Un supplément d'âme

Merci pour les cartes postales : Nathaniel von Hardstein, Remi, Na, Grispoils et Lizou. Bonnes vacances à tous si c'est le cas.
Des bises aux releteurs du cyberespace : Alixe, Dina, Fée et Thalys.

Période couverte par ce chapitre : Dimanche 1er mars

54. Un probable abus de confiance

« Mae, viens jouer avec nous ! », réclame Kane. Sa petite bavboule rouge prend presque toute sa main.

Dora soupire en repliant le journal.

« Ne prends pas ça trop à cœur », je lui souffle en me relevant d'avoir lancé ma propre bavboule jaune. La moitié des quilles sont tombées. Pas si mal. C'est finalement assez compliqué de doser sa force dans ce jeu miniature.

« Trop à cœur ? », riposte mon épouse, en agitant le journal. « Tu as lu Pieternel ? »

« Tristam le jeune n'a jamais supporté aucune créature... »1

« Tu n'es pas une créature ! », elle crache.

« ... comme son Tristam de père et son Tristam de grand-père, dit l'Ancien avant lui », je continue, sans me laisser attendrir par sa défense inconditionnelle de ma condition. Je sais qu'elle n'a aucun préjugé mais qu'est-ce que ça change ? « Je ne vois pas ce que je pourrais faire, personnellement, pour le faire changer d'avis. »

Les deux dernières générations de Pieternel sont allées à Durmstrang. Ça en dit assez sur le sujet.

« Mais Remus, il réclame que tu perdes ton poste ! », elle s'exclame avec un regard inquiet mais tardif pour les enfants.

Il est certain qu'ils auront assisté ces derniers mois à plus de discussions d'adultes que leur âge ne le conseille. En même temps, puis-je espérer que mes enfants grandissent sans savoir que la « condition » de leur père est un problème récurrent ? Puis-je même le souhaiter ? Est-ce que ça les aiderait en rien ?

« Il ne fait pas partie du Conseil d'administration autant que je sache », je réponds donc calmement. Si mon calme peut les aider à ne pas avoir trop peur de la vie, ce sera déjà ça. Moi, ça m'a aidé à ne pas me croire un animal. Je me penche vers ma fille : « C'est à toi de lancer, Iris. »

« Mais il écrit dans la Gazette », argumente Dora en s'emparant quand même d'une bavboule verte brillante choisie avec amour par Kane. Iris, elle, saute de joie : pour la première fois, elle a touché une des quilles. Ils n'ont pas l'air totalement traumatisés.

« Fudge se rattrape comme il peut d'avoir accepté mes excuses sous le coup de la surprise », je contre calmement. Kane tire à son tour et touche deux quilles – mieux que sa sœur, il est positivement ravi. « Une campagne de diffamation indirecte qui , comme le souligne Albus, lui ressemble tout à fait. Il n'a même pas le courage de s'opposer directement à moi ! »

« Tout le monde n'est pas Gryffondor », elle s'agace, les deux poings sur les hanches, oubliant que c'est c'est à elle de jouer.

«Je te rappelle que nous avons notre propre campagne en route, et qu'elle est encore plus indirecte que la sienne, Dora », je lui reproche doucement. « Et que c'est ton tour. »

Pas réellement plus calme, Dora me tourne le dos pour contempler sa cible, plisse les yeux et abat toutes les quilles sous les applaudissements sincères de ses enfants.

« L'expertise sera prête mardi », elle convient, en se relevant, sans doute un peu moins frustrée.

« Dans la presse mercredi », je continue.

« Le chant du cygne de Pieternel ? », elle s'amuse maintenant. Sa capacité à le faire est sa sagesse, je le crois depuis longtemps.

« Espérons ! Il pourra toujours déverser son venin sur d'autres créatures s'il le souhaite... On lui amène de quoi écrire moult chroniques venimeuses, s'il le voulait ! »

« On joue encore ! », réclame Iris, sans doute pressée de faire mieux.

Nous en sommes à nous redistribuer les bavboules en changeant de couleurs, juste pour le plaisir, quand la voix angoissée de Cyrus retentit dans la cheminée.

« Papa ! Mae ! »

Quand je me tourne vers l'âtre, je vois la tête de mon fils, l'air considérablement inquiet. Dès qu'il croise mon regard, il annonce :

« Papa, un elfe a enlevé Harry, ici, au beau milieu de la salle commune ! »

« Pardon ? »

Je vais entrer dans la cheminée et venir moi même enquêter sur place quand il s'écrie en regardant derrière lui :

« Le revoilà ! Tenez-le, empêchez-le de repartir ! Mettez-vous tous dessus ! »

« Qui est revenu, Cyrus ? Harry ? », je questionne avec impatience. J'entends des cris derrière lui qui ne font rien pour me rassurer.

« Non, c'est l'elfe », répond laconiquement Cyrus en continuant de regarder derrière lui. « Quoi? Papa, il dit que Harry est avec Nero Malefoy près du lac et qu'il n'est pas en danger... »

« Jusqu'à preuve du contraire », je marmonne.

« Heu... l'elfe dit que Harry a dit de dire que son parrain ne devait s'inquiéter... »

« Nero sait ? », je questionne, pas très gentiment je le crains. J'ai laissé Cyrus seul juge de ce qu'il pouvait dire ou non à Nero. J'ai voulu croire qu'il serait responsable et mesuré. Mais peut-être payons-nous aujourd'hui cet abus de confiance.

« Je ne lui ai pas dit qui était le parrain de Harry », promet Cyrus, bien que je sente que le sujet l'embête. Il se pose peut-être les mêmes questions. « Il me propose de les rejoindre... »

Dora revient du bureau avec la carte du philosophe que nous n'avons toujours pas rendue à Cyrus. Quand elle me la colle sur les genoux, je vois les deux petits points, Harry et Nero, côte à côte, et personne d'autres à moins de dix minutes de marche.

« Je crois qu'il n'y a qu'eux », je me risque donc à répondre.

« J'y vais ! » s'exclame Cyrus en sautant sur ses pieds, et je tends la main dans le feu pour lui saisir le bras et ajouter

« Je vous rejoins ! Fais bien attention à toi ! »

Je vais partir quand une idée me traverse l'esprit : « Tu vois Drago, toi, Dora ? Ah là, à Serpentard ». Le point est immobile, il doit lire ou faire ses devoirs.

« Je vais le surveiller », annonce mon épouse dans un souffle. « S'il bouge, je préviens Severus. Va ! » Elle me pousse même, comme pour affirmer qu'elle veut me voir la laisser seule avec l'angoisse de n'avoir rien à faire et deux jumeaux sidérés à rassurer. « Va donc ! », elle insiste.

N'ayant plus d'excuse pour ne pas faire ce que j'ai annoncé, je descends l'escalier en courant et je ne ralentis pas en sortant dans l'air froid de cet après-midi de fin d'hiver. Je croise quelques élèves mais je ne prends la peine de saluer personne. Le patronus de Cyrus, absolument stable et rayonnant de puissance, me rejoint au milieu de la grande pelouse, m'informant qu'ils viennent à ma rencontre. Ça me fait encore accélérer. Ce n'est pourtant qu'aux serres que je les vois se diriger vers moi : Cyrus poussant Nero devant lui, l'elfe et Harry les suivant un pas après. Mon soupir est à la mesure de mon soulagement.

« Vous allez bien ? », je demande incapable d'en rester au stade des apparences quand nous nous rejoignons enfin.

« Nous ? Nickel », répond sombrement Cyrus. « C'est ce sale petit Pitiponk qui débloque, visiblement ! »

« Je suis désolé, Cyrus », balbutie le gamin l'air singulièrement touché par les reproches de mon fils.

Le vent froid, s'engouffrant entre les serres, fait tourbillonner de vieilles feuilles sèches et nous fait frissonner, mes fils et moi, nous n'avons pas de cape.

« Allons nous mettre à l'abri dans les serres », je décide.

Quand je débloque la porte, je sens les yeux de Cyrus sur moi.

« C'est tout ? J'aurais cru que c'était aussi difficile d'entrer là-dedans que dans la réserve de potions ! »

« Parce que tu t'es déjà frotté à la réserve de potions ? », je contre en les faisant entrer. J'ai dit ça un peu machinalement, une provocation gratuite qui n'appelle pas réellement de réponse, mais Cyrus est trop silencieux, et Harry annonce solennellement :

« Lui non, mais moi, oui. »

« Pardon mais on l'a fait ensemble ! », proteste le frère, qui n'a jamais pu laisser Harry porté seul une quelconque culpabilité.

Je pourrais sourire. Mais au-delà de la propension de Cyrus à se désigner comme coupable, moi, je me dis que j'ai visiblement raté quelque chose. C'est la deuxième fois que Harry tient à me faire savoir qu'il a fait plus de bêtises que je ne l'ai jamais suspecté ou jamais même voulu y réfléchir. Peut-être parce qu'il est majeur. Peut-être aussi parce qu'il regrette. Peut-être parce qu'il m'en rend responsable. Je ne sais pas si j'aime beaucoup l'image que ça me renvoie - quelqu'un d'un peu trop sévère peut-être, d'un peu trop rapide dans ses jugements. J'ignore aussi s'il faut laisser retomber la poussière sur tout ça ou prendre son courage à deux mains et en discuter. Sauf que je ne crois pas que nous puissions aller plus loin devant les Malefoy qui nous observent avec un mélange d'ennui et de fascination.

«Et si nous parlions plutôt du présent ? » , je propose, faute de mieux, en conjurant une chaise pour chacun de nous.

L'incident n'a pas du tout amélioré la tension dans la pièce au contraire. J'ai maintenant l'impression que mes propres enfants sont autant sur le qui-vive que les Malefoy. J'attends juste que nous soyons tous installés pour interroger la petite créature dont les pieds ne touchent même pas le barreau de son siège :

« Tu es donc un elfe des Malefoy ? »

La créature paraît terrifiée que je m'adresse à elle et quémande l'aide de Nero qui l'encourage de la tête. C'est pourtant clairement à regret qu'il me répond dans un murmure, les deux bras repliés devant son visage comme s'il attendait des coups :

« Oui, Dobby est né chez les Malefoy... comme sa mère et sa grand-mère avant lui. »

« Donc tu es ici à la demande de Nero », j'enchaîne.

« Oui, Professeur », confirme le jeune Malefoy, l'air prêt à prendre toute la responsabilité de l'incident sur lui. « Je suis désolé ! Cyrus a raison, j'aurais dû m'y prendre autrement ! Je voulais juste parler à Harry ! »

Par pur réflexe, je regarde donc mon fils qui irradie de colère et lève les yeux au ciel en entendant mentionner son nom. Visiblement, il en veut au môme. Mais s'en prendre à Harry n'était pas une bonne idée pour nous gagner à sa cause quelle qu'elle soit, il faut bien l'admettre.

« La méthode est un peu agressive », je commente en revenant vers Nero.

« Je m'excuse, Professeur », il marmonne. « J'ai su que Harry était sorti... c'était le moment ou jamais ! »

« Le moment de quoi ? »

Mais l'enfant s'est muré maintenant. Il hausse simplement les épaules comme si ma question était tout simplement stupide. Et je me rappelle que cela avait été sa première réaction lors de la disparition de Dora.

« Que je lui donne les moyens de reconnaître un Horcruxe », révèle donc Harry, ce qui tend Cyrus un peu plus.

« Nero, à quoi joues-tu ? », il grince même.

« A retrouver mon âme ! », explose Nero avec un mélange de colère et de désespoir qui me saisit.

« Ce n'est pas la tienne ! », rétorque Cyrus

« Je préfère celle de Regulus à celle de Volde...chose ! »

« N'importe quoi ! Mais on ne choisit pas une âme comme une baguette ! Et tu crois qu'elle va t'obéir, t'appartenir, comme ça ? »

« Harry a réussi. »

« Je te répète que tu n'es pas Harry, il a un entraînement et une expérience que tu es loin d'avoir ! », réplique Cyrus, avec une véhémence qui en dit long sur son peu de distance. Je vais intervenir quand Nero Malefoy réplique froidement :

« Je devais devenir un mage noir... J'ai plus d'expérience et d'entraînement que tu ne croies ! »

La bouche de Cyrus s'ouvre grande d'étonnement, et l'argument qu'il allait opposer à l'enfant meurt sur ses lèvres

« Quels expérience et entraînement ? », je questionne donc de ma voix la plus calme. On est déjà dans des choses assez compliquées sans y ajouter des cris.

Le silence de Nero est terrifiant.

« Vous pensez, Nero, que je vais me satisfaire de votre silence ? », j'insiste donc. Et l'enfant essaie d'éviter mes yeux. Je n'ai d'autre choix que de lui prendre le menton.

« Le même que lui », il finit par murmurer en montrant Harry du doigt.

« Légilimentie ? », je questionne.

« Un peu... »

Je vais continuer mon enquête quand Cyrus s'insurge :

« Quoi !? Mais Drago avait dit... »

« Drago veut me protéger », reconnaît l'enfant avec une étrange lucidité. Presque de l'indifférence. « C'est pour cela qu'il n'a pas voulu que je le dise dans la grotte. Il ne voulait pas que vous sachiez non plus... », il semble tout d'un coup se rappeler avec une légère grimace.

« Tu aurais pu aider Harry ! », s'exclame Cyrus en désignant son frère de la main.

« Harry, toujours Harry », constate Nero l'air déçu.

« Harry est mon frère, je te rappelle ! »

« Non, c'est ton filleul ! »

« Je ne suis pas Sirius ! », rugit Cyrus en se levant, et Harry hésite à le retenir. Dobby a plaqué ses deux mains sur sa bouche d'effroi depuis longtemps. « Et tu n'es pas Regulus : tu es même tout sauf Regulus ! »

« Cyrus, rassied-toi », j'essaie. Je n'y crois pas réellement mais il faut bien essayer. Le môme a reculé sur sa chaise, des torrents de larmes coulent sur ses joues. Quelle que soit l'ampleur de ses erreurs, je ne crois pas que le réduire au désespoir nous conduira à une quelconque sortie positive.

« L'âme de Regulus, elle ne voudra jamais d'un petit serpent comme toi ! », continue mon fils sans m'écouter, sans même - je l'espère - mesurer ses paroles.

Je n'ai pas d'autre choix que de me lever à mon tour pour le prendre par le bras et le secouer :

« Arrête ça, Cyrus ! » Les yeux qu'il tourne vers moi sont carrément hantés. « Tu fais du mal à tout le monde ! »

Il secoue la tête plusieurs fois avant de m'opposer notoirement plus doucement :

« Mais il n'est pas Regulus... »

« Non, pas plus que tu n'es Sirius... », je concède.

« Moins ! »

« Sans doute moins, mais ce n'est pas un concours, et la question n'est pas là. »

Un calme essoufflé envahit la pièce, je ne sais pas s'il est durable mais je décide d'en profiter.

« Tu peux comprendre la fascination de Nero, non ? »

« Qu'est-ce que ça change ? »

« Cyrus ! La question est de l'aider à savoir qui il est et non ce qu'il n'est pas ! »

« Même si rencontrer un Horcruxe n'est pas quelque chose que je conseillerais à quiconque, quelle qu'en soit la raison », intervient alors Harry très doucement - ce n'est pas une accusation mais ça me fait frissonner.

« On ne peut quand même pas leur laisser Regulus !? », clame alors Cyrus, et les mots me manquent pour exprimer mon désaccord tant il est profond.

« Ce que les Malefoy détiennent ce n'est, au mieux, qu'un fragment de son âme », répond doucement Harry posant une main sur son épaule. « Un fragment d'âme déséquilibré parce qu'il n'a plus de corps...Ce n'est en aucun cas, Regulus... Il faut que Sirius comprenne ça, Cyrus. »

La gorge terriblement serrée, je regarde Cyrus lutter contre l'envie d'envoyer les sages paroles de Harry au diable. Mais finalement, il hoche longuement la tête et soupire :

« Et Nero aussi. »

« Et Nero aussi », je confirme soulagé que Harry ait su trouver les bons mots, même si le prix de cette sagesse est sans doute exorbitant.

Oo

Quand j'ai conduit, ensuite, Nero à Pomona, le gosse était étrangement silencieux. Ce n'était pas réellement de la nervosité ou de la timidité, des sentiments plus que normaux en la circonstance, mais de la distance. Il était ailleurs. Peut-être était-il étonné de ma décision de limiter l'infraction à avoir fait pénétrer un elfe personnel dans l'école, je me suis d'abord dit. J'avais, devant lui, demandé à Cyrus et Harry de convaincre Gryffondor qu'il n'y avait pas plus qu'un caprice de gosse de riche derrière l'incident de l'après-midi.

« Ça, c'est difficile », avait soupiré Cyrus, faussement désolé. « C'est souvent plus facile de faire croire qu'il y a plus derrière un incident que moins... Surtout quand l'illustrissime famille Lupin est en jeu. Or rien de moins qu'avant hier, on a déjà eu le malheureux mais insignifiant accident de Harry avec la porte... Les gens vont finir par être déçus ! »

« Ce n'est pourtant pas très difficile de se limiter à la vérité », j'avais joué à contrer, sans pouvoir m'empêcher de sourire devant l'expression sidérée de Nero.

« Tu sais bien que la vérité est souvent moins facile à croire qu'un bon mensonge », avait perfidement ajouté Harry.

« Bon, allez-y, vous préférez quoi exactement ? », j'avais donc déposé les armes – une contrattaque désespérée, certes, mais qui avait fonctionné.

« Pff, comme si on avait le choix ! On te faisait marcher, Papa, t'as pas compris ? », avait résumé Cyrus pour eux deux.

« C'est que je n'ai pas que ça à faire », j'avais commenté avec un sourire en coin. « J'ai une partie de Bavboules à finir avec les jumeaux, moi ! »

Mais l'enfant était resté silencieux bien après cette scène, bien après que Cyrus et Harry nous aient quittés. J'avais essayé de le rassurer sur la réaction de Pomona et de l'inviter à discuter avec son grand-frère avant d'essayer de se procurer tout seul le Horcruxe de Regulus. Je n'avais rien obtenu, même pas un « oui » poli. Nous étions presque arrivés à Poufsouffle, et je me désespérais un peu de ne rien avoir de plus : aucune assurance, aucune piste. La tentation m'est venue à mon insu. Et si j'essayais de sonder son esprit – je n'arrivais certainement pas à la cheville de Severus mais ce môme n'avait que onze ans ! J'ai avancé par touche discrète, pour ne pas l'alerter. Mais je n'ai rencontré aucun obstacle, les pensées semblaient sans consistance. Aucune aspérité. C'était lisse comme un gallion bulgare. J'en ai manqué une marche.

« Je pensais que le professeur Rogue vous avait prévenu », a alors commenté Nero de sa petite voix innocente. « Il n'y a rien à voir là où vous cherchez. Père disait que ça serait ma force... que personne n'aurait jamais totalement barre sur moi grâce à ça »

« Il vous a entraîné à... ça ? », j'ai demandé. Je ne voyais aucun mot pour décrire le phénomène auquel j'étais confronté. Une nouvelle page de la magie noire en quelque sorte. Non que je sois un expert mais j'ai de fait plus de connaissances dans le domaine que la moyenne des sorciers.

« Il était très content du résultat », a répondu l'enfant sans s'arrêter de monter les marches vers le bureau du professeur Chourave à qui j'avais donné rendez-vous. Il ne s'est arrêté que sur le pallier pour tourner vers moi des yeux gris absolument insondables et me demander : « Vous pensez qu'elle va écrire à Drago ou qu'elle préférera contacter Tante Androméda ? »

ooo

« Vous en pensez quoi, Albus ? »

C'est la seule question qui me vient après avoir relaté toute cette journée. Une fois de plus, je me tourne vers lui avec l'espoir qu'il saura pallier mes déficiences. Je le fais avec un mélange d'humilité et d'exaspération. Pas très loin de ce que doivent ressentir Harry et Cyrus envers moi, j'imagine brusquement.

« Nous avons sans doute sous-estimé Lucius », répond très lentement notre vieux professeur après avoir regardé longuement les murs du cabinet particulier où nous a introduit Aberforth, Dora, Severus et moi. « Il n'est pire défaite que l'abus de confiance, finalement... »

Je comprends bien ce qu'il veut dire. La question n'est pas tellement que Lucius nous ait abusés mais que nous n'ayons pas envisagé cet abus. Et nous avions gravement sous-estimé Drago.

« Mais comment croire qu'il ait su donner à un gamin de onze ans un tel niveau d'occlumentie ! », s'exclame ma Dora, que cette nouvelle péripétie exaspère. « Drago ne m'a pas paru si fort dans la grotte l'autre jour. Plus expérimenté que la moyenne, certes, mais rien d'exceptionnel non plus ! »

Elle veut dire «pas meilleur que Harry ou Cyrus », oubliant sans doute à quel point leurs pouvoirs sortent de l'ordinaire, mais ce n'est pas le moment de lui faire remarquer cela. Déjà, je dois la contredire :

« Je ne crois pas que ça soit de l'occlumencie. »

On ne fait que partager une discussion qui nous a opposés tout l'après-midi, son incapacité à accepter d'envisager le pire n'ayant d'égale que ma propension à le tenir comme la seule possibilité.

« Nous l'aurions senti », me soutient Severus. « Enfin il me semble », il ajoute avec une certaine humilité qui lui ressemble mal.

« Lucius a toujours été un remarquable occlumens », commente Albus toujours songeur. « Mais je concours à vos opinions : un enfant de onze ans à peine, même avec des pouvoirs renforcés, nous aurions dû sentir sa résistance. »

« Alors que là, il n'y a rien », j'ajoute, laissant ma frustration apparente. « Aucune résistance, aucune pensée visible... le vide total ! »

« Il ne peut pas rien y avoir ! » conteste Dora.

« Je crois au contraire que nous ne voyons rien parce qu'il n'y a jamais rien eu », propose très lentement Albus. « Ce n'est pas quelque chose que Lucius lui a appris. »

« Il est né comme ça ? », je reformule trouvant l'idée sidérante mais finalement assez cohérente avec ce que nous savons de Nero.

« Il aurait fabriqué un occlumens parfait ? »

Nymphadora n'y croit pas, je le lis dans le regard provoquant qu'elle nous lance à nous, trois hommes plus âgés qu'elle, un peu comme la vie peut désespérément essayer d'ignorer la mort. C'est peut-être parce qu'elle n'y croit pas qu'elle arrive à le dire.

« Repensons à ce que nous savons », répond Albus sur un ton qui rappelle les heures qu'il aura consacrées dans sa vie à la pédagogie. Il est trop malin pour s'enfermer dans la confrontation de principes. « Les Malefoy ont utilisé les Horcruxes pour la création de Nero, mais pourtant Harry n'a pas senti la présence de Voldemort en Nero, et ce dernier ne semble pas non plus disposer d'informations particulières concernant Regulus... »

« C'est ce que Cyrus nous a dit », je confirme. Et aussi ce qui l'a tant déstabilisé au début, je me souviens brusquement.

« Et donc quoi ? », marmonne Dora sur ses gardes.

« Je n'ai aucune preuve de ce que j'avance, mais j'ai une hypothèse. Quelle que soit la manière dont ils ont utilisé les Horcruxes, ils n'ont pas jugé bon de lui donner l'âme d'un des deux sorciers qui avaient fourni les Horcruxes », énonce Albus, terrible dans son raisonnement.

« Ils ont créé un enfant sans âme ? », résume Dora les yeux exorbités.

Qu'avait dit Nero quelques heures plus tôt devant le bureau de Pomona ? Père était content du résultat ? Je frissonne.

« C'est ce que je crains », soupire Albus avec beaucoup de sincérité dans sa voix.

« Mais qu'est-ce qu'on peut faire ? », continue Dora, c'est elle l'Auror, faire reste pour elle plus important que comprendre.

Albus nous regarde Severus et moi pour voir si l'un de nous a l'ébauche d'un plan à proposer. J'aimerais, mais la réalité est tout autre. Je suis assommé par ces nouvelles découvertes et sans aucune piste d'action. Sobrement, il suggère :

« Il me semble que nous ne pouvons pas faire l'économie d'une discussion avec Drago. »

oooo

Albus ne pouvait pas rester – il était attendu en Allemagne le soir même pour une mission confiée par le Département des Mystères. Dora a tout de suite dit que, mise en face de Drago, elle serait incapable de négocier avec lui. « En tout cas, pas ce soir ». Nous ne l'avons pas verbalisé, mais nous répugnions l'un comme l'autre à laisser les jumeaux à la seule garde de Linky. La magie noire rôdait trop près de nous pour que nous soyons à l'aise avec une telle décision. Ça ne laissait que Severus et moi et nous étions d'accord l'un comme l'autre pour agir immédiatement. Nous sommes donc allés dans son bureau à Serpentard et il a fait appeler l'héritier de la si pure famille Malefoy par un quatrième année qui avait oublié le couvre-feu et qui s'est estimé bien content d'être (uniquement) transformé en estafette par son directeur de maison.

« Vous vouliez me voir, Professeur ? », attaque tout de suite Drago en entrant dans le bureau de Severus. Il marque néanmoins un temps de surprise en me découvrant aux côtés de son directeur de maison. « Je vois que je suis encore plus attendu que je ne le pensais... »

« Asseyez-vous Drago », l'invite Severus sans relever. « Nous voulions effectivement vous parler, le professeur Lupin et moi. »

Malefoy s'exécute en me lançant des regards suspicieux.

« Cet après-midi, le professeur Chourave a mis votre frère en retenue », annonce de but en blanc Severus. Il fait mine de me consulter avant de préciser : « pour deux soirs. »

« Vraiment », commente lentement Drago, le visage indéchiffrable. « Pourquoi ? »

« Il a fait venir à Poudlard un de vos elfes de maisons... un certain Dobby, lequel n'a rien trouvé de mieux que de quasiment enlever Harry au beau milieu de sa salle commune parce que votre frère voulait lui parler.»

Drago a considérablement blêmi dès le mot elfe. Ses poings se sont refermés. Il est clair qu'il envisage le pire. L'Horcruxe est au Manoir et les elfes peuvent de le trouver, je comprends immédiatement. Se rendant compte de ce que son silence peut avoir d'étonnant, il répète :

« Lui parler ? »

« Lui parler d'Horcruxe », je confirme en me penchant vers Malefoy. Le mot a l'effet attendu. Les yeux de Drago se détournent immédiatement de moi.

« Nero a argué pour sa défense que vous lui interdisiez de parler à Harry Potter-Lupin », commente alors Severus sur le ton de quelqu'un qui ne croit pas de telles balivernes.

Le regard de Drago va de l'un à l'autre, avec un mélange de calcul et d'effroi. Il n'essaie même pas la hauteur et le dédain, ses armes préférées, ce qui donne sans doute la mesure de son désespoir.

« Oui, je lui ai interdit ! », il choisit finalement d'exploser – ou peut-être ne choisit-il pas, après tout. Il se tourne même vers moi comme pour me prendre à partie : « Mais il faut bien lui sortir cette obsession pour les Horcruxes de la tête ! »

« Donc, vous savez où est le Horcruxe de Regulus Black », j'affirme.

« Vous n'avez pas besoin de ce Horcruxe-là. Notre marché concernait les Horcruxes de Voldemort, et je l'ai rempli ! »

« Qu'est-ce que vous pensez donc faire d'une telle horreur, Drago ? », je questionne le plus gentiment possible.

« Rien. Mais justement, rien, Professeur ! », promet l'héritier Malefoy, et il a l'air presque sincère.

« Détruire un Horcruxe n'est pas une chose facile », souligne Severus.

« Mais je ne veux pas le détruire non plus ! Je ne veux rien en faire ! Je voudrais que Nero l'oublie! », il s'exclame puis, légèrement prostré, il ajoute : « Je ne sais pas ce qu'il s'imagine ! Je ne veux pas d'un ancien Mangemort même repenti comme frère, ni même d'un Black... Je veux qu'il reste tel qu'il est ! »

« Sans conscience du bien et du mal, sans âme ? », interroge Severus avec une pointe de fascination.

Drago se redresse comme frappé par un fouet.

« De quoi parlez-vous ? »

« De l'étrange consistance de ses souvenirs », précise Severus.

« Je ne comprends pas », prétend le gamin, très sec.

« Drago, savez-vous comment vos parents ont fabriqué Nero », je demande. « Le savez-vous exactement?»

« Non », il ment trop vite et avec trop d'aplomb.

« Alors pourquoi avez-vous si peur ? »

« Je cherche juste à protéger mon frère ! »

« Et qui protégera le monde de votre frère ? », susurre presque Severus.

« D'un môme de onze ans ? », s'esclaffe Drago, mais ses yeux ne trompent pas. Il sent que nous nous approchons des secrets qu'il avait cru avoir gardés. Se sentirait-il mieux s'il savait combien nous le faisons à regret ?

« De quelqu'un qui a été programmé avant même sa naissance pour devenir un mage noir », je renchéris. «De quelqu'un qui ne semble pas connaître le mot 'limite' »

Drago halète légèrement comme un animal traqué mais se reprend admirablement pour m'opposer, presque sarcastique :

« Professeur, je comprends que le comportement de mon frère vous ait paru inacceptable. Je vous promets de lui parler. Mais de là à penser qu'il s'emparera de la communauté magique toute entière avec l'aide de Dobby, comme il semble s'être emparé de votre fils... »

« Vous allez lui parler ? », je demande, sans relever la provocation. « Et vous allez lui dire quoi ? Quel pouvoir avez-vous sur lui ? »

« C'est mon petit frère ! Il a besoin de moi ! »

« Et que pensez-vous qu'il se passera le jour où il n'aura plus besoin de vous ? Ou le jour où il trouvera l'Horcruxe, avec ou sans l'aide de Dobby ? »

Il ne répond rien.

« Drago, nous avons accumulé beaucoup d'informations sur les Horcruxes », attaque alors Severus sur un tout autre registre. « Garder cet objet maléfique caché ne vous aidera en rien à répondre à vos problèmes. Vous avez besoin d'aide et nous pouvons vous en apporter. »

« Pourquoi ? Qu'est-ce que vous avez à y gagner ? Nero n'est rien pour vous ! Et dites à Cyrus qu'il n'est pas Regulus – qui que Regulus Black soit pour lui en fin de compte ! », il crache presque, se levant de sa chaise. Il inspire brusquement pour calmer sa voix avant de conclure : « Si vous ne me retenez pas, Professeurs, je vais me retirer. »

Nous échangeons un regard, Severus et moi, et il lui fait signe qu'il peut partir. Notre acceptation fait plus pour le déstabiliser qu'un quelconque refus, je crois, mais il n'ajoute rien et sort droit et fier, comme un Malefoy.

« Un coup d'épée dans l'eau », je soupire, une fois que le bruit de ses pas s'est durablement effacé.

« Pas sûr », me contredit Severus. « Nous avons changé les données du problème. Drago est un garçon intelligent, il va adapter sa réponse. »

« Et non s'épuiser, comme un Gryffondor, à changer son environnement ? », je demande avec un sourire malgré mon désarroi.

« Ris autant que tu veux mais je préfère compter sur cela que de parier sur la fidélité d'un soi-disant Poufsouffle ! »

« Ça me paraît en effet plus sage », j'acquiesce beaucoup plus sobrement.

ooooo

1Tristam Pieternel, est mon méchant sempiternel qui déteste les loups-garous et écrit sur eux dans Ruptures d'un processus linéaires et Vingt-Cinq jours d'humanité. Comme toute créature des Ténèbres, il se réincarne... Le grand-père, le père, le fils...

La suite s'appelle "Le prévisible et le raisonnable" et est confiée à Cyrus protecteur attitré de son grand frère à moins que ça ne soit le contraire...