Chapitre 50
Callie
Le vent fit voler nos cheveux, il nous était devenu presque étranger depuis que nous étions arrivés entre les rochers, mais je savais qu'il y en avait toujours ici, c'était pour ça que la ville se trouvait là... Ma gorge se serra alors que le dernier mot restait bloqué derrière mes lèvres. Je sentis la main de Brittany se resserrer sur mon épaule, me demandant silencieusement de continuer.
- Fondrim... C'est l'entrée de Fondrim...
Je sentis leurs regards se poser sur moi, me scruter alors que mon ventre se serrait de plus en plus à la sensation dérangeante d'être de retour. J'avais quitté ces terres à sept ans, cela faisait au moins quatorze ans et pourtant, une fois devant cette putain de faille, tout m'était revenu. Les champs dans lesquels j'avais appris à manier la faux dès mes cinq ans, cette saloperie de sable, la terre aride, l'eau presque inexistante en surface... Tout ça avait été le monde extérieur pour moi pendant si longtemps.
Mes yeux se concentrèrent sur les corps ondulant au vent au dessus de la falaise. La porte des pendus, c'était comme ça qu'on avait fini par l'appeler, la seule entrée de la ville... J'avais grandi en voyant la mort me surplomber à chaque fois que j'avais emprunté cette route enfant, c'était ainsi qu'on grandissait ici, en sachant qu'au moindre faux pas, on finirait là haut nous aussi... Un offense à la Légion, un acte rebelle, une parole en langage étranger, un regard de travers et on finissait pendu à une corde, notre corps restant là haut pour rappeler la terreur aux autres jusqu'à ce qu'un autre abruti prenne notre place... Six... Ils avaient donc rajouté deux potences...
Personne ne me fit parler, mais Q me poussa légèrement pour m'inciter à marcher. Il restait encore plusieurs kilomètres malgré l'air proche de la faille. Le désert avait toujours su être trompeur avec les étrangers. La route se fit lentement, je savais que je traînais des pieds, mais je pouvais clairement entendre mon cœur battre dans mes oreilles. Il y avait tant de choses que j'avais voulu oublier, tant de démons en ce seul lieu... Je savais que Fabray courait pour oublier le matin, quoi ? Je n'en savais rien, mais je savais qu'elle voulait oublier, car c'était pour la même raison qu'elle me retrouvait toujours à l'attendre dans l'arène...
Nous nous rapprochions de la porte des pendus et, pour la première fois depuis des années, je me sentis faible. J'avais l'impression que leur regard absent me suivait, comme je l'avais eu enfant et cette sensation me faisait froid dans le dos.
- C'est comment à l'intérieur ?
La voix de Britt avait été douce, comme pour ne pas me brusquer, et je compris que ma carapace s'était fissurée. Je fis de mon mieux pour prendre une attitude désinvolte avant de lui répondre fort et clair.
- C'est grand, très grand.
- C'est à dire ?
Mon regard se tourna vers le ciel pour vérifier machinalement la position du soleil avant de répondre à Q.
- Ça veut dire qu'une fois la faille atteinte, on aura encore au moins une heure de route avant d'arriver à la ville. Le soleil sera déjà couché et les nuits sont très froides lorsqu'on s'y enfonce. Le mieux sera d'établir un campement à la porte des pendus si on veut passer la nuit sans trop se geler les miches...
- La porte des pendus ?
- L'entrée de la faille... Pour la suite de la visite guidée, je vous expliquerai quand on sera installés pour la nuit.
- Ok...
Je n'avais pas eu tort et la nuit était déjà tombée le temps qu'on arrive. Je fis installer tout le monde dans un angle où l'on pouvait voir les résidus de feu des derniers voyageurs, il n'y avait qu'ici que le vent laissait une chance aux flammes. Heureusement, nous avions récoltés quelques vieux buissons desséchés en fin de route et le feu prit facilement. Les chevaux furent collés les uns aux autres contre la paroi pour conserver leur chaleur et tout le monde prit place face au feu, allongé contre Lord T sous les couvertures que nous avions sortis des sacoches.
Le repas fut court, tout le monde étant épuisé et préférant essayer de garder sa chaleur plutôt que de s'activer.
- Santana ?
La voix de Q réveilla Chang et tira Puckerman de ses pensées.
- Ouais euh...
Par où commencer ? Par le début, la géographie peut-être...
- Les frontières de Fondrim commencent là où nous sommes, mais la ville ne commence qu'à une bonne heure de marche... On peut la comparer à un long couloir, les bâtiments se construisent contre les parois rocheuses et les catégories sociales se déterminent géographiquement. L'entrée est habitée par les fermiers et plus l'on s'enfonce, plus on se rapproche du quartier des mineurs, le centre étant réservé aux Fondeurs et forgerons.
Je fis une pause pour avaler ma salive avant de reprendre.
- La faille s'agrandit à son centre avant de rétrécir à nouveau vers les mines. C'est là où elle est la plus large que se trouve la grande fonderie et c'est aussi le secteur qui concentre le plus de Légions, il y en a pratiquement un par civil...
- Il y a tant de Légions que ça ?
Un rire jaune sortit de ma gorge à la question de Fabray.
- Ouaip, et on en trouve dans toute la ville bien qu'en plus petit nombre. Le seul coin épargné, ce sont les champs et encore, ils viennent avec les travailleurs.
- Autre chose à savoir ?
- Je ne crois pas.
Je mentais, j'aurais pu leur parler de la Reia, mais c'était plus fort que moi, les secrets de Fondrim restaient à Fondrim, que l'on devienne Légion ou pas.
- Ok, je comprends mieux pourquoi on n'a que deux jours de patrouille ici s'il y a tant de Légions...
Personne ne répondit et je sentis Britt s'endormir à côté de moi.
- Il n'y a pas besoin de monter la garde, on ne craint que les prédateurs ici et ils craignent bien plus les Gringos qu'ils ne veulent nous manger...
Je sentis Q hocher la tête à ma gauche. Bientôt le campement fut totalement silencieux, vivant au rythme des respirations lentes de mes camarades et du ronflement de Tubbs. La nuit fut longue... Très longue... Et le sommeil ne vint jamais...
Personne n'osa faire de remarques sur les cernes, que j'étais certaine d'avoir, le lendemain matin. Q me laissa préparer les chevaux pendant qu'elle réveillait tout le monde. Une fois à cheval, elle me jeta un bout de pain dur, voyant que je ne mangerai pas de moi même. Les animaux avaient récupéré et la route ne serait plus très longue. Nous avions donc remis le pied à l'étrier. Sentir les muscles de Lord T rouler sous mes jambes ne m'avait pas manqué contrairement à la sensation du dos de Britt contre mon ventre.
Personne ne remarqua les premières habitations, Fondrim était une ville pauvre, mais c'était encore plus flagrant à ses extrémités. Ici, la roche elle-même avait été adaptée en maison, les habitants avaient taillé la pierre jusqu'à créer des espaces abrités pour leur familles. Le plus souvent, des rideaux remplaçaient les portes et les repas étaient pris à l'extérieur, là où il y avait de la place.
Des enfants passèrent sur le côté en courant, vêtus de simples tuniques de lin grossières et d'une paire de sandales abîmées pour les plus chanceux.
Le premier Légion apparut quelques mètres plus loin. À notre vue, le jeune homme tourna les talons avec empressement. Aucuns de nous n'accéléra le pas, ça ne servait à rien. Il réapparut quelques instants plus tard aux côtés d'un homme visiblement gradé qui se dirigea droit sur Fabray.
- Commandant 525, nous vous attendions.
- Oui ?
Je voyais bien que Q n'était pas à l'aise, c'était la première fois qu'on nous attendait...
- Je suis le Lieutenant de la caserne du quartier fermier.
Elle se tourna vers moi avec de grands yeux. J'avais peut-être omis de préciser qu'il y avait plusieurs casernes en ville...
- Je suppose que vous n'êtes pas là pour les présentations Lieutenant.
- Non Commandant, je suis venu vous informer qu'une chambre a été réservée à votre escouade dans le quartier fondeur, au centre de la ville. Vous y trouverez aussi une écurie pour laisser vos chevaux. Le Capitaine de la caserne vous y retrouvera.
- Entendu.
Les deux hommes continuèrent leur route comme s'il ne s'étaient jamais arrêtés, nous ignorant dans leur tâche. Q se tourna vers moi, un sourcil vers le ciel.
- Alors comme ça il y a deux casernes ?
- Trois en fait...
- Trois !?
Je retins un soupir.
- La troisième se trouve dans le quartier des mineurs, si ça n'a pas changé, elle est tenue par un Adjudant-chef, c'est la plus petite car le quartier est isolé et les mineurs ne présentent pas un grand danger dans la journée.
Elle secoua la tête, incrédule, avant de talonner sa jument pour repartir au pas.
Le paysage changea rapidement, les maisons étaient maintenant composées de planches de bois et de pierres empilées plus ou moins esthétiquement dans une masse stable et relativement spacieuse.
- On a changé de quartier ?
Je ne réussis à retenir mon rire.
- Non, tu le sauras bien assez vite quand ce sera le cas.
Fabray n'argumenta pas, laissant sa jument continuer sa route et d'un coup, des kilomètres plus loin, de hautes bâtisses de briques, rouges comme la roche environnante, devinrent visibles. Le nombre de Légions dans les rues décupla et j'entendis vaguement Q murmurer un "en effet" déconcerté. C'était la caserne centrale, s'élevant au dessus des demeures modestes qui s'entassaient autour d'elle. Un homme vint rapidement à notre rencontre.
- Commandant ?
Blondie hocha silencieusement la tête.
- Capitaine 162-M, vous pouvez installer vos chevaux dans les écuries à gauche, une chambre a été préparée pour vous dans la caserne en face, vous n'aurez qu'à y laisser vos sacoches.
- Entendu.
L'homme nous fit un signe de tête puis se retourna pour partir. J'étais descendu de Lord T presque instantanément sans le lâcher du regard, observant ses manières au milieu de la foule qui s'écartait respectueusement autour de lui. Tous faisaient un pas sur le côté, tous, sauf elle. Mon regard se posa sur son visage et je sentis ses yeux sombres pénétrer en moi. Elle avait vieilli elle aussi, elle était devenue adulte mais n'avait rien perdu de sa fierté... Il me sembla remarquer de nouvelles cicatrices sur ses bras sans en être vraiment sûre. Sans me lâcher des yeux, elle fit glisser sa main ouverte jusqu'à sa poitrine où elle la referma. Mon cœur s'arrêta à ce signal et sans le savoir, ma main imita la sienne, se posant au-dessus de l'organe, qui battait maintenant à tout rompre dans sa cage, pour s'y refermer. Ses yeux se fermèrent enfin avec soulagement et-
- Santana, tu rêves où quoi ?
Ma tête se tourna vers Q par réflexe avant de retourner vers son observation, mais elle avait disparu... Elle n'avait pas vraiment changé...
Mon attention se reporta aussitôt sur Fabray.
- Non, je croyais avoir vu quelque chose...
La blonde me fit une accolade avant de m'emmener les aider à desseller les chevaux.
S'installer fut rapide sachant qu'une pièce entière de la caserne nous avait été réservée. Nous avions donc pu commencer les patrouilles immédiatement. Dans un secteur aussi peuplé que celui là, rien ne servait de se séparer mais les garçons avaient été réquisitionnés pour s'occuper des chevaux et de Tubby qui avait profité d'une stalle pour faire la sieste.
C'était étrange de retourner dans la ville où l'on avait grandi après tant d'années... Tout semblait si commun, si proche, habituel, et pourtant rien n'était plus pareil. Les visages avaient changé, juste vieilli pour certains, les maisons s'étaient transformées, le temps avait laissé sa trace sur les murs. C'était comme revoir un vieux film, tous ces détails que l'on oubliait pas et pourtant les scènes avaient du mal à se suivre. J'avais perdu mes repères, je connaissais les endroits, mais ne savais pas où j'étais.
Britt m'attrapa par le bras pour avoir mon attention.
- Que veulent dire ces croix blanches ?
Mon cœur se serra en voyant les croix défigurer bon nombre de portes.
- Lorsqu'une famille est accusée de trahison et que les derniers membres sont abattus par la Légion, une croix est peinte sur la porte de leur maison pour signaler un habitation vide.
Berry tourna sur elle même pour jauger le nombre de maisons, trop grand pour que je supporte l'idée de le compter.
- Quelle horreur...
Personne n'osa la contredire...
Nos pas nous menèrent bientôt plus loin, à un endroit impossible à oublier, mon père ayant travailler là pendant des années.
- Le bâtiment centrale, c'est la grande fonderie où ils travaillent le métal pour obtenir nos futurs matricules et toutes les bâtisses qui y sont collées sont des forges qui produisent la majorité des armes de la Légion...
- Et autour ? On ne dirait pas des maisons, il n'y a pas de portes.
Je fis un sourire à Brittany, rien ne lui échappait jamais.
- Ce sont des boutiques, le climat empêche de sortir les étales car la majorité des produits ne supportent pas la chaleur extérieure.
Un main se posa sur mon épaule et je saisis instinctivement ma faux pour attaquer, toutes les filles étaient devant moi et ne pouvaient donc pas expliquer ce contact. Je fis volte face, mon arme prête à faire couler le sang, pour me retrouver face à elle.
- Bonjour.
Mon bras retomba au son de sa voix et je sentis les autres filles se retourner elles aussi.
- Ça faisait longtemps...
Je n'arrivais pas à parler, hypnotisée par ses yeux qui donnaient l'impression d'avoir tout vu.
- Tu as bien grandi Santana.
Je sentis les autres se figer à l'entente de mon nom, c'était la première fois que quelqu'un hors de l'escouade l'utilisait depuis si longtemps.
- La Reia...
Ses lèvres s'étirèrent dans un sourire de soulagement, soulignant la cicatrice qui barrait sa lèvre, comme si j'avais pu l'oublier... Je fis un pas en avant, malgré la main de Brittany qui essayait de me retenir.
- Emmène moi chez elle.
- Où ?
Ce n'était pas la Reia qui m'avait répondu, mais Q. La brune au teint halé nous sourit tristement et se tourna en nous faisant signe de la suivre.
- Chez moi, Fabray.
- Santana...
Il y avait beaucoup de choses dans la façon dont la blonde avait prononcé mon nom, de la tristesse, du reproche, mais plus que tout de l'inquiétude.
La route ne fut pas longue et bientôt le chemin me sembla encore plus familier, les odeurs, la lumière sur les façades, tout me revenait lentement. La Reia s'arrêta sans se tourner vers nous et mon regard, jusque là fixé en haut d'un bâtiment, descendit sur la porte de ce qui avait été mon foyer. Mon cœur s'arrêta douloureusement.
- Non !
- Je suis désolé Santana...
La voix de la Reia ne servit à rien, je n'entendais plus, je ne sentais même pas la main de Britt dans mon dos, tout mon être n'était devenu que vision, et la croix blanche sur la porte de bois me donnait envie de vomir.
- C'est impossible... Non ! Où est elle ? Ça ne peut pas...
La Reia se rapprocha doucement de moi et mon regard se fit meurtrier.
- Où est Callie !?
La rage vibrait dans ma voix, si bouillonnante que même elle s'arrêta. Son regard monta vers le ciel et elle soupira presque.
- Là haut...
Mon sang se glaça, sans plus rien chercher mes pieds se mirent à taper le sol de sable rouge, mon rythme si rapide que même Fabray n'arrivait pas à me rattraper. Je n'entendais plus rien, je ne voyais plus vraiment non plus. Ma rage était blanche et mon cœur en morceaux. Je fis un dérapage devant les stalles, saisissant un bridon au passage. L'instant d'après j'avais bridé Géron et galopais furieusement sur son dos. La foule s'ouvrait devant moi, me laissant parcourir la faille à une vitesse folle. Je fis cette route que j'avais déjà emprunté une fois, tournant là où un fin chemin permettait de monter la falaise. Quelques minutes plus tard, j'arrêtais mon cheval, épuisé, en haut de la faille. Devant moi trois corps pendaient mollement accrochés à des cordes. Je descendis de ma monture et me mis face à eux. Mes yeux s'emplirent de larme en reconnaissant son pendentif, la plaque de papa...
Je ne sais pas vraiment ce qui me prix mais un hurlement de rage sortit de ma poitrine alors que j'abattais la potence à laquelle son corps était accroché. Lorsqu'elle tomba dans mes bras, je fis coulisser la corde au dessus de son visage desséché que mes larmes m'empêchaient de vraiment voir. Je ne pensais plus, mais je m'entendis clairement hurler.
- Ils avaient promis de te protéger ! J'ai fait tout ça pour toi et c'est comme ça qu'ils me remercient ? Je vais buter tous ces fils de pute jusqu'au dernier ! La Grande Faucheuse va se venger ! Vous m'entendez ?
J'entendis vaguement Brittany crier mon nom au loin, mais plus rien n'importait.
- Je n'ai plus rien à perdre, vous les avez tous pris ! Tous ! Et je promets de vous faire payer pour ça ! Je vais détruire le Commice et cette putain de Légion de merde même si c'est la dernière chose que je dois faire ! Je vais tous vous tuer bande de chiens ! Je mettrais la tête de cet enculé de Figgins sur une pique et je brûlerais votre Camp de me-
Mon cri fut coupé par un coup brutal dans mon dos et je sentis deux bras passer sous mes aisselles pour me tirer loin de Callie dont je hurlais le nom en m'accrochant à son corps. J'entendis clairement une voix d'homme réciter alors que je me débattais comme je pouvais dans mon état.
- Capitaine 177-F-2509-F, vous êtes arrêté pour trahison contre le Commice !
Et puis il y eut un coup derrière ma nuque, des cris presque flous et tout devint noir autour de moi. Peu importait, j'avais signé mon arrêt de mort, j'allais rejoindre ma petite sœur...
To be continued...
Et voilà... C'est la fin du Livre 1 et je dois annoncer que je suis beaucoup plus émue que je ne l'aurais pensé en faisant passer cette story en "complete".
Merci à tous ceux qui ont suivi cette histoire depuis le premiers jours, à ceux qui l'on découverte en cours de route et surtout à ceux qui on laissé des reviews et qui m'ont donné envie de continuer à publier jusqu'à la fin.
Je sais que cette fin n'en est pas vraiment une et que beaucoup auront du mal à s'en contenter (moi la première). Je ne promet rien, mais je vais essayer d'écrire le livre 2 (pour l'instant le prologue et le chapitre 1 sont en attente de beta).
Encore merci, et peut-être à bientôt.
Pao.
(PS: à tous ceux qui ont laissé une review sur le dernier chapitre, je ne vous oublie pas et vous répondrais dans la journée)
