dire que tu n'as aucune utilité pour KaibaCorp.
La jeune femme devint plus pâle encore.
— Heureusement que je ne suis pas KaibaCorp, ajouta-t-il après lui avoir tiré la langue. Tu devrais réfléchir avant de parler, la voix. Qui sait ce qui aurait pu arriver si je t'avais pris au mot… ?
Il fit signe à la jeune femme de passer devant lui et d'avancer vers la porte, ce qu'elle fit, jusqu'à ce que son regard tombe sur le corps de son collègue et qu'elle se fige sur place comme un animal aux abois. Seule la présence menaçante du ka et la sensation horrible de la pointe du khukuri contre ses reins la poussa à passer la porte en enjambant la mare de sang.
— Tu sais, reprit Am-heh alors qu'ils approchaient de l'ascenseur, ça ressemble vraiment à un piège. J'espère que tu ne comptes pas nous enfermer dans cette petite boîte suspendue dans le vide, le temps d'appeler du renfort.
En l'entendant dire cela, l'employée amorça un mouvement de recul lorsque les portes s'ouvrirent. Hélas, Am-heh la poussa vers l'avant et s'engouffra en même temps qu'elle dans l'habitacle.
— Ce serait bien embêtant, poursuivit-il sans prêter attention à son otage. Je n'aime pas shifumi, nous n'avons pas de papier pour le tic tac toe et je doute qu'elle soit aussi endurante que Marik pour… à peu près tout le reste.
Les portes se refermèrent dans un chuintement presque imperceptible.
— Qu'est-ce que tu as fait à Marik ? s'horrifia la voix.
Am-heh attendit que l'ascenseur s'ébranle et commence à descendre pour répondre.
— J'ai complété sa collection de cicatrices.
La jeune femme gémit, et il reporta son attention sur elle sans écouter la réponse de la voix.
— Chut, chut, ne sois pas jalouse, il les porte simplement mieux que quiconque.
L'ascenseur continua sa descente, avec pour seule musique d'accompagnement les plaintes contenues de l'employée. Am-heh marqua son impatience grandissante en tapant du pied sur le sol tout en ignorant le téléphone qu'il tenait encore dans l'une de ses mains.
Un peu plus tard, les portes s'ouvrirent enfin sur un vaste espace, un autre laboratoire aussi peu intéressant que le précédent du point de vue d'Am-heh, nonobstant les preuves évidentes du massacre qui avait eu lieu. Personne n'avait vraiment pris le temps de nettoyer le sang, qui avait eu le temps de sécher depuis.
— Mon dieu, murmura la jeune femme alors qu'il l'obligeait à sortir de l'ascenseur avec lui.
Am-heh observa à distance le sarcophage de verre, qui avait peut-être ou n'avait peut-être pas contenu les objets millénaires, avant de parcourir le reste du laboratoire d'un regard aiguisé.
— Toutes les personnes présentes ce jour-là ont été assassinées, reprit la voix. Tu as une semaine de retard, autre Marik.
Kaiba avait sans doute bien des ennemis, mais Am-heh n'imaginait pas qui que ce soit attaquer l'un de ses laboratoires et tuer ses employés simplement pour sa technologie de divertissement, aussi avancée soit-elle sur la concurrence. Les objets millénaires, à l'inverse, pouvaient permettre à leur propriétaire de devenir l'égal d'un dieu et de conquérir le monde, ce qui rendait les enjeux autrement plus important que la possibilité de créer des hologrammes.
— Il dit s'appeler Mahara, et nous ne savons pas ce qu'il est exactement.
Am-heh baissa les yeux sur le téléphone portable sans verbaliser la moindre réponse. Il le rendit à l'employée, puis pointa l'ascenseur avec le khukuri pour donner le signal du départ.
Une fois de retour dans l'habitacle, la jeune femme se mit aussitôt dans le coin le plus éloigné de lui, tout comme elle l'avait fait la première fois. Cependant, il ne s'en soucia guère et l'oublia même complètement, trop occupé qu'il était à ruminer.
Am-heh n'avait jamais sérieusement considéré la possibilité que les objets millénaires puissent être volés – que son sceptre puisse être volé. Que Marik lui mente ou que Kaiba l'empêche de les prendre, oui, mais il s'était attendu à remettre la main dessus, pas à se retrouver face à un problème insoluble. Il ignorait où trouver ce Mahara. Récupérer rapidement le sceptre, au minimum, était donc hautement improbable. Et quand bien même parviendrait-il à retrouver le mystérieux voleur, serait-il en mesure de le vaincre seul, sans le moindre allié ?
Pour la première fois depuis sa renaissance, il se sentit incroyablement frustré, au point d'en frapper le mur sans se soucier de la douleur brève mais intense qui éclata dans ses phalanges. La jeune femme laissa échapper un cri de surprise qu'il n'entendit même pas, et il se retrouva hors de l'ascenseur dès que les portes coulissèrent sur les côtés.
Qu'allait-il faire désormais ? Il ne pouvait même pas reprocher à Marik la perte des objets millénaires. Tout au plus pourrait-il le punir pour l'avoir envoyé sur une voie de garage, si tant est que Marik ait su pour leur disparition, ce qui n'importait pas réellement, cependant. Le torturer l'amuserait un moment. Hélas, cela ne lui apporterait aucune des réponses dont il avait besoin.
À bien y réfléchir, il pourrait peut-être contraindre Isis et Rishid à l'assister avec la fausse promesse de libérer leur frère. Ce qui signifiait qu'abîmer Marik plus qu'il ne l'était déjà serait une très mauvaise idée, du moins dans un proche avenir.
— Juste pour ton information, déclara tout à coup l'irritante voix qui aurait pu être celle du pharaon, j'ai prévenu depuis un moment les forces de sécurité de KaibaCorp, et elles seront bientôt là. Je te conseille de partir au plus vite, autre Marik.
Am-heh détestait être arraché à ses réflexions, surtout quand elles étaient aussi importantes. Il se tourna lentement vers l'employée, qui gardait le téléphone portable pressé contre son cœur et qui lui rendit son regard avec une expression hagarde.
— Tu me menaces ? questionna Am-heh avec une expression impassible.
— J'ai promis de te montrer l'endroit où se trouvaient les objets si tu ne la blessais pas. Je n'ai jamais promis de n'alerter personne.
— Oh, tu penses que c'est vraiment une bonne idée de jouer au plus malin maintenant ?
Le ton d'Am-heh, cette fois, trahit le dangereux agacement qui l'avait gagné. Il tendit la main pour prendre le téléphone et l'éleva devant son visage, fixant l'écran avec intensité. Ses lèvres dessinèrent un rictus féroce.
— Tu sais, commença-t-il d'une voix dégoulinant de venin, je trouve particulièrement impoli que tu ne m'aies toujours pas montré ton visage. Le jour où nous nous rencontrerons en chair et en os, j'aimerais pouvoir te reconnaître, afin de ne pas te tuer trop vite.
— Tu ne pourras jamais me rencontrer en chair et en os, autre Marik, parce que je ne possède pas de corps.
— Pas de corps ? répéta Am-heh avec un froncement de sourcils perplexe. Comme un fantôme ?
Quand l'écran du téléphone portable changea pour afficher le visage de son interlocuteur, il ne parvint pas à contenir son éclat de rire.
— Oh, regarde-toi ! J'ignorais que l'hôte du pharaon avait un frère ayant meilleur goût que lui pour la couleur de ses cheveux ! Marik devrait mieux enquêter sur ses ennemis…
L'autre le dévisagea avec une expression sévère.
— Je ne suis pas son frère.
— Et j'étais sarcastique, rétorqua Am-heh.
Il se passa la langue sur les lèvres, s'amusant des rides de contrariété qui étaient apparues sur le front de l'autre. Celui-ci ne pouvait pas être Yûgi, malgré sa naïveté frôlant l'idiotie. Il ne pouvait pas être le pharaon non plus, revenu d'entre les morts sous une forme incorporelle, parce que le pharaon n'aurait pas agi avec autant de maladresse face à lui, sachant de quoi il était capable et de la nécessité de le stopper même au prix de quelques sacrifices. Ayant eu un aperçu de la démesure de Kaiba, et ayant appris depuis son retour que ce point n'avait pas changé, cela ne laissait que peu de possibilités.
— Laisse-moi deviner. Kaiba se sentait seul après le départ du pharaon. Il a décidé de se créer un tamagotchi holographique. Dis-moi, comment ça fonctionne, exactement ? Il se masturbe en te regardant ou il a trouvé le moyen d'interagir physiquement avec toi pour rendre les choses encore plus intéressante ? Est-ce que le pharaon est revenu, depuis ? Est-ce qu'il fait la couche de beurre dans votre sandwich, ou est-ce qu'ils t'ont relégué à ce rôle ? À moins que Kaiba t'ignore totalement, maintenant, ce qui explique pourquoi tu as le temps de venir te mêler de ce qui ne te regarde pas…
Am-heh ricana en voyant l'expression offensée de son interlocuteur. Néanmoins, quand il parla enfin, ce fut avec une voix presque atone et sans plus la moindre trace d'émotions sur son visage.
— Je suis Iatem, et je n'ai rien d'un…
— Oh, bien sûr que tu es un Iatem, programme stupide ! coupa brutalement Am-heh. Et je suis sûr que tu rêves de devenir un véritable petit garçon, comme Pinocchio. Mais…
Le sourire d'Am-heh se fit un peu plus cruel encore.
— La vérité, c'est que tu n'as même pas ton propre nom, Iatem. Tu n'es qu'une copie, un fac-similé, de mauvaise qualité, par ailleurs, parce que jamais le vrai pharaon aurait commis autant d'erreurs que toi !
Am-heh savoura sa victoire en voyant les yeux du pathétique programme s'écarquiller avec stupeur. Ne pas avoir de corps physique ne signifiait pas que l'on était pour autant intouchable, comme n'allait pas tarder à l'apprendre le programme à ses dépends. D'ailleurs, l'écran se brouilla légèrement, comme si la créature mal-fonctionnait ou était en proie à un conflit intérieur.
— Je suppose que Kaiba n'est, au fond, pas très fier de sa création…
— Peut-être, commença Iatem d'une voix glaciale et légèrement altérée par des artefacts audios, mais au moins je n'ai jamais essayé d'assassiner mon créateur, et il ne m'a pas supprimé sans le moindre remord comme si je n'étais qu'un déchet, autre Marik…
Am-heh se raidit aussitôt, mâchoire crispée, à la fois furieux et étonné que l'attaque soit plus douloureuse qu'il l'aurait admis à quiconque.
Il se rappela le désespoir teinté de rage qui l'avait saisi en comprenant que sa personnalité principale avait réussi à reprendre le dessus et qu'elle possédait désormais le choix de l'accepter et de poursuivre avec lui ou de le rejeter et de le détruire. Flatter son ambition n'avait pas suffi. Marik l'avait éliminé sans la moindre once de pitié. Am-heh aurait dû en être fier, quelque part, parce que cela signifiait qu'une part de sa propre cruauté s'était transmise à lui et que son existence n'avait pas été vaine. Mais quand les ténèbres l'avaient dévoré, il avait juste ressenti son habituelle fureur envers le monde entier ainsi que, pour la première fois, une intense amertume.
— Dernier faux pas, Iatem. La prochaine fois que nous nous verrons, j'espère que tu auras appris quand parler et quand te la fermer. Bien sûr, c'est en supposant que Kaiba ne te supprime pas comme un déchet pour ton idiotie.
Am-heh laissa choir le téléphone, sans se soucier de savoir s'il avait résisté au choc ou s'il avait éclaté en plusieurs morceaux en heurtant le sol.
Après une discussion aussi longue avec le jouet personnel de Kaiba, il s'était attendu à être seul – et incroyablement frustré de l'être, par ailleurs, tant il éprouvait le besoin d'extérioriser sa rage. En imaginant qu'il n'aurait pas décoléré en chemin, il serait rentré avec la ferme intention de décapiter Marik et aurait envoyé sa tête directement à KaibaCorp avec une carte pour remercier Iatem de ses services.
Mais il n'était pas seul. L'employée le fixait toujours avec des yeux de biche effarouchée, et cela le mit un peu plus en colère encore, parce qui de sain d'esprit resterait à proximité de lui alors qu'il était trop occupé à discuter pour se soucier de son otage ?
Oh, peut-être était-elle encore choquée par les menaces, ainsi que le fait d'avoir vu son collègue assassiné sous ses yeux.
Dommage pour elle.
Tant mieux pour Marik, sans doute, même si Am-heh était résolu à se venger d'une façon ou d'une autre du tamagotchi trop bavard à travers lui.
— Am-heh, s'exclama la voix brouillée de Iatem depuis le téléphone lorsqu'il avança vers la jeune femme sidérée par la terreur. Tu as promis de la laisser partir.
Pour qu'il emploie son nom, comme s'il espérait ainsi attirer son attention, c'est que le programme paniquait réellement. Bien.
— Ne pas la blesser, corrigea-t-il avec un ricanement. Et tu n'as pas spécifié ce que tu entendais sémantiquement par « blesser ». Par ailleurs, je n'ai rien promis. Tu m'as fait une proposition et tu as procédé à la suite sans attendre ma réponse.
— Non… Tu as… Je…
Am-heh n'écouta pas la suite des protestations confuses de Iatem. Il plaqua la jeune femme contre le mur le plus proche et posa les mains sur ses joues déjà rendues humides par les larmes.
— Mari, jaimerais dire que je suis vraiment désolé, mais ce serait un mensonge. Tu aurais dû fuir quand tu en avais l'occasion. Mais ne t'en fais pas, contrairement à moi, tu ne seras pas vouée au néant. Du moins, j'imagine… Prie-les dieux pour ?
Il déplaça ses mains le long de sa gorge, caressant doucement sa peau comme pour la rassurer.
— Je ne sais pas si tu le sais, Iatem, susurra-t-il avant de se lécher les lèvres, mais il y a différentes méthodes pour étouffer quelqu'un. Tout dépend si tu souhaites tuer rapidement ou prolonger le plaisir. Laisse-moi te montrer le version la plus longue, pour être certain que tu retiennes bien les gestes.
