Hé non, pour toutes celles qui l'ont demandé, le mariage d'Eladiel n'est pas encore pour tout de suite, mais patience ! Merci à Yotma pour avoir relu et corrigé ce chapitre, et pour m'avoir apporté son aide ainsi que, parfois, ses idées…
Chapitre 46 : Changement de décor
« Terre brûlée aux vents des landes de pierre
Autour des lacs, c'est pour les vivants
Un peu d'enfer, le Connemara
Des nuages noirs qui viennent du nord
Colorent la terre, les lacs les rivières
C'est le décor du Connemara… »
Michel Sardou, Les Lacs du Connemara
ArnorC'est la fin de l'été sur la Terre du Milieu, mais une pluie incessante se déverse sur l'Arnor, noyé dans la brume et les vents froids. Les landes désolées, arasées autrefois par la magie malsaine de l'Angmar, sont seulement peuplées de quelques arbres noirs, secoués par la bise. Parfois, un carré de forêt a survécu, mais une atmosphère étrange y règne. C'est vert, mais d'un vert presque noir, maladif…
Ce pays, autrefois prospère, a été brisé voici des siècles, et peu de personnes y vivent désormais, presque tous des descendants de Dùnedain. Pourtant, il reprend un peu d'importance par l'action du roi, qui fait en sorte de relever l'économie de ses cendres.
Frissonnant sous sa cape noire qui ruisselle, Eldarion veille là, avec son unité, aux confins du pays. Non loin de là se trouve Bree, et le Chemin Vert et, comme c'est le rôle des Rangers, ils montent la garde, discrets mais attentifs, pour que nul humain ne vienne troubler la calme vie de la Comté. Ainsi en a décidé le roi Elessar, qui a interdit après son avènement à tout humain de se rendre en Comté.
Derrière lui, Aldarion baille discrètement. Il ne quitte pas le prince d'une semelle depuis qu'ils sont rentrés de permission, et Eldarion doit bien reconnaître qu'il lui est d'une aide précieuse. Pourtant, il ne sait presque rien sur lui, juste qu'il est orphelin, et Aldarion se refuse à en dire plus. Ayant hérité de sa mère l'instinct des Eldar, Eldarion a pressenti qu'il y a là quelque chose, dont peut-être le jeune homme n'est pas conscient…
Le prince secoue le tissu épais de sa cape d'un geste machinal pour en faire tomber la pluie. C'est un des aspects du métier de Ranger qu'il aime le moins, garder les frontières. Attendre sur le qui-vive a le don de l'énerver, mais, en son for intérieur, il se dit que c'est une excellente leçon de patience…
Emyn ArnenEowyn a attrapé Mardil, qui allait poser ses petites mains sur un tison oublié par une servante. Le petit garçon se débat dans les bras de sa mère quand entre son frère aîné, Boromir-Eomer. L'adolescent tient à la main les lunettes fabriquées par un artisan de Minas Tirith en utilisant des plans transmis depuis l'époque de Nùmenor, invention brillante qui lui permet de continuer à étudier sans souffrir de sa myopie grandissante. Il s'incline devant sa mère et demande :
« Vous avez demandé à me voir, mère ? »
Eowyn confie Mardil à sa gouvernante et dit :
« Oui, ton père et moi avons un service à te demander… »
Le second prince d'Ithilien est intrigué, mais il s'assied devant sa mère et attend. Eowyn alors dit :
« Nous voudrions que tu retrouves dans les archives de la famille des Intendants les rites de mariage traditionnellement utilisés… »
Boromir-Eomer, toujours très logique, objecte :
« Mais…ne les avez-vous pas utilisés pour vous marier ? »
Eowyn secoue la tête :
« Non, nous ne sommes mariés que par le rite gondorien coutumier, célébré par le roi, nous n'avions pas eu le temps de chercher les rites parce que nous étions attendus en Rohan… »
Alors que Boromir-Eomer absorbe ce qu'elle vient de lui dire, elle achève :
« Le roi désire que ce soient les rites des Intendants régnants qui soient utilisés, il te faut donc les retrouver, mais personne n'est aussi à même de le faire que toi… »
L'adolescent, bien qu'il se demande où il va bien pouvoir trouver ce que le roi a demandé, répond :
« Très bien, mère, je vais à Minas Tirith pour commencer ce travail… »
Il s'incline et sort, sous le sourire discret de sa mère. Eowyn est extrêmement fière du savoir de son fils cadet, mais elle a peine à l'exprimer en sa présence. Elle n'a jamais été très douée pour montrer ses sentiments, mais elle sait que ses enfants perçoivent tout l'amour qu'elle leur porte. La proximité du mariage de son fils aîné la ramène à ses jours enfuis, où elle n'était encore qu'une fière et farouche princesse de Rohan au cœur vaincu par la gentillesse et le charme d'un jeune Intendant. Dans quelques mois, Aragorn-Theoden, lui aussi, épouserait la femme qu'il avait élue entre toutes, et fonderait une famille, unissant davantage la famille royale à celle de son serviteur le plus fidèle…
Eowyn est ravie de voir son fils ainsi, si amoureux, mais, en tant que mère, cela l'émeut énormément. Aragorn-Theoden est son fils aîné, celui avec lequel elle a appris la maternité, dont la conception et les premiers mois dans son ventre ont été agités de remous, et elle a un rapport particulier avec lui…
Sa gorge se serre et elle se dirige vers la chambre de Mardil. Son petit garçon de deux ans joue avec ses cubes, surveillé par sa gouvernante. Dès qu'il voit sa mère, le petit garçon se lève et court vers elle. Eowyn le prend dans ses bras en se disant que cela au moins ne change pas, il lui reste plusieurs années encore pour se faire à l'idée de n'être plus qu'une grand-mère…
ArnorLe campement des Rangers a été dressé en terrain couvert, et Eldarion nettoie soigneusement Eärendil. A la lumière des étoiles apparaissent les lettres d'ithildin gravées là par le savoir des forgerons de Rivendell et écrites par son grand-père, Elrond Halfelven. Aldarion, qui nettoie la sienne près de lui, les remarque alors et lui demande :
« Je n'avais jamais remarqué ces lettres…que signifient-elles ? »
Eldarion observe le lame brillante et lut l'inscription :
« Im Eärendil
Im o hîl ned Elendil
Drego nîn cath ned gail…"
Il acheva :
« Elle signifie : « je suis Eärendil, j'appartiens à l'héritier d'Elendil, fuis-moi, ennemi de la lumière. ». Je l'ai reçue à mon dixième anniversaire, et elle a été fabriquée par les forgerons elfes de Rivendell, sur les instructions de mon grand-père… »
Aldarion lui demande :
« La portez-vous en tous temps aussi lorsque vous êtes au palais ? »
Eldarion sourit et secoue la tête :
« Non, je n'en ai pas besoin, il y a des gardes, mais je la porte lors des cérémonies, comme mon père porte la sienne, Anduril… »
Aldarion semble en veine de curiosité, et cela amuse le prince qui est tout disposé à lui répondre. Il continue :
« Il ne faut pas croire que je sois vêtu de tissus précieux et que je porte ma couronne en tous temps, cela n'est pas vrai. Quand j'étais plus jeune, je portais l'été une simple tunique de coton à mes armes, pour être à l'aise. A présent, je suis vêtu pour l'essentiel d'une tunique de velours noir et argent et de braies noires, et le plus possible sans couronne, tu n'imagines pas à quel point c'est lourd… »
Les yeux d'Aldarion s'écarquillent, mais il comprend bien cela, même si le dernier trait du prince le fait sourire. Il a vu le roi de Gondor habillé en simple Ranger avec ses vêtements élimés, mal rasé, sans aucune marque de sa royauté que son épée. Il regarde alors Eldarion, vêtu de la même façon, les cheveux humides, tout aussi mal rasé…
Eldarion dit alors :
« Es-tu jamais allé à Minas Tirith ? »
Le jeune Ranger secoue la tête, et le prince continue :
« C'est la cité où je suis né, et j'y suis très attaché. Elle a été bâtie par mes ancêtres, venus de Nùmenor, et c'est un incroyable enchevêtrement de bâtiments et de styles… »
Il a alors une idée :
« Tiens, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi lorsque je me rendrai là-bas pour les épousailles de ma sœur aînée ? Tu pourrais ainsi voir par toi-même ce qu'il en est vraiment… »
Aldarion rougit, tente de dire quelque chose mais n'y parvient pas. Le prince achève :
« Je te dois la vie, je veux que tu viennes avec moi et que tu sois honoré pour ce que tu as fait… »
Le jeune Ranger s'empêtre encore plus dans ses mots, mais parvient à répondre :
« Mais…ma place n'est pas là-bas, elle est ici, parmi mes pairs Rangers. Je ne pense pas être fait pour ce monde que vous me décrivez… »
Eldarion sourit et répond :
« Dans ce cas, si je suis ton raisonnement, ma place est là-bas…alors comment expliques-tu que je sois ici un simple Ranger, comme toi ? »
Il continue :
« Je serais honoré que tu viennes avec moi au palais. J'aimerais te présenter à mes sœurs, comme celui qui m'a gardé à leur affection… »
Aldarion objecte encore :
« C'est un événement familial, je ne peux m'y imposer… »
Eldarion éclate de rire :
« Je suis désolé de te contredire mais, dans ma famille, événement familial signifie à l'échelle du royaume, d'une simple naissance à la cérémonie la plus complexe. C'est un des côtés les plus difficiles à supporter, je pense. Pour te donner une exemple, chacun de nous est né en présence d'une dizaine de personnes, ceci afin de pouvoir prouver qu'il n'y a pas eu échange, surtout moi, en fait, parce que je suis l'héritier… »
Ce sont des choses qui sont globalement ignorées du grand public, et Aldarion comprend que, finalement, Eldarion ressent une forme de liberté en étant chez les Rangers. Il le découvre sous un autre jour, car c'est la première fois qu'ils discutent aussi librement, et qu'Aldarion n'est pas impressionné par son auguste interlocuteur. Le calme de la soirée dans les landes vert sombre de l'Arnor pousse aussi à la confidence…
Bien qu'il n'en dise rien, Meneldil et Arador, qui veillent aussi à la frontière mais plus loin, lui manquent. Arbarad a redéployé ses troupes et, à présent que tous trois ont leur propre unités, ils sont séparés. Bientôt, pourtant, ils se retrouveront à Minas Tirith, car Meneldil, en tant que cousin du roi, et Arador, nommé derechef aide de camp du prince héritier, assisteront au mariage d'Eladiel et Aragorn-Theoden…
Minas TirithEladiel, assise dans ses appartements, observe attentivement des échantillons de tissus qu'on lui a remis pour la robe de ses demoiselles d'honneur. Il y a tellement de choses à choisir qu'elle en ressent une sorte de vertige. Pourtant, elle reste imperturbable, toujours la même, et pratique toujours ses pouvoirs de divination, selon les conseils de son arrière-grand-père Celeborn. Elle souffre moins à présent, comme si son corps s'habituait maintenant à abriter ces pouvoirs surhumains, mais aiguise son pouvoir de prémonition. Il lui a fallu longtemps pour pouvoir à nouveau toucher les membres de sa famille sans ressentir un énorme afflux de pensées douloureux, mais elle a réussi.
Elle porte en ce jour d'été une robe légère de soie elfique, et a relevé ses cheveux en chignon pour avoir moins chaud. Le vent qui souffle de la mer rafraîchit quelque peu la cité blanche écrasée de soleil, et des habiles ouvertures ménagées dans les murs épais permettent aux occupants du palais d'en profiter…
Eladiel essaie de se remémorer ce qu'elle doit choisir ou vérifier ensuite, et fronce les sourcils. Elle sent alors des lèvres chaudes se poser sur sa nuque, et une onde de plaisir se propage dans sa colonne vertébrale, la faisant respirer plus vite et devenir écarlate. Elle se retourne dans un froissement léger, et voit le sourire facétieux de son futur époux. Il n'est ainsi qu'avec elle, et elle aime aussi cette facette de lui. Pour les autres, il est posé et calme, ce qui correspond à son caractère, mais, avec la femme qu'il aime, il peut dévoiler autre chose…
Il s'assied près d'elle, caresse ses cheveux et lui demande :
« Que choisis-tu ? »
Elle lui sourit et répond :
« La couleur des robes de nos demoiselles d'honneur…j'ignorais qu'il y avait tant de choses à choisir et à penser… »
Aragorn-Theoden pose un léger baiser sur les lèvres d'Eladiel et lui répond :
« J'aurais préféré comme toi faire un mariage simpliste, mais nos familles insistent pour que nous respections la tradition à cause de nos rangs respectifs… »
Elle lui demande alors, paraissant se rappeler quelque chose :
« Tu as pu te libérer ? Je croyais que tu devais essayer ta tunique, cet après-midi… »
Aragorn-Theoden fait une moue comique et dit :
« J'en sors, justement. Ma mère et mes sœurs m'ont malmené pendant plus d'une heure pour me faire essayer ma tunique, faire les retouches. Quand j'en ai eu assez, je suis venu ici, j'avais envie de te voir… »
Eladiel éclate de rire, d'un rire chaud, séduisant, et lui dit ensuite le plus sérieusement du monde:
« Ton retour laisse augurer des hurlements et des grincements de dents, mon cher fiancé. Je ne pense pas qu'elles laisseront impuni un tel affront… »
Aragorn-Theoden répond sur le même ton :
« Ce n'est pas trois femmes seulement armées d'une aiguille qui me font peur, même si ma mère et Eolain prennent leur épée je ne les crains pas ! »
Ils apprécient ce genre de petit jeu verbal, prélude – mais ils n'en ont pas encore conscience – à des jeux moins innocents. Ces deux posés au caractère réservé sont à l'aise l'un avec l'autre, et qui les verrait ainsi les reconnaîtrait à peine.
Le prince d'Ithilien prend les échantillons que tenait Eladiel, en compulse certains puis en choisit un :
« Voilà, nous prendrons cette couleur…à présent, allons nous promener dans les jardins… »
Elle observe le tissu, et objecte :
« Mais cela ne va pas du tout, regarde, avec ta tunique et ma robe, il ne faut pas choisir cela sur un coup de tête… »
Elle lui en montre deux autres :
« Que penses-tu de ceux-là ? »
Les deux nuances de bleu clair qu'elle désigne iront parfaitement avec leurs deux tenues, et Aragorn-Theoden finit par se ranger à son avis. Leurs regards se croisent alors, et, doucement, il pose ses lèvres sur celles de sa future épouse, qui rosit brusquement. Leur baiser se prolonge, s'intensifie pour le plus grand plaisir des deux protagonistes. Pourtant, le prince d'Ithilien, sachant où cela pouvait les mener, rompt cette bienheureuse communion, et voit qu'alors Eladiel devient écarlate. Il inspire un grand coup, sourit et lui dit :
« Tu es belle quand tu rougis, tu sais… »
Un raclement de gorge interrompt ce moment d'intimité, il s'agit là de la gouvernante de la jeune princesse, qui ne la quitte jamais et était assise tout ce temps dans un coin de la pièce. En effet, jusqu'à son mariage, elle n'a pas le droit de rester seule avec son futur époux. La gouvernante, une dame d'un certain âge, sourit à sa protégée, qu'elle a élevée depuis sa petite enfance, et lui dit :
« Excusez-moi, mais votre sœur Eowyn vous cherche… »
Ils étaient tellement occupés qu'ils n'ont pas vu le serviteur entrer et parler à voix basse à la gouvernante. Aragorn-Theoden sourit :
"Vas-y, nous nous verrons plus tard…"
Eladiel lui dédie un sourire magnifique, puis sort de la pièce sous le regard tendre de son futur époux…
Arnor, Evendim, quelques jours plus tard
Eldarion, presque étonné de dormir dans un lit, s'éveille à l'aube, habitué à se lever tôt. Il regarde autour de lui, et voit la lumière grisâtre passer à travers les rideaux de la chambre. Il est arrivé là la veille après la relève de son unité par des Rangers plus frais, et est venu ici, dans le fief d'Arador. Celui-ci en a hérité de son père officiel, Ohtar, et l'a conservé lorsque le roi a donné à Hador en cadeau de noces les anciennes terres d'Ancalimon d'Annuminas, son grand-père maternel.
C'est Arbarad qui a donné l'ordre, voulant rassembler ici Meneldil, Hador et Arador pour faire le point sur la garde des frontières. Le château d'Evendim se trouvant à la confluence des trois routes qui devaient les amener, le jeune comte a donné son accord pour les accueillir quelques jours dans son château…
D'un geste machinal, le prince allume la chandelle qui est à son chevet, et entreprend de faire sa toilette devant une vasque posée sur une table dans un coin de la pièce. Il baille en déversant de l'eau froide sur sa tête et son torse, avant de frotter vigoureusement son corps avec une serviette de toile. Puis il attrape ses vêtements posés sur une chaise à côté du lit, et se vêt prestement. Ce sont des vêtements propres, ceux qu'il portait hier soir ayant été confiés aux lavandières du palais. Il ne porte là que sa chemise rouge et ses braies noires, il ne fait pas froid dans le château que, malgré la bonne saison, on chauffe à bataille.
Il ouvre ensuite les rideaux. Dehors, il pleut toujours, cela semble être le climat habituel de l'Arnor. Le vent secoue les arbres d'un vert maladif qui parsèment la plaine et les collines. Le paysage, qui dut être majestueux, est sinistre, et Eldarion peut encore sentir l'influence de la magie maléfique de l'Angmar. Ceux qui habitent cette région ont bien du courage, se dit-il in petto…
Il entend la voix de Meneldil l'appeler, et sort de la pièce, rattrapé par ses obligations…
A SUIVRE
