Épisode 43

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La jeune femme rouvrit la porte pour sa visite matinale - quotidienne à présent. Le convalescent s'éveilla en entendant les volets s'ouvrir et un vent d'air frais s'engouffrer dans la pièce. Il entrouvrit les yeux mais fut obligé de les refermer à cause de la lumière trop vive et, au léger tremblement de son matelas, il devina qu'elle venait de s'asseoir. Juste à côté de lui.

… Lumière trop vive ? Elle ?

Il perçut le dos de son doigt sur sa joue puis son pouce passant sur son menton, sous ses lèvres. Kuroashi l'entendit renifler pour retenir les larmes qui lui venaient naturellement. Il parvint à prendre sa main, la serrant avec douceur pour éviter toute douleur superflue et rouvrit péniblement les yeux.

― Ne pleurez pas, jolie dame, je vais me sentir encore plus coupable.

Les yeux brillant de larmes de l'Inspectrice s'arrondirent d'étonnement puis quelques perles d'eau s'échappèrent alors qu'elle fermait les yeux pour les retenir. Cette voix, ces yeux bleu marine, ce sourire…

Elle resta immobile bien que l'envie de se jeter à son cou la tenaillait. La fonctionnaire serrait la main du cambrioleur sans pouvoir endiguer ce désir grandissant.

― Tu peux me voir ?

― Je ne serais pas un gentleman si j'ignorais une beauté telle que vous.

Nami scrutait cette prunelle comme si le brouillard allait de nouveau surgir. Elle était en train de rêver et dans une seconde, elle se rendrait compte que tout ceci était le produit de son imagination. C'était arrivé tant de fois lorsqu'il était entre les mains du Gouvernement que cela lui paraissait encore possible. Elle se serait bien pincée mais impossible de retirer ses mains de la sienne. La fonctionnaire se mordait la lèvre, en proie à l'hésitation.

― Je ne suis pas en porcelaine vous savez, fit-il remarquer, amusé malgré lui par le petit manège de la belle.

Kuroashi passa un bras timide autour de la taille de la rousse, il se redressa et l'attira à lui. Il avait peur que ce qui s'était produit ait modifié leur relation c'est pourquoi il fut soulagé lorsqu'elle se blottit contre lui, une main sur son torse et l'autre bien serré dans celle du jeune homme. Nami n'osait pas le regarder en face maintenant qu'ils pouvaient enfin avoir une véritable conversation. Elle ne savait plus quoi dire.

― Je vous aime toujours, annonça t-il. Rien n'est de votre faute après tout.

― Ce que tu peux être têtu, s'exaspéra-t-elle. A croire que tu ne m'as pas entendu il y a deux semaines.

Kuroashi écarquilla les yeux.

― Deux semaines ?

― Et bien oui, il fallait au moins ça pour que tu t'en remettes, répondit Nami.

Le jeune cambrioleur leva sa main libre sous ses yeux. Il avait encore du mal à bouger les doigts et elle tremblait comme s'il grelottait. La fonctionnaire suivit son regard et sa main s'abattit sur le poignet du jeune homme.

― Tu pourras à nouveau t'en servir… comme avant, assura-t-elle.

― J'espère…

Il ne comptait pas arrêter de voler. C'est ce qu'elle entendait dans ce simple mot. Un problème à la fois, songea Nami, dépitée. Pour le moment, il y avait plus important et il n'était pas en état de redevenir le Kuroashi que craignait le Gouvernement.

Elle ne se posait pas de question sur la place qu'elle avait aux yeux du voleur. Ce qu'il avait fait suffisait à la convaincre qu'elle passait avant cette vengeance. Néanmoins, il y avait trop de question qui subsistait dans cette affaire. Il percevait cette tension entre eux. A cause de ces maudits secrets. Il devait crever l'abcès maintenant.

― On m'a dit que vous saviez.

Il fallait admettre qu'il y avait plus clair mais Nami sut immédiatement où il voulait en venir. Elle garda le silence pour le laisser poursuivre.

― Vous n'avez aucune question ?

― J'ai eu deux semaines pour réfléchir. Je me dis que si tu n'as pas voulu me dire ce genre de chose, c'est que tu as tes raisons.

Ainsi avait parlé Dorobo Nami. Malgré lui, Kuroashi eut un grand sourire en l'entendant prononcer ces mots avec tant de solennité. Irritée, elle pinça la joue du voleur et l'étira.

― Héééééé !

― Normalement tu aurais dû me dire « merci Nami, tu es si compréhensive, je te revaudrais ça en te comblant comme jamais je n'aies comblé une femme. »

― Il y a peu de chance que je vous tutoie, répliqua le jeune homme en frottant sa joue rougie dès qu'elle l'eut lâchée. Par contre…

Ses bras passèrent autour de la taille de la jeune femme et son visage s'approcha du sien. Nami le trouvait trop confiant à son goût. Elle retrouvait le Kuroashi qu'elle avait toujours connu. Cette petite pointe d'arrogance lui était très familière. Fini la timidité, il retrouvait ses repères.

― Je peux vous promettre que mon abnégation envers vous n'a pas changé d'un iota.

Satané vouvoiement… Nami le trouvait déplacé à force. Il n'avait pas l'air de prendre en compte ses remarques à ce sujet.

― Ça a l'air d'aller mieux dis-moi, ironisa-t-elle.

― Au cas où vous l'auriez oublié, je suis un homme. Même à moitié mort, j'aurais encore envie de vous, belle impertinente.

« Jolie dame » « beauté » et maintenant « belle impertinente ». Bon la fonctionnaire savait qu'elle était magnifique ! Pas besoin de le lui rappeler.

― Pas seulement en apparence.

― … Arrête de lire dans mes pensées, c'est effrayant.

Il eut un petit rire, satisfait en constatant qu'il arrivait à le faire sans avoir l'impression que ses os s'entrechoquaient. Kuroashi s'agita, son attention attiré vers la fenêtre où le soleil trônait dans un ciel sans nuage. Il voyait cette immensité verdoyante qui lui tendait les bras. Cette demeure éloignée de la ville était un endroit parfait pour lui qui avait besoin de calme. Il habitait en ville par besoin de se cacher bien qu'au fond, il préférait la campagne.

― Vous croyez que je peux ? s'enquit-il rêveusement.

Nami suivit le regard de son amant et constata avec joie qu'il voulait sortir. Elle fut même soulagée.

― Je suppose que… c'est possible. Il n'y a pas de contre-indication médicale.

Elle se leva et le laissa se mettre debout, ménageant sa fierté d'homme. Après un quart d'heure, plusieurs refus, Kuroashi réussit à faire quelques pas dans la chambre. Il se dirigea vers la salle de bain tout en redoutant le pire. Il s'examina dans le miroir et fut plutôt satisfait. Une bonne douche et il serait prêt à affronter le regard des autres.

Son visage n'avait plus aucune trace de meurtrissures. Quelques cicatrices sur ses bras, sur son torse et sur son dos. Il ressortit de la salle de bain, changé et rafraîchit par cette douche froide. Elle lui avait manqué.

Sa vie lui avait manqué.

Nami cessa de respirer en le voyant sortir, une serviette autour de la taille. Qu'il n'ait aucune pudeur tendait à lui faire penser que c'était bien Kuroashi qu'elle avait devant elle. Et non le Sanji si prudent et si galant. Maintenant qu'elle connaissait son véritable prénom, elle arrivait à saisir les subtilités de sa personnalité. C'était moins complexe que cela en avait l'air.

― Veuillez m'excuser, sauriez-vous si j'ai d'autres affaires ?

― Dans… dans la commode. Ton ami a été en chercher.

Le voleur opina et piocha quelques vêtements dans le meuble et repartit pour se vêtir dans la salle de bain. Quelques minutes plus tard, Nami retrouvait le jeune cambrioleur comme s'il n'avait jamais été capturé par le Gouvernement. Comme si rien ne lui était arrivé. Ses jambes tremblaient légèrement, peu habituée à supporter le poids de Kuroashi qui avait maigrit. Il flottait dans ses vêtements et ses cernes semblaient vouloir s'installer définitivement sous ses yeux. Mais il allait bien. Il était en bonne voie de guérison.

Tous les regards furent braqués sur lui quand il ouvrit la porte de la chambre.

― Salut les gars ! fit joyeusement Sanji. Quoi de neuf ?

Franky haussa les sourcils et allait répondre lorsque la joie de Chopper explosa sans prévenir.

― SANJIIIIIIII !

Le cambrioleur s'agenouilla puis ouvrit les bras pour laisser le petit garçon se jeter à son cou et l'étouffer dans une étreinte qui résumait à la perfection ce qu'il avait ressentit durant ces longues semaines d'attente. On ne lui avait rien dit mais Chopper n'était pas dupe. Il était arrivé quelque chose au voleur. Tant qu'il était en vie et en bonne santé, le garçon choisissait de ne pas connaître le fin mot de l'histoire.

― Navré, j'ai tellement travaillé ces dernières semaines ! J'étais tellement crevé que j'allais me coucher sans venir te voir.

Il crut en ce mensonge en toute connaissance de cause. Il savait que Sanji ne voulait pas qu'il s'inquiète pour lui.

― Pas grave du moment que t'es là !

Chopper eut un regard soupçonneux vers Nami qui sentait les complications venir. Il y avait déjà cette Jewelry qui pouvait être un potentiel obstacle, ce Franky… Sans oublier le Gouvernement et Koby.

Pourquoi est-ce que leur histoire lui paraissait moins difficile à gérer lorsqu'ils n'étaient que tout les deux ?

― Alors et l'école ? s'enquerra le jeune homme. Tout va bien ?

Chopper opina. Ce n'était pas cela qui l'intéressait. Mais plutôt…

― On va repartir bientôt ?

Une question qui soulevait un point important. Sanji ne s'y était pas vraiment penché durant ses moments de lucidité qui avait été très peu nombreux. Et qu'il avait consacré à Dorobo. Il n'avait pas été très soucieux du reste et commençait à comprendre que c'était un tord.

A voir le visage renfrogné de Franky, il était certain qu'une bombe n'allait pas tarder à exploser si le voleur ne trouvait pas une explication.

― Oui bientôt. J'ai encore besoin de me reposer mais ne t'en fais pas. On met les voiles dès que c'est possible. Par contre, si tu veux, on pourra sortir demain, incognito.

Il jeta un œil vers Franky pour s'assurer qu'il ne répliquerait pas. De toute évidence, la pâleur, les cernes, et le léger tremblotement de ses membres et de sa voix l'avait convaincu. Zoro était prêt à s'interposer s'il le fallait. C'était bien pour ça que Sanji avait besoin de lui parler.

― Zoro, je peux m'entretenir avec toi quelques minutes ?

Nami saisit le message sous-jacent et sortit. Usopp et Franky s'en allèrent à leur tour en prenant Chopper avec eux. Sanji s'assit en prenant ses précautions et son ami l'imita.

― Je ne t'ai pas demandé la dernière fois mais… ça va de ton côté ?

L'ancien N.D. fronça les sourcils, se demandant si c'était à Sanji ou à Kuroashi qu'il parlait. Le doute n'était pas permis dès lors qu'il perçut l'inquiétude dans les yeux de son ami d'enfance.

― Pourquoi ça n'irait pas ?

― Je ne me souviens pas très clairement de ces dernières semaines… Mais j'ai l'impression que tu es aussi fatigué que Dorobo et moi.

Zoro se repassa toute ces journées, ces soirées qu'il avait passé au chevet de son ami en espérant qu'il s'en sorte. A présent, il regrettait de lui avoir fait ces reproches, le lendemain de la petite sauterie de Doflamingo. Il était préférable que Sanji reste dans l'ignorance. C'était beaucoup mieux ainsi. L'ancien N.D. ne voulait pas qu'il culpabilise et s'en aille en pensant agir pour le bien de son ami. Zoro s'en voulait d'avoir imposé cela à Robin, il connaissait le supplice que c'était à endurer. Entretenir un espoir peut-être vain heure par heure, en faire des nuits blanches, s'accuser de tous les maux, c'était épuisant.

― Ne t'en fais pas, rien que je ne puisse surmonter.

― Ce n'est pas ce que je veux dire… Tu m'as dis la dernière fois que j'avais fais exprès de me faire capturer pour connaître l'horreur…

― Sanji, je ne voulais pas…

― Laisse-moi parler.

Un ton rude, coupant, qui laissait Zoro pantois. Le N.D. poursuivit :

― Est-ce que ces deux semaines ont été… aussi éprouvantes que ce que je crois ?

Il y eut un long silence, il parlait de lui-même. Le jeune voleur fut convaincu par la rudesse de cette épreuve. Zoro s'était retrouvé de l'autre côté de la barrière, avait encore mieux compris le calvaire par lequel était passé sa fiancée. Même si Sanji ne l'appréciait pas, il était conscient que cette distance qu'il avait imposé entre eux ressemblait bien plus à un caprice de gamin à qui on vole son ami plutôt qu'une décision reposant sur de véritables raisons.

― Ok. Je vois, lâcha t-il. Je crois qu'il est temps que je parte.

Il s'apprêtait à se lever lorsque Zoro le saisit par le bras, l'intimant de se rasseoir.

― Non, tu restes ici ! Tu penses que je fais ça par charité ?

― Je crois que tu en as assez fait pour quelqu'un qui ne veut plus être impliqué dans mes affaires.

― Je n'aie jamais dis ça ! Je voulais prendre mes distances, faire ma vie avec Robin mais ça ne veut pas dire que j'ai tiré un trait sur mon passé. Je t'aidais quand tu me le demandais non ?

― Et tu me le faisais payer ! J'en entendais parler de ce coup de pouce !

Tous deux se rendaient compte qu'ils étaient autant responsable l'un que l'autre de cet éloignement. Au bord de la fracture à chaque fois, ni Sanji ni Zoro n'avait pourtant envie d'en finir avec leur amitié. L'ancien N.D. le lâcha, se rassit et opta pour un brusque changement de sujet. Comme toujours. Les deux amis choisissaient de couper court à la confrontation.

― Si tu pars, tu ferais mieux d'en parler avec l'Inspecteur. Elle a son mot à dire là-dessus. J'étais pas seul à veiller sur toi.

Un point pour lui. Game over et impossible de retenter sa chance. Sanji sentit ses joues s'empourprer en pensant à elle. Oui, il pouvait rester encore un peu… Rien qu'un peu, pour profiter encore de ce petit paradis qui les réunissait et leur faisait oublier la dure réalité.

― T'occupes pas de ce qui s'est passé ces dernières semaines, continua Zoro. Profite à fond. Je te préfère là par rapport au rôle que tu as dû jouer durant toutes ces années.

― C'est loin d'être terminé.

― J'en suis conscient.

Zoro se releva, jetant un œil sur son portable et constatant que Robin avait téléphoné. Contrairement à l'Inspecteur Dorobo, la Commissaire Divisionnaire n'avait pas eu de congé. Ce n'était pas plus mal, elle était au courant de tout ce qui se passait au Gouvernement. La fuite miraculeuse de Kuroashi avait dû les secouer. Pour le moment, elle refusait de lui divulguer la moindre information à ce sujet. Si c'était important, elle s'empresserait de tout lui dire.

― Rejoins ton Inspectrice, je crois qu'elle meurt d'envie que vous ayez votre tête-à-tête.

Suivant le regard amusé de son ami, Sanji se releva et fit volte-face. Il la vit devant la baie vitrée, l'attendant dehors et jetant des coups d'œil vers le salon avec une impatience qu'elle n'arrivait pas à canaliser. Il eut un sourire, attendrit, et s'empressa de suivre le conseil de Zoro.

Il referma la baie vitrée par simple précaution et inspira profondément. Le vent frais le faisait agréablement frissonner. Pouvait-il rêver de mieux ? Il était libre, Dorobo était à ses côtés, sa famille savait tout, il arrivait à dialoguer avec Zoro sans que cela se finisse par des cris.

Certes, il avait encore des secrets à dissimuler à Usopp, Chopper et Dorobo néanmoins, tout allait pour le mieux avec ce qu'il avait.

Sanji se contentait du peu. Savoir Dorobo avec lui était déjà inespéré alors pourquoi demander plus ?

― Je t'appelle Sanji ou Kuroashi ?

Le jeune homme fut surpris par cette question qui l'émergeait de sa douce rêverie.

― Comme vous voulez. Les deux sont valables. Ne serait-ce pas trop étrange pour vous de m'appeler tout d'un coup par un autre nom ?

La nonchalance du cambrioleur la fit rire et elle glissa sa main dans la sienne. Pourquoi se prendre la tête avec ça ? Ils avaient enfin l'occasion de se promener côte à côte.

Pour quelle raison ce bonheur aurait pu cesser d'être une possibilité ?

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à suivre...


La semaine prochain sera une semaine assez chargée pour moi. Je ne sais pas encore s'il sera possible de poster le prochain épisode. J'espère tout de même que vous avez apprécié celui-ci et je vous dis... à très bientôt !

Edit : Petit souci dans la correction du prochain chapitre. Elle me demande plus de temps mais vous l'aurez le samedi 15. L'écriture du Gentilhomme et du Félin est terminée. Il ne reste plus qu'à corriger et à publier !