- Qu'est-ce que tu fais maintenant ? Tu rentres avec moi ?
- Non merci. Je crois que je vais plutôt rentrer chez moi...
- Si t'as besoin, n'hésite pas. T'as mon numéro.
- Merci...


Genzô n'avait pas une idée précise de l'endroit où il comptait se rendre. Il avait seulement besoin de souffler, d'être seul, tranquille...pouvoir faire le vide. Il avait le sentiment d'avoir vécu plusieurs jours condensés en une seule soirée. Et quelle soirée...Il ignorait encore comment il se comporterait lundi à l'entraînement avec Karl. A vrai dire, il n'y avait même pas songé. Son esprit était pour le moment tourné vers Alex. Quand il pensait aux motivations qui l'avaient incité à venir en Europe, il se rendait compte que sa seule rencontre avec cette fille avait non-seulement bouleversé pas mal de ses projets, mais l'avait réellement bouleversé lui. Et aux vues de ce qu'il venait de se produire, le japonais avait ce présentiment qu'avec une telle compagne, il ne serait jamais au bout de ses surprises...

Le pire, c'est qu'il la croyait quand elle l'assurait qu'elle était animée de bonnes intentions. Mais alors, comment arrivait-elle à se compliquer aussi bien et aussi efficacement la tâche ? Pour ça, Genzô en était sûr, Alex avait un don. Un don parmi tant d'autres dont il ne pouvait plus se passer.

A peine sorti du parking de la résidence, il avait senti une sensation apaisante naître en lui. Il était rassuré. Il ne lui en voulait déjà presque plus d'avoir eu une ultime pensée pour Karl. C'est vrai que c'était charitable de sa part. Déplacé, mais charitable. Alex quoi...

Il comptait rouler un peu. Sentir le vent frais lui fouetter le visage, tout en se laissant porter par l'une de ces chansons préférées lui faisait du bien. Il envisagea alors de faire un petit tour dans le quartier animé de la ville, peut-être y prendre un verre, puis ne pas trop tarder à rentrer.

En réalité, il en avait déjà envie. Arrivé au premier rond-point qui s'était présenté, il avait hésité à faire demi-tour et retourner chez lui. Mais quelque chose l'avait poussé à continuer sa route et laisser se passer un petit moment d'ici ses prochaines retrouvailles avec sa petite-amie.


- C'est moi. Est-ce que je te dérange ?
- Mais non voyons ! Tu auras toujours de ces questions... Comment vas-tu ?

- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu pleures ?

- Parle-moi ! Où es-tu ?
- Chez moi...
- Seule ? Où est Genzô ?
- ...parti...Il est partiii !
- Dis-moi ce qu'il s'est passé ! Dis-moi tout ce qu'il s'est passé.

- Bon sang ! Je le savais ! Je le savais ! J'aurais jamais dû...
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? C'est moi. J'ai tout gâché...
- Raconte-moi, je t'en prie.
- Est-ce que...est-ce que je peux venir chez toi s'il te plaît...?


Voilà encore une magnifique démonstration de la différence entre, ce qu'un professeur de philosophie aurait nommé, le temps qualitatif et le temps quantitatif. Une heure que Genzô était parti alors qu'il avait l'impression que cela en faisait trois – pourtant à la mousse de son panaché qui n'avait pas encore totalement disparu, il savait pertinemment que son impression n'était pas fiable. Décidant néanmoins qu'il avait suffisamment perdu de temps à trainer à droite et à gauche, et désireux de retrouver son chez lui où il s'imaginait Alex l'attendant toujours un peu tourmentée (cette vision lui procura tout à la fois un sentiment d'attendrissement et un dernier petit plaisir revanchard - après tout ce qu'il avait enduré un peu/beaucoup par sa faute), il quitta le pub où il était rentré une heure plus tôt, laissant sur sa table une boisson dans laquelle il avait trempé deux fois les lèvres, et regagna sa voiture.

Le trajet du retour fut rapide, tout comme la vitesse à laquelle il grimpa les trois étages pour arriver devant sa porte d'entrée. Il sonna une première fois...pas de réponse. Une deuxième...attendit...pas de réponse. Peut-être Alex s'était-elle endormie sur le canapé ? Pourtant, à une émission de quizz, il n'aurait pas retenu cette proposition. À l'état de nerf dans lequel ils s'étaient quittés, il l'imaginait mal s'être ensuite éclairée la télé et être allée se chercher un saladier de pop-corn en attendant tranquillement que son petit-ami – qui était parti en claquant la porte – ne rentre. Non, s'il avait eu le choix, il aurait davantage opté pour la petite-amie qui, après avoir bien pleuré, avait enchaîné avec le fait de bien bouder. Il le voyait gros comme une maison !

Sortant son jeu de clef de la poche de sa veste, il ouvrit la porte après avoir dû mettre un tour de clef supplémentaire pour déverrouiller la serrure. Cet acte nécessaire le surprit un peu : pourquoi Alex s'était-elle barricadée ? Mais il n'eut pas le temps d'approfondir la question car, pénétrant dans son appartement, il fut encore plus étonné de trouver tout éteint. Elle était vraiment allée se coucher ? Ça lui parut invraisemblable compte tenu de la trop récente altercation qu'ils venaient d'avoir tous les deux. Il avait quitté Alex davantage en état de détresse que de...

Il sentit aussitôt ses poils se redresser d'effroi. Dans cette situation totalement décalée et imprévisible, il s'était mis à penser et à imaginer des choses aussi folles qu'effrayantes. Paniqué, il tâtonna une seconde pour trouver l'interrupteur de l'entrée puis s'engagea à toute allure, le cœur palpitant, dans le salon où il ne trouva personne. Il fila ensuite dans la salle de bain, où il n'eut pas plus de succès, avant d'ouvrir la porte de leur chambre à la volée, là où il n'y avait rien non-plus.

Trop soulagé de ne pas avoir fait de macabre découverte, il s'assit un instant sur le bord de son lit et attendit que sa respiration et son rythme cardiaque retrouvent la normale. Après un instant de réflexion, il se dit qu'il était vraiment idiot. D'accord, quand il était parti, ils venaient de se disputer un peu fort (et surtout, comme ça ne leur était encore jamais arrivé), mais quand même, de là à s'imaginer que son départ brusque et précipité aurait pu la conduire à un coup de folie...Apparemment, il n'était pas encore parfaitement serein pour aller imaginer des trucs pareils.

Malheureusement, une fois remis de ses émotions, il dut se rendre à l'évidence : Alex n'était pas là. Ça aurait pu sembler risible une conclusion aussi facile, mais aux vues des derniers évènements, cela le plongea plutôt dans une complexe réflexion. Comme il l'avait déjà reconnu, il n'était pas parti en laissant sa petite-amie au mieux de sa forme. Une heure après, de retour chez lui, elle n'était plus là... Peut-être avait-elle fait comme lui : elle était sortie faire un tour...? Mais cette proposition ne l'emballa guère. Il l'avait déjà vue attristée et abattue par le passé, et dans ce genre de situation, c'était l'isolement et la tranquillité qu'Alex recherchait en premier. Alors pourquoi n'était-elle pas là ? Où diable était-elle allée ?

Dans un élan d'optimisme, il se leva et se dirigea d'un pas décidé dans le salon pour voir si elle ne lui avait pas laissé un petit mot ou tout autre chose qui l'aurait informé sur son absence. Mais non. Ni sur la table, ni sur le petit meuble situé près de la porte d'entrée. Il s'empara donc de son portable et essaya de la joindre. Il tomba directement sur sa boite vocale. Était-elle dans un endroit où l'on ne captait pas ? Non. Genzô pensa plutôt qu'elle avait délibérément éteint son téléphone pour qu'on la laisse tranquille.

C'était vraiment le monde à l'envers ! Maintenant c'était lui qui devait lui courir après. Mais où ?

Il s'adossa contre la lourde porte d'entrée et se frotta les yeux. Il était fatigué. Pourquoi rien n'était simple ce jour-là ?

S'abandonnant un instant à une lassitude fort compréhensible, son regard fut soudain attirer par un détail non-pas insolite, mais disons plutôt inhabituel : la porte du dressing était grande ouverte, et aux vues de ce que la lumière de l'entrée lui permettait d'en juger, il semblait régner un certain désordre dans la petite pièce qui servait plus de lieu de rangement que de repassage. Bizarrement intrigué – alors que ses inquiétudes auraient largement eu de quoi s'attarder sur autre chose – il ressentit le besoin d'aller voir ce qu'il s'était passé là-dedans.

En fait de bazar, il s'agissait en réalité de quelques unes de ses vestes qui avaient été posées à la hâte sur un petit meuble. Genzô jeta alors un coup d'œil circulaire à ce qui l'environnait mais mit quelques instants à comprendre le sens de tout cela...car il manquait également des affaires d'Alex. Instinctivement, son regard se posa sur les étagères où ils avaient calé leurs sacs et valises : il manquait le plus gros d'entre eux. Le japonais se figea sur place : Alex n'était pas simplement sortie faire un tour, elle était partie !

Genzô resta droit, hébété, pour la seconde fois de la soirée. Son cerveau ne semblait plus pouvoir ou vouloir fonctionner correctement – il avait le sentiment qu'il marchait au ralenti. Partie ?...non pas partie...Elle ne pouvait pas être partie...Partie, comme...comme...partie ?

Une oppression à lui donner la nausée l'accabla soudain. Non, il ne pouvait pas croire une chose pareille. Il retourna alors dans leur chambre et, avec frénésie, ouvrit les tiroirs, les placards. Nombre d'affaires de la jeune femme y étaient encore, mais il en manquait également.

Complètement abasourdi, Genzô se laissa tomber sur le lit et enfouit sa tête dans ses mains. Où est-ce qu'elle avait bien pu aller ? Il essaya d'envisager toutes les solutions, et tout y passa : des plus réalistes au plus extravagantes. Chez elle ? ben non, c'était ici...Chez ses parents ? En plein milieu de la nuit et à des centaines de kilomètres ? peu probable – surtout en sachant à quel point Alex préférait s'occuper elle-même de ses affaires...Chez une amie alors ? Ici ? elle n'avait pas d'amie – enfin, pas d'amie comme elle avait pu en compter quand ils habitaient à Hambourg...En outre, sa voiture était toujours garée dans le parking - Genzô l'avait vue – donc soit Alex n'était pas loin, soit elle avait pris un taxi. Cette dernière possibilité lui parut malheureusement la plus vraisemblable. Mais pour aller où bon sang ?

Soudain, comme si ça lui était apparu avec le plus grand naturel, il envisagea un autre endroit où elle aurait pu disparaître. Mais ce n'était pas possible. Elle n'aurait pas eu la bêtise d'aller là-bas ! Pas ce soir-là, après tout ce qu'il s'était déjà passé, et tout le scepticisme (pour ne parler que de ça) dont Genzô avait fait preuve à l'égard de cette personne ? Il savait Alex parfois un peu trop naïve, mais là, fallait pas exagérer quand même ! Ou alors...ou alors ça n'était pas de la naïveté, mais davantage la conclusion à laquelle il aurait pu arriver beaucoup plus tôt s'il n'avait pas été aussi prompt à se satisfaire de ses pleurs et de ses supplications à la pardonner...et « le » pardonner lui aussi.

Une vague de rage le dressa soudain. Dans un premier temps, il envisagea simplement de prendre son téléphone et d'appeler directement l'intéressé – il était persuadé qu'il le lui dirait si Alex se trouvait chez lui. Mais finalement, quitte à se prendre la plus belle claque de sa jeune vie, il décida de se donner la peine de se rendre directement au domicile de Karl pour pouvoir, le cas échéant, soulager sa frustration et sa colère en lui collant son poing au beau milieu de la figure à lui, et dire tout le « bien » qu'il pensait de son comportement à elle.

Et voilà. Pour la deuxième fois de la soirée, Genzô quitta son domicile comme une furie sans prendre le temps de regarder si l'ascenseur l'attendait toujours à son étage, et grimpa dans son véhicule avec l'intention de rouler encore un peu – mais cette fois-ci, en ayant une idée bien précise de sa destination. Il était persuadé que Karl n'était pas retourné auprès des autres convives après leur départ, mais qu'il était plutôt rentré chez lui.

Vue l'heure tardive, la circulation fut fluide et Genzô arriva rapidement à destination. La chance – enfin, si elle l'avait seulement croisé une fois durant cette soirée – fut avec lui au moment où il arriva devant la porte d'entrée du bâtiment : un couple de personnes âgées en sortit, lui évitant ainsi d'avoir à sonner pour qu'on lui ouvre. Les deux octogénaires lui lancèrent un regard curieux, mais le japonais ne releva pas. Il se contenta de les remercier et s'engouffra dans le hall de la résidence. Le concierge n'était pas à son poste non-plus. Bonne chose. Genzô se dirigea alors vers le couloir des ascenseurs, où il appuya sur le bouton d'appel, et attendit impatiemment que celui-ci arrête de clignoter, signifiant que l'un des élévateurs était arrivé au rez-de-chaussée.

Ce fut le cas dans la dizaine de secondes qui suivit. Genzô se précipita à l'intérieur de la cage et pressa énergiquement le bouton portant le numéro 5. Les portes se refermèrent aussitôt et la longue montée s'effectua. Durant cette ascension, le garçon s'imagina tout ce qui risquait de se produire dans les minutes à venir. Comment quelqu'un comme Karl, en qui il avait une confiance aveugle, avait-il pu lui faire une chose pareille ? Comment Alex, sachant ce que Genzô en pensait (et avec ce qu'il savait), avait-elle pu venir ici ? Car le temps passant, il ne faisait plus aucun doute pour le japonais que c'était bien là que sa petite-amie se trouvait.

Pfff...Comme s'il ne s'en serait pas douté ! Décidément, ils l'auraient pris pour une truffe jusqu'au bout tous les deux !

L'ascenseur s'immobilisa enfin, laissant ses portes s'ouvrir sur le palier du cinquième étage. Remonté comme jamais, Genzô fit irruption dans le couloir et se porta immédiatement devant l'appartement du munichois où il sonna sans ménagement.

Il dut se montrer persévérant et sonner une longue deuxième puis troisième fois avant qu'il n'entende enfin remuer de l'autre côté de la porte. Genzô se sentit trembler de colère et eut du mal à garder son calme...