CHAPITRE 54 : Animus Menissimet Horret

Mon âme frémit d'horreur

De la douleur ou du froid, Remus n'était pas sûr de savoir ce qui le gênait le plus. Lorsqu'il était revenu à lui, il s'était traîné dans un coin de la pièce où il s'était recroquevillé sur lui-même. Les évènements des dernières semaines lui étaient rapidement revenus en mémoire. Allongé à même le sol, les genoux ramenés contre la poitrine, Remus n'avait même plus conscience des tremblements qui parcouraient son corps.

Il avait échoué. Ces quelques mots martelaient son esprit avec une telle force qu'il les ressentait presque physiquement. Dumbledore lui avait assigné une mission, il lui avait fait confiance, avait placé des espoirs en lui. Et lui, il avait tout fichu en l'air. A cette heure, il n'avait plus aucun moyen de sauver la situation. La meute l'avait banni, il serait mis à mort sans sommation si jamais il remettait les pieds devant un seul d'entre eux.

Il avait lamentablement échoué. Avec un gémissement à la fois de douleur et de détresse, il enfouit son visage dans ses mains. Son corps tout entier le faisait souffrir. Cette fois-ci, la transformation avait été terrible. La bête s'était déchaînée, fracassant tout sur son passage, déchirant sa propre chair, s'abreuvant de son propre sang.

Et maintenant ? Maintenant qu'il n'avait plus sa place au sein de la meute, que pouvait-il bien faire ? Pouvait-il retourner à l'Ordre du Phénix et faire comme si de rien n'était ? La seule pensée qu'il puisse être à nouveau rejeté lui donnait froid dans le dos.

Pourquoi est-ce qu'elle ne les avait pas laissé le tuer ? Au final, si Greyback lui avait planté les crocs dans la gorge, tous ses tourments auraient trouvé une fin et lui, il aurait enfin gagné le repos auquel il aspirait tant.

Des éclats de voix lui parvinrent au travers du plancher. Quelqu'un marchait au-dessus de sa tête. Quelqu'un qui faisait les cent pas. Au grincement des planches et à la poussière qui lui tombait dessus, Remus devina que c'était un homme. Quant aux voix qu'il entendait, elles étaient indubitablement féminines. Deux femmes argumentaient vivement et l'homme marchait de long en large sans prendre part à la discussion.

Ce qui amena Remus à se poser cette question : où diable était-il ? Il ouvrit les yeux, avec prudence, s'attendant presque à ce qu'une lumière vive vienne lui poignarder les pupilles. Mais il était plongé dans l'obscurité. Avec amertume il songea que, toute sa vie, il avait été plongé dans l'ombre. En y réfléchissant bien, là, maintenant, alors qu'il tentait peu à peu de reprendre pied au fond de cette cave humide, il se rendit compte à quel point il avait toujours été manipulé.

Est-ce que James et Sirius se seraient intéressés à lui s'il n'avait pas été un loup-garou ? Est-ce qu'ils auraient pris la peine de lui adresser la parole ou même de lui donner un coup de main lorsqu'il en avait besoin ? Et Peter ? Aaah, Peter était un excellent exemple. Remus n'avait jamais réellement été convaincu de son amitié. Tout au long de sa scolarité à Poudlard, il s'était employé à le faire rire ou à lui montrer à quel point il était quelqu'un de bien. Chaque sourire ou chaque éclat de rire qu'il était parvenu à lui arracher avait été une bataille de gagnée mais jamais une victoire définitive.

Quelques fins rais de lumière filtraient au travers du plancher, illuminant ici et là des toiles d'araignées. Le débat entre les deux femmes à l'étage était toujours aussi virulent.

Remus prit appui sur ses mains pour s'asseoir et s'adossa contre une pile de caisses de vin. Dans sa fureur, la bête les avait lacérées elles aussi. En fait, rien ne semblait avoir été épargné. Pas même lui.

Il leva les mains devant son visage. Malgré l'obscurité, il parvint à discerner les taches sombres qui les maculaient. Du sang. Il en aurait mis sa main au feu. Une morsure particulièrement profonde semblait contourner son pouce gauche. Il fit jouer doucement l'articulation, grimaça lorsqu'un éclair de douleur le traversa jusqu'au coude. Un liquide chaud glissa le long de son poignet. L'hémorragie ne s'était pas encore endiguée, la plaie n'était pas refermée.

Donc la morsure était récente.

Donc il n'avait repris forme humaine que quelques instants plus tôt.

Il était probablement six heures ou sept heures du matin. Quoi qu'au final, il n'en savait rien.

Il laissa sa main blessée retomber sur sa cuisse et appuya la tête sur un tronçon de caisse. Il avait une espèce de grand vide dans la poitrine, la sensation que tous ses organes avaient été aspirés hors de lui. Tous sauf son cœur qui cognait à toute allure. Ses oreilles bourdonnaient légèrement. Il était prêt à parier que s'il se levait maintenant, il s'évanouirait.

L'échec, le sacrifice dont il avait fait preuve lui donnaient un affreux goût amer dans la bouche. Dumbledore l'avait jeté dans la fosse aux lions, il avait été mis à nu, déshumanisé… Non, ce n'était pas tout à fait exact. Pas la fosse aux lions, la fosse aux loup-garous.

Un éclat de rire lui monta à la gorge. L'espace d'un instant, Remus fut surpris d'entendre sa propre voix puis son esprit s'embruma au fur et à mesure que le fou-rire le gagnait. Il devait avoir l'air d'un dément, couvert de morsures et de griffures, le corps entaillé et riant, assis entièrement nu au fond d'une cave dont il ne connaissait même pas l'emplacement.

Mais il ne pouvait s'empêcher de rire. Chaque éclat qui franchissait la barrière de ses lèvres arrachait à son âme une part de sa honte et de son horreur.

Il avait échoué, oui mais quelque part, il n'avait jamais été question qu'il réussisse. Il était brisé, s'était jeté lui-même dans… eh bien dans la gueule du loup.

Et son fou-rire repartit de plus belle.

Au-dessus de lui, les pas avaient cessés, les conversations aussi. Remus ignorait tout de l'identité de ceux qui se trouvaient là mais en tout cas, ils l'entendaient et même mieux, ils l'écoutaient. Ah, ça devait faire froid dans le dos !

« Non ! »

Ce fut le seul mot que l'homme prononça. Et sa voix brisa le charme. Le rire mourut dans la gorge de Remus, le silence retomba. Essoufflé, il tendit l'oreille. Des pas se précipitaient au-dessus de sa tête, des pas bien plus légers que ceux de l'homme. L'une des deux femmes, probablement.

Il déglutit, renifla, se donnant l'impression d'être une bête enfermée dans une boîte le temps d'un voyage.

Il y eut un claquement, un grincement et la lumière l'inonda. Avec un cri de surprise, il leva une main devant son visage, se recroquevilla sur lui-même.

« Remus ? Tu… tu vas bien ? »

Cette voix… comment avait-il fait pour ne pas la reconnaître ? Comment avait-il donc fait pour oublier à quel point il en avait besoin, à quel point… à quel point il l'aimait ?