Chapitre 18

Au final, Elizabeth organisa sa grande réception estivale, et celle-ci fut plus large que ce qu'elle avait d'abord imaginé, car elle s'articulait autour du mariage de Georgiana et du capitaine Stanton.

Le premier à arriver fut le marié lui-même, venu directement de Londres après une nuit seulement dans un relais de poste, et l'air si mal en point quand il arriva qu'Elizabeth envoya immédiatement chercher le Dr Alderman. Le capitaine Stanton protesta faiblement qu'il n'en avait pas besoin, qu'aucune de ses blessures ne s'était aggravée ; il avait mal dormi à l'auberge, et un ressort de la voiture s'était cassé et n'avait pu être réparé, si bien qu'il avait été plus secoué qu'il n'aurait dû l'être durant une bonne partie du voyage.

« Je comprends », dit Elizabeth. « Cependant, nous serions tous rassurés sur votre santé si vous étiez vu par le Dr Alderman. »

« S'il vous plaît », supplia Georgiana, et si l'inquiétude d'Elizabeth ne l'avait pas tout à fait convaincu, celle de Georgiana le fit fléchir, et il accepta de suivre M. Parker.

Il laissa là la voiture, qu'Elizabeth envoya aux étables, pour voir si l'on pouvait régler le problème du ressort. Darcy était sorti voir quelques fermes avec Richardson, évaluant l'état actuel des champs, mais elle savait qu'il serait d'accord avec elle sur le fait qu'on ne pouvait la renvoyer en cet état. Car il fallait la renvoyer ; le capitaine Stanton devrait rester à Pemberley un bon moment pour récupérer correctement, et pourrait ensuite voyager dans l'un des coches de Pemberley, même si elle espérait le convaincre de rester à Pemberley jusqu'au mariage, pour le bien de Georgiana.

Il laissa aussi derrière lui un homme de haute taille et aux épaules larges, vêtu comme un domestique. Elizabeth trouva qu'il avait l'attitude des marins qui avaient aidée à défendre leur hôtel pendant les émeutes, même si elle ne le reconnaissait pas. Il resta bouche bée quand elle lui demanda qui il était, puis dit, « John Hawke, madame, le valet du capitaine Sir Matthew Stanton », prononçant « valet » de manière assez curieuse.

« C'est un plaisir de vous rencontrer, M. Hawke », dit Elizabeth. « Je suis Mme Darcy, et voilà Mlle Darcy. M. Parker s'assurera que vous ayez tout ce dont vous avez besoin à son retour. »

Elle et Georgiana retournèrent au salon. Elizabeth savait qu'une lettre devait être envoyée au fils du comte pour le prévenir que son cousin n'arriverait pas dans les jours à venir, mais il n'était pas vraiment correct qu'elle l'écrive.

« Georgiana, vous connaissez le fils du comte d'Anglesey, n'est-ce pas ? »

« Très peu – j'ai dîné une fois en sa compagnie. »

« Vous lui avez au moins été présentée. Cela vous ennuierait-il beaucoup de lui écrire un bref billet l'informant que son cousin ne pourra sans doute pas reprendre la route avant quelques jours ? Je veux dire, si vous ne trouvez pas le sujet trop pénible. »

« Non, je vais écrire la lettre. »

En vérité, Georgiana trouvait le sujet pénible, mais la distraction était bienvenue, plutôt que de rester assise à attendre l'arrivée de Dr Alderman. Le capitaine Stanton serait installé dans un appartement, dans le couloir où Elizabeth et Mme Reynolds avaient décidé de loger les invités célibataires ; c'était aussi loin que possible des appartements de Georgiana et de ceux préparés pour les dames célibataires, et Georgiana ne pouvait inventer de bonne raison pour se rendre dans cette partie du manoir.

Le Dr Alderman arriva, le Dr Alderman alla voir son patient, puis descendit au salon les informer qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter. Les blessures du capitaine Stanton ne s'étaient pas aggravées – même l'épouvantable blessure au bras guérissait bien –, le gentilhomme souffrait seulement des effets de la perte de sang et d'épuisement. Quinze jours de repos, et la consommation régulière du breuvage du Dr Alderman, devaient suffire à assurer sa convalescence.

« Venez, Georgiana », dit Elizabeth, après le départ du Dr Alderman. « Je vais venir avec vous afin que vous puissiez le voir. Je sais que j'en mourrais d'envie, si j'étais vous. »

« Oh – merci beaucoup, Elizabeth. »

Quand Elizabeth frappa à la porte, elles virent que Hawke était déjà là, la potion à la main. Il les annonça, ouvrit la porte, puis se tint avec embarras le long des murs comme elles entraient.

Le capitaine Stanton avait tiré ses couvertures aussi haut que possible, mais il apparaissait encore qu'il ne portait qu'une chemise de nuit. Georgiana resta derrière Elizabeth, rougissant légèrement, et Elizabeth réalisa que sa sœur devait avoir l'impression d'aller à l'encontre de tout ce qui lui avait été enseigné au cours des années – ne pas entrer dans la chambre d'un homme, et d'un homme qui n'était pas entièrement habillé de surcroît. De telles instructions devaient avoir été fermement répétées, par Darcy et Mme Annesley, suite au laxisme de Mme Younge. Elizabeth réalisa également qu'elle devrait avoir avec Georgiana une conversation similaire à celle qu'avait abordée sa tante Gardiner avec elle et Jane avant leur mariage ; et Elizabeth devrait traiter le sujet avec plus de délicatesse encore, car presque toutes ses connaissances sur le sujet venaient du frère de Georgiana.

« Votre Dr Alderman et mon chirurgien devraient échanger leurs connaissances », dit le capitaine Stanton. « C'est le breuvage le plus infâme que j'aie jamais goûté. Clerkwell en sera jaloux. »

Ils rirent tous, ce qui sembla détendre Georgiana, et elle fit un pas en avant. « Nous étions très inquiètes pour vous – je suis heureuse que ce ne soit rien que le repos ne puisse guérir. »

« Oui, j'admets que je ne me suis pas reposé autant que je l'aurais dû. »

« Comment l'auriez-vous pu, avec le genre d'invitations que vous receviez ? » dit Georgiana.

« C'est vrai. Et puis il y avait cette affaire très importante concernant une dame, dont j'avais à m'occuper. »

Georgiana rougit une nouvelle fois, et dit, « J'espère que vous considérez cette affaire réglée, et prendrez le temps de vous reposer. Nous allons envoyer un courrier à votre cousin pour lui dire de ne pas vous attendre avant quelque temps. Ici, vous n'avez aucune obligation. »

« Etant donné ce que j'en ai vu pour l'instant, je ne peux rêver de meilleure place pour ma convalescence. Je vous remercie, vous et Mme Darcy, de me permettre d'abuser de votre hospitalité bien plus longtemps que prévu. »

« Je vous en prie », dit Elizabeth. « Vous êtes le fiancé de Georgiana, et le bienvenu aussi longtemps que vous souhaitez rester. Vous devrez nous dire si vous ou votre valet désirez quoi que ce soit pour vous sentir plus confortables. »

« Je le ferai, merci, Mme Darcy. » Il parlait avec lassitude, et Georgiana et Elizabeth se retirèrent toutes deux après lui avoir dit au revoir, Georgiana se sentant fort soulagée.

XXX

Le capitaine Stanton se reposa effectivement, restant dans sa chambre les trois jours suivants. Ils furent informés par M. Parker que son valet avait dit qu'il dormait, se réveillait parfois pour manger ou boire un peu, et qu'il exprimait ses excuses toutes particulières à Mlle Darcy de ne pas être assez en forme pour la voir. Au bout d'un jour, Georgiana s'habitua à l'idée qu'il était ici, dans la même demeure qu'elle, même si elle ne pouvait le voir, et occupa son temps le plus normalement possible.

Comme toujours, le piano-forte était sa meilleure distraction, et les nouvelles partitions achetées à Londres lui offraient un nouveau défi, quelque chose qui occupât pleinement son esprit. Elle achevait les dernières notes de sa première interprétation réussie d'un morceau, et envisageait de le jouer une nouvelle fois, quand elle entendit :

« Ce dernier passage était exquis. Je vous supplie de le rejouer. »

C'était le capitaine Stanton, et Georgiana fut si surprise qu'elle poussa une exclamation. Elle se retourna, et vit qu'il se tenait debout dans l'embrasure de la porte et avait l'air en bien meilleure santé.

« Je suis désolée, ma chérie. Je ne voulais pas vous faire peur. »

« Oh, ce n'est rien – je suis contente de vous voir plus en forme. Voulez-vous entrer ? »

« Non. J'ai appris que votre dame de compagnie était partie dans une autre famille », dit-il, indiquant de la main les sièges vides de la salle de musique.

« Vous allez m'écouter de la porte ? »

« Oui, si vous me le permettez. »

« Je suis sûre que nous pouvons trouver une meilleure solution », dit Georgiana, se levant de la banquette du piano-forte pour traverser la pièce et sonner la cloche.

Sa solution préférée aurait été qu'il traversât la pièce et l'enlaçât et l'assurât qu'il ne lui donnerait jamais plus un tel choc concernant sa santé, réalisa-t-elle, rougissant. L'une des bonnes les plus expérimentées de Pemberley arriva à la porte avant que Georgiana ne puisse y songer plus outre, demandant ce que désirait cette dame.

« Merci, Annie. Y a-t-il quelqu'un d'autre dans la demeure qui soit libre de nous rejoindre ici ? »

« M. Bingley est à son nouveau domaine, et M. et Mme Darcy sont sortis faire une promenade à cheval. Mais Mme Bingley vient seulement de déjeuner, madame – j'ai cru comprendre qu'elle avait mal dormi, car le bébé donnait des coups de pied », dit Annie. « Souhaitez-vous que je l'invite ici ? »

« Oui, s'il te plaît. »

Jane entra dans la pièce un peu plus tard, d'un pas extrêmement lent, et l'air beaucoup plus lasse que le capitaine Stanton, qui se déplaça à une vitesse plus proche de ce qui était la sienne avant l'attaque du Polonais, pour l'aider à s'assoir, et prendre ensuite un siège lui-même. Ils discutèrent tous un moment, puis Georgiana fut encouragée à retourner à sa pratique du piano-forte, et à essayer une nouvelle fois son nouveau morceau.

Quand elle eut fini, elle se tourna pour voir son audience, et sentit son cœur gonfler de plaisir à l'expression de pure admiration du capitaine Stanton. Avait-elle manqué de s'apercevoir de telles regards auparavant, où avait-il été plus discret ? Elle ne pouvait le décider, et ses suppositions furent interrompues par un profond soupir de Jane, qui plaça ses mains sur son ventre, l'air soulagée.

« Je crois que vous devrez apprendre le piano-forte à celle-là. C'est la première fois depuis longtemps qu'elle se tient parfaitement calme. »

Avec une telle motivation, Georgiana fut facilement convaincue de jouer un autre morceau, et un autre morceau, puis encore un autre, si bien qu'Elizabeth, Darcy et Charles Bingley les trouvèrent tous là en rentrant – Georgiana jouant toujours, Jane endormie, et le capitaine Stanton proche de l'être, mais en dépit de son épuisement persistant, incapable de détourner le regard de sa future épouse, un léger sourire aux lèvres.

XXX

Elizabeth, comme les autres, se glissa hors de la salle de musique le sourire aux lèvres, elle aussi, et suivit son époux jusqu'à son étude. Elle et Darcy eurent à peine le temps de s'installer là, avant que Mme Reynolds ne frappe à la porte, et n'entre avec le courrier du jour.

« Je vous demande pardon », dit-elle, d'un air à la fois embarrassé et inquiet. « Mais le courrier vient d'arriver et – eh bien – il y a une lettre de Lady Brandon. »

« Merci, Mme Reynolds. Je vous informerai plus tard si elle contient des nouvelles à partager avec les domestiques », dit Elizabeth, sentant que c'était à elle de prendre la lettre. Si elle contenait des informations sur le sort du colonel Fitzwilliam, elle préférait les lire d'abord, afin d'épargner un choc à son époux si la lettre portait de mauvaises nouvelles. Et pourtant elle ressentait un certain espoir, car si les nouvelles avaient été mauvaises, sûrement Lady Ellen n'aurait pas écrit d'une main si ferme, ni même été capable d'écrire.

Mme Reynolds sortit, et Elizabeth brisa soigneusement le sceau, dépliant le papier usé pour lire une courte lettre, délicatement écrite.

« Mes chers nièce et neveu,

« J'aimerais avoir plus de nouvelles à partager avec vous à ce jour, mais malheureusement, ce n'est pas le cas. Andrew et moi avait réalisé une traversée rapide et sans danger, au cours de laquelle le capitaine Shaw a été extrêmement généreux et attentif envers nous, et nous avons réussi à trouver un logement ici à Bruxelles, même si le prix est exorbitant.

« Nous avons commencé à chercher, mais jusque-là sans résultat, même si nous ne perdons pas espoir. Tout est si chaotique ici, et les blessés ont été amenés à tant d'endroits différents, que je ne pense pas que nous ayons visité même une fraction des lieux où Edward a pu être transporté, s'il a été blessé. C'est une tâche épuisante, et je ne pensais pas que je verrais jamais de telles scènes ; le nombre de morts et de blessés continue à m'horrifier, et je ressens un chagrin permanent en songeant que chacun d'eux est le fils d'une autre mère.

« Nous nous sommes renseignés à propos de la sœur de Mme Darcy, également, et je suis désolée de dire que nous n'avons rien entendu d'elle ni de son mari ; mais nous continuerons à poser la question au cours de notre recherche d'Edward.

« S'il vous plaît, priez pour nous, et transmettez mon amour à Georgiana et son fiancé.

« Très affectueusement vôtre,

« TANTE ELLEN »

Après avoir lu la lettre, Elizabeth regarda le visage bouleversé de Darcy, et dit, « Je suis désolée, il n'y a aucune nouvelle de ce qui est arrivé à Edward. Lady Ellen dit que c'est le chaos total, et qu'ils n'ont visité qu'une fraction des endroits où Edward pourrait avoir été amené. »

Darcy soupira, comme elle lui tendait la lettre pour qu'il puisse la lire lui-même. « Je suppose que c'est mieux que des mauvaises nouvelles, mais vous n'avez pas idée comme je souhaitais qu'ils le trouvent rapidement. »

« J'espère seulement qu'ils ne le manqueront pas totalement », dit Elizabeth., « Ils vont sûrement ramener une partie des troupes en Angleterre, et ce serait terrible qu'il fasse la traversée sans savoir que ses parents sont là-bas, à le chercher. »

Elle ne mentionna pas la pire alternative ; elle n'en avait pas besoin, et ne s'en sentait pas capable. Cela apparaissait clairement sur le visage de son époux, néanmoins, et elle se leva et se dirigea vers sa chaise pour pouvoir l'étreindre. Ils restèrent ainsi un certain temps, sans un bruit, le cœur d'Elizabeth chargé d'une sourde et froide inquiétude qu'aucune étreinte au monde ne saurait faire disparaître.