C'est un cauchemar. Un cauchemar. Un affreux cauchemar.

Et pourtant, quand je me pince, je me rends compte que je suis bien réveillée et que Vermeil est bien devant moi. Je me rends compte qu'elle dit qu'elle va rester ici. Dans ma chambre. Pendant quelques mois.

ARGH.

– Pourquoi as-tu mis une perruque ? demande brusquement Roxanne.

Je remarque seulement à présent que Vermeil n'a pas les mêmes cheveux blancs et courts que d'habitude. Ils sont longs et roux, et très très emmêlés, exactement comme les miens. Si c'est une blague, elle n'est pas drôle. Vraiment pas.

– C'est un peu compliqué, répond-elle en rougissant un peu. Je suis métamorphomage mais je ne peux que changer mes cheveux. Pas le reste du corps. Mais j'ai une maladie qui m'empêche de les modifier à ma guise, et c'est mon inconscient qui se charge régulièrement de transformer ma coiffure.

– Et pourquoi tes cheveux maintenant ressemblent aux miens ?

– Parce que, euh, je redoutais un peu ton retour. Et j'ai fait des cauchemars où tu étais dedans.

Elle devient très rouge et met les mains devant la bouche, réalisant ce qu'elle vient de dire. Bah, qu'est-ce que je m'en fiche. Moi aussi, si je me préoccupais d'elle, je ferais des cauchemars avec Vermeil dedans.

– Grrrrr…

Ça, c'est Pepsi, le croup de Judith, qui se met à grogner. Je tourne la tête vers l'animal et vois… ce fichu matou. La sale bête tremble de peur. Génial, avec un peu de chance Pepsi va le bouffer ! Malheureusement, Vermeil court vers son chat et le prend dans ses bras. Pff. Quelle casse-pieds celle-là, pour une fois qu'on allait s'amuser…

– Ils n'ont pas l'air de s'entendre, marmonne-t-elle pour briser le silence qui est revenu dans la chambre.

Heureusement qu'elle est là pour le signaler, sinon je ne l'aurais pas remarqué. Comment vais-je faire pour survivre quatre mois et demi avec cette gourde ?

– Je sors.

Je file de la chambre et dévale les escaliers vers la salle commune. Potter est là. Une fois de plus, j'ai la sensation que je vais vomir. Va falloir que je demande des médicaments à Pomfresh, si ça continue. Quoi que… non. Avec ce que je lui ai dit en début d'année au premier cours de médicomagie (je me souviens nettement d'un « Médicomage raté ! » particulièrement retentissant), elle va me donner du poison.

– Pourquoi avait-elle les cheveux comme ça ? me demande le binoclard.

– Tu lui demanderas, je réponds en ouvrant la porte de sortie.

– Le couvre-feu passe dans dix minutes, tu sais.

– J'ai pas Alzheimer, crétin, je suis au courant, je rétorque en claquant le tableau derrière moi, déclenchant la fureur de la Grosse Dame.

Je marche à vive allure dans les couloirs, laissant mes pieds me guider. Je traverse des couloirs et des couloirs, saluant vaguement des tableaux qui me disent bonjour. Je suis énervée. Et triste. Je n'ai pas envie de cette dinde avec moi. Il va falloir lui infliger le traitement de choc à base de limaces.

« Calme-toi. »

Je ne peux pas ! Tu réalises dans quelle situation je suis, là ?

« Tu vas me dire que tu déprimes parce qu'une fille est dans ta chambre ? Tu as déprimé pour des choses autrement plus sérieuses. Comme la mort de cinq Valkyries, et même six si on te compte dedans. Tu as vécu des événements plus difficiles que ça. Alors tu vas rester calme et affronter ta dernière vie plutôt que la gâcher à cause de petites épreuves ridicules comme celle-ci. »

J'appuie mon dos contre un mur froid et me laisse glisser au sol. C'est vrai, tu as raison, Gondul… mais c'est au-dessus de mes forces.

– Je n'y arrive pas, je souffle en faisant tourner la bague sur mon doigt.

– Tu n'arrives pas à quoi ?

Je lève la tête vers Judith et Roxanne. Elles m'ont suivie. Je leur fais un pauvre sourire.

– A ne pas déprimer. Je ne veux pas de Vermeil dans ma chambre.

– On en parlera à McGonagall, me promet Judith doucement.

Roxanne ne dit rien. Je sais qu'elle aime bien Vermeil, elle. Ça ne me dérange pas, Roxanne traîne avec qui elle veut. Mais moi, je ne peux pas la supporter et je n'ai pas envie qu'on me force à la fréquenter, en la mettant dans le même dortoir que le mien par exemple.

« Au fait, je suis à Poudlard. »

!

« Ça tombe bien, il y a deux ou trois choses que je dois mettre au clair avec une de tes amies. »

Tu ne feras rien à Roxanne. Et pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ?

« Parce qu'il fallait te consoler, tiens. »

Où es-tu ?

« Je vais te guider. Viens avec tes amies. »

Tu ne feras rien à…

« Tu radotes », grogne-t-elle. « Je ne suis pas sourde, j'ai compris le message la première fois. Amène-les. Ce serait bien de les mettre au courant en même temps, puisque tu as l'intention de tout leur dire après. Autant le faire une bonne fois pour toutes. »

Ça ne te dérange pas que je leur dise tout, au fait ?

« Si. Mais qu'y puis-je ? Chacune vit sa vie, maintenant. »

Je lève la tête vers mes amies. Elles me fixent songeusement.

– Tu es en conversation avec… elle, n'est-ce pas ?

– Précisément. Venez avec moi.

Je me lève et marche à pas vifs le long du couloir.

« Tournez à gauche. »

Je suis les indications de Gondul la Psychopathe Scandinave – GPS, haha… hm pardon – et mes amies me suivent en silence. Après dix minutes de marche, nous débouchons sur un couloir avec une dizaine de portes. L'une d'entre elles s'ouvre toute seule dans un grincement sinistre.

« Je suis dans cette pièce. »

Nous entrons toutes les trois, les unes derrière les autres. Quelques secondes après, la porte se referme lourdement derrière nous, dans le même craquement lugubre.

La pièce sent le renfermé. C'est une ancienne salle de cours de Sortilèges. Les grandes fenêtres aux carreaux brisés laissent pénétrer de froids courants d'air qui agitent paresseusement les rideaux troués et rongés par les mites. La lune éclaire nettement des piles de livres mal rangés, des feuilles traînant sur le parquet poussiéreux, et de grandes armoires entrouvertes regorgeant de vieux manuels. Tout est figé. C'est comme rentrer dans une vieille photographie aux couleurs passées.

Sur l'estrade, un large bureau vide devait autrefois accueillir le professeur. Derrière, des grossièretés sont écrites au tableau à la craie. Je reconnais sans peine l'écriture de Peeves qui fait souvent cela, mais généralement dans les salles fréquentées. Cela fait peut-être bien longtemps qu'il est venu ici pour la dernière fois.

– Où es-tu ? je murmure.

Une forme incertaine apparaît assise sur le bureau du professeur, dans d'épaisses volutes de fumée grisâtre tournoyant autour de la silhouette. Quelques secondes après, Gondul est là, cheveux épars, teint de mort, lèvres pâlies, maigre, au visage émacié. Ses yeux brillent comme jamais au clair de lune.

J'aurais presque peur si je ne savais pas que Gondul adore faire son petit effet.

« Ce n'est pas destiné à toi, c'est juste pour tes amis. »

Je me tourne vers Roxanne et Judith, assises sur des bureaux. Elles sont terrorisées.

– Bonsoir, les salue Gondul d'une voix glaciale.

– Arrête ça, je soupire.

Elle darde au contraire un regard mortel sur mes amies. Je m'approche du bureau et tire Gondul du bras. Debout devant le bureau, elle me regarde, étonnée. Elle semble encore plus surprise quand je la prends dans mes bras et la serre fort.

– Tu m'as manqué, je souffle.

Bon, pas au point de lui faire de gros câlins et de pleurnicher sur son épaule. Ça, c'est juste pour casser l'image qu'elle essayait de faire d'elle-même devant mes amies.

« Ce n'est pas très sympathique de ta part, Gondul. »

Héhé.

Je desserre mon étreinte et m'éloigne d'elle. Elle a l'air un peu plus colorée qu'il y a deux minutes.

– Que fais-tu ici, au fait ? je demande en m'asseyant sur le bureau du professeur, face à elle.

– Il me semble que certains points te semblaient obscurs, après la mort de Kausmaki. Je venais te les expliquer.

Je souris. Pour une fois qu'on peut répondre à mes questions !

– Alors c'est parti. Je suis vraiment mortelle ?

– Malheureusement, oui, soupire-t-elle. Quand Kausmaki a deviné qui tu étais, en temps que Valkyrie, ton destin était scellé. Tu mourras définitivement à la fin de cette vie.

– Pourtant, tu es un Horcruxe. Tu devrais me permettre d'avoir une vie éternelle, non ?

– Laisse-moi t'expliquer. Un Horcruxe est une moitié de vie. Quand le corps d'une personne ayant un Horcruxe meurt, la moitié d'âme rejoint l'autre dans l'objet. Or je me suis reconstitué une vie complète avec celle de Kausmaki.

– Tu as aspiré l'âme de Kausmaki ? Donc elle a un Horcruxe aussi ?

– Non. J'ai détruit son esprit et gardé son âme. Elle n'existe plus. C'est comme si j'avais pris sa place parmi les êtres vivants. Maintenant, j'ai donc une âme complète. Mais toi, quand tu mourras, ton âme ne viendra pas dans l'Horcruxe, elle disparaîtra.

– Et toi, tu mourras aussi ?

– Non. Moi, je suis immortelle. Je resterai ainsi jusqu'à ce que quelqu'un détruise l'objet qui sert d'Horcruxe auquel je suis toujours rattachée, ou bien ne détruise le corps dans lequel je m'abrite. Et je ferai en sorte que cela n'arrive jamais, ajoute-t-elle avec un sourire inquiétant.

– Je peux poser une question ?

Nous nous tournons toutes les deux vers Roxanne. J'avais oublié qu'elle et Judith étaient là.

– Vas-y, accorde Gondul, suspicieuse, en sortant un poignard de sa cape délabrée.

– Gondul, tu ne…

– C'est bon, c'est la troisième fois que tu me le dis, je vais rien lui faire, à ton amie, grogne-t-elle en sortant un autre objet de sa poche. C'est juste que je profite de mon temps ici pour faire des choses que je ne peux pas faire dehors.

– Des choses comme… ?

– Je te le dirai après avoir écouté la question de ton amie.

Nous nous tournons à nouveau vers Roxanne. Elle se racle la gorge et balbutie :

– Est-ce que… hum…, Ginger peut tomber amoureuse, maintenant ?

Je manque de me frapper le front avec le plat de la main. Il n'y a que Roxanne pour penser à l'amour à des moments pareils.

Mais Gondul n'a pas l'air las, au contraire. Le regard grave, elle répond :

– Oui. Malheureusement, elle en est à présent capable.

Pourquoi « malheureusement » ? A écouter Roxanne, c'est génial, d'être amoureuse.

– Et vous, vous pouvez tomber amoureuse ?

Elle lance un regard noir à Judith qui vient de parler. Celle-ci se ratatine sur elle-même.

– Quelle question. Est-ce que j'ai une tête à tomber amoureuse ?

– Où vas-tu aller, maintenant ? je la coupe avant qu'elle ne décide de s'acharner sur mon amie.

– Je ne sais pas. Errer de ci, de là. Nous resterons en contact, mais ne nous reverrons plus très souvent. Tu vivras ta vie dans la société humaine que tu aimes tant, et moi je vivrai ma vie ailleurs.

– Et Hildr ?

Son regard s'assombrit.

– Nous n'avons rien à faire avec elle. Elle vivra toutes ses vies dans la solitude comme elle l'a choisi. Cela m'étonnerait que tu croises à nouveau sa route. Maintenant, moi aussi, j'ai une question à te poser. Où est le livre avec lequel tu as tout appris des Valkyries et de la légende de l'anneau d'Odin ?

Mythes et Légendes Scandinaves ? Dans la bibliothèque du collège, bien sûr. Pourquoi ?

– Tu devrais essayer de le voler. Il ne vaudrait mieux pas que les sœurs Jones soient au courant de tout. Tu ne peux pas imaginer ce qu'elles peuvent avoir en tête.

– Et Potter, j'ajoute. Lui non plus ne doit pas savoir.

Gondul ne répond rien.

– Au fait, désolée pour ce que j'ai dit l'autre jour, marmonne Roxanne. Je ne le pensais pas vraiment…

– Tu le pensais parfaitement, la coupe Gondul. C'est juste que tu ne pensais pas me revoir un jour. On appelle cela la lâcheté.

Roxanne rougit et n'ajoute rien, tandis que je lance un regard furieux à l'ancien Horcruxe. Mais cette dernière ne semble pas s'en préoccuper. Elle pose tranquillement le couteau et l'objet qu'elle tenait sur le bureau, et tire une plume froissée de sa cape.

– Qu'est-ce que tu fabriques ?

– Une nouvelle baguette.

– Je croyais que tu n'en avais pas besoin.

– C'est tout de même bien pratique. Depuis que je suis en fuite, je dois rester sous forme de corbeau. Je ne peux pas me servir de ma magie directement parce qu'elle est bien trop puissante et les Aurors à mes trousses me retrouveraient immédiatement. Ici, je peux, cela va passer inaperçu dans une école de sorcellerie.

Un coup de vent soulève un peu plus un rideau et laisse un rayon de lune éclairer l'objet. C'est un morceau de bois. Gondul s'en saisit et se met à le tailler avec son poignard. Il me semble qu'elle le portait dans une ceinture autour de sa taille, dans le premier rêve que j'ai fait avec Kara. Je me demande d'où il sort. Sans doute une relique scandinave.

– Et ça, c'est une plume de quoi ? je demande en la saisissant.

– D'Horcruxe reformé, d'objet magique, de Valkyrie, d'être immortel, de puissance, de légende. Autrement dit, c'est l'une de mes plumes. Et le bois est le même que celui dans lequel Odin a taillé sa baguette : du pin norvégien.

D'un large geste, elle râpe le bois qui est devenu bien plus mince que tout à l'heure. Des étincelles bleues s'en échappent. Gondul se met à murmurer un chant en vieux norrois tout en taillant et la baguette se met à briller, faisant furtivement apparaître de petits éclairs bleutés. Brusquement, elle m'attrape la main qui tenait la plume, la serre contre la baguette, et chante de plus en plus fort. Le bois diffuse une douce chaleur. Soudain, il prend feu. Je sursaute et suis encore plus surprise en me rendant compte que ce feu ne me brûle même pas. Gondul n'a pas l'air étonnée du tout, et continue de chanter. Je me rends compte qu'il s'agit d'une longue formule magique.

De minuscules formes se mettent à tournoyer autour de la baguette. Ce sont de petits êtres humanoïdes mais sans tête, avec seulement deux jambes pour danser et deux bras pour tenir les autres par la main et tourner autour de nos mains serrées. Ils tournent de plus en plus vite, le chant de Gondul est de plus en plus fort, le feu grandit et prend toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, le bois ingère littéralement la plume noire. Quand le moindre duvet a disparu, une explosion de couleur détruit le feu, les petits êtres dansants et les éclats de lumière bleus. La baguette est encore chaude dans ma main. Le silence est revenu.

Je détache lentement mes doigts du bois. Gondul s'en saisit et dessine élégamment dans le vide avec, formant des caractères norrois brillants, qu'elle efface d'un tournoiement du poignet. Elle se tourne vers moi, souriante.

– Elle sera très efficace.

Je prends le parti de ne pas lui demander contre quoi elle est supposée être efficace. Malheureusement, elle a entendu mes pensées.

– Elle sera très efficace pour certains sorts comme… celui-ci.

Elle pointe sa baguette sur l'anneau que je porte au doigt. Un jet de lumière doré frappe la bague qui brille un instant.

– Sort de protection, dit-elle très vite avant que je ne commence à protester. Je crois qu'on le considère maintenant comme un sortilège de magie noire, mais quelle importance ? Le but est de protéger.

– Mais…

– Je t'en ai lancé un la dernière fois que nous nous sommes vues, à Beauxbâtons, juste avant que je ne parte. Discrètement, parce qu'il y avait trop de monde dans la même pièce… Tu ne l'as pas remarqué ?

Oh, c'est pour ça que le Accio Ginger n'a pas marché sur moi quand Potter me l'a lancé ?

– Chut !

Gondul me fait signe de me taire, puis lève le nez en l'air et ferme les yeux. Elle prend une longue inspiration, et rouvre des yeux noirs. Ses cheveux se raccourcissent à vue d'œil en noircissant eux aussi. Elle se transforme en corbeau… mais pourquoi ?

– Des gens approchent, je ferais mieux de filer. Au fait, toi, tu as invité d'autres humains pour écouter la révélation de tes secrets, alors j'ai fait de même. Je crois bon de te prévenir avant de partir.

– Quoi ? je m'écrie, trop abasourdie pour comprendre quoi que ce soit.

– Il vaut mieux qu'il sache, je pense, continue-t-elle songeusement.

Elle effectue un petit moulinet du poignet de la main tenant la baguette neuve, et j'entends un bruit de chute quelques mètres derrière moi. Je me retourne vivement : deux pieds s'agitent. Juste deux pieds.

Oh, non. J'ai un affreux pressentiment.

Je m'en approche rapidement et tire la cape d'invisibilité. Sans grande surprise, c'est Potter que je découvre dessous.

– Euh… salut ? tente-t-il en agitant vaguement la main.

Ce qui veut dire qu'il a tout entendu.

– Gondul. J'aimerais te dire deux mots.

– Pas le temps, au revoir !

Je tourne la tête juste à temps pour la voir se transformer en corbeau et filer par un carreau cassé. Oh, elle ne perd rien pour attendre !


(1) Spéciale dédicace à Chihiro au début du film, quand elle va chez le vieux Kamaji… Ça vous revient ? ;)