Localisation : Gallifrey, hors de la Citadelle, dans la Citadelle

Rassilon enrageait mais ça ne l'empêchait pas de courir. Il avait abandonné la longue tunique rouge qui s'empêtrait dans ses jambes. Il s'essoufflait plus vite qu'il ne l'avait imaginé et se disait qu'il n'était pas en bonne forme physique. Les exercices d'assouplissement auxquels il se consacrait religieusement n'amélioraient pas ses performances actuelles. L'Académie et ses murs de pierres, protection dérisoire face aux Daleks, lui semblaient bien loin. Il parvint enfin à y pénétrer, espérant que le vieux transport n'avait pas été détruit et que le tunnel était toujours en état. Avec les Daleks en plein ciel, voler un glisseur serait du suicide, et avec les Guerrières au sol qui le tueraient à vue, l'option de marcher jusqu'à la cité n'était pas envisageable. Même s'il avait eu l'énergie de le faire. Et l'arrivée de cette créature lui avait scié les jambes. Pire, cette… chose était du côté du Docteur!

De temps en temps, il essayait de faire venir le Tardis à lui, mais la commande ne fonctionnait pas. Une autre désertion qui le rendait furieux. Le gantelet n'était pas cassé pour autant puisqu'il lui avait fourni un scan des environs et avait donné le code de l'entrée secrète menant au vieux transport. Ce dernier fonctionnait, au moins, mais si tout indiquait qu'il nécessitait un sérieux entretien avant de redevenir actif à temps plein. Qu'importe. Il n'avait besoin que de faire un ultime voyage. Rassilon reprit son souffle durant les quelques minutes nécessaires pour revenir à la cité sous dôme. Encore une fois, son gant de métal créa un passage temporaire dans le bouclier énergétique. Pourquoi est-ce que seules les commandes en lien avec le Tardis étaient désactivées? Est-ce que cela avait à voir avec cette… chose? Si elle provenait du schisme, il est vraisemblable que son pouvoir était incommensurable. Elle faisait disparaître les Daleks d'un seul regard. S'il était resté et qu'elle avait eu conscience de ses plans, peut-être l'aurait-elle fait disparaître également. Mieux valait mettre de la distance entre eux. Il ne croyait pas vraiment qu'il s'agissait de la femme du Docteur. Certes, elle lui ressemblait (on ne farfouille pas dans la mémoire d'un Seigneur du temps sans capter des images n'est-ce pas?), mais il est absolument impossible qu'elle soit parvenue sur Gallifrey. Surtout pas pour surgir ainsi du schisme qui était veillé par une garde d'honneur. Comment y serait-elle entrée de toute façon?

Le transport le mena au cœur du Sénat. Son bureau était tout proche. Mais les Guerrières étaient partout semblait-il. Une poignée de gardes résistaient encore et lui dégagèrent un passage vers son bureau. Il parvint à s'y enfermer suffisamment longtemps pour se cacher dans l'ascenseur secret. Il hésita au moment de choisir l'étage où s'arrêter. Il n'eut finalement pas le choix.

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Harriet tournait en rond depuis des jours et s'acharnait sur le mécanisme la retenant prisonnière. Rassilon n'était pas revenu, pas même pour dormir quelques heures. Quoi qu'il soit en train de manigancer, il en était aux dernières étapes et ça impliquait nécessairement quelque chose de mauvais, autrement, il l'aurait partagé avec elle. Il adorait se vanter sans en avoir l'air et vivait d'admiration et de succès. Elle le connaissait suffisamment à présent pour ne se faire aucune illusion à son sujet. S'il n'était pas venu, c'est que les choses allaient horriblement mal ou qu'elles prenaient une tournure qu'il savait qu'Harriet détesterait. Le pressentiment de mauvais augure qui la taraudait impliquait la seconde option. Damné Rassilon!

Elle se tenait donc devant l'ascenseur et essayait de bidouiller les commandes quand Rassilon apparut sur la plateforme gravitationnelle. Il semblait embarrassé de la voir, mais il lui fit signe de la rejoindre. Elle sauta allègrement et, contrairement à ce qu'elle avait prévu, la plateforme s'abaissa encore. Et encore. Et encore.

« Il y a une autre sortie en bas? »

Il ne répondit pas, ce qui la mit en colère, parce qu'il la mettait à nouveau au pied du mur et qu'il pensait pouvoir la circonvenir en dissimulant les faits.

« Je ne suis pas obligée d'aller avec toi. » dit-elle enfin.

« Ne sois pas idiote. »

Elle le bouscula agressivement et il haussa un sourcil. Le geste était tellement semblable à celui de son père qu'elle tiqua. Il agrippa ses bras et la secoua en criant qu'il avait le moyen de la sauver et qu'elle allait venir avec lui et qu'il n'y avait pas d'autre solution parce que le vaisseau ne pouvait contenir que deux ou trois personnes et qu'il n'y avait personne d'autre sur cette fichue planète qui le méritait vraiment.

« Pourquoi moi alors? Parce que nous avons couché ensemble? Parce que tu penses que je t'aime? »

« Je sauve mon avenir, c'est tout. »

« Et si je ne veux pas faire partie de ton avenir? »

« Il y a toujours moyen de s'arranger. » dit-il à voix basse en la lâchant brusquement.

Il ne reculerait devant rien s'il voulait la soumettre. Lavage de cerveau, torture, drogue. Il possédait la panoplie complète, ça ne faisait aucun doute pour la belle rouquine. Pendant qu'ils se chamaillaient, la plateforme s'était arrêtée au bout d'un hangar contenant une navette dernier modèle et une sphère à peine plus petite dont la partie supérieure semblait déconstruite. Harriet fut submergée par un mélange de répulsion, de terreur et d'attirance qui coupa net ses protestations. Ce qui se trouvait là était impossible. Ça ne pouvait pas exister.

« Comment avez-vous réussi à construire un vaisseau voïd? » murmura-t-elle.

« Je l'ai trouvé. »

Et par un saut de déduction dont sont capables les Seigneurs du temps, particulièrement ceux de la famille du Docteur semblait-il, Harriet comprit. Son père était véritablement sur Gallifrey et c'était dans ce vaisseau qu'il était arrivé. Et Rassilon allait s'échapper du verrou temporel et elle avec. Mais pas son père. Et pas sa mère. Harriet n'imaginait pas une seule seconde que ses parents se soient séparés pour une telle aventure. D'une façon ou d'une autre, ils avaient appris où elle se trouvait et ils avaient défié toutes les lois et leurs principes pour venir la chercher. C'était impensable, mais ce vaisseau l'était tout autant.

Elle faucha les jambes d'une façon très peu présidentielle au Lord Président, s'agenouilla en appuyant ses fesses dans le bas de son dos, coinça la main revêtue du gantelet de métal, puis glissa son bras autour de la gorge de Rassilon, enfonçant la pomme d'Adam dans le creux de son coude. En pliant un peu le coude, elle l'étouffait. En tordant un peu la main, elle bloquait l'articulation et le nerf. Il cria, mais il ne pouvait pas se débattre sans souffrir.

« Où sont mes parents? » cracha-t-elle en tordant un peu la main gauche.

« C'est fini. Ils sont morts. Les Daleks ont tout envahi. Ils vont finir par pénétrer le bouclier de la citadelle. C'est une question de temps. Ils se reproduisent comme de la vermine et même mes armées parviennent à peine à les contenir. Tu veux mourir ici? Comme les autres? Sois raisonnable! Ce vaisseau est notre dernière chance. C'est ta dernière chance.»

« Et une fois de l'autre côté? »

« Nous serons les derniers Seigneurs du temps. Un mâle et une femelle. Tu auras ce que tu souhaites : un amant, un professeur, un partenaire, un compagnon. »

« Tu sembles bien sûr de ce que je désire.»

« Tu as connu un 'dernier Seigneur du temps'. Tu sais le calvaire qu'il a subi. Combien de temps crois-tu pouvoir résister à l'impératif social de retrouver un de tes semblables? C'est plus que la donnée physique, c'est psychologique. Tu sais combien nous sommes sensibles. C'est pour cela que tu as été incapable de te lier à un autre être… jusqu'à moi. Autrement, n'importe quel imbécile acceptant de te suivre aurait fait l'affaire. »

Harriet avait bien envie de plier un peu plus le coude. Un bref instant, elle avait été séduite par lui et le reste était un mensonge confortable, sans plus. Dire qu'elle avait succombé à l'illusion des sentiments. Elle se sentait tellement idiote. Son corps et son esprit l'avaient réclamé, mais ce n'était pas de l'amour. C'était tout au plus, comme il le disait, un impératif social. Le tuer aussi serait un impératif social. Elle ne ressentait rien pour lui à part un vague fond de dégoût qui trouvait écho dans son dégoût d'elle-même. Comment un être aussi brillant avait-il pu sombrer aussi bas? Elle ne se soucia pas de dissimuler ses pensées et il se tendit un peu plus en les percevant.

« Sombrer? C'est ce que tu penses? » gronda-t-il.

« En attendant, tu es en mon pouvoir et tu es sur le point de t'enfuir comme un lâche. Je ne vois aucune grandeur là-dedans. Et mon père ne ferait jamais ça. » ajouta-t-elle en y mettant tout le mépris possible.

Elle le fit rouler sur lui-même en le libérant, ce qui lui donna le temps nécessaire pour grimper sur la plateforme ascensionnelle. Elle lui avait volé son gantelet et le salua moqueusement avec avant de s'élever tranquillement vers l'avenir qu'elle avait choisi.

Rassilon soupira : c'était décidément une véritable idiote. Elle risquait tout pour des imbécilités. Tout comme son père, songea-t-il. Tant pis pour elle. Tant pis pour eux tous. Ils étaient à jamais prisonniers de l'enfer de Gallifrey.

Il reporta son attention sur la navette et sur le vaisseau voïd. Ils étaient enfermés au cœur du bouclier de la Citadelle, dans les profondeurs même du Sénat et dans l'étage le plus secret de tous. Impossible d'activer le vaisseau derrière tant de protections. Son instinct l'avait guidé à raccorder la sphère à la navette et à imaginer un moyen de sortir à toute vitesse du bouclier énergétique. Encore heureux qu'il l'ait fait à l'avance parce qu'il aurait dû tout programmer manuellement en l'absence de son gantelet. Une fois hors du champ, la sphère se mettrait automatiquement en marche avec lui bien installé à l'intérieur. Le câble d'amarrage hâla la sphère dans les entrailles de la navette en lui laissant tout juste la place de s'y glisser. Les côtés de la navette ressemblaient à deux ailes retenant un œuf bizarre qui dépassait de son ventre.

Il grimpa dans la sphère et attendit que le décompte atteigne le zéro. Une série de trappes, désalignées pour plus de sécurité et de solidité, s'ouvrirent et la navette zigzagua lourdement jusqu'à l'extérieur et de plus en plus vite. Elle dépassa le Sénat, puis les plus hauts bâtiments, effleura le bouclier qu'elle traversa comme s'il n'existait pas et se retrouva en plein ciel. La navette fut aussitôt entourée de Daleks qui la déchiquetèrent de leurs lasers et s'intéressèrent à l'étrange objet arrondi qui s'activa enfin.

Encore quelques secondes! Tenir bon! Ne pas paniquer! Mais la sphère mit un temps fou à se reconstituer. Quatre… cinq… six secondes. Et Rassilon apprit douloureusement et d'une façon très définitive que les Daleks ont besoin de moins de six secondes pour atteindre leur objectif.