Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.
Résumé : Shun a réussi son entretien d'embauche. Io a présenté de sa vision du Scylla. Minos a réfléchi et fait part à ses frères de certaines décisions concernant son mariage… qui n'enchantent guère Eaque au point que celui-ci compte bien ne pas se montrer magnanime sur ce coup. Et Mû est frustré. Ce qui est, ô combien !, compréhensible.
NdA : Comme toujours un grand merci à toutes et tous pour l'intérêt que vous témoignez à cette histoire ! Je m'excuse pour ce retard dans la publication et, davantage encore, auprès de celles à qui je n'ai pas eu le temps de répondre. Des petits soucis logistiques – dus notamment au fait que je n'étais pas chez moi du WE – sont à l'origine de ces problèmes. J'aurais dû vous prévenir, je ne l'ai pas fait… j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur. Je répondrai aux commentaires dans le courant de la semaine. Et il y aura bien un chapitre dimanche prochain, pas de souci de ce point de vue.
Choupi : On avance, oui. En même temps, tant mieux ^^ Le mariage risque en effet d'être… intéressant à défaut d'être romantique. En même temps, Thétis et Minos n'étant pas du tout du genre fleur bleue, on va dire que ça risque de coller. J'aime beaucoup la façon de fonctionner d'Angelo et Mû. Il faut bien avouer que si je ne l'aimais pas… il est fort possible que j'aurais trouvé d'autres modes d'interaction.
Tàri : J'espère tout de même que tu arrives à te ménager du temps pour toi… ne t'inquiète pas pour les reviews. Au sujet de Minos, il sait qu'il peut être violent en certaines occasions. Il a été élevé dans le milieu que l'on connait et même s'il n'a pas reçu les coups lui-même, cela a joué sur son caractère... Comme nous le raconte Eaque juste avant « l'incident du dressing », lorsque Minos était enfant, il a frappé de toutes ses forces les gamins qui avaient fait pleurer Rhadamanthe, alors que ceux-ci n'osaient même pas répliquer. Et sans l'intervention de son petit-frère, il ne sait pas quand il se serait arrêté. Cet événement, Minos ne l'a pas oublié. Et il est parfaitement conscient du fait qu'il conçoit une véritable haine pour l'homme qui a fait pleurer Rhada et qui l'a frappé il y a quelques mois, même s'il n'a pas la moindre idée de qui cela peut-être. Ayant tout cela en tête, face à sa vie, face à sa future paternité, il se pose des questions. Il a peur, vraiment, de devenir comme son père. Eaque laisse apercevoir son potentiel de dangerosité, effectivement – comme quoi les craintes de Gabriel ne sont pas infondées même si elles concernaient le milieu professionnel. Et Milo… reste Milo.
Je vous laisse avec le nouvel épisode. J'espère qu'il vous plaira.
Paris – Hôpital Saint-François
– Appuie-toi sur moi.
La voix d'Ayoros est douce mais ferme. Comme toujours lorsqu'il s'adresse à Saga plutôt qu'au PDG de Sanctuary. Et comme toujours, Saga tente de faire bonne figure, au moins dans un premier temps. Et surtout en public. Même si ce public ne se compose que de son frère et du meilleur ami de celui-ci.
– Je t'assure que je suis tout à fait capable de marcher seul, Ayoros, proteste donc énergiquement l'aîné des Gemini.
Il a continué à prendre du poids, ces dernières semaines. Il s'étoffe un peu, à nouveau. C'est mieux. Il a moins l'air d'être un cadavre ambulant. Et il a repris des couleurs. Son nouveau bonheur semble plutôt lui réussir.
– Je sais. Mais c'est une bonne excuse pour avoir ton corps contre le mien, répond calmement son adjoint et amoureux, dans un tendre sourire.
Comment voulez-vous qu'il résiste ? C'est impossible… Alors Saga rend les armes et laisse Ayoros lui enserrer la taille tandis que lui-même passe un bras autour de ses épaules. Derrière eux, Milo se penche vers Kanon, posant ses coudes sur les poignées du fauteuil roulant.
– Ton frère se fait mener par le bout du nez.
– Je sais, répond son meilleur ami dans un sourire.
– Je te préviens : si tu me dis que tu trouves ça mignon, cette première sortie sera aussi la dernière et tu te trouveras quelqu'un d'autre pour te promener.
– Milo… Je suis une midinette, tu avais oublié ?
– Non. Mais je désespère pas de faire rentrer du plomb dans ta cervelle. Hé, vous deux ! Si c'est pour faire des papouilles autant que vous restiez dans la chambre, hein.
– Tu as quelque chose à reprocher à notre comportement ? demande Saga en se retournant vers le DJ.
– Non…, finit par reconnaitre celui-ci. Je trouve ça même plutôt cool pour vous deux. Mais si vous voulez qu'on papote, je sens que ça va être difficile si vous été glués l'un à l'autre à vous faire des bisous sans arrêt.
– Ne t'inquiète pas pour ça, le rassure aussitôt le PDG de Sanctuary.
Et les quatre hommes se dirigent vers l'ascenseur qu'ils empruntent pour descendre au rez-de-chaussée et passent les portes vitrées qui s'ouvrent sur le jardin de l'hôpital. Il fait beau. Il fait chaud. Kanon ferme les yeux. Cela fait pratiquement… un mois et demi qu'il n'a pas quitté sa chambre.
– Tu ne te sens pas bien ? s'inquiètent aussitôt son jumeau et son meilleur ami.
– Si… C'est juste… la lumière. Je ne suis plus habitué. Encore quelque jours et j'aurais fini par me transformer en vampire. Par contre, je vous préviens, grogne l'ombre en fauteuil, si au moindre mouvement, ou à la moindre grimace, vous me sautez dessus, tous les deux, ça va rapidement me gaver.
– Garde tes forces pour notre discussion, murmure son frère en menant leur quatuor jusqu'à un banc à l'ombre de quelques arbres sur lequel il s'assoit.
Aussitôt Ayoros vient s'installer à côté de lui et Milo positionne Kanon de manière à ce qu'il n'ait pas à craindre le soleil, avant de s'affaler dans l'herbe à ses côtés.
– Bien… Autant entrer dans le vif du sujet, directement, déclare Saga. Kanon, je ne veux pas que tu assistes à ce mariage.
– Pourquoi ai-je l'impression que tu penses que je veux y aller ?
Saga sourit devant le froncement de sourcil de son jumeau.
– Parce qu'il nous arrive rarement d'être d'accord sur ce genre de choses ? Et parce que je commence à te connaître, ajoute-t-il plus sérieusement.
– Ce qui veut dire ?
– Ce qui veut dire que tu as spontanément pris ma place pour la soirée des Solo, que tu caches ton état de santé à certains de tes amis simplement pour me protéger et protéger Sanctuary… Je te crois tout à fait capable de prendre ce type de décision.
Les deux hommes se font face, l'un visiblement contrarié et décidé à ne pas plier, l'autre affichant une assurance inébranlable. À côté de Saga, Ayoros ne dit rien et se contente d'appuyer silencieusement son compagnon. Après quelques secondes, Kanon, les yeux toujours fixés sur ceux de son frère, finit par briser le silence.
– Tu es conscient du fait que mon absence va poser problème, non ?
– Bien sûr que oui. Mais c'est une chose que nous pouvons gérer. Que je ne veuille pas que ta première véritable sortie dans ce milieu ait lieu au mariage d'un de mes concurrents devrait pouvoir s'expliquer de manière à ce que tout le monde le comprenne et que personne ne s'en offusque.
– Mais bien sûr, Saga. Je n'en doute pas un instant.
– Pourquoi ai-je le sentiment que tu es sarcastique ? Tout le monde sait que l'Empire et nous sommes en guerre à l'heure actuelle.
– Raison de plus pour que j'y aille. Pour montrer à tout le monde que nous ne sommes pas du tout sur la défensive, qu'on vit toutes ces batailles très bien, qu'on s'y attendait et que rien n'a changé de notre point de vue.
– En dehors du fait que Gab a préféré passer sa journée à bosser plutôt que de venir ici, bien sûr…, remarque Milo en sifflotant.
Kanon lui lance un regard noir. Il est inutile de souligner leurs difficultés actuelles. Surtout devant Saga, que Gabriel et Ayoros ont promis de tenir relativement à l'écart des affaires jusqu'à sa sortie de l'hôpital. Si Milo le tient vaguement au courant, lui, il n'est pas question d'affoler son jumeau durant sa convalescence.
– Non mais je suis pas con, poursuit pourtant le DJ, je sais bien qu'il faut pas que vous sembliez faibles… parce que c'est un monde de rapaces et que les rapaces dont des charognards. Je vous compte pas dedans, hein, ajoute-t-il en s'adressant à Ayoros et Saga.
– Il n'y a pas de mal, lui répond Saga.
– Donc ok, pour pas paraître faible. Mais les gens sont pas débiles. Ils savent que vous êtes attaqués et en difficulté. Et si vous en faites trop…
– Ils risquent de penser qu'on cherche à faire de l'esbroufe pour cacher la réalité, complète Kanon.
– Tu connais mon point de vue sur tout ça, confirme Milo. Les mecs forts et sûrs d'eux, ils ont pas besoin de se la jouer. Et ils se foutent de l'opinion des autres. Les gens savent que vous êtes pas en bon terme avec les Judge… assumez-le. Et agissez… normalement. Même si je sais pas trop ce que ça veut dire pour vous.
– Un autre problème, fait remarquer Ayoros, est que suivant ton état physique ta présence pourrait également nous causer des difficultés. Même si nous faisons en sorte de nous éclipser avant le repas du soir en prenant prétexte de la convalescence de Saga, la journée sera éprouvante.
– Et vous avez peur que je ne tienne pas le coup ?
– Oui, reconnait son jumeau. Et cela ne veut en aucune façon dire que je ne te fais pas confiance. Mais je suis très bien placé pour savoir combien il est difficile de paraître bien portant.
Kanon soupire. Il peut comprendre la position de son frère mais d'un autre côté...
– Je veux y aller.
Son ton est aussi décidé que possible. Ce n'est pas un caprice. Pas le moins du monde.
– Kanon…, soupire son jumeau.
– Je comprends vos raisons à tous, explique l'homme en fauteuil. Mais je veux y aller. Parce que je suis Kanon Gemini. Parce qu'il s'agit du mariage de Minos Judge et Thétis Solo et que j'y ai été invité. Ce n'est pas seulement pour ne pas laisser imaginer que nous avons des choses à cacher… Ce n'est pas seulement pour prouver que nous sommes d'attaque et prêts à combattre à nouveau l'Empire… Ce n'est pas seulement pour leur montrer que nous ne craignons pas le rapprochement entre deux de nos concurrents… Ce n'est pas seulement pour leur prouver que je compte tenir mon rang… C'est aussi parce que c'est là qu'est ma place. Je sais que je ne fais pas exactement partie de ce monde, que j'ai un profil… particulier et que j'entends bien garder, que les choses soient claires. Mais ce n'est pas une raison pour fuir ce milieu. Je leur ai fait face à notre anniversaire, Saga. Il va bien falloir que je me mêle à eux, à un moment ou à un autre.
– Mais nous pourrions tout à fait trouver une occasion qui…
– Qui quoi ? Faire une soirée spéciale qui me serait réservée ? Où je serais la seule attraction ? Je sais qu'on me remarquera et qu'on m'observera à ce mariage. Mais on observera aussi les mariés. Enfin, je l'espère pour eux. Et vous serez tous là.
Ils seront tous là, oui. Saga, Gabriel et Ayoros ont tous les trois été invités, évidemment, en qualité de dirigeants de Sanctuary. Mikael et Angelo seront de la partie, puisque Saga ne se déplace jamais sans eux… Et Io a téléphoné à Milo pour l'avertir qu'il allait recevoir une invitation. Julian Solo souhaiterait faire sa connaissance… Sérieusement… Alors qu'il n'a toujours pas rencontré Krishna… On croit rêver.
– Sur ce coup, je trouve plutôt que le fait qu'il me demande de venir franchement suspect, si tu veux mon avis, fait le DJ. Et je suis pas le seul à le penser. Gab aussi, hein. Il dit que ça prouve que les Judge veulent te voir.
Ils en ont parlé hier soir : Io a appelé durant un massage de pieds de Gabriel. Milo n'a évidemment pas répondu à l'appel – il était occupé et les répondeurs existent pour d'excellentes raisons à commencer par filtrer les appels de tous ceux qui n'ont pas droit à une sonnerie personnalisée… et puis, de toute façon, il ne répond pratiquement jamais : neuf fois sur dix, le temps qu'il trouve son portable, ça a arrêté de sonner, alors à quoi bon, hein ? – et il était bien parti pour l'oublier complètement, lorsque son hôte lui a rappelé qu'il avait peut-être un message. Ça leur a donné un sujet de conversation au dîner et ils sont tombés d'accord sur le fait que tout ceci était très louche.
– Raison de plus pour que je ne me défile pas, décrète Kanon. Je ne suis pas un lâche. Mais je vous concède une chose : si physiquement je suis dans un état de délabrement avancé, ce serait une erreur que je m'y rende.
– Et donc ?
– Donc je suis d'avis… qu'on voit dans trois semaines en fonction de mon état de santé. J'accepte l'invitation et si Céphée pense que je ne suis pas capable d'assurer une journée comme ça, on trouvera une excuse bidon, au dernier moment.
– On en reparlera dans trois semaines, accepte Saga. Mais compte sur moi pour faire à nouveau valoir mes arguments contre ta présence là-bas, à ce moment-là. Tu n'as aucune idée de ce dont ils sont capables, Kanon. Milo a raison en disant que la plupart d'entre nous sont des charognards. Et le reste est au mieux des prédateurs.
– Je ne suis pas un animal mort. Ni une proie facile.
– Pas lorsque tu es au meilleur ta forme, je le reconnais.
– Ce qui n'est pas le cas pour le moment…, reconnait le cadet des Gemini.
Il pousse un soupir. C'est vrai qu'il se sent fatigué alors que cela ne fait qu'un quart d'heure qu'il a quitté son lit. Il n'y a plus qu'à espérer que cela soit à mettre sur le compte de la chaleur et de leur discussion… Mais il ira à ce mariage. Foi de Kanon.
– Milo ? Tu peux me ramener dans ma chambre ?
– Bien sûr.
Ils saluent le couple et quitte le petit parc. Saga contemple les deux hommes un moment avant de sentir la main d'Ayoros augmenter légèrement la pression sur la sienne. Il se retourne vers son compagnon qui le regarde d'un air qui se veut rassurant.
– Je sais ce que tu vas me dire, murmure Saga. J'ai confiance en lui et en ses capacités, je t'assure… C'est simplement que…
– Que tu l'aimes et que tu veux le protéger le plus longtemps possible. Mais ton frère n'est pas du genre à refuser d'être exposé. Et il est très doué. Sa prestation à votre anniversaire en est la preuve, s'il t'en fallait une...
– Oui… et il a été absolument parfait, ce soir-là… Mais de là à le jeter en pâture aux Judge en ce moment… Je ne suis pas idiot, tu sais. Je n'avais pas besoin de la remarque de Milo pour savoir que si Gabriel ne vient plus me voir aussi souvent, ce n'est pas uniquement pour que je puisse passer plus de temps avec toi. La situation est-elle à ce point catastrophique ?
– Tu sais bien que je ne veux pas t'en parler…
– Et tu sais bien que je sors mercredi. Ne comptez pas sur moi pour rester sagement chez moi alors que nous traversons une crise majeure…
– Tu as encore besoin de repos, Saga, déclare pourtant Ayoros. Céphée te l'a dit… Ne pense pas que nous accepterons que tu reviennes au siège sous prétexte que tu n'es plus hospitalisé.
– Et ne compte pas sur moi pour me prélasser dans mon lit alors que vous vous épuisez à la tâche !
– Nous ne nous…
– Ne me mens pas, s'il-te-plait, le coupe Saga en retrouvant son calme. Vous êtes fatigués, tous les deux. Je le sais. Je le vois. Tu as l'air épuisé…
Il passe une main sur le visage aux traits tirés d'Ayoros qui apprécie cette caresse sans chercher à nier plus avant ce qui est plus que visible. Oui, il est fatigué. Il le sait. En dehors des heures qu'il passe auprès de Saga, il essaie de décharger Gabriel au maximum. Mais ce n'est pas suffisant. Il manque d'expérience, de contacts. Il a essayé de convaincre son collègue de prendre un peu de repos. Sans le moindre succès.
– Je vous ai demandé énormément depuis le début de l'année, continue Saga. Même si je ne regarde que l'aspect stratégique des choses et que j'oublie pour quelques secondes à quel point je tiens à vous, il ne sert à rien de me ménager pour que vous vous écrouliez de votre côté. Je ne suis pas capable de diriger seul Sanctuary, dans mon état, et je ne le serai pas avant quelques temps. Je vais encore avoir besoin de vous dans les mois à venir. Que ce soit pour Sanctuary ou… sur un plan plus personnel.
– Juste pour quelques mois ? relève l'homme aux yeux verts.
– Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit… Tu sais bien que… que je suis heureux d'être avec toi… et que j'espère que… enfin… tu le sais, décrète Saga contrarié de se sentir si gêné devant ce genre de déclaration.
– Oui, confirme tendrement Ayoros, mais j'adore te voir rougir…
Il capture les lèvres de son compagnon pour plonger dans un monde de douceur. Il ne s'est toujours pas réellement habitué aux baisers de Saga. Il éprouve toujours cette légère sensation de vertige qu'il croit également deviner chez son amant. Le ballet de leur langue, et leurs mains qui se caressent et s'étreignent, sont autant là pour exprimer leur bonheur et leurs sentiments que pour rassurer l'autre… même s'il lui semble que l'aîné des Gemini n'est pas tout à fait rasséréné.
– Qu'y a-t-il ? murmure le châtain alors que le baiser s'achève.
– Il faut que l'on parle…
– De quoi ?
– L'approche du mariage et mon départ d'ici m'ont fait réfléchir… Je ne veux pas que tu prennes mal ce que j'ai à te dire…
– Dis-le-moi franchement au lieu de me stresser en essayant de me ménager… Kanon a raison sur ce point, tu sais.
– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de… nous afficher ensemble.
Il noue ses doigts autour de ceux d'Ayoros. Il ne veut pas qu'il pense qu'il le rejette malgré ce qu'il est en train d'expliquer. Il n'a pas la moindre envie de le rejeter.
– Je ne veux pas que quelqu'un, que ce soit du groupe ou de l'extérieur, aille s'imaginer que je t'ai donné cette promotion simplement parce que je voulais te mettre dans mon lit.
– Surtout que je n'ai encore jamais été dans ton lit…, relève Ayoros dans un sourire.
– Le problème n'est pas là…
– Je sais. Et je ne veux pas plus que toi que Sanctuary se retrouve avec la réputation d'une société encourageant la promotion canapé. Ceci étant dit… je ne vais pas m'arrêter de t'aimer, comme par miracle, pendant les heures de bureau ou dès que l'on croisera un de nos partenaires.
– Ce n'est pas ce que je veux ! Je ne veux pas cacher ce que j'éprouve pour toi, déclare-t-il en plongeant son regard per dans la forêt de celui d'Ayoros. Mais il y aura beaucoup d'occasions durant lesquelles il faudra que tu sois mon adjoint avant d'être mon compagnon. D'autant plus dans les prochains mois. Tant que je n'aurais pas fait la démonstration que je suis à nouveau apte à diriger Sanctuary, tous les prétextes seront bons pour nous attaquer. Je ne veux pas que notre relation ait à souffrir de ce genre de calomnies. Les pires rumeurs, même infondées, peuvent détruire des entreprises, vies, des couples, des… hommes, même parmi les meilleurs. Surtout parmi les meilleurs.
– Tu veux me protéger ?
– Pas seulement toi. Mais nous. Notre relation. Et protéger Sanctuary. C'est mon héritage… et une grande partie de ma vie, tu le sais. Je ne veux pas sacrifier ce qu'il y a entre nous en son nom. Mais je refuse tout autant le contraire.
– Donc… tu veux que nous fassions preuve d'une certaine discrétion et retenue en public, c'est cela ?
– Au moins dans un premier temps, oui. Dans six mois, un an au plus, lorsque les choses se seront calmées, lorsque Kanon aura été intégré, que j'aurais montré à tout le monde que je suis toujours moi et que tu auras prouvé combien tu mérites cette place… il sera temps de faire une annonce nous concernant et…
Ayoros pose ses doigts sur les lèvres de Saga. Saga qui vient de lui dire que dans six mois, dans un an… il lui parait évident qu'ils seront encore ensemble. Il n'a jamais imaginé qu'il s'agissait d'une passade. Il a toujours su qu'ils s'engageaient dans quelque chose de sérieux, qu'ils essaieraient de construire quelque chose de solide, malgré certaines ombres qui resteront probablement à jamais et dont il est le seul responsable… Ce genre de déclarations les fait toutes disparaître. C'est auprès de Saga qu'il veut être. Avec lui.
– Et tu pensais que je prendrais mal cette demande ? demande-t-il en appuyant son front contre celui de l'homme qu'il aime.
– Tu aurais pu ne pas comprendre ma position… et croire que…
– Que tu as honte de moi ? Voyons… Il me semblait t'avoir dit que je te connaissais un peu… Et je n'ai jamais eu l'intention de me comporter en petit-ami envahissant au Siège, je t'assure. Pas plus que je ne veux me servir de l'influence que je peux avoir sur toi dans un autre domaine que celui de notre vie privée. Je resterai ton employé. Un simple subalterne. Gabriel et toi dirigez Sanctuary d'une manière magistrale. Je vous apporterai mon aide autant que je le peux mais il n'est pas dans mes intentions de m'immiscer à ce niveau. Si quelqu'un doit venir vous rejoindre à la direction, ce sera Kanon, certainement pas moi.
– Tu es vraiment un homme exceptionnel…
– Non. Mais si cela veut dire que tu n'es pas prêt de trouver quelqu'un pour prendre ma place… alors j'en suis très, très heureux…
Quelques instants plus tard, Saga embrasse Ayoros avec… une forme de tendre autorité, déterminé à lui montrer qu'il n'a strictement rien à craindre de ce côté-là.
De retour dans la chambre, Milo pousse le fauteuil de Kanon jusqu'au milieu de la pièce puis récupère les paquets de gâteaux qu'ils ont achetés en passant devant la petite boutique du hall. Et lorsqu'il se retourne, il constate avec déplaisir que Kanon s'est levé.
– Tu pouvais pas attendre deux secondes que je t'aide au lieu de faire ton rebelle qui n'a besoin de personne ? grogne Milo en venant le soutenir.
– Je fais mon rebelle parce que je veux aller du fauteuil à mon lit ? Tu vas me faire mourir de rire…
– Et attends la prochaine, tu vas la trouver encore meilleure…
– Je crains le pire.
Kanon s'allonge tandis que Milo récupère sa chaise attitrée. Il la retourne et s'installe à califourchon dessus, bras croisés sur le dossier.
– Pourquoi tu veux aller à ce mariage ? demande-t-il de but en blanc.
– Je l'ai expliqué dans le parc. Il me semblait que tu y étais, pourtant…
– Très drôle. Mais c'est pas comme ça que tu vas t'en sortir. Moi, je sais des trucs que ton frangin ignore.
Kanon soupire.
– Je t'assure que cela n'a rien à voir avec lui… Ma vie ne tourne plus autour de ce type. Et puis, je croyais qu'on avait dit que tu devais m'aider à l'oublier.
– Ah mais je serai ravi de le faire. Sauf que je considère pas que le revoir va dans le bon sens. Du coup, tu vois, je m'interroge. Est-ce qu'on est bien d'accord sur la direction que doit prendre cette histoire ?
– Il n'y a pas de direction à prendre. Il n'y a plus rien… plus rien du tout. Je me suis laissé avoir par… l'ambiance et son baratin. J'ai toujours eu tendance à avoir des goûts de luxe, on le sait tous les deux. Tu m'avais prévenu. Je n'ai pas voulu t'écouter. Je me suis planté en beauté. Fin de l'histoire. Sauf que c'est un concurrent de Saga. Et à ce titre, je ne pourrai jamais le rayer complètement de ma vie. Je ne peux pas faire comme s'il n'existait pas.
Il se laisse aller contre son oreiller.
– Je ne sais pas si je pourrais remplir un rôle quelconque à Sanctuary… mais j'aimerais vraiment essayer. Si je prends un poste, si je me mêle à cette vie… je le reverrai, c'est obligatoire. Saga croise les Judge trois ou quatre fois par an, au minimum. Je ne vais pas éviter systématiquement toutes les soirées mondaines sous prétexte que…
– Que ?
– Que... que je me suis fait des films, autour d'un verre, complète rapidement Kanon. Sérieux, Milo, je t'assure, c'est du passé tout ça. Et si je suis en état d'aller à ce mariage, tu pourras le vérifier par toi-même. De toute façon, vu le monde qu'il y aura, si ça se trouve, on ne se croisera même pas, lui et moi. Je le verrai de loin, bien sûr, mais… il y a de grandes chances pour que ça n'aille pas plus loin.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Sur la terrasse à mon anniversaire, c'est moi qui ai insisté pour parler avec lui. Et la fois d'avant, son frère et lui se sont éloignés, tu te souviens… ?
– Tu penses qu'il veut juste tirer un trait sur tout ça, lui aussi ?
– Ça parait plausible non ? Et il y a le fait qu'il sait pour… certaines choses et pourtant rien n'a filtré. Et comme je ne pense pas qu'il le fasse par bonté d'âme… S'il dit quoique ce soit, il se retrouvera impliqué d'une façon ou d'une autre. Et vu le black-out sur sa vie sentimentale…
– T'es sûr que t'es pas en train de te rassurer sur le fait que jamais la vérité ne sortira ? Pas que je souhaite le contraire, hein, surtout pour ton frère et Ayo, parce que je suis autant ravi que toi qu'ils soient enfin ensemble, et que si, à toi, ça te pose pas de problèmes que ton frère connaisse pas tous les détails, ça me va parfaitement. Mais il y a pas que nous qui savons et...
– Quoiqu'il dise, Ayoros et moi… on est sorti ensemble. Point barre. Et si Ayo a eu peur quand ils ont parlé… c'est à cause de la ressemblance entre Saga et moi. Il a eu peur qu'il aille se servir de ça pour s'en prendre à Sanctuary.
Il a eu une discussion avec Ayoros, à ce sujet. Une de plus. Une durant laquelle il a réexpliqué à son ami que lui-même vivait très bien ces petits arrangements sur ce qu'a été leur relation. Il n'a pas envie que son frère sache. Parce qu'il n'a pas envie qu'il se rende compte à quel point Ayoros était mal, quand ils se sont rencontrés. Saga aimait déjà son adjoint à l'époque, de ce qu'il a cru comprendre… Il serait bien capable de culpabiliser. Et son jumeau n'a pas besoin de ça. Ni en ce moment, ni jamais.
– Il a promis qu'on n'avait rien à craindre de ce point de vue là…
Milo met quelques secondes à comprendre. Qui est le sujet de cette phrase. Et ce qu'elle implique.
– Et tu l'as cru ? s'indigne-t-il.
Kanon hoche la tête.
– Et je le crois toujours, d'ailleurs, ajoute celui-ci après quelques secondes.
– Kanon…
Le ton est lourd de reproches.
– J'y ai bien réfléchi, rétorque le malade. À ça et à tout ce que j'ai vécu ou pas avec lui…
– Et c'est comme ça que tu comptes passer à autre chose ? En ressassant cette histoire ? Y a que moi qui vois comme un petit problème de logique dans tout ça ?
C'est vrai que présenté comme ça, Kanon est bien obligé de reconnaître qu'on peut trouver cela suspect. Alors qu'il n'en est rien.
– Quand Saga est venu me voir avant de parler avec Ayo… je lui ai parlé de Rhadamanthe.
– Pourquoi tu me l'as pas dit ?
– Sur le coup, ça ne m'a pas paru important. À la base, c'était juste une excuse pour qu'il arrête de me poser des questions.
Petite moue de la part du DJ. Apparemment, il doit penser que l'explication est bonne. Ça tombe bien. Parce qu'elle est vraie.
– Et qu'est-ce que tu lui as dit ? demande Milo.
– Que pendant que je sortais avec Ayo, j'ai rencontré un type dont j'ai cru tomber amoureux et que je n'ai pas envie de revenir sur cette période qui n'a rien de glorieuse pour moi, parce que je me suis fait embobiné en beauté. Il ne sait pas qu'il s'agit de Rhadamanthe. Et il ne sait pas pour l'argent.
– OK, je vois le genre. Je mettrai Gab au courant… histoire qu'il ne gaffe pas. Donc t'en as parlé avec ton frère. Et alors ?
– Et alors, ça m'a fait réfléchir. Et quand on regarde les faits objectivement… Il y a une chose qu'on ne peut pas lui enlever : jusqu'à présent, il ne m'a jamais menti.
Aussi tordu que cela puisse paraître, ce n'est que la stricte vérité.
– C'est moi qui ai cru au prince charmant, développe Kanon. J'ai vu ce que j'avais envie de voir, j'ai compris ce que j'avais envie de comprendre… Lui, il était… Il a toujours été distant, d'une certaine façon. Il m'a offert des verres, des cadeaux… mais je m'en suis plaint suffisamment souvent, non, qu'il me faisait passer… après plein de choses, à commencer par ses frères ou ses sorties mondaines ? Et puis ses cadeaux… La bouteille, par exemple. Ça ne représente rien pour lui, trois cent cinquante euros... Et le resto, pareil. Je ne dis pas qu'il n'appréciait pas ma compagnie… Je ne pense pas m'être trompé à ce point. Mais j'étais clairement juste un passe-temps pour lequel il dépensait du fric. Et quand il a su, il a dû se dire qu'il pourrait avoir plus en allongeant quelques billets supplémentaires. Comme il ne doit pas avoir l'habitude qu'on lui dise non, il a insisté… Et maintenant, on est ennemis. C'est aussi simple que ça.
– Voilà donc c'est une ordure…
– C'est le genre de type qui a des valeurs de merde, on est d'accord, le coupe Kanon. Et je le sais d'autant mieux que j'en ai croisé plein des comme lui, même si je n'ai pas voulu admettre, au départ, qu'il était comme les autres… Sûrement parce qu'il n'a pas voulu me dire son nom, d'ailleurs. Enfin… tout ça pour dire que si on enlève mes erreurs d'interprétations… et mon fumage de moquette intensif, je n'ai aucune raison de douter de sa parole. La dernière fois, à l'anniversaire, il m'a dit texto qu'ils allaient attaquer Sanctuary et ne nous faire aucun cadeau. Et c'est exactement ce qu'il se passe non ? Alors qu'il aurait été beaucoup plus intelligent de sa part de me mentir à ce sujet, non ? Ce n'est pas quelqu'un de bien, je le sais, mais… c'est bizarre. Je ne peux pas dire que je lui fais confiance… mais je le crois. Ayoros est de mon avis, sur ce point, si ça peut te rassurer.
– Il croit que c'est un type honnête ?
– Non. Mais que c'est quelqu'un de parole, oui. Qu'il tient ses engagements… en bien ou en mal, d'ailleurs.
Milo hausse un sourcil.
– En gros… tu es en train de m'expliquer qu'Ayoros a flippé comme un malade quand ce type l'a menacé parce qu'il sait que ce taré aurait réellement fait de sa vie un enfer… et que donc, quelque part, ça prouve qu'il respecte ses promesses ?
– Ça plus le fait qu'il n'ait toujours rien dit. Il est au courant depuis mars et il n'a rien fait contre Ayo. Ni contre moi.
– Et après on dit que c'est moi qui vis dans une réalité alternative avec un mode de pensée bizarre… Allez repose-toi, maintenant. Faut que tu dormes un peu et que tu reprennes des forces si tu veux vraiment aller à ce mariage débile.
Joignant le geste à la parole, le DJ se lève et borde Kanon qui le regarde avec l'air surpris.
– Tu es d'accord ? Tu n'insistes pas plus pour me faire changer d'avis ?
– A quoi bon ? T'as déjà pris ta décision. Par contre, je te préviens : si on y va, je te lâcherai pas là-bas. Je passerai tout mon temps collé à tes basques. Et tu pourras rouspéter tout ce que tu veux que ça n'y changera rien.
Roissy – Aéroport Charles de Gaulle
Dans le hall de l'aéroport, Angelo et Mû attendent. L'interne scrute les voyageurs qui descendent d'avion, tandis que l'ancien policier surveille les alentours. Il n'aime pas cette foule. Les gens s'embrassent et se bousculent… Ils sont tout à la joie des retrouvailles ou la détresse d'une séparation. Ils sont excités ou trop habitués pour prêter attention au monde autour d'eux… Ce sont des proies faciles.
– Papa !
Mû se baisse légèrement pour accueillir Killian qui vient de lui sauter dans les bras après un sprint d'une dizaine de mètres depuis la zone de douane. L'interne serre son fils contre lui et ferme les yeux pour savourer ce câlin. Le premier depuis quinze jours… Il est indéniable que cela lui avait manqué.
– Comment vas-tu ?
– Super !
– Ça s'est bien passé ? Tu t'es bien amusé ?
– Oui ! Dohko m'a emmené à Hollywood !
– Vraiment ?
– Oui ! Et il m'a montré les coulisses et il m'a présenté des gens et tout ! On a fait plein de photos, on te montrera. Mais je suis content d'être rentré…
– C'est gentil.
– Non ! C'est vrai ! Je suis content ! Et encore plus de vous voir tous les deux !
Il sourit de toutes ses dents en se tournant vers Angelo qui se tient aux côtés de son cher papa.
– Je sers juste de chauffeur. Ce sera plus simple avec les bagages et tout le monde, indique l'ancien policier annihilant du même coup l'espoir que nourrissait Kiki sur la réussite de sa diabolique machination dont le but était on ne peut plus louable, dixit Mikael lui-même.
– Pour ce qui est du monde, ne nous comptez pas dans vos calculs : nous comptons prendre un taxi.
Angelo relève les yeux vers l'homme qui accompagne Killian et qui vient de parler d'une voix ferme et calme. Une chemise et un pantalon clair. Une longue chevelure d'absinthe et des yeux mauves. Un visage doux qui arbore une expression étrangement… détachée. Un rien moqueuse. Peut-être même cynique mais sans être malveillante ou méprisante. Très proche de celles que peut prendre Mû tout en étant plus distante. Peut-être plus… sage. Oui. Plus sage… mais plutôt côté expérience que discipline.
– Je suis Shion. J'imagine que mon petit-frère vous a parlé de moi, fait l'homme confirmant ainsi les soupçons d'Angelo sur sa parenté avec l'interne.
– Angelo. Un ami, fait le policier en lui serrant la main.
Un sourire passe sur les lèvres du professeur, alors qu'il se retourne vers son cadet pour l'embrasser chaleureusement. Ils restent quelques secondes dans les bras l'un de l'autre.
– Je suis ravi de constater que tu sembles aller bien, fait l'aîné en s'écartant enfin.
– Tu as l'air en forme, toi aussi. Le voyage n'a pas l'air de vous avoir trop fatigués.
– J'ai connu pire, dirons-nous. Rassuré que nous te l'ayons ramené en un seul morceau ? demande-t-il en passant une main dans les boucles rousses de son neveu.
– Je ne m'inquiétais pas, proteste le jeune médecin.
– Ce n'est pas beau de mentir. Et devant ton fils, en plus. Tu devrais avoir honte.
– Tu ne mens jamais, toi, peut-être ?
– Si. Mais je n'ai pas d'enfant et je me contente d'instruire mes élèves, je ne les éduque pas.
– Tu dis cela avec un tel aplomb qu'on pourrait presque te croire, relève l'interne dans un sourire. Tu étais sérieux avec ton histoire de taxi ?
– Oui.
– J'avais le fol espoir que vous passeriez la fin de journée avec nous… puisque cela fait sept mois qu'on ne s'est pas vus.
– Je suis au regret de t'apprendre que nous allons directement nous rendre à l'hôtel. Nous passerons un maximum de temps avec vous deux, cette semaine, mais pas ce soir. Ne m'en veux pas trop, s'il-te-plait…
– C'est Tonton Dohko qui a insisté, précise Killian toujours calé contre son père.
Shion lui adresse un regard légèrement réprobateur mêlé d'ironie, comme s'il en voulait à l'enfant d'avoir révélé un secret qui devait rester entre eux. Mais Kiki se contente de lui sourire. Le secret ne devait donc pas être très grand et les reproches plus officiels qu'officieux. Cette déduction d'Angelo trouve sa confirmation lorsqu'il constate que Mû ne semble pas le moins du monde surpris ou choqué par la révélation de son fils.
– Je m'en doutais, fait l'interne. J'imagine donc que je n'ai aucun moyen de te faire renoncer à vos projets pour la soirée.
– Absolument aucun, confirme son grand-frère.
– Et où est le roi de la persuasion ?
– Il fait passer nos bagages à la douane. Killian était trop pressé de te retrouver pour attendre dix minutes de plus. Il ne devrait plus tarder.
– Tu ne crois pas si bien dire…
Le jeune médecin, apparemment ravi, indique d'un mouvement de tête un homme qui pousse un chariot où sont empilées plusieurs valises. Instinctivement, Angelo reporte son attention sur le nouvel arrivant. Après tout, il s'agit de l'homme qui a conseillé Mû dans les arts martiaux. Sous son tee-shirt sans manches, il est très musclé – bien plus que Shion en tout cas, même si le frère de Mû est tout de même assez athlétique – et toute son attitude transpire la confiance et l'assurance. Le monde autour de lui n'est visiblement pas une menace à ses yeux. Ni ne semble avoir le moindre intérêt, d'ailleurs. Il arrête son caddie à côté de leur petit groupe.
– Salut, toi, fait-il en donnant une accolade à son beau-frère. Comment ça va ?
– Bien, merci. Et toi ?
– On fait aller, répond l'homme en haussant les épaules.
– Dohko, je te présente Angelo, un ami… Angelo, Dohko donc…
– Ravi de faire votre connaissance, fait le dit Dohko en lui serrant la main.
Une poigne affirmée et autoritaire. L'homme a été éducateur pour cas sociaux, d'après ce que lui a dit Mû. Angelo se dit qu'il aurait probablement apprécié travailler avec lui, alors qu'il le voit retirer la valise de Killian du charriot et la déposer aux pieds de Mû.
– Et voilà, livraison terminée.
– Je suis pas un paquet ! proteste Killian.
– Bien sûr que non. Tu es mon neveu préféré.
– T'en as pas d'autres…, rétorque finement le jeune garçon.
– Raison de plus pour que tu sois le numéro un. On y va ? demande-t-il en jetant un rapide coup d'œil à Shion.
– On y va, répond aussitôt celui-ci.
Le professeur s'accroupit devant son neveu et le prend dans ses bras.
– Je compte sur toi pour tenir ta langue au sujet de toutes les mauvaises habitudes que je t'ai données durant tes vacances, hein…
– Promis, je ne dirais rien à propos des crèmes glacées devant les films, le soir !
L'adulte et l'enfant échangent un sourire complice, avant que Shion ne donne une accolade à son petit frère.
– On vous voit quand, alors ? demande celui-ci en l'étreignant en retour.
– Demain…
– … soir, complète aussitôt Dohko d'une voix ferme.
– Entendu, fait Mû dans un sourire. On vous attend pour dîner. Mais ne comptez pas vous enfuir juste après le dessert…
Les deux hommes lui promettent qu'ils n'en feront rien. Ils saluent Angelo avant de s'éloigner. C'est à ce moment que l'ancien policier note une chose des plus singulières dans leur comportement. Depuis que Dohko est arrivé, Shion n'a eu aucun geste dans sa direction, ni le moindre regard. Et même maintenant, ils restent à une distance respectable l'un de l'autre, marchant peut-être à un mètre de distance, évitant tout contact.
– Ils veulent pas que les gens sachent qu'ils sont un couple ? lance-t-il à l'adresse de Mû.
– Pardon ?
– Ton frère et son mec. C'est juste pour savoir. Ils font bien ce qu'ils veulent.
– Ni l'un ni l'autre n'a de problème avec le fait d'être homosexuel, si c'est le sens de ta question. Ni d'être ensemble. Ils ont simplement mis en place une sorte de code de conduite, entre eux. Et cette relative distance en fait partie. Tu te souviens de l'histoire que je t'ai racontée ?
– Celle avec le débile et son ex ?
– Tu viens de les rencontrer… Tu devineras sans peine qui est qui, je pense.
Le ton de Mû est légèrement rêveur. Une main passée sur les épaules de Killian, il sert son fils contre lui.
– Tu dois rentrer tout de suite ? demande-t-il brusquement en sortant de ses pensées.
– Je veux pas vous déranger.
– Tu déranges pas ! proteste aussitôt Killian. Je te montrerai les photos !
– Un autre jour, décrète l'ancien policier. Tu dois te reposer, toi.
– Demain soir ? propose Mû. Tu dînes avec nous ?
– Dis oui, s'il-te-plait ! le supplie Killian. Dis oui ! Dis oui ! Dis oui !
L'adulte laisse tomber ses yeux cobalts sur l'enfant qui, comme d'habitude, lui sourit de toutes ses dents, le regard pétillant de malice.
– C'est d'accord, accepte-t-il entre soupir et sourire. Allez, en route, je vous ramène chez vous.
Paris – Hôtel Olympe
Lorsqu'ils pénètrent dans la suite, Shion ne peut s'empêcher d'admirer le luxe de la décoration Louis XVI. Il ne devine la chambre que par une porte entrouverte mais, dans le salon déjà, tout est magnifique. La couleur crème des murs, du sol et des canapés se mêle avec bonheur aux teintes plus chaudes des meubles en bois et des coussins chocolat. Derrière les lourds rideaux, les grandes fenêtres ont été ouvertes pour laisser passer l'air et les parfums des fleurs en provenance de la terrasse. Eaque leur a fait un cadeau véritablement splendide.
– Je te rejoins dans la chambre dès que j'en ai fini avec nos bagages.
La voix rauque de Dohko crée un délicieux frisson au creux des ses reins. Lentement, il se retourne vers son compagnon qui se tient contre la porte. Lui ne semble pas goûter l'esthétisme de la pièce.
– Tu veux que nous allions dormir ? s'étonne le professeur.
– Nous coucher oui… Dormir, non. Ce ne serait pas raisonnable si nous voulons rattraper le décalage horaire. J'ai d'autres plans, déclare-t-il en déshabillant son amant du regard.
Shion frémit. Quinze ans. Quinze ans que ces yeux verts le parcourent de leur caresse brûlante. Quinze ans qu'ils le consument dès qu'ils se posent sur lui. Au point que les deux hommes évitent de trop s'observer l'un l'autre lorsqu'ils sont en public. Leur réputation d'obsédés sexuels est amplement méritée, ils le savent parfaitement, mais nul besoin d'en rajouter. Et encore… Peu nombreux sont ceux qui les ont connus à leur grande époque. À leur pire époque. Après neuf ans de vie commune, les choses se sont calmées, tout de même. Ils sont devenus un peu plus… raisonnables. Heureusement. Dans les premiers temps, quand Dohko s'est installé à L.A., ou lors de l'année qu'ils ont passée ensemble en banlieue parisienne, jamais ils n'auraient pu accepter la présence de Killian chez eux durant deux semaines. Quinze jours à ne pouvoir faire l'amour que dans leur chambre, la nuit ? Ils seraient devenus fous…
– Et si j'étais fatigué par le voyage ? demande Shion dans un sourire. Cela fait pratiquement vingt-quatre heures que nous n'avons fermé l'œil, si je fais l'impasse sur les siestes inconfortables durant le vol.
– Tu l'es ?
– Fatigué ? Oui. Je suis… très las. Je ne pense pas être en état d'atteindre la chambre. Je crois que j'ai besoin de café.
Il s'effondre sur un des canapés et voit son amant continuer à parcourir son corps du regard. On frappe à la porte. Dohko se retourne pour ouvrir. Un groom entre aussitôt, poussant un wagonnet. Il propose d'aller ranger les affaires mais un billet lui fait rapidement comprendre que cela ne sera pas nécessaire. À peine la porte refermée, Dohko se retourne vers Shion qui a retiré ses chaussures et l'attend, languide, sur le sofa. Les yeux mauves sont fiévreux. Un sourire concupiscent s'est posé sur ses lèvres.
– Je confirme. J'ai très envie de café, murmure-t-il.
Le regard de Dohko brille de mille feux. Le café. Ils en ont une définition bien particulière qui remonte à leur rencontre et plus particulièrement à la fin de la première soirée qu'ils ont passée ensemble. Shion avait été engagé pour donner des cours de soutien aux élèves du Centre. Ils avaient fait connaissance à la réunion de prérentrée, si tant est que cela puisse s'appeler comme ça, réunion qui s'était terminée par un repas dans une brasserie, avec toute l'équipe éducative. À la fin de la soirée, après quelques parties de billard, Dohko a proposé au professeur de venir boire un dernier café chez lui. Celui-ci a accepté sans hésiter. Ils n'ont même pas attendu d'être dans la chambre pour se sauter dessus. Et quand ils ont fini par atteindre le lit, ils ne l'ont pratiquement plus quitté de tout le week-end. Il a fallu moins d'un mois pour que Shion quitte son appartement et s'installe dans celui de son amant.
Dohko l'a rejoint sur le canapé. Il l'a recouvert de son corps et ses mains remontent sous la chemise de Shion tandis que celles de son compagnon se perdent dans la chevelure châtain et dans son dos. Ils s'embrassent voluptueusement. Profondément. Leurs langues ne se cherchent pas. Elles se sont trouvées, il y a de cela longtemps. Elles se connaissent. Elles joueront ensemble, plus tard. Pour le moment, elles ne veulent qu'une chose : posséder l'autre, comme l'autre les possède. Les boutons de la chemise sautent et les doigts de Shion griffent le coton. Il ne le supporte plus. C'est la peau de Dohko qu'il veut sentir contre lui, pas cette vulgaire étoffe. Une de ses jambes s'enroule autour de celle de son amant tandis que celui-ci s'écarte un instant pour finir de retirer le tee-shirt qui les énervait tant. Il envoie balader le morceau de tissu et reste un moment à regarder son amant, en appui sur ses avant-bras, leurs deux bassins maintenus en contact par la pression de la jambe de Shion. Dohko fond sur lui pour lui donner un autre baiser passionné. Et l'instant d'après, le professeur a échangé, d'un mouvement de hanches, leurs positions respectives. Il glisse le long du corps de son amant, le parcourant des lèvres et de la langue, pour déboutonner lentement sa ceinture et son jeans. Dohko soulève docilement le bassin et se retrouve entièrement nu, offert au regard lubrique de son compagnon. Il est beau. Son corps est… parfait. Sa peau bronzée par le soleil de Californie dessine des muscles puissants. Shion caresse la large poitrine, fait courir ses doigts sur le ventre plat, passe sur les abdominaux si bien dessinés… Dohko émet un grognement alors que la main évite consciencieusement son érection et s'arrête pour se poser sur sa hanche.
– Contrarié, mon tigre ? demande Shion amusé.
– J'avais cru comprendre que tu étais aussi pressé que moi…
– Mais c'est cela cas. Je brûle littéralement de te prendre.
– Alors qu'est-ce que tu fous ? feule l'homme allongé.
– Je m'amuse, lui est-il répondu très naturellement.
– Tu t'amuseras plus tard. Au deuxième service, si tu en as envie. Mais si tu veux garder la main sur celui-là, tu ferais mieux de ne pas trop tarder. Si tu ne dépêche pas, c'est moi qui vais te sauter dessus.
– Tu n'es pas patient, se plaint le professeur.
– Tu te fous de moi ?
– La frustration…
Dohko se redresse d'un coup et plaque son amant contre le canapé.
– Douze heures passées à tes côtés sans pouvoir te toucher, gronde-t-il en lui ôtant hâtivement son pantalon. Et, avant cela, deux semaines où j'ai été on ne peut plus décent pour ne pas choquer ton cher neveu. Que j'adore, je le reconnais, et que j'ai été très content de recevoir chez nous… mais tout de même. Alors ne me parle pas de frustration. J'estime en avoir eu ma part. Je te veux, Shion. Maintenant.
– Je sais, murmure le professeur dans un grand sourire, en lui prenant une main pour en lécher les doigts.
Et après une préparation des plus sommaires, Dohko, à genoux sur le sofa, le possède enfin. Brutalement. Sauvagement. Oui, son tigre était frustré. Son tigre est toujours frustré. Cela tombe bien parce que lui aussi. Mais à la différence de Dohko, il ne s'en rend jamais autant compte que lorsqu'ils font l'amour. Dohko a toujours envie de… commencer. Comme s'il voulait systématiquement s'assurer que son amant porte toujours sa marque. Comme s'il voulait renouer un lien que quelques heures de chasteté auraient pu distendre. Comme si l'envie et le besoin étaient trop forts pour qu'il puisse les contenir alors qu'aucune raison extérieure ne le justifie plus. Shion, de son côté, ne veut pratiquement jamais s'arrêter. S'il n'avait certaines obligations et un minimum de conscience professionnelle pour un métier qu'il adore, il sait qu'il serait capable de passer sa vie au lit avec son compagnon. À faire l'amour. À se caresser et s'embrasser. À discuter dans les bras l'un de l'autre. Et qu'il lui faudrait faire un réel effort pour ne serait-ce qu'aller se chercher à manger tant il se sent bien contre le corps de l'amour de sa vie. La meilleure preuve, c'est que, lorsqu'ils sont seuls, c'est Dohko qui se lève pour s'occuper des repas. Et de pratiquement toutes les tâches domestiques, d'ailleurs. Dire que ceux qui ne les connaissent pas vraiment s'imaginent que c'est lui le plus raisonnable des deux… Les gens sont fous.
Shion attire son amant contre lui et noue ses jambes autour de ses hanches pour l'inviter à venir plus profondément encore. Il l'embrasse. Ils s'embrassent. Ils se dévorent, avides et enflammés. Ils ont soif et faim, l'un de l'autre. Terriblement. Ils halètent. Ils manquent d'air. Alors Dohko enfouit son visage dans la chevelure étalée sur l'assise du canapé, sans arrêter ses mouvements de bassin. Il ne leur est pas possible d'être plus proches. Il ne leur est pas possible de mettre davantage leurs corps en contacts. Et Dohko souffle au creux de son oreille. Shion rayonne, extatique. Il gémit. De plus en plus fort. Jusqu'à ce que la libération arrive enfin. Il crie tandis que son amant pousse un râle rauque et puissant, au milieu d'une explosion orgastique. Durant l'espace de quelques secondes, durant un temps infini, ils ne sont plus deux individus distincts : leur corps, leur esprit et leur âme fusionnent. Durant l'espace de quelques secondes, durant un temps infini, ils ne font plus qu'un.
Ils reprennent leurs esprits. Ils retrouvent une certaine forme de calme. Dohko n'a pas bougé. Il reste blotti contre le torse de Shion qui a passé une main dans ses cheveux et les caresse tendrement. L'autre court dans son dos, sur le tatouage qui est à l'origine du surnom que lui donne son amant. Pas tout à fait. Pas seulement. Si Shion l'appelle son tigre, c'est aussi parce que, durant leurs ébats, ses râles ressemblent au souffle de certains grands fauves. Qu'il lui arrive de rugir pratiquement, de griffer et de mordre… Qu'il peut être féroce, parfois. Et que, comme à chaque fois après l'amour, comme il le fait maintenant, il ronronne pratiquement, lové contre son compagnon, savourant son bonheur.
– Ne t'endors pas, chaton, murmure doucement Shion.
– Ne m'appelle pas comme ça…, grogne Dohko, sans faire le moindre mouvement.
– Cela te va bien pourtant.
Aussitôt le tigre se redresse et toise l'homme sous lui.
– Tu vas voir si cela me va bien, gronde-t-il en fondant à nouveau sur sa proie.
Il n'est pas dupe de la manœuvre : Shion n'a utilisé ce surnom que pour provoquer un deuxième round. Mais pourquoi s'en plaindrait-il ? D'autant que son compagnon aura envie d'un troisième ensuite, durant lequel ils échangeront leurs rôles. Alors Dohko s'emploie à prouver ses dires, à montrer qu'il tient plus du fauve que de l'animal domestique.
Ils sont assis dans le lit, le dos de Dohko calé contre le torse de Shion, leurs jambes emmêlées. À côté d'eux, repose un plateau de fruits et de sandwichs en tous genres, qu'ils grignotent distraitement tout en regardant une émission culturelle.
– Qu'allons-nous faire ? soupire le professeur.
– A propos de quoi ? demande Dohko en découpant des morceaux dans un quartier de melon.
– De… la situation délicate dans laquelle nous nous retrouvons, si nous nous fions à ce que Kiki nous a dit…
S'ils se fient aux réponses de Killian… ils sont dans une belle merde, pour parler crûment.
Voulant en apprendre davantage sur l'étrange soupirant de son petit frère – étrange au point que soupirant n'est visiblement pas un mot approprié –, Shion a questionné son neveu. Et ce qu'il a appris est loin de le réjouir. Que Mû soit tombé sous le charme du garde-du-corps d'un de ses patients, grand bien lui fasse. Mais lorsque Killian a commencé à expliquer que le patient en question, « m'sieur Gemini, il est PéDéGé », il a vu les nuages sombres et les ennuis s'accumuler au-dessus de leur tête… Même s'il ne s'intéresse guère au monde professionnel dans lequel évolue Eaque, Shion n'est pas sans ignorer que Saga Gemini est à la tête de Sanctuary. Et que Sanctuary est le principal souci de l'Empire, à l'heure actuelle. Il a promis à son ancien élève de lui présenter son petit frère. Il n'est pas certain qu'il s'agisse d'une bonne idée, si l'on tient compte des circonstances. Pas qu'il craigne que Mû ne dévoile quoique ce soit qui pourrait mettre en danger sa peut-être future relation avec cet Angelo – après tout l'opération de ce Saga n'est pas un secret semble-t-il –, ou même qu'Eaque cherche à obtenir des informations… Enfin, si. Eaque chercherait probablement à avoir quelques réponses mais Shion sait qu'il n'insisterait pas, ne serait-ce que par amitié pour lui ou par respect pour le professionnalisme de son petit frère. Ce qu'il craint, en revanche, c'est que cela crée des tensions inutiles, une forme de malaise durant la rencontre, voire ensuite. Et Eaque n'a certes pas besoin de cela… surtout en ce moment.
– Je ne vois pas pourquoi ça te pose problème, rétorque pourtant Dohko entre ses bras.
– Menteur, fait Shion en acceptant de mordre dans le morceau de fruit que son amant approche de ses lèvres.
– La vie sexuelle de ton frère, ou son absence de vie sexuelle d'ailleurs, ne regarde que lui. Eaque n'a pas besoin de savoir qu'il a envie de s'envoyer en l'air avec un des portes-flingues d'un de ses concurrents.
– Je ne crois pas que Mû ait juste envie de s'envoyer en l'air…, proteste le professeur.
– Ne commence pas avec ta sémantique, grogne son compagnon. Tu sais très bien ce que je veux dire et ton frère n'est pas toi : je ne crois pas qu'on ait à faire face, en ce qui le concerne, à un blocage l'empêchant de voir qu'il peut exister un vague rapport entre désir et sentiments.
Shion se crispe. Dohko pousse un soupir avant de se retourner vers lui.
– Faut que tu arrêtes de réagir comme ça…, murmure-t-il en le prenant dans ses bras.
– Ce serait plus simple si je n'avais pas l'impression que tu m'en veux toujours pour ces cinq années…
Cinq ans.
Ils ont vécu neuf mois ensemble. Neuf mois de passion, de débauche… de galère pour arriver à assurer et son poste d'enseignant et son poste de soutien scolaire au Centre et cette relation. Neuf mois auxquels Shion a mis un terme en acceptant ce poste au Lycée Français de Los Angeles, qu'il occupe toujours actuellement. Parce qu'il s'agissait de la place dont il avait toujours rêvé, bien sûr. Mais aussi pour fuir son amant, inutile de se le cacher. Pour fuir cette folie qu'était leur histoire et qui n'avait rien de viable à ses yeux. Pour fuir cette folie qui n'avait rien à voir avec l'amour... Il ne lui a pas fallu plus de quelques heures pour se retrouver dans le lit de Dohko. Il ne lui a pas fallu plus de quelques semaines pour emménager chez lui… Il lui a fallu six ans pour finir par admettre qu'il l'aimait.
– Comment est-ce que je pourrais t'en vouloir toujours puisque je ne t'en ai jamais voulu ? remarque Dohko. Tu as été un abruti à ne pas vouloir comprendre que ce n'était pas juste du cul entre nous, c'est vrai… mais j'ai été con de croire que tu en prendrais conscience comme par miracle, d'espérer qu'un matin tu aurais une illumination sans que j'ai à faire d'efforts de mon côté… Si tu n'avais pas voulu t'installer avec ce type, on y serait probablement encore. Et je continuerais à ne pouvoir profiter de ton corps qu'un mois par an.
Un mois par an, oui. Parce que, malgré toute la volonté qu'il mettait à essayer d'oublier l'éducateur et leurs ébats, Shion revenait, chaque été, passer le mois d'Août avec son ancien amant. Qui redevenait très actuel, pour le coup. Contre lui, Dohko sent son compagnon se raidir. Un réflexe face à ses dernières paroles qui ont fait resurgir cette ancienne peur qui a été au centre de complications dans une histoire qui lui avait semblé, d'amblée, limpide, à lui, cette peur qu'il ne s'agisse que d'attirance physique. Il le sait, pourtant, que ces derniers temps Shion semble étrangement sensible sur ce sujet. Même s'il ne veut pas lui dire pourquoi. Il ne faut pas être devin pour deviner que les soucis d'Eaque, sur lesquels il est tout aussi évasif, n'y sont pas étrangers. Dohko ferme les yeux.
– Je t'aime, Shion, murmure-t-il d'une voix d'où est absente toute trace de désir.
Il est rare qu'il fasse ce genre de déclarations. Principalement parce qu'il ne veut plus employer ces mots qu'en dehors de tout sous-entendu d'ordre sexuel ce qui, lorsqu'il s'agit de Shion et lui, n'est pas des plus courants, il est le premier à le reconnaître. Pour ne pas que son compagnon aille s'imaginer que ce n'est qu'un moyen pour lui d'obtenir certaines faveurs qu'il désire fortement et sans s'en cacher, du reste. Bien sûr qu'il désire Shion au-delà du concevable… C'est une évidence qui ne lui a jamais causé de problème. Et il s'agit aussi d'une forme de pudeur. Autant, lorsqu'il est question de coucheries et autres jeux caféinés, il semble toujours à l'aise… autant dès qu'interviennent les sentiments… Dohko est nettement plus mesuré.
– Je t'aime…, répète-t-il au creux de l'oreille de son amant. Même s'il t'arrive d'être un idiot fini.
Shion sourit. Il ne changera pas l'homme de sa vie. Et il n'en a pas envie, de toute façon. C'est comme ça qu'il l'aime, avec son mélange de pudeur et de franchise, sa sensibilité, sa grande compréhension de la nature humaine… et l'absence de tact dont il fait parfois preuve dans le choix de ses mots. Parfois.
– Et je ne vois pas pourquoi cette histoire te stresse, fait l'ancien éducateur, en reprenant sa position précédente et en retournant au découpage du melon.
– Tu ne vois pas à quel point nous nous retrouvons entre deux feux ?
– Si. Mais je ne vois pas le problème. Eaque ne sait pas que ton frère est le médecin de son concurrent et ton frère ne sait pas que ton ancien disciple chéri s'appelle Eaque Judge. Je ne vois aucune raison qui nécessite qu'ils l'apprennent. Il suffira de dire à Eaque qu'on lui présentera Mû une autre fois, parce que Mû a du boulot en ce moment. Je ne pense pas que ça le dérange, dans l'absolu, de ne pas rencontrer ton frère. Il a réussi à survivre pendant vingt-huit ans sans le connaître, il devrait tenir quelques années de plus ou même toute sa vie, tiens, pourquoi pas. En plus, Mû a l'air d'aller parfaitement bien. Si un des deux a besoin de notre soutien, de notre affection et de tes conseils, je ne pense pas que ce soit lui. Donc si tu veux mon avis, laisse ton frère gérer sa vie privée sans t'en mêler et occupe-toi d'Eaque.
– Et pour Milo ?
– Quoi, Milo ?
C'est un des amis d'Angelo, dont Killian leur a parlé quand il a fait le tour des personnes gravitant autour du garde-du-corps, un DJ dans le portrait duquel Dohko pense avoir reconnu un des enfants dont il s'est occupé au Centre, après le départ de Shion.
– S'il s'agit vraiment d'un de tes anciens protégés et qu'il est réellement ami avec le frère de…
– Qu'est-ce que ça peut me faire ? le coupe Dohko. Il est grand maintenant. Il fait sa vie. Je ne vois pas en quoi elle concernerait Eaque. Déjà qu'elle ne me concerne pas…
– Tu n'as pas envie de le revoir ? s'étonne Shion, devant le manque de curiosité de son tigre.
Il a beau être au courant, cela le laisse systématiquement pantois. Le pire étant qu'il sait que son amant a été ravi d'apprendre que ce gosse dont il s'est occupé semble à présent très heureux. C'est simplement que les détails ne l'intéressent pas. Ou qu'il estime qu'ils ne le regardent pas. Ou plus. Lui, c'est tout le contraire : il adore rester en contact avec ses anciens élèves.
– Ça me ferait plaisir, je ne dis pas le contraire, reconnait son amant. Je l'aimais bien ce gamin. Et puis, il m'a aidé.
– Vraiment ?
– Oui. Sans lui, et sans les autres bien sûr, mais sans lui surtout, ça aurait difficile de ne pas penser au crétin dont j'étais dingue et qui vivait à des milliers de kilomètres de moi.
– Et tu oses me dire que tu ne m'en veux pas ? Cela fait deux fois que tu reviens sur le sujet…
– Si je te dis que je t'en veux, tu essaieras de te faire pardonner ? questionne Dohko tout en dégustant son melon.
– Peut-être… à moins que je ne te punisse pour m'avoir menti, toutes ces années, chuchote Shion en mordillant l'oreille de son compagnon.
Un grognement de satisfaction s'échappe d'entre les lèvres de l'ancien éducateur.
– Dans ce cas… je peux te l'avouer : je t'en veux atrocement, murmure-t-il en se laissant aller contre le torse derrière lui.
Shion éclate de rire avant de tourner le visage de son amant et de prendre possession de ses lèvres sucrées. Dohko… qui s'abandonne totalement à ses caresses et à ses baisers… Comment a-t-il pu se convaincre que ce qu'il éprouve en cet instant, comme ce qu'il a éprouvé à chacune de leurs étreintes, depuis la toute première, n'était rien d'autre qu'un plaisir purement physique ? Cela lui parait tellement absurde et ridicule alors qu'il se sent fondre sous la brûlure de la lave qui parcourt ses veines et qu'attise Dohko. Dohko… qui vient de mentir. C'est peut-être le meilleur moyen qu'il avait pour lui faire comprendre que, vraiment, leurs cinq années de séparation ne représentent pour lui qu'une anecdote de leur histoire. Au même titre que le café.
Dohko… Ce qu'il peut aimer son tigre ! Et ce qu'il peut être heureux avec lui.
