L'Ombre de Dol Guldur

Chapitre 50 : la louve

Within Temptation – Memories

Elle avait marché longtemps dans la forêt, emmitouflée dans une robe épaisse, ses pieds bottés faisant craquer les brindilles et les branches tombées à terre. La nuit tombait et le froid prenait la place de la douceur de ce début d'été. Sa marche lui tenait chaud, mais elle serait bientôt forcée de s'arrêter pour la nuit.

Depuis des années, elle errait ainsi. Seule et sans défense dans une forêt reculée. Mais jamais les animaux ne l'avaient attaquée : car, des habitants de la forêt, les loups étaient les rois. Et, des loups, elle était une compagne.

Mais, dans le soir tombant, elle allait seule. Le monde des Elfes l'appelait, presque effacé de sa mémoire, comme un souvenir heureux qui s'éloigne quand on cherche à l'atteindre… Des bribes d'enfance et de jeunesse, des visages gommés, des rires perdus, des mots décomposés… Et ce terrible désir de revenir.

Les loups l'avaient senti. Elle était partie.

Et, comme un loup, elle s'était embusquée dans les arbres, dans les buissons, derrière les troncs ; pour observer ceux de son monde. Ils passaient parfois sur les sentiers qui traversaient la forêt, en groupe, armés. Elle les regardait passer, silencieuse et invisible, détaillant leurs vêtements, leurs visages, leurs voix… Puis fuyait comme un loup, pour revenir plus tard.

Parfois, ceux de sa meute attaquaient les caravanes des elfes et se nourrissaient de leurs provisions, voire de leurs corps. Quand l'attaque ne suffisait pas à mettre tout le monde en fuite, le sang des elfes coulait. Et les loups se régalaient. Et la jeune fille, alors, s'approchait pour prendre dans les chariots ou sur les selles de quoi se vêtir et se nourrir, car elle répugnait, malgré sa longue errance, à s'abandonner totalement à l'état sauvage.

C'est donc vêtue d'une robe et d'une lourde cape qu'elle marchait maintenant dans les ténèbres grandissantes, suivant de très loin le cheminement du sentier qu'empruntaient les elfes.


La caravane qui ralliait Imladris avait repris son cheminement au petit matin. Les tentes avaient été démontées, les enfants réveillés, et les soldats dessoûlés. Elrohir chevauchait en arrière de son frère, qui avait assis Meyrin devant lui sur la selle et qui contait fleurette à celle-ci avec un bonheur non feint. Aux éclats de rire de la jeune servante, c'était visiblement réciproque.

Elrohir ne pouvait que sourire de les voir ainsi, mais restait mélancolique. La caravane avançait trop lentement à son goût, et il fit trotter son cheval vers l'avant de la troupe pour rejoindre les soldats de tête :

- Ne peut-on se séparer en deux groupes ?

L'officier responsable de la caravane se tourna vers lui avec un sourire compatissant :

- Etant donné les circonstances, je pense que nous pouvons sans crainte vous laisser partir avec quelques soldats, mon prince.

Elrohir, ravi, effectua un bref salut militaire que lui rendit l'officier avec bonne humeur. Puis il se détourna et fit cabrer son cheval, et, levant une main vers le ciel, cria aux soldats de tête :

- Quatre soldats avec moi pour ouvrir la route à la caravane !

Et il fit volte-face pour partir au galop sans attendre qu'ils se soient désignés.

Quelques secondes plus tard, il avait largement distancé la troupe. Mais un grand bruit de sabots derrière lui l'informait sans erreur que les soldats le suivaient à grande vitesse, et il se retourna pour regarder: quatre cavaliers au grand galop affichaient des sourires réjouis et une visible envie de faire la course. Ce que leur bon prince ne se priva pas de leur offrir.

Leur cavalcade s'acheva après plusieurs heures d'un galop de folie, dans les cris et les rires et dans la plus complète insubordination. A quoi cela aurait-il servi de maintenir un ordre militaire à cinq, si proches de la cité ?


Le soir était tombé et les cinq elfes se tenaient assis sur le bord du chemin, occupés à partager leurs gourdes d'eau et leur pain, ayant laissé leurs chevaux vaquer un peu plus loin. Les baudriers de leurs épées reposaient près d'eux, abandonnés sur le sol, à portée de main.

Elrohir se tenait assis devant le feu, rompant une miche de pain pour en donner à l'homme qui se tenait debout face à lui. Les trois autres savouraient déjà avec bonheur des quartiers de viande qu'ils venaient de faire réchauffer dans les flammes. Les branches craquaient joyeusement dans le feu, masquant le souffle du vent dans la ramure. L'homme qui faisait face à Elrohir tendit la main vers lui pour se saisir de la miche de pain, mais releva vivement les yeux en poussant un cri d'alarme pour fixer un point derrière le prince, qui fit volte-face en se saisissant de son arme ; et tout s'accéléra.

Une masse sombre sauta au-dessus d'Elrohir pour percuter de plein fouet le soldat qui venait de se jeter sur le côté, le faisant rouler sur le sol. Elrohir et les trois autres avaient bondi et s'étaient saisis de leurs épées, et ils se précipitèrent pour attaquer le loup qui avait déjà mordu sauvagement leur camarade. Ses hurlements de douleurs étaient terribles, et les quatre hommes ne prêtèrent pas attention au reste de la meute. Ils n'eurent pas le temps d'achever le premier loup qu'un deuxième avait littéralement sauté sur le dos d'Elrohir, le projetant au sol.

Le choc avait été violent, et Elrohir ne pouvait que tenter d'ignorer la douleur pour se concentrer sur les crocs qui labouraient son bras gauche malgré la protection de cuir. Sa main droite plongeait un poignard dans le flanc du loup, qui n'en paraissait que plus déterminé à le tuer. Les griffes de l'animal lui labouraient la poitrine et les jambes. Il n'avait plus conscience de ce qui l'entourait, luttant pour empêcher le loup de le saisir à la gorge.

Une intense chaleur l'avertit qu'il avait roulé trop près du feu. Il regarda brièvement. Le loup sur lui fit un écart, le corps d'Elrohir racla la terre et s'écorcha sur les bûches épaisses, et tout ne fut plus que douleur. Une douleur rouge et brûlante, insoutenable, et un hurlement sans fin qui s'échappait de sa gorge sans qu'il puisse le retenir. Le loup avait abandonné sa proie aux flammes.

Il trouva la présence d'esprit de rouler sur le côté pour sortir du feu, et continua à se rouler par terre le plus loin possible, hurlant sa douleur, entourés de flammes qui calcinaient ses vêtements et sa peau.

Puis, une sensation de vertige. Une inspiration plus fraîche. Son hurlement se tut. Le noir. Le froid. Enfin…


Le lendemain midi, le reste de la caravane passa à côté des vestiges de leur feu, laissant les cendres encore tièdes refroidir d'elles-mêmes. Ils ne virent pas le sang, absorbé par la terre, qui entourait le feu de camp. Ils ne virent pas les épées tombées dans l'ombre des fourrés, ni même les baudriers abandonnés dans les hautes herbes.

Ils passèrent leur chemin, parlant et riant, pensant que les soldats qui les précédaient étaient repartis bien tôt et qu'ils les attendaient sûrement déjà à la cité.

Les loups étaient partis depuis bien longtemps, traînant derrière eux les cadavres des soldats tués.


La jeune fille dévala le talus pour aller s'accroupir sur la berge de la rivière, afin de se laver du sang qui la couvrait. Quelque chose attira son regard : sur la berge, en face d'elle, un corps oublié par les loups... Elle se releva vivement, sur la défensive, fixant le corps immobile. L'homme était aux trois-quarts immergé dans la rivière, sous un arbre, ses longs cheveux noirs accrochés à des branches basses qui maintenaient ainsi sa tête au-dessus de la surface. Ses yeux étaient fermés, du sang séché couvrait son visage et ses vêtements déchirés.

Elle se baissa lentement, sans le quitter des yeux, et tâtonna sur le sol pour trouver un long bâton. Elle s'approcha de lui, la branche tenue fermement devant elle. Le piqua légèrement. Le poussa un peu plus fort. Et recula d'un bond quand il émit un râle de douleur après qu'elle l'eut poussé un peu trop brusquement.

Un elfe blessé. Qui avait échappé aux loups.

Un elfe.

Comme elle.

Le bâton se baissa.

Elle s'approcha lentement, et s'accroupit sur la berge pour toucher légèrement son épaule. Aucune réaction. Elle descendit alors précautionneusement dans l'eau, pour s'approcher encore un peu. Quel mal pouvait-il lui faire ? Il était tout emmêlé dans les branches de l'arbre, et certainement pas en état de la frapper. Elle le toucha de nouveau, d'une main hésitante. Puis elle se fit plus franche, osant palper le tissu de ses vêtements, cherchant elle ne savait quoi.

L'elfe gémit un peu, et elle s'immobilisa, les yeux fixés sur son visage. Mais il ne bougea pas davantage. Elle frôla son visage du bout des doigts. Les yeux s'ouvrirent, hagards ; puis les lèvres frémirent :

- S'il vous plaît…

Elle resta figée. Lui avait-il parlé ?

Les yeux se refermèrent avec un frémissement. Elle resta immobile quelques instants de plus, puis réessaya de toucher son visage. Les paupières s'ouvrirent de nouveau, sur des yeux noirs et suppliants :

- S'il vous plaît… aidez-moi à… sortir de l'eau…

Elle ne bougeait plus et l'observait. Il continua :

- J'ai tellement froid… je vous en supplie…

Ses yeux s'étaient refermés. La jeune fille s'approcha un peu plus et se pencha tout près du visage immobile, sentant l'odeur du sang qui imprégnait sa peau. Elle vint si près de lui qu'elle colla son corps contre le sien, goûtant avec étonnement et une certaine frayeur cette étrange chaleur qu'elle sentait provenir de lui. Comme le corps des loups. Elrohir ouvrit de nouveau les yeux, pour trouver la jeune fille pressée contre lui dans une position tout à fait inconvenante. Il referma les yeux, suppliant :

- S'il vous plaît…

Ne comprenait-elle pas ? Que faisait-elle à se serrer ainsi contre lui, au lieu de le délivrer ?

- Je vous en supplie…

La jeune fille s'écarta un peu et le regarda avec curiosité. Comprenant qu'il n'obtiendrait rien d'elle de cette façon, il fit un effort pour lever une main et chercher un poignard à sa ceinture. Sa main tremblait… de froid, de faim, de peur, de douleur… trop de choses en même temps. L'effort qu'il dut fournir pour dégager la lame de son fourreau lui donna le vertige, et il lutta pour ne pas lâcher la petite arme. La fille le regardait tranquillement, comme si elle découvrait quelque chose.

Elle voyait bien qu'il souffrait. Mais elle ignorait comment faire pour l'aider. Elle ne comprenait plus sa propre langue, même si elle avait saisi les intonations suppliantes et emplies de douleur contenue. Elle le vit sortir un bras de l'eau, tenant un couteau. Elle recula vivement, mais les yeux de l'homme étaient fermés et il ne paraissait pas vouloir s'en prendre à elle. Il leva le poignard vers sa tête. Que faisait-il ?

Puis, elle comprit. Elle s'approcha de lui, hésitante, et leva une main pour la poser sur celle de l'elfe. La lame du couteau toucha les cheveux près de la branches, glissa sur le plat, trancha au hasard. La main de l'homme tremblait très fort, il ne paraissait même pas avoir la force de couper un cheveu. Et, de fait, Elrohir lâcha le poignard. Mais la jeune fille tenait sa main en même temps que son arme, et elle changea de position pour pouvoir couper plus facilement. Elle tailla au hasard, laissant la lame tranchante couper comme un rasoir dans les longues tresses noires.

Après quelques instants, la tête de l'elfe bascula sous la surface de l'eau, pour réapparaître la seconde suivante. La jeune fille abandonna le poignard à la rivière et recula. Elrohir lui tournait le dos et tentait de se mettre à genoux dans l'eau peu profonde près de la berge. Il parvint à se redresser et à remonter le long de la berge boueuse, avec des gestes lents, tremblant de tous ses membres. Il tournait le dos à la jeune fille, et des larmes de douleurs coulaient sur son visage.

Il se laissa tomber sur le sol humide, épuisé, et roula sur le côté avant de perdre conscience.

Un temps indéfinissable s'écoula dans le silence et l'absence de douleur.

Lorsqu'il reprit connaissance, il était allongé sur le dos, à demi nu. La jeune fille était couchée tout contre lui, un bras posé en travers de son torse, le visage enfoui près de son épaule. Ils étaient toujours sur la berge de la rivière, en contrebas du sentier, totalement cachés par la végétation. Le soleil passait entre les branches, amenant de la chaleur. Elrohir resta immobile, les yeux plongés dans les frondaisons au-dessus de lui, observant les branches ployer et frémir sous un vent léger. Il écoutait les insectes et les oiseaux tout autour, et la rivière toute proche qui glissait tranquillement sur les roches polies.

Surtout, ne pas bouger. Ne pas respirer trop fort.

Il savait que le premier mouvement qu'il ferait éveillerait ses sens et déclencherait une douleur atroce.