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Et puis c'est en équipe qu'on a traversé les hivers
Et les étés ensoleillés, les barres de rire et les galères
Grand Corps Malade, Avec Eux

LIV Cyrus. Des échappées

Une fois que j'ai mis fin à la communication par miroir avec Harry, je suis bouillant de colère. Je décide de faire quelques pas avant de contacter Brunissande, pas la peine de l'agresser, la pauvre ! Dès que j'en ai fait dix, je me rends compte que je n'ai laissé aucune chance à Harry de m'expliquer de quoi il en retournait vraiment. Je me revois insinuer auprès de Mae qu'il n'est pas insensible à la Briseuse de sorts française, et je mesure que j'ai encore perdu une occasion de paraître calme et mesuré. Qu'est-ce que je sais de leur dispute, réellement ?

Je ne suis pas loin de laisser tomber quand j'arrive, comme souvent à Venise quand on va droit devant soi, sur un canal. En regardant mon reflet, troublé pas le clapot, je me souviens de la proposition de Nikomaka Girasis et de son importance, et je décide que je dois mener mon plan à bien même s'il malmène les amourettes compliquées de mon grand frère. Brunissande pourra refuser après tout, mais elle a le droit de savoir. Elle s'est trop impliquée pour être balayée, maintenant, par un Harry qui me semble jouer un jeu au moins double, quelle qu'en soit la raison. Fort de cette nouvelle résolution, je tire de nouveau mon miroir de ma poche.

« Brunissande Desfée », je murmure en mettant beaucoup de ferveur dans la demande de communication. L'attente est longue mais sans déclencher de message. Comme si elle hésitait à me répondre. S'il te plaît, Brunissande, je pense très fort.

« Cyrus ? », elle répond sans cacher ni son étonnement, ni sa réticence. « Tu es à Venise ! », elle ajoute interprétant ce qu'elle voit autour de moi.

« Oui, et toi, tu es où ? », je m'enquiers sans tellement tourner autour du pot.

« Ici, chez ma cousine », elle indique avec l'hésitation qui me dit qu'elle a failli me mentir.

« J'ai besoin de te voir », j'annonce sans ambages, j'en ai définitivement fini des ambages.

« Me voir ? Pourquoi ? »

« J'ai un truc à te proposer, Brunissande », je décide d'être clair. « Je me fiche que tu te sois disputée avec Harry... »

« Il t'a dit ! », elle m'interrompt immédiatement.

« Est-ce que tu prendrais un café ? », j'insiste.

Brunissande détourne la tête sans me répondre, soupire plusieurs fois, et je pense d'abord qu'elle va m'envoyer paître, puis elle me regarde avec pas mal d'intensité, comme si mon image devait lui donner la réponse aux questions qu'elle se pose.

« Harry sait ? »

Je réprime mon envie de me discréditer totalement à ses yeux en lui racontant ma superbe sortie. Elle me trouverait sans doute terriblement prétentieux d'avoir annoncé que j'allais l'amener..

« Je t'ai dit que Harry, à ce stade, n'a rien à voir là-dedans », je lui rappelle plutôt.

« Bien. Ok, je t'écoute », elle répond étonnamment posément, s'asseyant même dans le même mouvement.

« Comme ça, par miroir ? », je m'étonne à mon tour.

« Tu dis que tu as quelque chose à me dire, je t'écoute », elle confirme à sa façon.

Je soupire, hésitant entre insister pour la rencontrer réellement, accéder à sa demande ou lâchement laisser tomber. Ok, je ne sais pas être lâche, même quand ça me simplifierait la vie. Je place une bulle de silence autour de moi, je m'adosse à un mur de pierre jaune, chauffé par le soleil, et je raconte :

« J'ai découvert qu'une prof de mon université à Londres en savait assez long sur les magies de lune, qu'elle détenait notamment une correspondance à ce sujet avec Cosmo Talui - c'est le...»

«... père de Ada », complète Brunissande d'une voix totalement neutre.

« Je ne savais pas si tu savais », je m'excuse piteusement, de nouveau inquiet de me trouver si près des étranges précipices qui encombrent la vie de mon frère. « Bref, elle serait prête à ouvrir ses archives à de jeunes chercheurs qui voudraient exploiter le sujet, et j'ai pensé à vous. »

« Nous sommes des briseurs de sorts, pas des chercheurs, Cyrus. Il me semblait que Harry avait été extrêmement clair à Trieste l'autre jour », elle remarque immédiatement, légitimiste et raisonnable comme l'exacte contraire de moi-même, je me dis.

« Peut-être que l'étendue du matériel disponible change les choses », je plaide. Autant que je m'entraîne pour quand je vais essayer de vendre ça au grand-frère aux yeux verts.

« Surtout si le matériel ramène à l'histoire d'Ada », elle insinue.

« Quelque part, cette correspondance devrait lui revenir », j'admets. « Quelles que soient ses relations avec mon frère ».

Brunissande accepte ma sortie d'un geste sec de la tête.

« Harry acceptera sans doute pour elle », elle postule, calme, voire chirurgicale. « Tiziano sera peut-être tenté par l'aventure universitaire, mais moi, Cyrus, je ne vois pas ma place dans tout ça. »

« Tu as passé des nuits à observer les statuettes, des journées à préparer des potions et tu ne serais pas curieuse d'en savoir plus ? »

Cette fois, elle a l'air relativement gênée.

« Peut-être que Harry a raison, ce n'était pas ma place : j'ai voulu lui rendre service mais j'ai supposé l'existence d'une place qui... n'a pas lieu d'être... », elle abdique sans porte de sortie. Cette fille, c'est l'abnégation faite jolie !

« Oh là », je la freine. « Reprenons tout ça : tu as fait tout cela seulement parce que tu as un béguin certain pour les yeux émeraude de mon grand-frère ? »

Elle rougit immédiatement et je me mords les lèvres, en me disant qu'elle ne me connaît peut-être pas assez pour accepter que je m'exprime aussi clairement.

« C'était transparent et pathétique, n'est-ce pas ? »

« Franchement, s'il s'était agi d'un truc plus banal que des statuettes ouvrant des pans quasiment inexplorés de la magie, est-ce que tu en aurais fait autant ? Y'a plein de moyens moins coûteux de draguer Harry ! »

« Tu as des recettes éprouvées ? », elle demande avec un rire un peu étranglé par la gêne et l'auto-dérision.

« Réponds la première », j'insiste.

« Ok, les statuettes, c'est un sacré truc... J'ai eu des profs introduits aux travaux de Taluti à BeauxBâtons, j'aimais bien ce que je découvrais - surtout les liens symboliques avec les principes féminins... Et je pensais bêtement que ça me suffirait de travailler à côté d'Harry... J'aime bien travailler avec lui... », elle s'en excuse presque.

« Mais lui se demande très naïvement pourquoi tu fais ça – c'est assez typique de lui, tu sais, il est généralement aveugle à l'intérêt des filles pour lui... », j'indique.

« Il est amoureux », elle le défend.

« Il est plutôt amoureux », je corrige. « Il se pose des tas de questions sur eux deux et je ne prendrais aucun pari sur le futur – ce n'est pas une relation très apaisée et très simple que la leur... »

« Tu n'as pas à me dire ça ! »

« Non », je reconnais, « Mais c'est ce que pense toute ma famille, tous nos amis communs et même Harry, alors ce n'est pas non plus le secret le mieux gardé du monde magique ! »

« Je ne souhaite pas son malheur », elle chuchote.

« Personne ne le souhaite, Brunissande. Mais admettons que nous nous sommes beaucoup trop éloignés de ma première question : est-ce que tu acceptes de venir chez Tiziano ; je vais leur raconter la proposition de Girasis et j'aimerais que tu sois là... même pour répéter que tu n'es pas intéressée. »

« Quelle importance ? »

« Brunissande, je ne crois pas que Harry soit très content de votre dernière discussion », je plaide. « Ça le rassurera que tu viennes ! »

« T'es un sacré numéro, Cyrus ! », elle sourit. « Quand tu as une idée en tête, c'est difficile de te résister ! Soit. Ne serait-ce que pour mettre un point final clair à mon implication là-dedans. Je viendrais. Quand ? »

« Maintenant ? »

ooo

On se retrouve une demi-heure plus tard à deux ponts de chez Tiziano. Je ne me suis presque pas perdu. Brunissande est emmitouflée dans un grand manteau serré par une large ceinture de cuir. Je lui trouve une féminité intemporelle relativement intimidante. Finalement, mon grand-frère a le chic pour attirer des filles intimidantes, je me dis. On n'échange que des banalités sur le temps printanier pour combler les quelques dizaines de mètres restants. Devant la porte, j'hésite et elle sonne.

« Ah, vous voilà ! », nous accueille Tiziano en anglais. Cette prévenance linguistique n'est pas suffisante (assez) pour cacher qu'il est assez mécontent. Ça doit se lire sur mon visage que j'ai saisi ses sentiments, parce qu'il se décale pour nous laisser entrer en expliquant un peu plus calmement : « Je devrais être Trieste, moi ! Je vais finir par planter mon stage ! »

« Bah, Cyrus t'a trouvé un sujet de thèse », commente Brunissande en confiant son grand manteau à un elfe.

Ça coupe la chique à Tizzi, pas besoin de le dire, et il nous conduit sans un mot de plus jusqu'à une salle à manger qui s'ouvre sur une terrasse qui domine Venise. J'avoue que c'est la grande classe ! La vue me fait un instant oublier Harry qui s'est levé en nous voyant entrer. Il est un peu pâle, je dirais, quand il hésite à nous adresser la parole. Ce n'est pas moi qu'il regarde, c'est Brunissande :

« C'est... c'est bien que tu sois venue », il lui dit – en français, pour la peine. Ils doivent leur apprendre ça, chez les briseurs de sorts : toujours s'excuser dans la langue de l'interlocuteur...

« Nous verrons », commente Brunissande avec un sourire un peu branlant.

Charitablement, j'écourte ce moment sans doute pénible pour les deux en saluant Tarquino, Umbretta et Ada avant de leur faire face à tous. Un peu comme un jury, je me rends compte. Décidément, je suis poursuivi.

« Bien, je suis désolé d'arriver comme cela, sans trop prévenir et en vous forçant à changer vos plans », je commence, et Tiziano fait un geste de grand prince de la tête. « Hier, j'ai discuté avec la directrice de mon Département à l'Université de Londres... », je continue, regrettant un peu tard de ne pas avoir placé un sortilège de traduction pour m'adresser à eux tous en italien.

« Nikomaka Girasis », indique Tarquino avec un signe de connivence pour Tiziano.

« Vous la connaissez ? »

« Nous avons bien connu Onasimos, un de ses frères. Il a été le précepteur de Tizzi. »

Ce nouveau développement manque de me faire perdre le faible fil que je m'étais vaguement fixé en venant là.

« Depuis quand tu es bien avec elle ? », remarque alors Harry, plus étonné que soupçonneux. «Je croyais qu'elle avait fait tout pour te bloquer dans tes projets ! »

« Depuis qu'elle m'a mis la meilleure note de la promotion à l'épreuve de Symbolique parce que je n'ai pas caché que je savais que la magie de lune existait », je réponds en rougissant stupidement quand je lis l'étonnement révérencieux dans le regard de tous, sauf Ada et Umbretta. « Un demi-paragraphe, pas plus, mais ça l'a intriguée... Je crois qu'elle fait régulièrement le test depuis des années, car elle attend un étudiant à qui elle confierait une tache un peu spéciale », je développe. A ce point je regarde Ada qui a l'air de se demander ce qu'elle fiche là à m'écouter frimer avec mes résultats universitaires. Elle se rend compte que je la regarde, et elle est carrément sur ses gardes. « Elle possède une correspondance de plusieurs années... avec Cosmo Taluti et elle aimerait en faire quelque chose », je lâche donc.

« Une correspondance ? », répète Ada, incrédule. « Avec mon père ? »

« Oui », je confirme sobrement. « Elle semble penser qu'il y a de quoi faire une ou plusieurs
publications, et elle cherche des gens déjà intéressés par la question... »

« Toi », complète Harry ayant l'air de trouver ça très bien.

« Non, moi, je ne vais pas faire ça maintenant ; je ne peux pas laisser tomber Aesthelia, Harry ! Elle m'attend... », je m'agace. N'aurait-il pas pu y penser seul ?

« Mais comment cette femme a des lettres de mon père ? », questionne Ada l'air médusée et en buttant sur ses mots anglais.

« A priori, elle le connaissait bien », je réponds prudemment. « Je ne sais pas les détails mais elle a dit qu'elle le connaissait personnellement. »

« Personnellement ? », elle répète comme si elle ne connaissait pas le mot – ce qui est possible.

« Ada, les Girasis comme beaucoup de familles sorcières à la fin des années 1960 sont parties de Grèce parce que le régime moldu ne leur laissait pas beaucoup de libertés. Beaucoup sont partis aux États-Unis, mais une petite communauté s'est constituée en Italie. Je ne suis pas étonné que ton père ait pu rencontrer Nikomaka Girasis - elle est à peu près de sa génération... Je les vois bien fréquenter les mêmes cercles, ton père était connu pour son intérêt pour la symbolique... », explique Tarquino avec un anglais chantant mais étonnamment précis dans son vocabulaire.

« Bref, j'ai pensé que vous tous, avec toutes les connaissances théoriques et pratiques que vous avez réunies ces derniers temps, avec l'intérêt que vous pourriez avoir à faire valoriser les travaux de Cosmo... », j'en profite pour revendre mon projet.

« Je suis contre », déclare alors Ada en se levant comme pour renforcer ses paroles. « Je ne sais pas qui est cette femme, mais laissez mon père où il est ! Ce n'est pas une Grecque... Mon oncle n'acceptera jamais, et moi non plus ! »

Harry semble sur le point d'intervenir puis se ravise et croise les bras comme pour dire qu'il parlera le dernier, si jamais il parle.

« Tu n'es pas curieuse ? », questionne alors Tiziano en se tournant vers Ada. « Si quelqu'un détenait des lettres de mes parents... - excuse-nous, Cyrus mais l'anglais n'est pas une langue facile pour elle... »

« Se qualcuno avesse corrisposto con mio padre o mia madre, amerei leggere le sue lettere », déclare alors sa sœur et, sans comprendre chaque mot, je sais qu'elle n'a fait que reformuler la question de son frère.

« Mio padre », répète Ada en secouant la tête. « Se si trattasse solamente di mio padre ! »

« Je pense, Ada, que cette dame a le souci de la réputation de ton père », estime alors Tarquino, revenant à l'anglais. « Sinon elle aurait déjà publié tout ça depuis longtemps...

« ...ou tout brûlé ! », injecte Harry sortant de son silence. « Je n'ai pas spécialement envie de devenir le secrétaire d'une prof d'université, mais j'admets qu'à ta place je chercherais à savoir exactement ce que ces lettres contiennent avant qu'elle ne les publie avec ou sans nous... »

« Moi ? », répond Ada en se tournant vers lui. « Mais moi aussi, j'ai autre chose à faire, Harry ! Des choses qui... onorano..."

" honorent", souffle Harry.

"...honorent autant la mémoire de mon père qu'un livre ! »

Harry admet sa position d'un signe de tête, Umbretta a l'air triste, mais Tiziano fait un pas en avant :

« Bref, Harry n'a pas envie, Ada n'a pas le temps, Cyrus part au Brésil... Brunissande ? », il résume en se tournant vers la jeune Française.

« Ce n'est pas ma place ! », elle indique immédiatement, et je vois Harry piquer du nez derrière elle.

Un peu tard, grand frère.

« Voilà qui est très dommage », regrette Tarquino ouvertement.

« Mais Tiziano a envie, le temps et rien à faire au Brésil, non ? », intervient Harry en relevant la tête avec une décision nouvelle.

« Mais... est-ce qu'elle ne s'attend pas à ce que... », balbutie Tiziano étrangement gêné.

« J'ai reconnu avoir entendu parler des magies de lune en Italie par des briseurs de sorts », je le rassure. « Je n'ai pas donné de noms avant de vous avoir parlés... »

« Et tu peux sans doute embringuer le Musée de Trieste dans l'affaire, Tiz », renchérit Harry avec cette force de conviction qu'il peut déployer quand il s'en donne la peine. « Et si Girasis a vécu en Italie, elle connaît sans doute le nom des Cimballi, surtout si tu as été l'élève de son frère... Tu as même un bien meilleur pedigree qu'un fils Lupin ! »

Tiziano ne trouve rien à répondre mais personne d'autres n'ose un commentaire jusqu'à ce que Ada parle :

« Ils ont raison », elle décide. « Tu dois aller lire ces lettres, Tiziano. Tu es un homme d'honneur... tu en sais assez pour... », elle hésite et lève les bras au ciel dans un geste d'agacement devant ses limites linguistiques, avant de repasser à l'italien, « per misurare se è importante, sufficiente... E se è il caso... »

« Si c'est le cas, nous t'aiderons tous », termine Harry et Ada approuve.

Après ça, la discussion devient surtout stratégique. Faut-il commencer par obtenir le soutien du Musée au projet de Tiziano ou revenir d'abord vers Girasis ? Tarquino nous met d'accord en proposant d'écrire à Onasimos Girasis - ce qu'il devait faire depuis longtemps - et en conseillant à son petit-fils de parler évasivement en attendant d'une possible recherche conjointe avec le département d'Arithmancie de Londres.

"Surtout en ne précisant pas le sujet", il conclut.

Et Tiziano et moi on opine d'un même élan qui fait sourire les trois filles.

"Faut que j'y aille", soupire ensuite le copain de Harry après un regard morne à la pendule - juste pour que je me sente coupable sans doute.

"Moi aussi", annonce Ada. "Je dois retrouver Lucca chez Fia..."

Dans le mouvement général qui nous fait regagner le grand escalier du Palais, il me semble que Tiziano glisse un mot à l'oreille de Ada et que celle-ci opine en souriant. Harry les rejoint juste après et lui prend la main. Quand je les rattrappe à mon tour, Harry lui parle en italien sur un ton qui me paraît solennel :

"Ti tengo informato se i Sirenani mi contattano, promessi !"

"Grazie. Aspettando, vai ad occuparti delle tue pozioni", elle répond - une histoire de potions, je crois comprendre. Ce qui est confirmé par Tiziano qui se retourne pour commenter, moqueur, en anglais :

"Surtout que, sans moi, ça va t'en faire des manip' !"

"Cyrus va m'aider", avance le grand frère le plus gonflé de la terre sans même me regarder.

"Je déménage au Brésil après-demain", je lui rappelle.

"Mais tu détesterais que je gâche toutes les belles potions que tu as imaginées, non ?", il ose même avec un sourire en coin comme pour m'inviter à prendre du recul.

Ça fait rire de nouveau les filles qui échangent des regards complices. Y a jamais eu rien de tel pour me faire craquer.

"Seulement si tu demandes aussi gentiment à Brunissande de nous accompagner - après tout, ce sont aussi ses potions..."

Le silence très court qui suit m'apprend, si j'en doutais, que j'ai bien mis les pieds dans le plat - mais comme j'ai commencé plus tôt ce matin, autant en profiter.

"Merci, mais je ne vais pas venir compter les points entre vous deux", déclare alors la jeune Française avec un aplomb sans doute remarquable.

"J'ai toujours dit que tu étais une sage !", la félicite Tiziano en lui tendant son manteau avec prévenance.

Ada me lance un regard que je qualifierais de triomphant. Il n'y a pas à dire, ça va sans doute être ma fête. Mais Harry ne me saute pas dessus dès qu'il se trouve seul avec moi. Il ne me fait pas non plus clairement la gueule. Il semble plutôt plongé dans une grande réflexion qui l'emmène loin de moi.

"Je suis prêt à payer pour savoir à quoi tu penses", je finis par craquer, trois rues plus tard.

"Vraiment ?", il s'amuse visiblement. " A différentes choses, en fait... Je me demandais si Tiziano sort avec Fiametta sans me le dire, notamment..."

"La copine d'Ada ?", je vérifie.

"Eh bien, je me suis déjà vaguement posé la question hier soir quand on est sortis du restaurant et puis là, il a demandé à Ada de dire à quelqu'un qu'il l'appellerait - ce n'est pas parce qu'il l'a dit en argot vénitien que je n'ai pas compris... Je ne pense pas qu'il compte appeler Lucca Astrelli...", il raisonne tout haut.

"Je croyais qu'en tant qu'héritier des Cimballi, il avait des hautes prétentions en termes de mariage", je badine, content de ne pas me faire tirer les oreilles. "Genre vieilles magies, sang pur et compagnie..."

"Genre Brunissande", reconnaît Harry. "Mais il a eu beau essayer, elle n'a pas voulu de lui, paraît-il... Pas si facile à apprivoiser, Brunissande, à ce qu'on dit d'elle", il rajoute pensivement. "D'ailleurs qu'est-ce que tu as pu lui dire pour la faire venir ? Je pensais à ça aussi, pour ne rien te cacher."

J'essaie le silence pour voir s'il irait de nouveau jusqu'à raisonner tout haut. Mais il est autant que moi le fils de Remus : ça ne donne rien.

"Que tu te trompais, que c'était sa place", je résume sans trop oser le regarder.

Ça le rend silencieux une demi-rue de plus, mais je ne le relance pas. A silence, silence et demi.

"La question à laquelle personne ne veut me répondre - ni elle, ni Tiziano - reste pourquoi elle s'implique autant ? Si c'était seulement pour l'intérêt intrinsèque des magies de lune, elle aurait sautée sur l'occasion que tu lui as offerte, non ?", il reprend finalement. C'est mon tour de me taire et, quand ça dure, ça le fait rire sombrement. "Ok, je fais mon crétin de Potter qui ne veut pas voir ce qui est juste sous nez, tellement il est obnubilé par ses propres problèmes, c'est ça que tu penses ?"

"Je t'ai dit que Drago est arrivé cinquième en Symbolique ?", est la seule réponse charitable que je trouve.

ooo

Quand on a mis les dix potions en bouteille, on attrape de quoi nous restaurer au marché et on va ensemble au Centre international des portoloins. De nouveau, je rentre à Londres, et il va à Genève. On n'a pas reparlé de Brunissande ou d'Ada. J'ai dit que Mae avait besoin de vacances et il m'a félicité avec sincérité sur mes résultats, posant des questions sur les épreuves comme un grand frère qui aurait surmonté son agacement pour ma manière de faire. On s'est serrés un peu plus fort que d'habitude au moment de se quitter.

"Viens me voir", j'ai demandé.

"Évite les mafias et les trafics", il m'a sermonné.

A Londres, j'ai appelé Gin pour lui dire que je passais "en finir" à l'Université. Elle était au Terrier en train de stocker nos affaires d'hiver dans le grenier de ses parents. J'ai promis de faire au plus vite, et elle m'a conseillé de surtout faire au mieux. J'ai trouvé Avinesh dans sa salle de classe avec des premières années qui m'ont regardé comme une légende vivante. Quand le dernier petit curieux a quitté les lieux, j'ai expliqué que Tiziano Cimballi se portait volontaire pour travailler avec Girasis - Plutôt lui que moi, j'ai même pensé, avec une certaine honte assumée.

"Cimballi... le nom me dit quelque chose", a commenté Avinesh.

"Son grand-père est un alchimiste relativement réputé", j'ai proposé.

"Je ne vais pas vous cacher, Cyus, que j'attendais le nom de votre frère", il a répondu, passant à tout autre chose.

"Il est possible qu'il vienne en renfort, plus tard", j'ai fini par répondre, prudemment. "Mais Harry n'est pas réellement intéressé par les recherches théoriques et il est en stage chez les Gobelins de Genève en ce moment."

"Et ce Cimballi s'y connaît en magie de Lune ?"

"Il a déjà travaillé dessus, de manière appliquée, comme un briseur de sorts", j'ai encore simplifié. "Mais surtout, il est stagiaire au Musée de Trieste et ça se prête plus à une coopération universitaire que.. les autres personnes auxquelles j'avais pensées"

"Le Musée des magies orientales de Trieste", a apprécié Maninder. "Bien, j'espère que le professeur Girasis ne fera pas une interprétation personnelle du désinvestissement de la famille Lupin..."

"Je ne peux pas faire ça à Aesthelia, professeur", j'ai répété.

"J'ai cru comprendre ça", il a reconnu avec un sourire fugace qui m'a confirmé qu'Aesthelia avait tenu sa promesse - celle-là comme toutes les autres. "Soit, je vais transmettre votre proposition au professeur Girasis et lui expliquer que l'équipe qui vous accueille au Brésil vous a posé un ultimatum..."

"Tenez moi au courant, professeur", j'ai proposé.

"Je ne doute pas que nous allons nous reparler très vite, Cyrus", il m'a assuré. J'allais partir quand il a ajouté : "Travaillez avec Aesthelia comme vous avez préparé ces examens, et personne ne sera en mesure de critiquer un seul de vos choix."

oooo
Même pas de notes - à part, pour les inquiets, trois phrases d'italien :

Umbretta : "Se qualcuno avesse corrisposto con mio padre o mia madre, amerei leggere le sue lettere" - si quelqu'un avait correspondu avec mon père ou ma mère, j'aimerais lire leurs lettres.

Ada : "Mio padre, se si trattasse solamente di mio padre ! » Mon père, si seulement, il s'agissait de seulement de mon père !

Ada : "per misurare se è importante, sufficiente... E se è il caso.." pour mesurer si c'est important, suffisamment... et si c'est le cas..."

Harry : "Ti tengo informato se i Sirenani mi contattano, promessi !" Je te tiendrais au courant si les Sirénéens me contactent, promis

Ada : "Grazie. Aspettando, vai ad occuparti delle tue pozioni" Merci, en attendant, vas t'occuper de tes potions.

Suivant ce bon conseil, Harry dans le prochain va à Genève s'occuper de ses potions. Ça s'appelle Des Contretemps... ce qui en dit assez, non ?