Chapitre 52: Humanité...
Callisto réfléchissait à cent à l'heure. Alexeï l'avait très poliment raccompagnée à la porte de ses "appartements" et une fois à l'intérieur, elle s'était mise à cogiter. Elle avait un avantage, elle connaissait la forteresse pratiquement dans les moindres détails. Et elle savait très bien où se trouvait les cachots.
Elle ne voulait rien faire qui risquât de mettre la vie de ses amis en danger, mais si l'une des filles devait mourir, elle n'avait pas du tout envie de laisser faire ca! Elle ne comprenait absolument pas pourquoi les Ombres avaient ainsi décidé de la liquider, mais en tout cas, il n'en était même pas question. Elle sauverait tout le monde ou personne. Et après, il ne lui resterait plus qu'à... Mourir. Un monstre comme elle ne méritait pas de vivre. Maintenant qu'elle se rappellait de sa folie meurtrière, elle savait qu'elle n'aurait jamais une vie normale. Les Ombres lui avaient volé à la naissance...
Elle avait presque envie de pleurer, mais en même temps, elle s'en voulait de s'appitoyer sur elle-même. Ce qui était fait était fait. Au moins, elle n'avait pas tué d'innocents, c'était une consolation.
Elle réfléchit attentivement. Il y'avait trois mystiques à la citadelle en ce moment. Demain, il ne resterait que Sil, si elle avait bien compris. Théros et Alexeï avaient apparement besoin de retourner en Angara. Si elle devait agir, ce serait à ce moment. Sil était moins fort qu'il ne paraissait -du moins, face à elle, il aurait du mal, car elle savait maintenant que le pouvoir de sa psynergie était plus grand que ce qu'elle pouvait imaginer. Si elle avait pu assassiner dix personnes en un coup à cinq ans, les dieux seuls savaient quels dégâts elle serait capable de faire maintenant...
Ses pensées s'égarèrent vers Van. Elle n'avait pas oublié son "je t'aime", bien qu'elle se demandât s'il avait encore du sens aujourd'hui... Sûrement pas! Il devait se sentir bien attrapé d'avoir craqué sur une fille qui n'était même pas... humaine.
Cette pensée lui fendit violemment le coeur, lui causa une telle souffrance qu'elle en eut le souffle coupé. Elle sentit de nouveau les larmes monter et se dépêcha de se secouer. Ce n'était pour elle ce genre de faiblesse! Un monstre n'avait pas de sentiments. Un monstre ne tombait pas amoureux...
Personne n'était venu et ils se morfondaient tous dans leurs cellules. Ils étaient morts d'inquiétude.
- Vous croyez que Callisto va bien? demanda Van au bout d'un moment.
- Physiquement, je suppose que oui, puisqu'ils veulent la faire bosser pour leur compte, répliqua Aelo. Après moralement, j'imagine que ca doit pas aller terrible...
- Quelqu'un a une idée de l'heure? demanda Cassandra.
- Il est pas tôt, dit Skyler en regardant par la petite lucarne de sa cellule. La lune est nette, il doit être entre minuit et une heure du mat'.
- On est en couvre-feu, fit remarqua Euros.
- Nous ne nous évaderons pas ce soir, c'est sûr, dit Jace.
- Et si vous la boucliez et pionciez un coup? lanca Vladi d'un ton agacé. Il s'était déjà allongé sur son bas-flanc, un bras derrière la tête.
- Vladi est la voix de la sagesse, dit Euros d'un ton un peu moqueur.
- Mais il a raison, dit Aelo. Rien ne sert de se lamenter les gars, on ne pourra pas décoller d'ici, alors le meilleur parti à prendre pour l'instant, c'est de dormir!
Elle s'étira et escalada la petite échelle pour aller se mettre sur le bas-flanc suspendu en hauteur.
- Bon courage pour pioncer, gromella Van en allant se coucher sur le sien. J'ai trop de pensées en tête pour y arriver, moi...
- Et en plus on gèle, grogna Hélia.
- Vos gueules! fit Skyler d'une voix déjà pâteuse(il s'endormait très vite).
Quant à Jace, il ne disait rien. Il était allongé sur sa paillasse, les yeux grands ouverts. Il pensait à Callisto... Mais une autre part de lui était concentré sur Vladi...
Vladi...
Il pensait tout le temps à lui, maintenant. Et il n'avait plus qu'une envie à cette minute, être avec lui, lui parler... Le toucher...
Il se rudoya vivement. Il ne devait pas penser à lui de cette manière-là, c'était mal. Vladi n'était pas comme lui, sûrement pas, et Jace ne voulait en aucun cas perdre son amitié. Elle lui était si précieuse...
- Hé, les potes! Réveillez-vous!
Skyler avait parlé assez fort, mais pas trop. Cassandra réagit la première:
- Qu'est-ce qu'il y'a? demanda-t-elle.
- T'as une lucarne dans ta taule? Regarde, si tu peux!
La jeune fille s'agenouilla sur sa paillasse, qui était située au-dessus de celle d'Hélia et regarda à son tour par la lucarne:
- Ouille, t'as raison, y'a du mouvement dehors! Le type à droite, ce serait pas Alexeï...
- Si, je crois...
- Qu'est-ce qui se passe? demanda Hélia.
- Je crois qu'Alexeï et un de ses deux copains s'en vont, dit Skyler. C'est pas mauvais pour nous, ca qu'en dîtes-vous?
Euros, qui avait tout entendu, approuva:
- C'est excellent, oui, si nous avons la chance de pouvoir nous évader...
- Ils vont bien finir par nous apporter à bouffer, dit Skyler. Croyez-moi, je vais pas rater l'occaz. Je suis pas con.
- Ouais, bah pour l'instant, tu devrais la boucler et pioncer, dit Cassandra. Sinon, tu vas pas être en forme demain et tu ne cogneras personne!
- Pour une fois, t'as pas tort, Demi-Portion, ricana le jeune homme roux. Je m'en vais suivre ce conseil de suite!
Et il s'allongea de nouveau sur sa paillasse.
Callisto, pendant ce temps, ne dormait pas non plus.
Depuis sa fenêtre, elle avait vu le mouvement dans la cour, et le coeur battant, avait compris qu'il ne restait plus qu'un mystique dans la citadelle. C'était l'occasion ou jamais.
Elle se mit à réfléchir. Il y'avait pas mal de soldats à l'entrée des cachots, aussi, faire fuir ses amis seule serait très dangereux, l'alerte serait donnée en moins de temps qu'il ne faudrait pour le dire.
"Je ne peux pas attendre... Sinon, nous aurons les huit qui vont rappliquer ici pour exécuter ou Aelo ou Hélia ou Cassandra. J'ai au moins deux jours devant moi, mais je ne pense pas davantage, vu la rapidité du dragon d'Alexeï, et en plus, j'ignore totalement où peuvent être les autres Ombres..."
Finalement, elle prit sa décision. Elle aurait préféré faire autrement, elle redoûtait la confrontation avec ses amis. Mais elle voulait les avertir de ce qui les attendait avant que quelqu'un ne paie le prix.
A l'aube, elle sortit de ses appartements. A sa sortie, deux gardes l'attendaient:
- Maître Callisto, vous n'êtes pas autorisée à sortir pour l'instant, ordre d'Alexeï.
Callisto gonfla ses joues. Incroyable, ils l'appellaient déjà "Maître" comme si elle allait réellement faire partie des leurs! Ca, c'était le genre de trucs qui la mettait en colère.
- Auriez-vous peur que je m'échappes? demanda-t-elle d'un ton moqueur. Aucun risque, je commence bien à me plaire, ici...
- Les ordres sont les ordres, répliqua l'un des deux comparses.
Callisto soupira. Comment s'en débarrasser? Elle n'avait pas particulièrement envie de blesser quelqu'un, mais d'un autre côté, elle savait qu'ils n'hésiteraient pas à faire de même. Elle incanta... Et deux sphères de glace tombèrent sur les gardes, les assomant proprement. Elle les traîna dans l'appartement. Tant qu'elle pouvait, il valait mieux éviter les cadavres...
Une bande de cinq gardes arriva dans le couloir des prisonniers. Cassandra, dont la cellule était contigüe à celle de Skyler, lui chuchota:
- Ils sont cinq, quand même! Tu crois que tu pourras les cogner tous?
- T'inquiète pas!
Cassandra tremblait de tous ses membres, mais essaya de ne rien laisser paraître. Les soldats commencèrent par l'autre côté. Euros et Aelo prirent docilement leurs pains. Jace fit de même. Le tour de Vladi et Van arriva. Ensuite, Cassandra les vit arriver devant la cellule qu'elle partageait avec sa soeur. Hélia prit leur ration sans rien dire. Puis les cinq gardes se retrouvèrent devant la cellule de Skyler qui était ramassé sur lui même, prêt à bondir. Les cinq soldats avaient des épées, ca aurait pu l'effrayer, mais il savait que tant que les Ombres n'en auraient pas donné l'ordre, les soldats n'oseraient pas le tuer... Parce qu'ils étaient des otages!
Voilà pourquoi le jeune homme roux était si sûr de lui.
- Viens prendre ta ration, petit abruti! lanca le soldat en s'approchant.
- Toi, mange ca! répliqua Skyler tandis que son poing partait s'écraser dans la figure de l'homme.
- Petit enfoiré, tu vas voir, cria l'autre garde en ouvrant la porte de la cellule et en tirant son épée.
Skyler balanca son pied dans l'estomac du premier qui approchait, mais les trois autres le menacèrent de leurs armes:
- Plus un geste, ou on te transperce, petit avorton!
- Et qu'est-ce que vous direz à vos boss, hein, bande de tapettes? répliqua Skyler. Que vous avez tué un prisonnier VIP?
Les soldats hésitèrent. Grave erreur. Skyler n'était pas à demi-Naëk pour rien. Ceux de son sang mettaient le feu à une ville pour s'épargner un seul jour de prison. Leur amour de la liberté était une valeur fondamentale. Skyler avait déjà attrapé la paillasse qui recouvrait son bas-flanc, et les trois lames se fichèrent dedans, il en profita et bondit en avant, expédiant son poing dans le visage du garde de devant et put s'emparer de l'une des épées... Avec laquelle il assoma le quatrième, et trancha la main du dernier. Les deux autres, remis des coups reçus, se précipitèrent et se retrouvèrent la minute après au sol, les jarrets fendus, incapable de marcher. Ils se mirent à hurler.
- VOS GUEULES!
Il assoma du poing l'un des deux. Enfin, il se tourna vers le dernier:
- Toi! File-moi les clés, sinon, je te bute!
Le soldat ne discuta même pas. Un coup de lame l'envoya au pays des songes.
- Allez; on se casse! dit le jeune homme roux en ouvrant la porte de la cellule d'à côté. Y'en a d'autres qui vont pas tarder à venir, je pense.
En effet, d'autres gardes arrivèrent à cet instant et on entendit un grand cri:
- ALERTE!
- Qu'est-ce que je disais? dit Skyler en tirant l'épée qu'il venait d'emprunter et en lancant les clés à Cassandra. Magnez-vous de libérer les autres, ca va chier! Yaaaaaaaaah!
Cassandra et Hélia s'empressérent de libérer les autres. Jace, Vladi et Van saisirent les autres épées pour prêter main-forte à Skyler qui tentait de repousser quatre soldats à la fois.
- On s'arrache! hurla Euros en entraînant les autres vers l'autre bout du couloir.
Mais d'autres arrivèrent par l'autre côté:
- Vous êtes perdus! rit l'un d'eux.
En effet, les huit amis étaient bien encerclés...
Callisto alla rapidement en direction des cachots. Elle entendit au loin des... bruits de bagarres, et comprit en un éclair. Aussitôt, elle se précipita, et là, en voyant ses amis encerclés, n'hésita pas.
Sa psynergie fit des ravages. Ses lances à eau surgirent et une dizaine de gardes termina fendue en deux. A cet instant, comme ils n'avaient pas touché à leur nourriture, la poudre d'analchimie arrêta son effet, les autres sentirent d'un coup leur psynergie se débloquer et se lancèrent dans la bagarre. Le feu, la foudre, la roche et l'eau anéantirent littéralement la plupart des gardes. Callisto se battait de son côté, elle ne parvenait pas à rejoindre les autres membres du goupe, et de toute évidence, ca n'avait pas d'importance. Mais lorsqu'elle vit le sang jaillir, les ravages causés par ses attaques alors que les autres se contentaient de blesser les membres du groupe, elle se figea sur place.
Van la regarda.
Callisto, couverte de sang, sentit ses yeux s'embuer de larmes.
Elle s'enfut...
- Callisto!
Van voulut la rattraper, mais il n'en avait pas la possibilité. Et à cet instant...
Sil arriva. L'homme brun avait ôté sa capuche, dévoilant ses yeux gris cruels, sa barbe en pointe... Il leva une main, et le sol se mit à trembler violemment sous eux. Euros comprit tout de suite:
- Nous ne sommes pas de taille contre lui, sauvez-vous!
Mais les séïsmes continuèrent de se déclencher. Les murs s'écroulaient autour d'eux. Sil ne semblait pas craindre de démolir le palais. Pour une bonne raison, c'est qu'il se savait également capable de le restaurer en un éclair par la force de sa psynergie. Aelo, voyant ce qui se passait, n'hésita pas lorsqu'ils rejoignirent les croisements des corridors:
- DISPERSEZ-VOUS!
Euros approuva:
- On se retrouve dans la cour intérieure, les rocs nous y attendrons pour la fuite!
- Et Callisto? demanda Jace.
- Je m'en occupe! cria Van.
Il se mit à courir en direction du couloir de gauche. Si son souvenir était bon, c'était là que se trouvait la porte en marbre et il était persuadée que ce serait là qu'il trouverait la jeune fille.
Au bord du bassin, Callisto pleurait. Ses larmes roulèrent sur ses joues et allèrent tomber dans l'eau claire. Elle pleurait. Elle n'en pouvait plus. Devant elle, elle tenait l'épée qu'elle avait ramassée près de l'un des gardes. Elle n'était qu'un monstre. Un abominable monstre. Elle ne désirait plus qu'une seule chose, c'était en finir, là, maintenant... A l'heure qu'il était, ses amis devaient être en fuite, elle avait tué autant de gardes qu'elle avait pu pour les couvrir...
Elle ferma les yeux, leva l'arme, la pointa vers sa poitrine...
La porte s'ouvrit:
- Callisto, non, ne fais pas ca!
C'était Van.
- N'approche pas! cria-t-elle en se retournant. Sauve ta peau, plutôt!
- Je ne pars pas sans toi, répliqua-t-il d'un ton déterminé.
- Sil risque de débarquer ici d'une minute à l'autre, c'est moi qu'il cherche le plus, va-t'en!
- Non! Je ne te laisse pas ici, Callisto. Et je te défends de te tuer!
Elle se retourna. Elle était toujours couverte de sang:
- Regarde-moi, Van! Je ne suis qu'un monstre! Un abominable monstre!
- C'est faux! répliqua Van qui avait les larmes aux yeux.
- J'ai tué... J'en ai tué tant que je me fais horreur!
- Je m'en fiche! s'écria le jeune homme.
- Je suis monstrueuse! En plus, quand je mute, je suis laide! Horrible!
- Je m'en fiche! cria Van encore plus fort en se rapprochant. Tu ne comprends donc pas?
Elle le regarda, stupéfaite. Il bondit et lui arracha l'épée des mains. Elle tomba dans l'eau. La jeune fille éclata en sanglots incontrôlables. - Je me hais! Je me fais horreur!
Van s'approcha davantage:
- Pas moi.
Il prit une profonde inspiration:
- Je m'en fiche que tu aies des branchies ou autre chose! Et tu n'es pas un monstre! Pour moi, tu es une fille, tu es la fille que j'aime et que j'aimerais toujours! Je t'aime, Callisto, je t'aime telle que tu es, depuis toujours!
Elle avait toujours des larmes, mais ses sanglots semblaient s'apaiser:
- Comment... peux-tu... m'aimer? Tu as vu ce que j'ai fait?
- Oui. Tu nous as défendus. Mais tu n'es pas une machine à tuer, Callisto. Tu as déjà oublié tes autres pouvoirs? Le nombre de vies que tu as sauvées par tes dons? Un monstre ne fait que détruire, alors que toi, tu es douce, généreuse... Peut importe à combien de soldats tu viens de prendre la vie, peut importe le passé, Callisto. Je sais ce que tu es, et je t'aime telle que tu es, avec tout cela.
Elle le regarda en tremblant. Le désespoir qu'il y'avait dans ses yeux était tel que Van n'hésita pas une seconde. Il se rapprocha d'elle... et caressa tendrement sa joue. Elle frémit, ferma les yeux. Alors, avec une grande tendresse, il se rapprocha davantage et colla ses lèvres aux siennes.
Callisto fut stupéfaite, mais ne se débattit pas. Au contraire, il la sentit poser deux mains hésitantes sur sa taille. Il les saisit, les guida dans son dos... Et l'enferma dans ses bras, avant d'entrouvrir ses lèvres pour un baiser plus profond. Cette fois, Callisto lui répondit totalement, sa langue vint caresser la sienne, leurs souffles se mêlèrent, ils se pressèrent l'un contre l'autre avec avidité... Leurs coeurs battaient à l'unisson. La jeune fille sentit une incroyable chaleur monter en elle... Jamais elle ne s'était sentie aussi... Heureuse... Et elle comprit qu'elle était finalement... Humaine... Jamais elle n'aurait pu ressentir pareille émotion autrement, elle en était sûre... Van, lui, était au comble du bonheur. Ainsi, c'était à cela que ca ressemblait, embrasser une fille... C'était encore plus merveilleux que tout ce qu'il avait pu imaginer. Il avait l'impression d'avoir retrouvé une partie de lui-même. Il mit fin à l'étreinte à regret. Callisto le regarda, ses prunelles turquoises brillant d'une joie immense. Elle lui toucha doucement la joue, il la laissa faire avec un petit sourire. Elle voulait lui dire à son tour une chose importante.
- Je t'aime.
Les mots étaient sortis tout seuls de sa bouche. Van sentit une joie immense gonfler sa poitrine. Il s'en doûtait depuis un moment, mais se l'entendre dire, c'était merveilleux... Il dit alors:
- Viens... On va rentrer chez moi, chez nous... Et je te promets que je te ferai oublier tout ce cauchemar...
Il lui prit la main, elle se laissa entraîner, le coeur bondissant de joie, la peur disparaissant petit à petit. Mais à cet instant:
- Tiens! Quel touchant tableau!
Sil venait de les rattrapper.
