Ouiiiiii je sais, vous préférez quand c'est Elie qui publie, elle fait ça plus tôt que moi, mais hey, c'est pas de ma faute, plaignez vous à mon patron ! ;p

RaR Morganne-bzh (chap 51) : mais non mais non, il ne faut pas m'assassiner, je suis innocente :3 Et puis tu vas voir, ça va s'arranger... (ou pas ;p) Merci beaucoup pour la reviex :)

Guest (chap 51) : Merci beaucoup, prends ton mal en patience ;)

Comme d'habitude, gloire/disclaimers/remerciements à mes bêtas/dieux/lecteurs et revieweurs.

Bonne lecture !


Crabe Partie 5

Chapitre 10

La treizième séance de chimiothérapie de Sherlock se déroula exactement comme d'habitude, à ceci près qu'il n'y avait pas Jude, toujours en vacances. Madeline, qui l'avait remplacé la semaine dernière, était absente aussi. C'était donc Mary qui avait pris ce rôle cette fois-ci, et comme Jude elle resta toute la durée de la séance auprès des deux hommes. En effet, cette fois Sherlock avait toléré que John vienne avec lui, au contraire des rendez-vous avec Janet ou David. Si la présence de la jeune femme évita les longs silences gênants entre les deux colocataires, cela ne changea rien à la lourdeur de l'ambiance de la pièce. Mary, toute aussi gentille qu'elle était, n'avait pas le naturel de Jude, très à l'aise avec les deux hommes, même quand ils étaient fâchés l'un contre l'autre. Elle avait bien senti, comme tout le monde dans la pièce, qu'il y avait un problème, mais fut incapable de le résoudre.

Bizarrement, l'absence de Jude pesa donc beaucoup plus à Sherlock qu'il ne l'aurait cru. Il n'aurait jamais pensé s'attacher au jeune homme. Et fut donc très surpris de songer à lui comme à un proche.

Et de toute évidence, s'il lisait convenablement dans les yeux de John, le médecin n'était pas loin de penser la même chose.

Sherlock, au lendemain de la séance, se sentit mal, pour la première fois depuis longtemps. Il ne vomit pas, mais contint à grand peine ses nausées, se planquant dans le canapé, recroquevillé en position fœtale, souffrant le martyre en silence. Au vu du regard désabusé de John, il était parfaitement au courant. Mais il ne dit rien. Ne réagit pas. Ne fit aucun pas en avant vers lui. Et conformément à la tête de mule qu'il était, Sherlock n'en fit pas davantage. Ils se contentèrent de rester côte à côte dans un salon qui ressemblait chaque jour un peu plus à un caveau, l'un souffrant, l'autre soupirant, emmurés dans une colère, et un boudeur.

L'eczéma de Sherlock, qui avait légèrement régressé au fil des jours et depuis l'ajustement de son traitement et de la quantité de docétaxel dans ses injections, était revenu, plus fort encore, et entre deux crampes d'estomac qui lui lancinaient le ventre, le détective grattait furieusement le derrière de ses oreilles.

Mrs Hudson vint, une fois. Ils ne la remarquèrent que lorsqu'elle partit en soupirant bruyamment, lasse du tableau qu'offrait les deux hommes. Quelque part, il lui semblait à elle aussi qu'elle avait perdu. Baker Street était un tombeau.

Ce fut finalement John qui y mit fin. Mais pas de la façon dont on se serait attendu qu'il réagisse. Il ne confronta pas Sherlock, il ne le secoua pas, il ne lutta pas.

Au contraire, il prit un bain, se coiffa, se rasa, s'habilla, et sortit de la salle de bains en sifflotant le jeudi soir.

- Où est-ce que tu vas ? s'étonna Sherlock.

En une semaine, c'était probablement les quelques cinquantièmes mots que Sherlock adressa à John (et vice-versa), et cela étonna les deux hommes autant l'un que l'autre. Le détective avait à peine réalisé que c'était lui qui avait parlé.

- Je sors, répondit néanmoins John en laçant ses chaussures.

- Certes, je le vois bien, grinça le détective. Mais pourquoi ?

- Parce que je n'en peux plus d'être ici, répondit très franchement John.

Sherlock accusa le coup en silence.

Le médecin saisit une veste légère pour se protéger du froid dans la soirée, et l'enfila.

- Où vas-tu ? Avec qui ? Tu rentres ce soir ? À quelle heure ? Qui va me faire à manger ? Tu es mon médecin, tu es censé t'occuper de moi !

Le détective n'était pas capable d'endiguer le flot de paroles qui sortaient de sa bouche sur un ton haineux, plus virulent à chaque mot, sans qu'il n'y ait d'explication rationnelle à cela.

- Ça ne te regarde absolument pas ! Et tu es un adulte en pleine possession de tes moyens, alors débrouille-toi ! cingla John, glacial. Et arrête de faire ça !

Parce que bien entendu, Sherlock n'avait pas pu s'en empêcher, il analysait. Si John refusait de lui donner les informations qu'il voulait, il les obtiendrait seul. Et le fait qu'il sache lire en John comme dans un livre ouvert aidait beaucoup. Sauf que le médecin savait, en retour, parfaitement comment contrer Sherlock quand il faisait ça. Et quitta la pièce en claquant la porte avec virulence.

Sherlock, dévoré par la haine et le mépris à l'égard de l'inconnue (il avait au moins eu le temps de déduire ça : c'était une femme et si John insistait autant pour ne rien dire, c'était parce que Sherlock la connaissait aussi), se précipita à la fenêtre pour regarder son ami partir dans la douceur et la clarté de ce soir de juillet.

Il ne s'abaisserait pas à le suivre. Il avait d'autres moyens à sa disposition.


Lorsque la porte d'entrée de Baker Street se referma derrière John, Sherlock, allongé dans le noir sur son lit et les yeux grands ouverts, regarda immédiatement l'heure. Minuit passé de treize minutes.

Les pas de John, lents et lourds dans l'obscurité totale de l'appartement, n'étaient accompagnés d'aucun autre son. Il était seul. Et légèrement alcoolisé, Sherlock pouvait le déduire à sa manière de laisser traîner ses talons. Mais le fait qu'il soit seul ne voulait rien dire. Au vu de l'heure, il pouvait aussi bien y avoir eu un restaurant suivi d'une soirée dans un bar qui s'éternise qu'un restaurant suivi d'une invitation à un dernier verre chez l'autre et John qui rentrait dormir dans son lit.

S'il l'avait voulu, Sherlock aurait pu le savoir. Mais un feu brûlant dévorait ses entrailles, et il n'était même plus capable de réfléchir convenablement à si oui ou non, il voulait avoir cette information.

Entendant les pas lourds de son colocataire monter l'escalier qui menait à sa chambre, Sherlock s'autorisa de nouveau à respirer, et ralluma l'écran de son téléphone, faible source de lumière qui aurait pu trahir le fait qu'il ne dormait pas (John avait été militaire), et regarda l'image qui s'y affichait.

Il avait envoyé un seul texto à son frère, un seul : « Besoin d'une faveur ».

Il s'était attendu, au vu du prix de ce qu'il demandait, que Mycroft exige quelque chose de valeur équivalente, comme le fait que Sherlock emmène leurs parents voir une énième comédie musicale londonienne lors de leur prochain séjour chez eux, mais Mycroft n'avait rien dit. Il n'avait même pas demandé de précisions, ni réclamé de paiement. Vingt-cinq minutes après arrivait sur le téléphone de Sherlock une photo prise par une caméra de surveillance, montrant une jolie brune qui patientait sur le trottoir du restaurant que son rencard arrive.

Sherlock regarda la photo une nouvelle fois, contenant à grand peine sa fureur.

Madeline.


Et puis le lundi soir, soit trois jours plus tard (trois jours de pur silence et de regards meurtriers, de colère froide et de rage contenue), John disparut de nouveau dans la salle de bains une heure durant pour en ressortir propre et apprêté.

Dire que Sherlock était en rage était loin de la réalité. Il avait enduré les sifflotements et les sourires inopinés de son colocataire pendant trois jours durant. Il avait essayé de déduire le plus de choses possibles (prix du restaurant, qui avait payé, bar ou dernier verre chez la jeune femme, relation sexuelle ou non, échange de textos, date du prochain rencard, qualité et nombre de points accordés à ce premier rendez-vous...) mais n'avait pas eu un franc succès. John gardait son téléphone et son ordinateur loin de Sherlock, avait jeté ou caché tous ses tickets de caisse et de carte bleue, avait mis tous ses vêtements à laver, n'envoyait ni ne recevait de messages en présence de Sherlock.

Le détective avait envisagé de pousser le vice à espionner les douches, les réveils et le sommeil de John pour voir s'il découvrait des séances de masturbation, et voir ce qu'il pourrait donc en déduire en fonction de la durée et de la fréquence (frustration ou simple volonté d'être performant), mais à la dernière seconde, un soupçon de fierté l'avait empêché de se rabaisser à cela.

Mais plus Sherlock se murait dans un silence acide et furieux, plus John semblait de nouveau s'épanouir et s'ouvrir à la vie. Si Sherlock avait été dans son état normal, il aurait sans doute remarqué à quel point tout cela faisait du bien à John, qui revivait après avoir été enfermé par le crabe de Sherlock.

Mais Sherlock n'était pas dans son état normal, il était dévoré de jalousie. Et l'aurait-il été qu'il n'en aurait pas été moins en colère contre son colocataire : il était impossible que John recommence à vivre après le cancer de Sherlock, alors que ce dernier n'en était pas encore sorti, et loin de là.

Aussi quand le lundi soir John adressa un sourire narquois à son ami qui pinçait les cordes de son violon d'un air maussade, recroquevillé dans son fauteuil (il ne parvenait toujours pas à jouer normalement, et les bons soins de la séance avec Bart' étaient loin désormais), un nouveau sentiment fit son nid dans le cœur du détective : la tristesse. Accompagnée de la résignation. Il n'avait même plus la force de se mettre en colère contre son colocataire qui revenait sur le devant de la scène du marché des célibataires. John avait choisi, et il n'était plus du ressort du détective de s'en mêler.

Il allait à son deuxième rendez-vous avec Madeline Rivers le cœur léger et vaillant, et si le premier n'avait pas débouché sur une concrétisation physique, il était certain que le deuxième le ferait. John le méritait. Madeline aussi, à bien des égards. Sherlock n'avait pas son mot à dire. Il l'acceptait et l'endurait. Alors pourquoi cela faisait-il si mal ? Pourquoi avait-il la sensation de mourir une deuxième fois ? Pourquoi, après avoir enfin réussi à récupérer son John après Saint Bart', fallait-il qu'il le perde à nouveau et le laisse partir ?


Lorsque John rentra, plus tôt que la dernière fois, Sherlock était toujours recroquevillé dans son fauteuil, son violon posé à côté de lui. Il avait perdu la notion du temps depuis longtemps, égaré dans sa tête, empruntant des chemins inconnus du palais mental et constituant des notes totalement inédites sur la douleur, la peine et le sentiment de perte. La pièce était plongée dans le noir, à l'exception d'une petite lampe de chevet dans un coin, et John écarquilla les yeux devant l'étonnant spectacle de son colocataire, toujours en pyjama et robe de chambre, sans perruque et amaigri à un point désormais effrayant. La soie bleue portée par le détective l'enveloppait d'ailleurs entièrement et le faisait paraître minuscule dans son fauteuil, lui qui était si grand et si fort en temps normal.

Un bref instant, le cœur de John se serra. Les yeux de Sherlock étaient vitreux, et il n'avait nullement conscience de ce qui se passait devant ses pupilles.

Le médecin hésita entre ramener son ami à la surface et le laisser aller dormir, et quitter silencieusement le salon pour rejoindre sa chambre rapidement quand Sherlock mit fin à son débat intérieur.

Sans signe avant-coureur, subitement, il revint, et son regard s'accrocha à John. Incapable de ciller, de respirer, de bouger.

Sherlock n'avait plus rien à perdre. Il savait qu'il ne ressemblait plus à rien, physiquement. Trop faible, trop maigre, chauve, les veines saillantes, les cernes dévorant son visage trop pâle, ses mains incapables de faire des mouvements précis pendant plus de quinze minutes d'affilée, son corps entier parsemé de plaques rouges, qui saignaient légèrement là où il s'était gratté trop brusquement. Il n'avait plus aucun atout, plus de charme. Il avait déjà perdu. Alors à quoi bon.

Sans même l'avoir voulu, il s'était levé, avait avancé jusqu'à un John figé par l'intensité de son regard, et avait levé sa main.

Du bout de ses pouces, lentement, doucement, il avait dessiné les contours du visage de John, glissé sur son front, son nez, ses pommettes, sa bouche, ses lèvres en une caresse irréelle.

John, à un certain stade du processus, avait commencé à trembler. Puis avait fermé les yeux.

Alors Sherlock avait fermé les siens également, et avec toute la douceur du monde dont il était capable, avait embrassé son colocataire.

Ils ne s'étaient jamais embrassés comme cela, avec lenteur et tendresse. S'embrasser juste pour s'embrasser, pour communiquer de leurs bouches rendues muettes par l'autre ce que leurs cordes vocales ne savaient dire. S'embrasser pour le plaisir de se sentir, de respirer l'odeur de l'autre, d'exister dans son étreinte. S'embrasser sans rien attendre en retour que le bonheur d'embrasser et d'être embrassé, de donner et de recevoir. S'embrasser pour imbriquer leurs corps l'un contre l'autre comme s'ils ne faisaient qu'un. S'embrasser pour resserrer leurs bras autour de l'autre. S'embrasser pour se fondre dans l'autre.

S'embrasser par désir. Par amour.


Quelque part, à un moment, sans qu'ils ne sachent comment ou quand cela s'était passé, ils passèrent d'une position verticale dans le salon à une position horizontale, dans le lit de Sherlock, au chaud sous les draps, et avec beaucoup moins de vêtements qu'avant. Sherlock ne portait plus que son pantalon de pyjama, robe de chambre portée disparue et T-shirt mystérieusement posé sur la poignée de la porte. Quant à John, il n'avait plus que sa chemise ouverte sur son torse, et son boxer.

Et leurs mains, manifestement bien plus au courant qu'eux de ce qui se passait, caressaient, embrassaient de leurs pulpes, cartographiaient de leurs paumes. Il n'y avait aucun empressement dans leurs mouvements, simplement une lente lascivité de leurs langues l'une contre l'autre, de leurs doigts qui se redécouvraient, de leurs corps qui s'imbriquaient, de leurs yeux qui se dévoraient.

Sherlock n'aurait jamais cru qu'un regard pouvait avoir cette intensité qui le clouait sur place. Le regard disait à quel point il était beau, magnifique, splendide, parfait en tout point, alors que le détective savait qu'objectivement, cela ne pouvait pas être le cas. Mais les pupilles de John exsudaient cette certitude si fort que Sherlock se mit à le croire. Et à le rendre, regardant John comme il n'avait jamais regardé quelqu'un, miroir de ce regard incandescent qui irradiait d'amour, de passion, de compréhension et de douceur.

Lentement, Sherlock ramena sa bouche contre celle de John (elle était partie à l'assaut de la jugulaire du médecin, victime consentante) et se pressa encore davantage contre lui, insinuant ses mains sous l'élastique du boxer, gémissant dans leur baiser son envie d'aller plus loin.

John ne se fit pas prier. Peu de temps après, ils étaient nus tous les deux, couchés sur le flanc en face de l'autre, et le médecin les masturbait mutuellement d'une main experte, les mains du détective trop fatigués pour effectuer ce geste qui nécessitait une certaine poigne. Sherlock aurait pu en jouir sur le champ de sentir la main calleuse de John sur sa virilité. Et lorsque leurs deux verges entraient en contact, il voyait des myriades d'étincelle aussi puissantes qu'un feu d'artifices. Mais il savait qu'il n'allait pas tenir longtemps à ce rythme, et il voulait, désespérément, sentir John au plus profond de lui.

- Prends-moi, murmura-t-il d'un ton lascif.

Tendrement, John relâcha son étreinte sur leurs vîts et s'étendit pour attraper dans le tiroir de la table de la nuit le lubrifiant (parfum framboise, celui-là. De toute manière, il y en avait plusieurs), et entreprit de descendre entre les jambes de son partenaire pour atteindre son intimité.

Et en profita pour embrasser chaque centimètre carré de la peau de Sherlock, même celle couverte de cicatrice et de plaques d'eczéma. Même la peau de son gland, qu'il avala avec un plaisir non dissimulé et fit hurler de bonheur le détective, qui gémissait sans retenue, peinant à accrocher de ses mains engourdis les draps pour se rattacher à quelque chose de tangible.

Sans préavis, John mit fin à son supplice et le pénétra de deux doigts. Sherlock ne l'avait même pas entendu ouvrir le lubrifiant. Mais il n'en ressentit pas la moindre douleur, même quand John ajouta un troisième doigt.

En revanche, lorsque le médecin et l'amant trouvèrent la prostate avec une rapidité effrayante, Sherlock le ressentit parfaitement bien et son corps entier se tendit d'impatience, sa hampe plus dure que jamais. Et au vu du poids lourd de celle de John, que Sherlock sentait pulser contre sa cuisse, le médecin était dans le même état.

Aussi ne les fit-il pas languir plus longtemps, et se positionna entre les jambes du détective. Il en releva une sur son épaule droite (la gauche et sa cicatrice en étoile restait trop faible, malgré toutes ces années, pour supporter cela), plaça l'autre autour de sa taille, s'aligna, et pénétra Sherlock d'un coup de hanche.

Le cri de plaisir qui leur échappa fut parfaitement similaires. Et puis John commença ses va-et-vient avec une puissance décuplée, les faisait haleter et hurler de plaisir, baignant leurs corps nus de sueur, faisant luire leurs peaux comme le plus parfait des tableaux.

Et quand, enfin dans le rythme, attrapa la verge de Sherlock pour y imprimer les mouvements en rythme, il ne fallut pas longtemps au détective pour sentir l'orgasme monter et resserrer naturellement ses muscles anaux autour du pénis de John.

Ils atteignirent le plaisir ultime en même temps, John se fichant dans Sherlock, Sherlock jouissant sur son ventre et celui de John, leurs corps tout entiers secoués par un immense feu d'artifice, le même que celui que Sherlock voyait danser derrière ses yeux, mais multiplié par un million.

Sans même s'en rendre compte, ils venaient de faire l'amour pour la première fois. Sans même s'en rendre compte, ils n'avaient pas utilisé de préservatifs cette fois-ci.

La suite fut rituelle. John se retira, se laissa retomber sur le matelas, ses yeux papillonnant de félicité et de brume post-coïtale. Sherlock attrapa des mouchoirs, les nettoya, caressa le corps entier de son amant.

Et fit ensuite quelque chose de totalement inédit. Au lieu de s'étendre de son côté du lit, et de laisser dormir John du sien, il hésita, puis se lova contre le médecin, utilisant le creux de son épaule comme un oreiller, l'entourant de ses bras.

Si John fut surpris, il n'en laissa rien paraître. Mais ses muscles ne se tendirent pas, ses mains ne rejetèrent pas Sherlock. Au contraire, ses bras se refermèrent sur le corps de son amant, il détendit ses épaules pour s'installer plus confortablement, réajusta la couverture sur eux deux. Murmura des mots tendres et sans forme, qui n'avaient aucun sens et aucune importance.

Et se laissa tomber dans le sommeil, bercé par les battements du cœur de Sherlock, à l'unisson du sien.


Lorsque Sherlock se réveilla le lendemain matin, son regard tomba immédiatement sur le réveil, qui indiquait six heures du matin. Le pâle soleil matinal de l'été éclairait déjà la pièce comme en plein jour. C'était généralement le moment où Sherlock quittait la pièce, allait s'enfoncer dans le canapé après avoir ramené dans le plus grand silence les affaires de John, son téléphone (réglé sur l'alarme du mardi matin) et son chargeur.

Mais cette fois, Sherlock n'était pas de son côté du lit. Il était toujours pelotonné contre John, sa chaleur corporelle pressée contre lui.

Le détective referma les yeux. Sa fuite pouvait bien attendre cinq minutes. Ou dix. Ou vingt. Ou trente... Il se rendormit.

Et se réveilla à peine une demi-heure plus tard, à cause d'un changement dans son environnement. Il battit des paupières pour chasser le sommeil qui l'avait repris, et comprit immédiatement la cause de son réveil.

John avait les yeux grands ouverts, figé dans le lit, se mordant la lèvre inférieure au sang.

D'un coup, Sherlock se sentit complètement réveillé. Et glissa hors de l'étreinte rassurante de son colocataire, qui le laissa partir sans mot dire.

Lentement, le détective s'adossa à la tête de lit, tandis que John semblait faire de même (mais Sherlock n'osait pas regarder dans sa direction pour s'en assurer).

- Je crois qu'il faut qu'on parle, hésita-t-il.

- Je crois bien, oui, répondit John.

Et sa voix était si douce que Sherlock céda, se tourna vers lui et plongea dans son regard, empreint de calme et de tranquillité, et de sentiments si forts que Sherlock sut, en cet instant, qu'il était irrémédiablement perdu.

- Je suis désolé, commença John.

Sherlock ouvrit de grands yeux surpris. Il ne voyait pas pourquoi son colocataire s'excusait. Il n'avait rien fait de répréhensible. Cela aurait plutôt été le script de Sherlock, de s'excuser pour avoir couché avec lui alors même qu'il rentrait d'un rendez-vous avec une femme qui allait devenir sa petite amie (si elle ne l'était pas déjà).

- Pour la dernière fois, précisa-t-il. Quand j'ai dit...

Ah, ça. Sherlock ne voulait pas entendre la suite, mais John était John. Soldat jusqu'au bout des ongles, il allait au fond des choses, et ne reculerait pas devant l'adversité.

- Quand je t'ai dit que je me sentais comme un gigolo. Je ne le pensais pas. J'étais inquiet, en colère, épuisé, et j'ai cru des choses fausses. J'ai pensé des bêtises, et j'ai dit des choses sous l'effet de la colère qui étaient immérités, mais que je n'aurais jamais dû dire. Je m'en excuse, vraiment.

Sherlock aurait aimé avoir le talent de son ami pour parler ainsi, s'excuser et paraître si sincère, si vrai. Même quand Sherlock s'essayait à la sincérité et aux remords, les mots qui sortaient de sa bouche étaient souvent déformés par le cynisme et ne rendaient vraiment pas pareils.

Le détective balaya les excuses d'un geste de la main. Au fond, il n'avait jamais réellement cru aux mots que John avait prononcés. Cela lui avait mal sur le moment, bien sûr, mais il avait utilisé cette blessure pour se draper dans la colère et l'indignation et éviter d'affronter son ami. Il s'était servi des mots malheureux de John comme d'un prétexte, et si quelqu'un devait donc s'excuser ici, c'était lui et certainement pas John. Ce que le médecin sembla comprendre dans son mouvement ample du poignet.

Et puis John n'ajouta rien, et regarda son amant d'un air doux, attendant qu'il parle, qu'il commence. Lui avait déjà dit tout ce qu'il avait à dire, il avait présenté sa requête il y avait quelques semaines. C'était à Sherlock de parler, maintenant.

- Je ne sais pas ce que tu veux, je ne comprends pas, balbutia le détective soudainement en détournant le regard. Janet dit que tu veux tout partager avec moi, mais on partage déjà tout. Alors, je ne comprends pas.

Le regard de John était clairement surpris, mais il ne prononça pas à voix haute la réflexion qui s'y lisait : « Tu as parlé de ça à Janet ?! »

- Je veux un couple. Une vraie relation. Pas juste le sexe de temps en temps.

- Ça, d'accord, mais concrètement ? Qu'est-ce que ça changera ?

Sherlock réutilisait ici exactement les mots de Janet Douglas, mais ça le médecin ne pouvait pas le savoir. Il retint à grand peine l'éclat de rire moitié amusé moitié nerveux que la requête lui provoqua, et réfléchit à la question. Sherlock ne lui demandait pas cela par rhétorique, il ne comprenait vraiment pas ce qu'un couple impliquait. Il était capable de l'analyser chez les autres, de le comprendre sans doute mieux que personne via sa sacro-sainte science de la déduction, mais il était incapable de l'appliquer pour lui-même.

Alors John essaya de peser ses propos et de prononcer lentement ses mots. Il ne voulait pas d'un contrat, où Sherlock accepterait ce que John dirait, puis ferait une crise car le médecin aurait oublié un cas précis, une exception dans son énoncé. Et il savait que Sherlock retiendrait tout ce qu'il allait dire, à la virgule près. Il s'agissait donc de ne pas se tromper.

- Ça ne changera pas grand-chose dans les faits de manière concrète, mais ça changera tout d'un point de vue mental, annonça-t-il lentement.

Sherlock buvait ses paroles. John lui fit comprendre d'un regard qu'il pouvait l'interrompre à tout moment pour préciser quelque chose, et le détective acquiesça.

- Je veux, dit-il tranquillement, que tu me considères comme ton compagnon. Pas ton colocataire, pas ton médecin, pas ton meilleur ami... Ton compagnon. La personne avec qui partager ta vie. Toute ta vie. Je te veux à moi et je veux être à toi.

Les mots coulaient facilement de la bouche de John, à sa grande stupéfaction. Il n'aurait pas cru que ce serait si simple d'avouer ses sentiments et ses désirs à son meilleur ami.

- Je t'aime, prononça-t-il avec une facilité évidente. Dans le sens que je suis amoureux de toi. Pas comme un ami, pas comme un meilleur ami. Pas comme un colocataire. Je t'aime dans le sens où je veux partager ma vie avec toi, toute ma vie, en tant que ton compagnon.

Sherlock ne disait toujours rien.

- Concrètement... concrètement, je veux qu'on se traite l'un l'autre avec égalité, que chacun respecte les désirs de l'autre sans qu'aucun de nous domine. Je veux du sexe, beaucoup de sexe, souvent, parce que ton corps est la plus belle chose au monde, à égalité avec ton âme, et je te désire dès que je te vois, dès que je t'entends. Je veux dormir ici toutes les nuits. Je veux ranger mes affaires avec les tiennes dans l'armoire. Je veux te faire des câlins, juste pour le plaisir de sentir ton corps dans le canapé. Je veux résoudre des enquêtes avec toi. Je veux avoir le droit de t'embrasser quand je le veux, et je veux que tu m'embrasses en retour quand tu le veux, juste pour le plaisir. Je veux parler de tout, sans tabou. Que tu puisses compter sur moi et que je puisse compter sur toi à chaque instant, quelle que soit la situation, sans jamais être jugé, mais toujours accepté et soutenu. Je veux que tu t'opposes à moi si tu penses que je prends la mauvaise décision, et je veux avoir le droit de faire la même chose pour toi. Mais si je m'entête dans ma décision, je veux que tu me soutiennes comme moi je te soutiendrais, même si tu n'es pas d'accord. Et si ça échoue, je veux que tu me consoles sans dire « je te l'avais bien dit », même si je sais que tu le penseras et que tu auras raison. Je veux te tenir la main, et aller me promener juste pour le plaisir d'être avec toi. Je veux partir en vacances avec toi. Je veux un hôtel à Venise ou Paris, où on explorerait la ville la nuit et on ferait l'amour toute la journée dans la chambre. Je veux envisager un avenir à deux. Je veux vieillir avec toi. Je veux acheter une maison avec toi. Je veux partir en retraite avec toi...

Il avait conscience d'être de plus en plus cliché, et surtout horriblement banal. Or pour Sherlock, banal signifiait ennuyeux. Il n'y avait rien dans ce que voulait John, dans ce qu'il proposait au détective qui risquait de stimuler intellectuellement ce dernier. Or Sherlock sans stimulation intellectuelle était un Sherlock mort. Et John n'avait pas évoqué une maison à la campagne, des enfants, et un chien, encore heureux.

- D'accord, mais est-ce que tu veux élever des abeilles ?

La proposition de Sherlock était tellement dénuée d'ironie que le médecin sentit ses yeux sortir de ses orbites. Le ton était parfaitement calme, comme si le détective ne trouvait pas tout cela abscons et barbant.

- Q-Quoi ? balbutia John.

- Des abeilles, répéta Sherlock. Je crois que je voudrais élever des abeilles un jour. Tu voudrais, toi ?

C'était totalement délirant. Et pourtant pas. Après tout, Sherlock adorait le miel et John avait déjà vu traîner un paquet de manuels d'apiculture dans leur appartement.

- Oui, bien sûr, enfin, je veux dire, pourquoi pas. Ce n'était pas un projet auquel j'avais songé, mais avec toi, oui, pourquoi pas, si ça te fait plaisir, je veux bien essayer, bredouilla-t-il.

- Alors d'accord, décréta Sherlock.

John n'était pas sûr d'être heureux ou effrayé.

- Tu as bien compris ce que j'ai dit ? demanda-t-il.

- Oui. Tu veux des sentiments pour toute une vie. Des sentiments de ma part. En réponse aux sentiments que tu as à mon égard.

John hocha la tête, abasourdi que Sherlock ait parfaitement compris le problème.

- Mais en ce qui concerne les sentiments... Je ne sais pas ce que c'est. Pour le reste, tout ce que tu as dit, ça ne me dérange pas. Tout faire avec toi, c'est déjà ce que je fais. Je suis mort pour te permettre de vivre, seul certes, mais en vie. Mais je suis revenu, et maintenant plus jamais je ne voudrais que tu vives seul et par seul j'entends sans moi. Alors oui, je veux partager toute ma vie avec toi.

Sherlock avait une drôle de manière de dire je t'aime, mais John savait lire entre les lignes. Et quand il entendit la suite de la tirade de son amant, il fondit en larmes.

- Je ne suis pas très sûr, pour les sentiments. Mais je sais que je déteste quand tu pars en me laissant tout seul. Je déteste quand tu regardes les femmes. Ça me rend triste, angoissé, nerveux. Je n'aime pas ne pas savoir où tu es parce qu'il pourrait t'arriver n'importe quoi que je n'aurais pas prévu. Je déteste l'idée de te perdre. De ne pas t'avoir à côté de moi pour toujours. Quand tu es avec d'autres que moi, ça me brûle le ventre de penser que tu pourrais être à elles. Alors que je voudrais que tu sois à moi. Ça me ronge, ça me tue. Et ça ne se s'apaise que lorsque tu me regardes, lorsque tu reviens près de moi.

- C'est une belle définition de l'amour, Sherlock, murmura John.

Il avait à peine conscience qu'il pleurait.

- C'est de l'amour ? demanda le détective incertain. Parce que ça a toujours été comme ça pour moi vis-à-vis de toi. Enfin, depuis très longtemps. Ça a pris beaucoup plus d'ampleur ces derniers mois, mais la brûlure dans mon sang... elle a toujours été là.

John ne le laissa pas continuer. Il roula dans le lit, pesa de tout son poids sur le détective, et l'embrassa profondément.

- Je t'aime, chuchota-t-il au détective.

- Je t'aime, répondit Sherlock d'un ton hésitant.

On aurait dit qu'il testait les mots, pour vérifier comment ils sonnaient, mais sans être certain de leur véracité, de leur poids ou leur impact. Et cela les souffla tous les deux. Même avec l'hésitation et les peurs du détective clairement perceptibles dans sa voix, la puissance des mots les balaya.

- Je t'aime, répéta Sherlock.

Cette fois, il était ahuri, comme s'il voulait vérifier que ça marchait aussi la deuxième fois. Et ça marchait.

- Je t'aime, répéta-t-il une troisième fois.

Mais les mots ne perdaient pas en puissance à chaque fois qu'il les utilisait. Au contraire, ils semblaient gagner en puissance. C'était une énigme scientifique. Quand on utilisait les choses, elles s'usaient, c'était logique. Elles s'affaiblissaient, perdaient en puissance. Même le cerveau de Sherlock suivait ce procédé de dégradation (même si c'était à une échelle bien plus minime et si cela prenait beaucoup plus de temps, le détective ne se faisait aucune illusion sur le fait qu'un jour, son esprit diminuerait d'acuité). Pourtant les mots grossissaient, enflaient, s'amplifiaient. Ils prenaient toute la place dans la gorge, le ventre et le cœur du détective, et il restait néanmoins plein de place pour accueillir ceux de John en retour. Cela n'avait aucun sens. Sherlock aurait aimé se pencher sur l'énigme, mais les lèvres de John se posèrent sur les siennes et lui murmurèrent qu'il avait envie de lui (ce qu'il aurait aisément pu deviner tout seul) et il oublia tout le reste.

Ils étaient déjà nus, ce qui était un gros avantage, et en rien de temps, ils bandaient tous les deux suffisamment pour que cela fut d'une parfaite félicité.


- Dis Sherlock, je peux te poser une question ?

John était serré dans les bras de son amant, et il leur faudrait bientôt se rendre à la clinique, mais ils profitaient pour l'heure de leur complicité. Les jours de colère semblaient envolés comme par magie. Et John n'en revenait pas de son bonheur. Pour la première fois, Sherlock était là quand il s'était réveillé. Et il voulait que cela soit le cas pour tous les autres jours de sa vie. L'odeur de son amant était merveilleuse, mélange de sueur, de gel douche et de produits chimiques, et il aurait pu le respirer jusqu'à en devenir fou.

- Tu viens déjà de le faire. Et de plus, tu as précisé que nous devions « tout nous dire, sans tabou ». Donc je suppose que oui.

John rit. Il avait expliqué à son désormais compagnon qu'il ne souhaitait pas le changer, que Sherlock devait se comporter comme d'habitude, en exprimant simplement ses sentiments quand bon lui semblait. Et lui avait précisé, inquiet, que leur relation impliquait bien évidemment une exclusivité sexuelle. Cela lui paraissait évident, mais avec Sherlock, on ne pouvait jamais savoir. C'était le détective qui avait ri, cette fois.

- Tu étais... la première fois. Quand on l'a fait. Vierge ?

John hésitait un peu sur les mots. Sherlock avait déjà prouvé plus d'une fois qu'il n'était pas le moins du monde complexé sur le sujet, mais le médecin l'était, lui.

- Oui. Et non. Je ne sais pas. Qu'est-ce que tu entends par vierge ?

C'était du pur Sherlock, psychorigide, à cheval sur les mots et s'assurant que tous deux utilisaient le même mot pour la même signification sans ambiguïté.

- Vierge. N'ayant jamais eu de relations sexuelles.

- Définis relations sexuelles ?

- La masturbation ne compte pas, précisa John, sarcastique, n'en revenant pas d'avoir si facilement cette conversation.

- Certes. Mais est-ce que la pénétration est un critère obligatoire d'une relation sexuelle ?

Le détective avait l'air tout à fait sérieux, et le médecin se redressa pour lui faire face, déplorant intérieurement au passage sa maigreur. Il allait falloir le faire manger, et de force.

- Ça dépend... de quoi tu parles, exactement ?

Sherlock avait l'air soudainement mal à l'aise.

- Raconte-moi, Sherlock, implora John. Je n'aime pas ne pas savoir.

- Victor. Victor aimait me voir nu et se masturber en me regardant. Parfois il me touchait.

John n'avait jamais entendu ce nom-là, et il se sentit immédiatement rempli de haine envers cet autre qui avait osé toucher son Sherlock.

- C'était à la fac. Mais je ne... ne répondais pas à ses attentes. Je n'aimais pas ça, je ne le comprenais pas, n'y trouvais aucun plaisir. Il me demandait de me déshabiller, alors je le faisais, et il se masturbait... je le laissais faire, parce que je savais qu'après, il aurait envie de se faire un shoot et m'en donnerait.

Les poings de John se serrèrent compulsivement. Ce n'était plus de la haine. C'était au-delà de ça. Il planifiait déjà le meurtre de cet individu qui avait osé donner de la drogue à Sherlock.

- J'étais déjà junkie, John, l'informa le détective. Ce n'est pas lui qui m'a rendu accro. Je l'étais déjà bien avant.

- Qu'est-ce qu'il est devenu ? demanda le médecin sur un ton qui ne sonna pas aussi détaché qu'il l'aurait voulu.

- Il est mort. Un jour j'ai fait une overdose. Une de plus. Quand je me suis réveillé, j'ai rencontré Lestrade. Il m'a fallu quinze mois pour devenir clean, gagner sa confiance, commencer à bosser comme consultant pour Scotland Yard, et enfin réaliser qu'il y avait Victor avec moi au moment de mon overdose et que je ne savais pas ce qu'il était devenu. J'ai demandé à Lestrade. Qui m'a indiqué sa tombe sans le moindre scrupule. Ses parents, dans un sursaut de lucidité, avaient refusé qu'il soit jeté dans la fosse commune et avaient payé pour l'enterrement. Je ne m'y suis jamais rendu. J'avais perdu Victor depuis bien longtemps. Ce jour-là, on s'était juste croisés par hasard et on avait décidé de faire une dose ensemble en souvenir du bon vieux temps, c'est tout.

Sherlock haussa les épaules, clairement dédaigneux. En apparence, il se fichait éperdument de cet ancien camarade de fac qui avait partagé ses vices. Mais John le connaissait trop bien pour croire qu'il n'y avait que ça.

- Quand l'avais-tu perdu, si ce n'était pas à ce moment-là ?

Le corps de Sherlock se raidit subitement, et John sut qu'il avait visé juste.

- Le jour où il m'a fait rencontrer Seb. Victor, alors, était mon seul ami, et il avait décidé que j'en avais besoin d'un de plus. Alors il a amené Seb. Mais ça a tout changé.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas vraiment. La perte de l'exclusivité, je crois. Je devais partager Victor, et je n'aimais pas ça. Victor et Seb couchaient ensemble, eux. Et ils voulaient toujours me faire participer. Je n'aimais pas ça. Mais je restais sagement dans mon coin. Victor sortait toujours sa meilleure marchandise après s'être envoyé en l'air. Et puis un jour ils se sont shootés avant. Et ils se sont montrés beaucoup plus insistants pour me faire participer. J'ai préféré détourner leur attention vers la coke, et j'en ai profité avec eux. C'est juste après que j'ai fait ma première overdose. Mycroft m'a sorti de la fac, et placé de force en désintoxication. Ça n'a pas vraiment marché. Victor a disparu de la circulation. Seb l'avait quitté pour suivre sérieusement ses études de banquier. Je préférais les aiguilles aux joints et à la poudre, et on ne fréquentait plus les mêmes dealers. Du coup, on s'est perdu de vue. Et donc, du coup, ça compte ou pas ? Par rapport à la virginité ?

La capacité de Sherlock de passer du coq à l'âne surprendrait toujours John, et il savait que la plupart du temps ce n'était pas volontaire, simplement que les pensées allaient trop vite dans sa tête. Mais cette fois, c'était parfaitement volontaire, John en était sûr. C'était un moyen de signifier qu'il ne voulait plus en parler, et John respectait cela. Il venait déjà d'en apprendre beaucoup plus qu'en plusieurs années de colocation et il avait besoin de le digérer.

- Je dirais que non, ça ne compte pas. Puisque tu n'as rien fait réellement volontairement. Donc... ça veut dire que tu n'as été qu'à moi, décréta John d'un ton emphatique à cette idée, sa possession de Sherlock n'ayant pas de limite.

Un bruit caractéristique de sonnerie se fit soudain entendre, et les deux hommes soupirèrent de concert. Il était temps de se lever et de se rendre à la clinique.

Le regard de John tomba sur le réveil de Sherlock, histoire de vérifier l'heure, et ses pupilles s'accrochèrent au petit encart qui indiquait la date, en haut à gauche.

- Au fait Sherlock... bon anniversaire, dit-il très à propos.

Le détective ouvrit de grands yeux. Il se moquait de son anniversaire, ne l'avait jamais fêté, et John en ignorait la date, avant... Mais depuis, le médecin avait rempli tous les papiers médicaux du détective et avait appris la fameuse date. Et de toute évidence, l'avait retenu.

On était le 19 juillet, et Sherlock avait trente-sept ans aujourd'hui.

- Bon anniversaire, répéta John.

Et l'embrassa passionnément.


John n'avait pas vraiment eu le temps de préparer l'anniversaire de Sherlock, car il n'y avait plus vraiment pensé ces derniers temps, et s'en excusa auprès de son amant. Qui balaya ses bégaiements d'un revers de la main. Il n'avait cure de ne recevoir aucun cadeau. Et semblait considérer que pouvoir avoir John pour lui tout seul pour le restant de ses jours était une récompense inégalable par des présents d'une stupide valeur matérielle. John proposa néanmoins d'acheter un gâteau et souffler des bougies (John était très attaché aux traditions) et Sherlock leva un sourcil méprisant pour seule réponse.

John proposa alors de lui cuisiner un gâteau, et de le faire nu sous son tablier, et cette fois la proposition obtint l'agrément de Sherlock. Le médecin n'était pas sûr qu'il irait au bout de la recette, mais au moins ils se feraient plaisir.

Mais avant toute chose, ils devaient se rendre à la clinique.

Il fut décidé, bien qu'ils n'eussent aucune raison particulière de tenir secrète leur relation, de ne pas se montrer trop évidents aux yeux des autres immédiatement. Pour leur faire accepter l'idée petit à petit. Sherlock trouvait cela idiot.

- Au moins pour Greg, plaida John. Depuis le temps que je lui rabâche les oreilles de parier contre nous à Scotland Yard...

Sherlock céda. Moins pour Greg que pour John, qui voulait surtout ne pas paraître comme le mec qui avait changé d'identité sexuelle du jour au lendemain à cause de Sherlock Holmes, comme le devina le détective.

Ils mirent donc un point d'honneur à se comporter relativement comme d'habitude, ce qui ne fut même pas compliqué, à leur grande surprise. À part dans le taxi, où personne ne pouvait les voir et où John décida d'entrelacer leurs mains, ils étaient exactement comme d'habitude. À l'exception des œillades brillantes d'un amour brûlant que Sherlock envoyait parfois à John, et qui faisait flageoler les jambes du médecin comme un adolescent qui découvre l'amour ; mais qui restaient relativement discrètes.

Pourtant, à peine entrés dans la chambre 221, aile B pour leur séance habituelle, Jude les regarda, de haut en bas, de bas en haut, une fois puis deux, puis ricana.

- Eh ben, il était temps ! Qui a enfin fait le premier pas ?

Il était bronzé et reposé de ses vacances, joyeux, plein de son exubérance habituelle, et il était manifestement capable de lire en eux aussi facilement que Sherlock en le reste du monde. Les deux hommes en rougirent.

- Je croyais que nous ne devions pas parler de nos vies sexuelles respectives ? grommela Sherlock en s'installant. Parce que sinon, on peut parler de la tienne !

- Ah non non non ! se défendit le jeune homme en sautillant vers le lit. On a l'interdiction de parler de nos vies sexuelles, c'est vrai, et heureusement parce que sinon ça ferait des semaines qu'on causerait de vos positions à tous les deux, mais là il s'agit d'une toute autre dimension, absolument pas prohibé par notre code d'honneur !

Le jeune infirmier s'amusait manifestement beaucoup. Sherlock, vexé de s'être fait prendre à son propre piège, détourna le regard.

- Nous sommes donc si évidents ? demanda John de guerre lasse.

Jude considéra réellement la question, réfléchissant en même temps que ses mains effectuaient les gestes désormais rituels. Il était devenu très bon.

- Mmmm. Non, je ne dirais pas ça. Pour moi, oui vous l'êtes. Mais je ne pense pas que ça soit le cas pour tout le monde. Je veux dire, moi je vous vois toutes les semaines, sans compter votre hospitalisation, on discute beaucoup, je commence à bien vous connaître. Et puis, je suis gay, donc j'ai une forte tendance à mieux reconnaître que la plupart des gens les petits mouvements involontaires pour s'épargner certaines douleurs... Si vous voyez ce que je veux dire, m'sieur Sherlock ?

Jude explosa de rire devant le rougissement intempestif du détective, tandis qu'il achevait la manipulation et laissait le liquide de chimio s'écouler dans la chambre implantable.

- Et plus sérieusement, même encore aujourd'hui, vous savez que plus de cinquante pour cent de la population rencontre son conjoint sur son lieu de travail ? Mais c'est une statistique vraie uniquement pour les hétéros. Pour les homos, c'est beaucoup plus faible, parce qu'encore et toujours, les gens ont le réflexe de se cacher. Pas par gêne, juste par praticité, pour se faciliter la vie. Du coup, soit on drague en ligne, soit on essaye d'analyser pour gens de notre entourage pour deviner ceux qui jouent dans la même équipe que nous ! Et je n'ai jamais aimé la drague en ligne ! Les mecs y mentent trop souvent sur leur taille !

Il recommença à rire et John et Sherlock se joignirent à son hilarité. Il était difficile de ne pas aimer Jude.

- Du coup, forcément, vous comme les autres, j'avais remarqué quelque chose depuis le début ! conclut-il.

Les deux colocataires n'osèrent pas demander de quel début parlait l'infirmier. Le début de la chimio... ou le début du cancer ? Avant même qu'eux-mêmes ne réalisent quoi que ce soit ?

- Mais, reprit le jeune homme, plus sérieusement, je respecte vos choix. Je n'irai pas le crier sous tous les toits, juré ! Je suis juste content pour vous ! Je mesure votre chance, docteur Watson. Je la mesure même très bien, en tant qu'infirmier de votre Sherlock. Quant à vous, m'sieur Sherlock suffit de vous voir vous asseoir pour deviner votre chance !

Et tandis que les deux hommes s'empourpraient de nouveau devant le sous-entendu évident, Jude éclata de nouveau de rire.


A la fin de la séance, le jeune homme les retint, gêné. Il avait complètement oublié qu'ils devaient aller voir Megan Jones dans son bureau pour vérifier un point sur les dernières analyses de sang. Il n'avait pas le temps de les accompagner à l'autre bout de l'hôpital, car il avait sa garde d'infirmier à reprendre, et leur expliqua sommairement le chemin avant de déguerpir sans demander son reste.

Sans méfiance, les deux hommes haussèrent les épaules et se lancèrent en quête de cette nouvelle salle mystère.

Bien évidemment, ils se perdirent dans les couloirs labyrinthiques qui semblaient être la marque de fabrique de la clinique.

Bien évidemment, Jude y parvint avant eux.

Bien évidemment, lorsqu'ils poussèrent enfin la porte demandée, les médecins au service de Sherlock étaient tous réunis dans la pièce.

Bien évidemment, il y avait des bougies, un gâteau, et un chant d'anniversaire entonné à pleins poumons.

Bien évidemment, John sourit à son amant d'un air narquois.

Sherlock avait l'air profondément surpris, mais pas exaspéré.

- Je n'ai pas couché avec Madeline. Je n'avais même pas rencard avec elle, souffla John à l'oreille de Sherlock. Je sais que c'est ce que tu as pensé, ce que tu as déduit. Mais on préparait juste ton anniversaire. Je voulais voir si je pouvais te surprendre, et te faire croire à un rencard était la meilleure mauvaise piste que je pouvais trouver. Je ne pensais vraiment pas que ça mènerait à autre chose…

Sherlock en resta complètement bouche bée. Et réalisa qu'en fait, c'était vraiment son anniversaire qui les avait réunis.


Prochain chapitre le Me 22 Mars ! Reviews ? :)

(Plus que deux chapitres et l'épilogue... C'est qu'on s'approche de la fin, mm ? J'espère que cette fois je vais éviter les tentatives de meurtre ^^)