— Quarante-deux —

Italie, Venise

22 juillet

Jour 222

Molly Hooper jeta quelques coups d'oeil furtifs en direction des différentes cachettes de leurs alliés. Elle tentait désespérément de ne pas paraître perdue, stressée, voire terrifiée. Les gens allaient la prendre pour une folle, les ennemis la considérer comme une menace.

Je ne veux pas mourir...

Elle n'aurait pas dû accepter cette tâche, mais comme toujours, elle avait été emportée dans la folie aventurière de ses amis. Alors elle avait suivi John, Sherlock et les autres. A présent seule à l'entrée du musée, elle se mordait les doigts de s'être autant égarée dans ses faits et gestes. Comment devait-elle agir? Devait-elle rester ici à ne rien faire? Ou bien jouer les touristes?

Peut-être qu'elle devrait trouver une carte et s'asseoir dans un coin, feignant de la lire... Ou encore un guide...

Non, non. Elle secoua la tête.

Elle devrait cesser de s'agiter comme une enfant plantée au beau milieu de Venise. Elle devait trouver un moyen de s'occuper...

Que feraient les touristes à ma place?

Molly regretta de ne pas avoir joué les touristes plus souvent. Les courtes fois qu'elle avait été à l'étranger, c'était lors de conférences médicales, avec ses parents toujours au même club de vacances, avec Sherlock et les autres. Le tourisme n'était pas son truc. Alors jouer les touristes...

Des selfies. Elle devrait prendre des selfies. Mais cela ne suffisait pas. Elle devrait s'acheter un guide pour le feuilleter. Ou bien feindre d'être perdue. Mais dans ce cas, on chercherait à l'aider. Elle pourrait faire la morte, mais rester rigide ne lui serait d'aucune utilité... Après tout, seul Sherlock savait faire le mort.

Elle se prit la tête entre les mains et couina une, deux, trois fois. Puis elle relâcha le tout. Si elle avait réussi à dissimuler l'existence de Sherlock à ses plus proches amis pendants deux bonnes années, elle pourrait bien jouer une touriste... Un chagrin d'amour. Elle devrait utiliser la réputation des italiens pour jouer une copine de vacances britannique délaissée. Ou bien... un beau goujat alpha italien lui aurait fait miroiter de belles choses dignes d'un cadre de Vacances romaines.

Molly regarda donc sa montre, puis le ciel. Elle devina la silhouette familière de la protégée de Mycroft Holmes, Kim Yi Na. Cette dernière ne la laisserait pas mourir. Sauf si elle mourrait avant bien entendu.

Ce ne sont que des négociations. Du calme.

Elle jeta un autre coup d'oeil à sa montre.

*xXx*

Kalyn Keller s'arrêta devant la porte en verre ouverte sur la salle de bal du musée. Elle se tourna brièvement vers Mycroft, Aden et John qui lui signifièrent en silence leur soutien. La B Alpha demeura ainsi immobile. Elle fixa les deux individus assis au centre de la salle.

Dimitrov était aussi beau qu'avant, dans un parfait costume italien d'un luxe rare. Même l'ensemble d'été de Mycroft palissait en comparaison. La veste coupe cintrée sur-mesure à larges carreaux marine et bordeaux, la chemise en soie blanche, le pantalon raccourci au niveau des chevilles. Une montre en or jaune Audemars-Piguet, un carré en soie, un veston assorti. Pas de cravate, le col était légèrement ouvert, sans plus. Ses cheveux gominés vers l'arrière brillaient sous le soleil couchant de Venise. Il leur souriait sans émotion. Sauf lorsque son regard tombait sur la personne de Mycroft.

A sa droite, également assis, un peu pâle et blessé, Filibert Kwok la regardait. Comme toujours. Elle ressentait encore cette pression caractérielle qui l'embaumait lorsqu'elle se retrouvait en sa présence. Son regard lui caressait le coeur d'une touche feutrée. L'homme baissa les yeux. Sa senteur continuait de la hanter.

Kalyn détourna aussitôt les yeux de Filibert. Elle ne voulait pas se retrouver dans ses désirs et témoignages de tendresse public. Personne n'ignorait les sentiments qu'il lui témoignait. Depuis aussi longtemps que remontait leur rencontre à vrai dire. Il l'avait aimé dès les premiers jours, lui avait-il avoué. Elle l'avait repoussé dès sa première invitation à dîner. Depuis ce jour, c'était une danse incessante qu'ils menaient à chaque retrouvailles. Quelqu'en fut le lieu, le temps, les circonstances. En mission, en réunion, par hasard. Même à présent.

La caresse reprit. Kalyn tourna la tête vers Mycroft, Aden et John. Les trois hommes semblaient l'ignorer, en apparence du moins. Depuis le premier jour, Mycroft avait compris. Il ne disait rien pourtant.

Et les autres l'avaient imité. Le temps avait rendu la chose secrète, presque tabous. On mettait de côté les sentiments entre Fil et Kalyn. On évitait de soulever la délicate problématique de cet amour unilatéral. On ne les regardait que du coin de l'oeil. Il était interdit de parler en public de Fil et de Kalyn.

Kalyn Keller n'avait rien contre ces ridicules faits. Elle avait depuis longtemps cessé de réfléchir à la question. Elle vivait sa vie, un peu étrange certes, mais plutôt banale pour une agent aguerrie et directrice de la SSA. L'existence de Mycroft Alexander Holmes était bien plus palpipante en comparaison. Sa romance théâtrale avec Gregory Lestrade ne laissait personne indifférent, si ce n'était les deux principaux concernés. Peut-être que ce n'était pas la même chose entre elle et Fil.

Peut-être que tout allait changer. Parce qu'il ne la regardait plus autant. Il détournait les yeux.

Dimitrov l'a changé.

Elle voulait retrouver le Fil d'avant. Celui qui l'aimait sans concession et se comportait comme un grand frère. Pas cet individu flamboyant affaibli par les conflits et Dimitrov qui passait pour un traître.

Kalyn acceptaient les rumeurs sur la traitrise probable de Filibert Kwok. Beaucoup ne le croyait plus aussi dévoué à Bai Long. Les faits jouaient en sa défaveur, tout comme sa dynamique B Alpha et son histoire avec la SSA. Longtemps, il avait été considéré comme l'un des fils spirituels de Bai Long, de par ses origines, son éducation et sa filiation. Fils d'un conseiller de longue date du Dragon Blanc, il avait été éduqué dans la plus stricte tradition des Li, entre monastère, pensions privées en Occident et prestigieuses universités. Puis il avait travaillé sur de nombreux projets, tout en demeurant l'exemple même du fils de bonne famille. L'arrivée de Kalyn avait chamboulé ses intentions, elle en avait bonne connaissance. Pour elle, il avait quitté les bureaux pour un rôle bien plus sur le terrain, quitte à oublier ses origines, changer de nom et risquer quotidiennement sa vie. Elle l'admirait et le respectait pour cela.

— Je vous attendais, prononça finalement Dimitrov Ostrovski, les yeux pétillants.

Elle se tourna une dernière fois vers Filibert puis Mycroft et, lentement, accepta la décision de son ami.

Dehors, la nuit tombait, rapide.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

22 juillet

Jour 222

Anna avait obligé Alice Imogen à se rafraichir, se changer et prendre le temps de somnoler. Ce fut d'une difficulté terrible. La C Bêta s'était contenté de boire quelques jus de fruit, manger un sandwich rapide, s'était changée en une blouse vaporeuse et un pantalon en soie tous deux de couleur blanche. La brésilienne russe comptait les minutes qui séparaient Alice du burn-out.

— Je peux tenir plusieurs jours sans dormir, alors ne t'en fait pas, Anna, dit-elle entre deux emails.

Anna pouvait fonctionner de même. Ce n'était pas le temps de sommeil qui l'inquiétait, mais plutôt la pression et le rythme qu'Alice adoptait. Cette dernière n'avait pas besoin de prendre, seule, les rênes des commandes.

— Tu devrais nous laisser t'aider davantage. Tu n'es pas seule, répondit Anna en plissant les yeux.

Alice l'ignora.

Greg et Sherlock avait quitté leur QG improvisé depuis plus d'une heure. Ils arriveraient très vite à Venise. Le plan était de les garder en forme pour la fin. A leur arrivée, Mycroft et les autres auraient déjà bien avancé dans les négociations. Sherlock Holmes prendrait donc le relai avec Lestrade comme soutien. Les deux frères Holmes étaient en accord dans leurs démarches et intelligence.

— Amelia a disparu, remarqua Sally Donovan qui s'occupait entre temps de calmer les esprits échaudés des forces de police de Hong Kong.

— Elle est partie rendre des comptes au premier ministre italien. Ce dernier refuse que nous gardons Venise dans son état actuel. Il veut qu'on se retire et laisse les touristes tranquilles, répondit Anna en se massant les tempes.

— Il n'a pas tort. Dimitrov a pris la ville en otage. Les médias sont aux aguets. Nous n'arriverons pas à les contenir plus longtemps.

— Mais c'est la première occasion viable qu'on ait pu trouver pour coincer Ostrovski... Ne t'inquiète pas. Amelia trouvera quelque chose. Je m'occupe des médias.

— Il est alpha et mâle... Tu penses vraiment qu'il va écouter une veuve bêta femelle? rétorqua Sally.

— Amelia Longburn est une MacMillan. Son clan veille sur l'Europe mondaine depuis des siècles. Le premier ministre italien ne risquerait pas de la vexer. Venant de nulle part, il a besoin de relations. Et se priver d'Amelia est une très grande erreur, intervint calmement Paul Dimmock.

— Il n'a pas tort. Mais il doit rendre des comptes à ses élus, aux italiens. Et les médias ne veulent plus passer à côté de nos affaires. On demande maintenant d'expliquer ce qui se passe entre la Roseraie, le Circus et la SSA...

— On sait déjà tout ça, Paul. Cela ne résout rien... Il faut qu'Amelia se grouille... Alice, comment tout ça va se passer d'après toi? s'interposa Sally Donovan.

Alice Imogen leva le regard sur la B Alpha. Elle soupira, plaça une mèche turquoise rebelle derrière une oreille percée.

— J'irais lui parler s'il le faut, dit-elle en dévisageant ses amis.

Sally, Paul et Anna la regardèrent, perplexes.

— Je connais le premier ministre italien. Il me doit quelques faveurs... Ainsi qu'à Sacha. Il me suffit de lui rafraichir la mémoire, expliqua Alice en composant sur un écran le numéro d'Amelia.

— A... Attends, Alice. Et Amelia?

— Elle n'est pas au courant. Albert l'était. Ainsi que les autres anciens... J'étais ambassadrice de la SSA en France lorsque je n'étais pas occupée à instaurer le système d'information dans la même organisation... Il y a bien longtemps, répondit-elle tout en évitant de trop d'étaler.

Sally la regardait avec curiosité. La B Alpha croisa les bras.

— Je te savais A Oméga et recherchée partout, considérée comme morte. Mais dans la diplomatie? Vous êtes tous des génies... Aucun être normalement constitué et d'intelligence convenable ne peut occuper autant de rôles différents en même temps, dit-elle en levant un sourcil inquisiteur.

Alice se contenta de respirer lentement. Puis, sans grande conviction, ouvrit une canette de cola.

— Non, c'est vrai. Mais nous n'avions pas beaucoup le choix à l'époque. Peu de gens connaissaient l'existence de la SSA et la loyauté était recherchée. Alors dès qu'un élément s'avérait être bon, on lui donnait le maximum de rôles endossables pour avancer dans notre quête. Je ne suis pas à plaindre. J'avais certes deux rôles très différents mais le terrain ne m'était refusé, ce qui faisait que je restais plutôt en sécurité. Contrairement à Kalyn, Will, Myc et même à Daiyu. Je ne faisais pas grand chose en tant qu'ambassadrice. Ce n'était pas un rôle officiel puisque très secret. Je devais lier des alliances, ce que nous faisions tous. Comme je parlais bien le français et étais d'une charmante dynamique, on m'a donné ce pays. Le premier ministre italien n'était à l'époque qu'un parlementaire ambitieux. En le mettant dans notre poche, on lui a ouvert la voie à d'autres élection en lui fournissant ce qui lui manquait: l'argent, les relations. Il me doit donc une fière chandelle, expliqua-t-elle simplement.

Le groupe la fixait dans un épais silence.

— Alors tu devrais venir dans la cuisine. Il t'attend. Et il semble encore être très ému de tes actes passées, les interrompit Amelia en avançant vers Alice.

*xXx*

Vatican,

22 juillet

Jour 222

Diesbach regardait le drôle d'individu qui avait fait le chemin en train, bus et voiture jusqu'au Vatican de Beyrouth. Le bêta ne payait pas de mine. Amaigri, la barbe naissante, les cheveux sales. Il portait une chemise en lin blanc de supermarché, un pantalon beige et des mocassins élimés. C'était son regard et ses paroles qui convinrent le pape de fonction de le recevoir dans ses bureaux privés.

— Vous connaissiez donc Daiyu Li?

L'homme qui se présentait comme étant une ancienne connaissance de Daiyu et avait suivi Mycroft dans la jungle Thaïlandaise acquiesça en silence, un peu perturbé par la prestance étrangement amicale de Diesbach et son intelligence unique.

— Oui, votre Sainteté. Ainsi que Mycroft et Sherlock Holmes, Greg Lestrade, Aden Banaart, John Watson, Kalyn Keller et Alice. Sans eux, je ne serais plus de ce monde et encore moins devant vous avec ce paquet qui vous est destiné.

Diesbach regarda le paquet en question et devina sans peine qu'il datait de bien des années. Sa curiosité éveillée, il ne put s'empêcher d'interroger le bêta.

— D'où vient-il? Et pourquoi m'est-il destiné? demanda le pape, sérieux.

— Dans une grotte au sud de Bagdad. J'ai dû dépenser mes dernières économies pour le retrouver car une expédition en zone de conflit coûte chère. A vrai dire, à mon retour de la Thaïlande, je me suis souvenu des quelques discussions que j'avais eu avec Daiyu Li. Elle m'avait parlé de colis qu'elle avait laissé à ses amis, dont vous. Celui-ci vous est destiné.

Diesbach tendit la main et accepta le colis. Une vieille étiquette figurait sur l'emballage encore en bon état. Il tourna le paquet plusieurs fois. Il reconnaissait l'écriture de Daiyu, sa prise en main pour tout ce qui touchait aux emballages. Il provenait bien de la Merry, aucun doute.

Face à lui, Ben se tordait les mains, stressé par ce qui l'attendait.

— Et les autres? lui demanda Diesbach.

— Je ne peux rien vous dire. Je les ai déjà donné à leurs propriétaires respectifs. Comprenez ma démarche. Daiyu n'aurait pas apprécié que je fasse autrement.

— Non, elle aurait même détesté. N'ayez crainte. Votre secret est bien gardé avec moi. Je vous remercie. Et si je peux faire quoique ce soit...

— Peut-être m'autoriser à accéder à la bibliothèque du Vatican si j'ai besoin d'inspecter un ouvrage pour mes recherches académiques un de ces jours... Je n'ai besoin de rien d'autres. J'aimais vraiment bien cette fille. C'est une perte. Une vraie perte...

— Que cela soit ainsi, mon ami. Et qu'allez-vous faire à présent?

Diesbach l'observait avec un intérêt renouvelé. Les érudits se faisaient rares en ces temps modernes et changeant. On vivait dans l'instant présent, la vitesse, le net et l'exposition aux autres. Ben avait choisi le calme des connaissances et d'exister loin de toute modernité.

— J'ai perdu tout ce qui m'était cher. J'ai échoué ma vengeance et ma quête de vérité a été vaine. Il ne me reste que mon travail et des dettes à rendre à mes sauveurs. Alors je continuerai de mener mes recherches et les aider. On verra ce qui se passera par la suite...

— Harvard recherche des professeurs dans votre genre.

— Je n'ai jamais été bien doué pour l'enseignement. Ma tête n'est pas assez hype pour ce rôle. On m'a offert une place de chercheur à Milan au sein d'une équipe. Le sujet m'intéresse et je peux apporter quelques expertises. Mais je vous remercie pour votre accueil et proposition.

— Alors on se verra dans le futur sans aucun doute. Isabella est la meilleure de ce qui se fait en Occident. Vous l'apprécierez dans son travail et même personnellement... Si vous êtes patient et aimez les choses étranges, déduisit rapidement Diesbach. Les années passées auprès des Holmes lui avaient enseigné quelques tours d'esprit.

Ben avait ouvert la bouche de surprise.

— Le monde est bien petit, mais vous le savez déjà, plaisanta Diesbach en rejetant la tête en arrière pour éclater de rire.

*xXx*

Dans les airs,

22 juillet

Jour 222

Sherlock Holmes et Greg Lestrade se regardaient, silencieux. Le premier observait, la tête penchée sur un côté, inspectant comme à l'accoutumé tous les détails qui le révèleraient plus sur son voisin. Le deuxième se contentait de le regarder.

— Dans notre milieu, ce sont les omégas qui négocient. Les alphas agissent plus tard. Nous sommes comme une force armée.

Sherlock se taisait. Lestrade avait bien raison à ce sujet. Tant que son frère serait au sommet, les omégas auraient une chance de se prouver comme il se le devait aux yeux du monde. Il n'avait rien contre cette réalité. C'était ce qu'il y avait de mieux. A sa place, il aurait détruit Dimitrov. Mycroft trouverait un moyen de le nuire à jamais tout en gagnant encore plus à sa cause. Son frère obtiendrait plus que tout alpha. Sa nature pacifiste en était pour beaucoup.

Il ne restait plus beaucoup de temps. De la réussite de la négociation dépendent des milliers de vie, une présidence suisse, la réputation de Venise et l'honneur de Daiyu Li.

*xXx*

Italie, Venise

22 juillet

Jour 222

John Watson n'aimait pas ce qu'il se passait. Dès l'annonce de leur arrivée, Dimitrov et Mycroft s'étaient éclipsés à deux par une porte dérobée, laissant le reste du groupe dans la salle de bal.

Aden, Kalyn et Filibert n'avaient pas émis un seul son depuis le départ des deux hommes.

Le médecin-soldat se mit alors à inspecter la salle de bal. S'il pouvait trouver le moindre élément justifiant une extraction express de Mycroft, il ne s'en priverait pas. Comme toujours, Mycroft avait voulu faire des siennes. Comme toujours, Kalyn et Aden semblaient être parfaitement en accord avec sa décision.

John fit rapidement le tour de la pièce. Il fallait s'y résoudre, cela ne servait à rien. Il commençait à s'énerver de la situation rocambolesque.

— Rien n'a été changé des plans originaux du musée, confirma Kalyn en échangeant un regard avec Aden.

Le B Oméga trouvait étrange cette complicité naissante entre les deux anciens rivaux.

— Alors pourquoi les avez-vous laissé partir ensemble? Il s'agit quand même de Mycroft et de Dimitrov! C'est insensé! s'emporta discrètement John.

Aden affichait une mine désolée. Kalyn l'ignora. Filibert se tourna vers lui.

— Ils possèdent un lourd passé en commun et...

— Comme si vous n'étiez pas là à l'époque. Vous auriez pu y aller avec lui, non? continua de chuchoter fortement John.

— Il n'a pas tort... commença Aden en regardant le sol.

Filibert leur portait un soudain intérêt. John chercha à se dérober de son regard.

— Non. Il nous a formellement demandé de rester ici à l'attendre... répondit Kalyn.

— Comment ça, formellement? Il s'est juste contenté de fixer Dimitrov pendant plusieurs minutes, un hochement de la tête vers Kalyn, et voilà qu'il disparait. Bien sûr que je me fais du souci! Et vous Filibert? Que faites-vous ici? Nous surveiller? Alors pourquoi pas aller surveiller Sacha tant que vous y êtes? Elle doit être en train de crever!

— John, s'il te plaît... commença Aden en avançant d'un pas.

Filibert empêcha le bêta de lever les mains au ciel. D'un regard, il le somma de se taire. Kalyn les laissa faire en silence.

John se calma aussitôt. Il ne connaissait rien de l'alpha infiltré. Mieux valait rester prudent. Son instinct oméga et de soldat avait perdu de sa finesse depuis leur entrée dans la salle de bal.

— Dimitrov et Mycroft possèdent un lourd passé commun qui n'a rien à voir avec l'argent, le pouvoir, la fierté. Ils ont à se dire, et nous les laisseront. Pour une fois, Dimitrov ne joue plus au vilain. C'est bien assez pour Mycroft. Il a attendu très longtemps cette heure. Je ne me permettrais pas de les déranger et encore moins pour une raison de vie ou de mort. Car ils ne s'entretueront pas. Quant à Sacha, elle ne mourra pas, expliqua Filibert d'un ton calme.

John l'avait maintes fois imaginé comme Greg dans ses moments les plus calmes, le sachant courtois et extrêmement posé de nature. Mais cette douceur unique et ce regard tendre balayèrent toutes ces images. L'homme était vraiment un phénomène.

S'il était traitre, il était redoutable.

— Je ne suis pas un traitre. Ou même un agent en mission. Je fais ce que je pense être utile, du moins, je l'espère. Je travaille depuis trop longtemps à cette oeuvre pour vous laisser intervenir à votre guise sans réflexion ni jugement adéquat. Pour un médecin soldat, votre impulsivité vous décrédibilise, le sermonna Filibert tout en gardant une main sur le bras immobilisé dans les airs d'Aden.

Kalyn s'approcha de lui. Discrètement, elle posa une main sur son épaule qui se détendit progressivement. Il se tourna vers elle.

— Nous sommes tous tendus. Toi y compris. Laissons-les parler. Ils en ont bien besoin comme tu l'as si bien rabâché, Fil, dit-elle d'un ton sec.

Il la regardait comme si elle était son âme, sa vie, de ces regards que l'on ne jetait seulement qu'à celui ou celle que l'on aime. Comme Greg et Mycroft, comme lui-même et Sherlock.

— Tu as raison, céda Filibert. Il avait relâché Aden qui s'empressa de se diriger vers une fenêtre, sans doute pour échapper aux élans amoureux du B Alpha.

Il leur fallait donc attendre, une nouvelle fois. Encore, John n'aima pas ce qui les attendait.

*xXx*

— Nous aurions dû nous revoir avant.

— Et pour me montrer une nouvelle fois ta supériorité sadique? Je ne te savais pas si dépendant, Dimitrov.

— Ne me provoque pas. Tu connais parfaitement les conséquences de ta langue bien pendue.

— Je ne suis pas venu pour me quereller avec toi. Nous avons longtemps passé l'âge de couiner comme des gosses.

— Tu ne te comportais jamais comme un adulte... Penses à la dernière fois... Tu t'emportais bien plus facilement avant... Serait-ce ta nomination pas si officielle comme héritier des Li qui t'ait donné une nouvelle personnalité?

Dimitrov éclata d'un rire sinistre. Mycroft demeura de marbre. Il serra les poings.

— Avec un ventre tel que le tien, toute crédibilité et soupçon de menace disparaissent comme... Schweee!

Dimitrov fit plusieurs fois le tour de lui-même.

— Je ne suis pas venu assister à une imitation de Moriarty.

— Ah le pauvre Moriarty. Mort bien trop jeune...

— Tu vis encore dans le passé. C'est ce qui nous différencie, toi et moi.

Son accès de folie se termina aussitôt. Dimitrov reprit un aspect sérieux, moins maniaque. Holmes ne reconnaissait plus une once du jeune homme passionné et élégant dans l'alpha.

— Toujours aussi délicieux. Mais ta langue et ton ventre gâchent tout le reste, dommage... Tu es tombé bien bas, avec cet Alpha rustre, l'insulta Dimitrov.

Mycroft le fixa en retour.

— Je suis venu pour te faire une offre qui ne peut se refuser, continua simplement l'A Oméga en posant une main sur son ventre proéminent.

Le regard de Dimitrov s'attarda sur son ventre.

Mycroft ignora cette deuxième insulte indirecte. Il sortit une clé USB d'une poche dissimulée et la montra avec ostentation à l'alpha. Ce dernier leva un sourcil inquisiteur.

— Tu ne vas quand même pas jouer aux espions démodés... Surtout à l'aide d'une clé USB. C'est indigne de toi, minauda Ostrovski.

— Te souviens-tu du véritable métier de Daiyu Li?

L'alpha se raidit. Mycroft en profita pour avancer d'un pas. Il posa la clé USB sur la commode d'origine. Un miroir trônait au-dessus du meuble. Il reflétait les deux hommes.

— C'était une princesse.

— Rien ne l'interdisait d'exercer un métier.

— Elle te suivait partout que je sache.

— Pas toujours. Tu le sais bien, mon cher.

Mycroft patientait. Dimitrov n'allait pas tenir bien longtemps. Il avait toujours été trop impatient lorsqu'il s'agissait de Merry.

— Professeur. Elle vadrouillait pas mal par-ci, par-là. On ne savait jamais ce qu'elle mijotait, rappelle-toi.

— Exactement. Un professeur. Et qui dit poste à l'université, sous-entend enseignant-chercheur, triompha Mycroft.

Dimitrov possédait une intelligence hors-norme et une sensibilité unique.

— Allons Dimitrov. Tu sais très bien de quoi je parle, ajouta l'oméga.

Mycroft recula vers le miroir. Il s'appuya contre la commode. Et puis, lentement, un sourire se dessina sur son visage.

Dimitrov se décomposait au même rythme.

— Non... murmura-t-il.

Mycroft inspecta ses ongles un par un. Il attendit la suite.

— Elle cherchait donc.

— Bien sûr qu'elle cherchait. Que fait un chercheur? Il recherche, rétorqua Holmes.

Mycroft savourait cet instant exquis. Il avait longtemps attendu ce moment, montrer ce qu'il valait, ce qu'elle valait réellement aux yeux de Dimitrov. Il avait meublé le temps dans l'attente de recevoir le reste des recherches de Merry. Et puis, lorsque deux jours auparavant il découvrit un paquet sur son bureau, il eut la certitude de pouvoir enfin mettre les choses à plat. Dans le calme, dans la paix. Sans ce paquet, il aurait été obligé de recourir aux services de la SSA toute entière. Un bain de sang aurait été inévitable dans ce cas.

Il souriait à lui-même, sans se préoccuper de la panique qui rongeait progressivement son adversaire.

Dimitrov Ostrovski s'était pris le visage entre les mains. L'alpha avait compris tout le plan de l'aîné Holmes sans aucune déclaration. Leurs esprits fonctionnaient de façon similaire, ayant été formés par les mêmes personnes.

*xXx*

Kalyn osa jeter un autre coup d'oeil à Filibert mais ne put supporter l'intensité de son regard. Il lui murmurait toute son admiration et amour dans ces pupilles noires. Elle s'était donc trompée à son sujet, encore une fois.

Tu t'es donc séparée de Daiyu? C'est... Terminé entre vous?

Kalyn continuait de fixer le sol, ses sandales faites mains dans un atelier grec. Elle voulait éviter le sujet, mais il continuait de la harceler sur la question. Qu'avait-il à toujours vouloir savoir plus sur elle? Elle ne lui avait pas demandé de quitter Londres pour la Californie!

Et pourquoi tu me poses toutes ces questions? Cela ne te regarde pas!

Tu devrais au moins avoir la politesse de me dire ce que tu as sur le coeur, K'! J'ai quand même quitté Londres en plein milieu du semestre pour te consoler.

Il s'était arrêté en plein milieu de la chaussée. Deux adolescentes bêtas en mini-shorts et roller-derby passèrent entre eux. L'une d'elle se retourna sur Filibert. Mais il n'avait rien vu. Il ne voyait qu'elle. Et elle, elle voulait être seule. Oublier les baisers de Daiyu et son souffle sur la poitrine les jours de pluie.

Je ne t'ai jamais demandé de venir. Et comment es-tu au courant? Qui d'autres est au courant? Ca ne regarde que moi, personne d'autres. Pas toi. Surtout pas toi...

Il continuait de la caresser du regard, toujours ce regard, ces pupilles noires. Cet air un peu perdu, cette douceur éternellement énervante. Elle ne l'avait jamais réellement vu en colère. Il ne pouvait pas être Alpha! Il était même moins Alpha que Myc', que Will, et même Daiyu au caractère tellement lunatique...

Les larmes recommencèrent à couler, aussi chaudes que la brise solaire de la Californie et de ces omégas en maillots de bains.

Il l'engouffra dans ses bras, sans un mot. Elle laissa ces larmes incessantes mouiller son sweat-shirt au logo de King's College Law Department. Elle portait un t-shirt de Columbia. Ils étaient sur la côte Ouest. Elle s'était hissée sur la pointe des pieds.

Elle sourit discrètement.

Il n'avait pas tellement changé au final.

— Je ne peux plus rester à attendre ici. Tu viens avec moi, Aden? On va récupérer Sacha! chuchota fortement John Watson les poings serrés.