Mon parrain me fait instantanément transplaner au Terrier. J'ai à peine touché le sol que je me sens soulagé. Nous sommes dans le jardin, à quelques pas seulement de la porte d'entrée. J'aperçois la cabane à outils dans laquelle ma grand-mère range les vieux balais de ses enfants. Lorsque j'étais petit, je me souviens avoir passé un temps fou à choisir celui qui m'avait l'air en meilleur état. J'en ai fait des courses avec mes cousins, des parties de Quidditch qui n'en finissaient pas parce qu'aucun d'entre nous ne connaissait réellement les règles, des promenades aussi avec Victoire.
Je me souviens de notre premier été ensemble. Elle avait dix-sept ans, elle quittait Poudlard. Nous avions subtilisé deux balais et nous étions allés nous réfugier dans la forêt, là-bas, à une bonne paire de kilomètres. Ç'avait été l'une des meilleure après-midi de ma vie.
Je suis fatigué et j'ai l'impression que le moindre évènement prend des proportions énormes. Je chasse Victoire de mes pensées et regarde le Terrier, son allure tordue, la chaleur qui, pourtant, s'en élève. J'écoute le caquètement des poules. Si je tends bien l'oreille et que je reste immobile et silencieux suffisamment longtemps, je pourrais peut-être même entendre un gnome. Un sourire amusé vient se dessiner sur mes lèvres. Je me souviens de James. Il n'avait pas dix ans et pour le pousser à rester calme quelques instants, Victoire et moi lui avions demandé de compter les gnomes du jardin. Je me souviens lui avoir dit que la meilleure solution était de les écouter. Harry et Ginny n'en revenaient pas de le voir immobile au centre de la cour, les yeux fermés et parfaitement calme.
J'ai mal au cœur mais je me sens étonnamment bien. C'est lorsqu'on menace de vous retirer quelque chose que vous en comprenez tout à coup sa véritable valeur. Le Terrier est plus que la maison de ma grand-mère, c'est un foyer dans lequel j'ai grandi. C'est là que j'ai appris une bonne partie de ce que je sais maintenant. C'est là que j'ai découvert la vie.
« Teddy ? Tout va bien ? »
La voix d'Harry me ramène sur Terre. J'acquiesce et ose même un sourire.
« Ça va. Je crois.
_ On ferait mieux de rentrer. »
Il fait mine de me prendre par le coude mais je me dérobe. Je ne suis pas un impotent et je ne veux pas donner l'impression d'en être un. Azkaban a brisé quelque chose en moi, c'est une réalité mais je veux être plus fort, je veux me redresser, reprendre le dessus. Je ne me laisserai pas abattre.
Je me redresse de toute ma hauteur et m'avance. J'ai à peine fait quelques pas dans l'allée de gravier détrempée par la dernière pluie que la porte d'entrée s'ouvre subitement et que me grand-mère jaillit comme une dragonne a qui on tente de voler un œuf. Elle se jette littéralement sur moi, me serre si fort dans ses bras que je manque de peu d'étouffer. Elle m'ébouriffe les cheveux, me regarde sous toutes mes coutures puis m'envoie une petite tape sur la joue.
« Moi aussi je suis content de te revoir grand-mère.
_ Elle était sur le point de te faire évader, répond Harry en riant. Et quand elle m'a dit ça, je me suis demandé si elle était sérieuse.
_ Evidemment que je l'étais, répond ma grand-mère les yeux inondés de larmes. Je ne laisserai jamais l'un de mes petits-enfants payer pour un crime qu'il n'a pas commis. »
Je déglutis, la gorge soudainement sèche.
« Merci, dis-je tout bas. Merci de me croire. »
Elle ne répond pas mais je devine dans son regard qu'elle n'a jamais été aussi sérieuse qu'en ce moment. Peut-être bien qu'elle serait venue jusqu'à Azkaban pour me faire évader. Peut-être bien qu'elle aurait risqué sa propre vie pour moi.
Je me dépêche de rentrer dans la maison pour éviter que mon sentimentalisme exacerbé par la fatigue et la faim ne me fasse me répandre devant mon oncle et ma grand-mère. Pour l'instant, je n'ai qu'une envie, avaler un bon repas, prendre une douche brûlante et me mettre au lit. Mais lorsque je me dirige vers les escaliers, c'est un autre but que j'ai en tête.
Mon cœur bat dans ma poitrine comme autant de roulements de tambours. Je monte les marches une à une.
« Teddy… »
D'en bas, la voix d'Harry me semble venir de milliers de kilomètres mais je ne m'y arrête pas. Ron n'a jamais répondu à ma question finalement. Quand je lui ai demandé comment allait Aria, il a eu l'air gêné et Harry l'a coupé avant qu'il ne puisse donner une réponse sincère. Au cours de mes divagations causées par la présence des Détraqueurs, j'ai vu la mort de ma fille. Je me suis vu serrant son petit corps sans vie dans mes bras, je me suis même vu recueillir son dernier souffle et tandis que je monte une à une les marches de l'escalier comme un condamné montant sur l'échafaud, je me prends à me faire une promesse. Si Aria est morte, si je l'ai perdue, alors pas un membre du ministère ne sera en sécurité. J'aurais leur peau, à chacun d'entre eux.
Je pousse la porte de la chambre. Les rideaux sont grands ouverts et le lit est fait. Aria n'est pas là. Mais ce qui me tord le cœur dans la poitrine c'est de découvrir Lumos sur le lit.
« On l'a emmenée à Sainte Mangouste hier soir, soupire Harry dans mon dos. Elle commençait à délirer. »
Je ne l'ai pas entendu monter derrière moi. Je me retourne lentement.
« Je n'ai pas le temps de me reposer.
_ Il va falloir que tu le prennes pourtant. »
Je me mordille la lèvre inférieure.
« Harry, si c'était James, Albus ou Lily qui était menacé de mort. Qu'est-ce que tu ferais. »
Mon parrain acquiesce.
« Je remuerai ciel et terre pour les tirer de là et je serais capable de tuer pour leur sauver la vie.
_ Tu ne te reposerais pas.
_ Pas une minute. »
Il me pose une main sur l'épaule.
« Je vais te conduire à Sainte Mangouste mais prends quand même le temps de prendre une douche et de manger un morceau. Je crois qu'il y a quelques potions revigorantes en bas, je vais aller jeter un œil. »
Je ramasse Lumos sur le couvre-lit et le lui fourre dans les bras.
« Trouves-en une oui. Je descends dans une minute. »
Je prends à peine le temps de me doucher et d'enfiler des vêtements propres. Je ne sais pas à qui appartiennent ceux que je pioche dans une armoire mais ils feront l'affaire. J'adapte mon corps en fonction de la taille et descends rapidement les escaliers. Ma grand-mère me tend un gobelet contenant une potions bleue pâle. Elle bouillonne en produisant de drôles de petits bruits.
C'est une potion revigorante. Mes cours de médicomagie me reviennent à l'esprit. Catégorie deux des potions, signifie sans danger pour l'homme mais peut provoquer une dépendance et quelques effets indésirables. Je me souviens avoir vu la photo d'un sorcier dont un bras avait poussé sur la tête. Il avait abusé de la potion, évidemment.
J'avale le breuvage en une seule gorgée. Ce n'est pas la première fois que j'en bois. Depuis que je suis en internat, j'en consomme régulièrement pour tenir le coup. Le goût rappelle vaguement celui de la réglisse. Immédiatement, une aura de chaleur m'enveloppe et la fatigue s'évapore. J'ai presque vingt heures devant moi. Après ça, si je ne reprends pas une potion revigorante, je vais m'effondrer comme une masse.
Vingt heures, le compte à rebours est lancé.
