Coucou les ami-e-s.
Et oui, nouveau chapitre, mais surtout, relooking de l'histoire. Pas une réédition, seulement un petit ravalement de façade, le titre et le résumé qui changent, pour se rapprocher de quelque chose qui me plait davantage et qui me semble mieux correspondre à la façon dont l'ambiance de l'histoire a évolué depuis le début. J'espère que vous aimerez bien le nouveau titre et ne regretterez pas trop l'ancien, mais j'avais vraiment envie d'en changer pour plusieurs raisons.
Voilà voilà, place au chapitre.
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Chapitre 54 : Bain de sang
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[...] Achab ne pense jamais il ne fait que sentir, sentir. Et c'est assez pour l'homme. Penser est de l'audace. Dieu seul a ce droit et privilège. Penser est ou devrait être un rafraîchissement ou un calmant et nos pauvres cœurs palpitent, et nos pauvres cerveaux battent trop pour ça.
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« La salope ! La salope ! »
Merle marchait à pas décidés sous la lune, à travers le parc, en direction de l'hôtel, sans pouvoir s'empêcher de répéter le même juron en boucle.
« La bordel de putain d'enfoirée de salope ! »
Sur ses talons, Vi tentait de le raisonner et il n'entendait même pas ce qu'elle disait.
Quelqu'un allait avoir droit à un réveil en fanfare dans quelques minutes.
« La foutue salope ! Un gamin ! Elle me fait un gamin dans l'dos ! Sans me l'dire ! »
Il était à peu près aussi furieux envers lui-même qu'envers Kitty. Quel con, mais quel con ! Mettre cette salope enceinte, bravo, bien joué, c'était bien le meilleur truc à faire !
Pas une seule seconde ça ne l'avait préoccupé. Toute sa vie, il avait baisé sans protection, sans contraception, et sans se poser de questions. Il ne se sentait tout simplement pas concerné. C'était à la nana de gérer ça. Kitty lui avait littéralement sauté dessus, il s'était vaguement dit qu'elle devait avoir pris ses précautions de ce côté-là, surtout que c'était une professionnelle. On pouvait compter sur les prostituées pour bien assurer leurs arrières. Et là ça lui tombait dessus : cette connasse de tête pleine d'eau s'était faite mettre en cloque. Et par qui ? Par lui, bon Dieu de merde !
Et dire qu'il venait de passer la journée à s'inquiéter pour cette cloche de Vi.
Apprendre que Vi était enceinte apportait pour lui un semi-remorque d'angoisses et de doutes. En revanche, apprendre que Kitty l'était ne lui posait qu'un seul dilemme : est-ce qu'il allait la foutre dehors à coup de pompe au cul plutôt avec son pied droit ou son pied gauche ?
Mais évidemment, la Brindille n'était pas de cet avis, et allait lui mettre des bâtons dans les roues. Forcément. Putain de bordel de merde de complot de gonzesses.
Vi, justement, l'avait rattrapé et saisi par la manche.
« Tu viens de dire que tu ne la foutrais pas dehors !
- J'ai dit que je la foutrais pas dehors si on couchait plus ensemble ! J'ai jamais dit que je serai ok pour qu'elle me fasse un bébé dans le dos !
- Dans le dos ? N'importe quoi ! À quel moment…
- Au moment où vous deux, là, ouais, vous deux les putains de femelles, vous avez décidé de me cacher ça !
- On n'a rien décidé du tout ! Elle est juste venue me demander de l'aider à faire le test !
- Et toi tu m'as rien dit !
- Elle m'en a parlé seulement hier matin, bon sang. Elle avait pas le choix, il lui fallait un test de grossesse, elle aurait jamais osé aller à la pharmacie toute seule. Elle était sûre de rien encore.
- Tu m'as rien dit ! s'obstina-t-il.
- Elle m'a demandé de garder ça pour moi tant qu'elle aurait pas le résultat, j'ai pas pu dire non.
- Et alors ? Elle est enceinte ou pas ? »
Vi soupira.
« Oui, avoua-t-elle à regret.
- Et vous comptiez me l'dire quand, putain d'merde ?
- Hey ça va, calme-toi, elle le sait depuis aujourd'hui. Laisse-lui au moins le temps de digérer l'info. Elle sait même pas si elle veut le garder.
- Quoi ? S'écria Merle. Non mais je rêve ! Comment ça si elle veut ? Elle a rien à vouloir ! J'vais la faire avorter à coups d'latte, ça lui fera passer l'envie d'me faire un morveux dans l'dos à cette salope !
- T'es débile ou quoi ? Il est pas d'toi !
- De qui d'autre, andouille ?
- Elle peut pas être enceinte de toi, espèce de crétin, vous couchez ensemble depuis moins d'une semaine. C'est beaucoup trop tôt pour être fixé sur une grossesse.
- Ah bon ?
- Oui, andouille. Et puis de toute façon vous vous êtes protégés, non ? »
Sa seule réponse fut un silence coupable.
« Merle, vous vous êtes protégés ?
- Ah ben oui, évidemment, j'allais la laisser en plan pour chercher un distributeur de capotes en pleine fin du monde. »
Vi se passa les mains sur la figure.
« Mais c'est pas vrai, t'es vraiment con comme un iceberg, dix fois plus de connerie en dessous que ce qu'on voit !
- Oh ça va, hein ! Dans l'feu de l'action, j'voudrais bien t'y voir, toi.
- Je préfère faire comme si j'avais rien entendu et clore le débat avant qu'il commence. En tout cas son bébé est pas de toi.
- Comment tu peux en être aussi sûre ?
- Parce que c'est trop tôt avec toi pour le savoir, tu m'écoutes pas ou quoi ?
- Alors si c'est pas moi, pourquoi elle t'en a parlé qu'à toi et pas à moi ? »
Elle leva les yeux au ciel, exaspérée par la stupidité de la question.
« Parce que c'était plus facile d'en parler à une autre femme, parce que tu es un sale con qui hurle sur les gens, parce que c'est pas tes oignons, et parce qu'elle a confiance en moi, énuméra-t-elle. Et aussi, parce qu'elle pensait que j'allais tenir ma langue, ajouta-t-elle un peu tristement.
- Ou bien pour une autre raison moins sympa.
- C'est à dire ?
- Elle compte attendre et me le foutre dans la gueule plus tard en me faisant croire qu'il est de moi, pour me forcer à lui garder le cul au chaud et devenir le père de son bâtard. Bien pensé de m'utiliser comme vache à lait pour sauver ses miches en plein milieu de l'apocalypse.
- C'est totalement con, si c'était ça elle m'en aurait pas parlé aussi tôt, elle aurait attendu que le temps joue en sa faveur pour que tu puisses être le père.
- Peut-être qu'elle te pense trop conne pour faire le calcul.
- Merle, y a qu'un homme pour pas savoir qu'on peut pas déterminer une grossesse aussi rapidement après la conception. Toutes les femmes savent ça. Même moi. Une fécondation prend au minimum six jours après le rapport, et il en faut encore plusieurs autres pour qu'un test de grossesse réagisse positif. Non seulement je le savais déjà, mais c'était écrit sur la notice. C'est un des types de son ancien groupe le père, y a zéro doute médical possible. Le monde aura pas à subir un mini Merle, Dieu merci. »
À ce moment-là, en voyant l'air ahuri de son partenaire, Vi se dit que si l'humanité en était au point où elle se trouvait actuellement, c'était que forcément, quelque part, un de ces imbéciles immatures d'hommes n'avait pas pu se retenir d'appuyer sur le bouton « déclencheur de fin du monde, ne pas toucher ».
Merle dévisagea son amie, y cherchant une trace d'ironie ou d'incertitude, mais Vi semblait parfaitement sûre d'elle.
Ça lui enleva un peu de poids des épaules. Mais avec l'effacement de ses éventuelles responsabilités, son courroux revint de plus belle.
« Ça change rien, déclara-t-il. Cette connasse a cru qu'elle pouvait nous la faire à l'envers, mais ça va pas s'passer comme ça ! J'ai jamais signé pour me trimballer une greluche en cloque. Elle va m'entendre, et pas qu'un peu !
- Est-ce que tu te rends compte qu'avec une réaction comme ça tu es exactement en train de démontrer qu'elle a bien fait de pas t'en parler ?
- J'en ai rien à foutre. Elle prend ses cliques et ses claques et elle dégage immédiatement.
- Pas question.
- C'est pas toi qui décides ici, c'est moi.
- Sur la base de quoi ?
- Sur la base de tu vas te faire foutre ! Elle part !
- Merle, putain, t'arrête tes conneries maintenant ! Il en est pas question.
- Dégage de mon chemin.
- Merle, écoute-moi juste…
- Tu dégages !
- Oh, fait chier ! »
Vi dégaina son flingue et le pointa vers ses jambes.
« Deux minutes d'attention silencieuse de ta part, ou une balle dans l'pied. Choisis. »
Il n'en revenait pas. Elle le menaçait, elle ? Avec une arme à feu ?
Il la dévisagea. Elle ne rigolait pas, et avait un regard totalement froid et déterminé. Foutue gamine cinglée, elle allait vraiment le faire.
Et dire que la veille, il s'était félicité de passer l'apocalypse en compagnie de deux femmes. Quelle connerie. Les gonzesses, jeunes ou vieilles, bandantes ou moches, enceintes ou pas, c'était vraiment que des emmerdements, voilà la vérité.
« Elle voulait pas que tu le saches parce qu'elle crève de trouille, asséna Vi. Figure-toi qu'les bonhommes de son ancien groupe étaient aussi irresponsables que toi niveau contraception, et vu sa situation, elle avait pas vraiment le choix d'refuser d'baiser sans capote. Reviens encore me parler d'consentement après ça, et tu l'auras vraiment, ton trou dans le pied.
Elle a pas prévu cette grossesse, et elle sait pas quoi faire, elle a peur qu'on lui foute la pression pour l'obliger à avorter, ou l'inverse, pour qu'elle ait ce bébé, elle a peur si elle le garde que sa grossesse et son accouchement se passent mal, et peur si elle tente de faire une IVG avec les moyens du bord, et dans tous les cas de figure elle a peur que toi et moi on l'abandonne comme une merde. Surtout toi. Et tu viens de démontrer qu'elle avait raison d'être terrifiée, parce que t'as décidé une fois de plus de réagir comme un gros connard égoïste. »
Il tenta d'en placer une, mais elle ne lui laissa même pas le temps de démarrer une phrase.
« Ferme ta gueule de con Merle, j'ai pas fini. Est-ce que tu peux seulement deux secondes faire preuve d'empathie et imaginer l'angoisse que ça peut être de se savoir enceinte dans un monde comme ça ? Est-ce que t'arrives à t'imaginer à sa place, toute seule, avec peut-être un bébé qui va arriver, au milieu de toute cette merde, avec pas de foyer, pas d'hôpital, pas de médecin et par dessus le marché un bébé qui aura pas d'père ? Alors que t'es coincée avec deux quasi inconnus que tu connais depuis même pas une semaine, et que ta place tient juste à un deal sexuel avec un vieux redneck caractériel ? Essaie de t'imaginer à sa place juste deux secondes, si t'en es seulement capable ! »
Vi avait débité tout ça à une vitesse impressionnante et avec une véhémence inflexible. Dans le petit silence qui suivit, elle poussa un long soupir, fermant les yeux, portant ses doigts à ses tempes de chaque côté de son crâne.
« Ben voilà, j'ai la migraine maintenant, c'est malin », marmonna-t-elle.
Merle était plutôt calmé, pour le coup. Même un peu sonné. C'est pas électricienne qu'elle aurait dû faire, la gamine, c'est avocate. Essaie de t'imaginer à sa place… À sa propre surprise, il s'en découvrit capable. Parce qu'il venait de passer une journée entière à retourner dans sa tête ces mêmes questions, ces mêmes angoisses… au sujet de Vi.
Bien sûr, il n'avait pas pour Kitty un centième de l'empathie qu'il ressentait pour la Brindille, et il se foutait franchement ce qui pouvait bien lui arriver. Mais il comprenait. Ça lui en touchait une sans faire frémir l'autre de s'imaginer à sa place… mais il pouvait le faire. Et comprendre que ce qui était en train de se jouer pour Kitty n'avait rien à voir avec son égo à lui.
Sa colère baissa d'un large cran. Restait la rancœur.
« J'suppose que j'ai pas l'choix, alors, c'est ça ? Vous vous êtes bien foutu d'ma gueule, toutes les deux.
- Arrête, dis pas ça, c'est pas juste.
- T'aurais dû me le dire, reprocha-t-il à son amie. C'est ça qui est pas juste.
- Sans doute, mais c'est trop tard pour te demander pardon.
- J'aime pas qu'on fasse des trucs comme ça dans mon dos. C'est pas réglo.
- Ouais, ben j'ai été un peu prise de court, figure-toi, rétorqua-t-elle. C'est pas tous les jours qu'un truc comme ça me tombe dessus à moi non plus. Si t'avais pas vu cette connerie de test, tu l'aurais appris autrement.
- Mon cul, ouais, cracha-t-il. J'croyais qu'on était potes toi et moi, Boucles d'or. T'as d'autres secrets qu'tu m'caches, dans le genre ?
- Qu'est-ce que tu veux que je réponde à ça ? Merle, on a tous des secrets, amis ou pas amis. Bien sûr que j'en ai. Et toi aussi. C'est humain. Se faire confiance, ça veut pas dire qu'on se dit tout. C'est même l'inverse. »
Évidemment, cette sale gamine subtile avait pleinement raison. Est-ce qu'il lui en voulait de lui avoir caché quelque chose ? Oui. Est-ce que ça allait entamer la confiance immense qu'il avait en elle ? Absolument pas.
« J'ai besoin d'un Ibuprofène, se lamenta Vi. Vous me pourrissez l'peu de santé qu'il me reste avec vos conneries. Tous les deux. C'est quand même pas si compliqué de foutre des capotes, si ? »
Merle haussa les épaules.
« 'M'sens pas concerné. Choper un bébé, c'est pas mon souci.
- Et choper une MST, ça te concerne pas, peut-être ?
- Bah, ça arrive, c'est la vie. Mais moi, j'ai toujours été veinard là-dessus. Bon, à part la chtouille l'an dernier, mais ça c'est pas ma faute.
- Bordel de nom de Dieu, Merle.
- Ben quoi ? C'est quoi l'souci ?
- Rien. Tu sais quoi ? Heureusement que tu veux pas d'enfant, en fait. Parce qu'une connerie aussi monolithique que la tienne, c'est une MST à part entière.
- Ta gueule. Gobe ton aspirine et lâche-moi la grappe, Madame J'ai Pas De Vie Sexuelle Mais Je Fais La Morale Aux Autres Sur La Leur. »
Vi lui lança un regard agacé, mais ne rétorqua rien, se contentant de marcher en direction de l'hôtel.
Merle lui emboita le pas.
« Tu vas faire quoi ?
- Il est trois heures du matin, rétorqua-t-elle, j'ai une putain de migraine de l'enfer, je vais aller vomir, tenter de dormir, probablement revomir, et si j'ai de la chance, parvenir à roupiller au moins quatre heures avant ta prochaine connerie. »
Il ne répondit rien, vaguement contrit.
Une fois dans le couloir, il se rendit compte qu'il n'avait aucune envie de retourner dans sa chambre. Il aurait bien aimé par contre pouvoir s'endormir près de Vi. Ils s'étaient balancé un paquet de noms d'oiseaux à la figure, c'était un peu beaucoup, même pour eux, surtout après la discussion émouvante qui avait précédé. C'était dommage de se coucher fâchés après s'être avoué ce qu'ils venaient de s'avouer sur leur attirance mutuelle. Peut-être qu'un petit massage du crâne pour atténuer son mal de tête les réconcilierait, ça marchait généralement.
« Je peux dormir avec toi ? hasarda-t-il une fois arrivé devant la porte de la chambre de Vi.
- Pour quoi faire ?
- Ben, j'ai pas envie d'retourner dormir avec Kitty, avoua-t-il dans un rare élan de sincérité.
- Y a à peu près trois cent chambres dans cet hôtel. Bonne nuit. »
Elle lui referma la porte au nez.
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Lorsque Kitty se réveilla, elle fut un peu étonnée d'être seule, mais se rappela alors avoir été brièvement tirée de son sommeil en pleine nuit par Merle qui partait. Il n'était visiblement pas revenu. Elle se souvint de la raison pour laquelle il s'était relevé : parler à Vi. Elle en déduisit qu'il avait dû dormir avec.
Elle s'habilla et descendit à la salle de restaurant, où elle trouva Merle attablé devant une cafetière vide. Il répondit à son bonjour par un grommellement.
Il se tenait assis les bras croisés, dans une attitude grave qui n'augurait rien de bon. Son regard noir souligné de cernes signait une mauvaise nuit. L'absence de son amie était par ailleurs notable. Mauvais signe, ça, très mauvais signe, pronostiqua Kitty. Déjà la veille, les rapports n'avaient pas été des plus courtois entre eux, et elle commençait à bien les connaitre pour savoir que les disputes entre ces deux-là étaient explosives, et que le moindre problème en rapport avec son amie mettait Merle dans un état de nerfs considérable. Comme si pour lui, le monde ne pouvait pas tourner rond si cette gamine ne tournait pas rond.
« Il y a un souci avec Vi ?
- Non, mais y en a un avec toi. Parce que figure-toi que cette foutue gamine est incapable de garder un secret. »
Kitty se raidit, et son expression se décomposa. C'était infiniment pire que ce qu'elle avait redouté.
« Elle te l'a dit ? »
La brune se sentait trahie. Elle avait été stupide d'imaginer que pour Vi, la solidarité féminine pouvait passer avant son amitié avec un gros con macho.
« Même pas, rétorqua Merle. J'ai trouvé ton test de grossesse dans ses affaires, j'ai cru que c'était pour elle au début. J'te raconte pas la merde que ça a foutu.
- Je suis vraiment désolée, je voulais pas…
- Je m'en fous d'tes excuses, c'est trop tard. Refais du café, parce qu'il faut qu'on cause, toi et moi. »
Kitty s'exécuta. Une fois seule dans la cuisine, tandis que le breuvage sombre coulait, elle soupira un grand coup en se passant les mains sur la figure. Bon. Ça aurait pu être pire, se répéta-t-elle. Oui, connaissant le bonhomme, ça aurait pu être mille fois pire. Finalement, c'était mieux comme ça, mieux qu'il l'ait su rapidement. Il avait l'air de très mauvaise humeur, mais il n'avait pas encore crié. Est-ce que c'était bon signe ? Elle décida que c'était bon signe.
Alors qu'elle revenait s'assoir face à lui avec le nouveau café et une tasse supplémentaire, il reprit la parole.
« Tu l'as échappé belle, parce que c'est pas toi que j'avais en face de moi cette nuit quand j'étais hors de moi. Et t'as d'la chance, parce que Vi a fait ton avocate comme une foutue militante féminazie, et moi j'ai été assez con pour me laisser convaincre de pas te tirer d'ton lit immédiatement pour t'expédier dehors. Alors on va couper court : j'ai eu la nuit pour réfléchir, toi aussi. Tu comptes faire quoi ?
- Honnêtement, Merle… je ne sais pas.
- Comment ça tu sais pas ? Tu vas pas m'faire croire que tu veux c'gamin ?
- Et ben si justement, c'est bien ça le problème.
- Ben voyons, un gosse sans père au milieu de ce merdier, t'es sérieuse là ?
- J'en sais rien. C'est clair que c'était pas prévu, et franchement j'ai fait de mon mieux pour éviter de tomber enceinte, mais j'avais ni capotes, ni contraception, et tu sais très bien toi-même à quoi ma place dans le groupe tenait. Tu le sais d'autant plus qu'on a eu le même genre d'arrangement toi et moi, et que toi non plus t'as pas franchement insisté pour baiser protégé.
- Moi ça a rien à voir, coupa-t-il, de mauvaise humeur et de mauvaise foi.
- En tous cas je ne souhaitais absolument pas ce bébé-là, ici, dans ces conditions, et certainement pas avec ce type-là. Je ne sais même pas lequel c'est, mais de toute façon ça revient au même, j'aurais choisi aucun d'entre eux comme père. Mais la vérité c'est que depuis des années, je voulais avoir un enfant. J'ai essayé plusieurs fois avec mon homme de l'époque et ça n'a pas marché. J'avais lâché l'affaire, surtout que je l'avais quitté… et puis voilà, faut que ça tombe maintenant. Je sais pas si ça veut dire que Dieu m'aime ou qu'Il me déteste, en tout cas Il a un drôle de sens de l'humour. Franchement, est-ce que je veux un bébé ? Oui, depuis toujours, et même encore maintenant, malgré mon âge. Mais est-ce que je veux un bébé maintenant ? C'est le pire moment qu'on puisse imaginer pour tomber enceinte. Et je suis pas de première jeunesse.
- Ça c'est clair que non, intervint Merle. Alors c'est plié, non ? J'veux dire, faudrait être cinglée pour hésiter dans ces conditions.
- Je sais. Et pourtant…
- Pourtant quoi ? Tu dérailles ou quoi ? Tu l'as dit toi-même, c'est le pire moment.
- Tu peux pas comprendre. T'as pas passé ta vie d'adulte à vouloir un enfant plus que tout au monde.
- Nan, effectivement, j'peux pas comprendre, parce que moi c'est l'inverse, je voulais plus que tout au monde pas en avoir, et moi j'ai réussi, j'en ai pas. »
Il repoussa in extremis le souvenir de la petite gamine blonde, à nouveau. Il avait décidé qu'elle était pas de lui, fin du problème. Rien à voir avec la situation présente, c'était assez merdique comme ça sans qu'il s'embrouille l'esprit avec des vieilles histoires périmées.
Kitty pleurait silencieusement, des larmes roulant le long de ses joues. Elle les essuya distraitement du revers de la main. Merle croisa les bras, regardant ailleurs. C'était une discussion de sourds, ça pouvait aller nulle part.
Ce que dit Kitty ensuite l'étonna pourtant.
« T'en penses quoi, toi, de tout ça, Merle ?
- Tu veux vraiment savoir mon avis ?
- Je devrais pas, parce que c'est absolument pas tes oignons. Ni ton utérus, ni ton bébé, ni ton futur. Mais en fait, j'ai envie de savoir ce que tu en penses quand même.
- Ah bon ? Ça vaudra quoi ?
- On a le même âge. On se ressemble un peu, non ? De caractère, je veux dire. Et puis… T'es intelligent comme bonhomme, alors, ouais, ton avis, ça vaut quelque chose. Et puis j'ai demandé celui de Vi, alors on va dire que c'est pour être équitable entre vous deux. »
Merle prit un moment pour répondre. Non pas qu'il ait besoin d'y réfléchir, parce qu'il avait eu amplement le temps d'y songer. Plutôt pour ordonner ses pensées et les régurgiter en une seule fois histoire de gagner du temps et d'en finir.
« Tu veux décider un truc pour dans neuf mois, mais tu peux pas, parce que dans notre situation, même décider un truc pour la semaine prochaine, c'est pas faisable. On n'a nulle part où aller, et pas d'avenir, c'est ça la vérité. Y aura pas de miracle d'ici neuf mois, la société se sera pas remise en selle, on aura pas trouvé le vaccin ou le remède contre cette saloperie de morts vivants, y aura juste de plus en plus de cadavres ambulants partout et ce sera devenu encore plus dur de survivre.
Dans neuf mois je sais pas où et avec qui tu seras mais ce sera probablement ni avec moi, ni avec Vi, en tout cas compte pas là-dessus. On n'est pas de la même famille toi et moi, j'ai aucune responsabilité là-dedans et ça va pas changer. P't'être que d'ici-là t'auras trouvé un père pour ton gamin, ou un lieu en sécurité, ou bien tu te seras assez endurcie pour survivre par toi-même. Mais un bébé, dans ce monde, il a pas le moindre avenir. Les chances sont trop minces pour parier là-dessus. Seule, tu as une petite chance de t'en sortir. Avec un bébé, ou même juste enceinte, vous êtes morts tous les deux. »
Kitty ne disait rien. Elle accusait le coup. Évidemment, tout ça elle avait déjà dû le penser elle-même, mais entendre quelqu'un d'autre le dire, c'était différent.
« Voilà, c'est ce que j'en pense, et j'ai rien d'autre à dire, reprit Merle. J'suis quasiment certain que Vi pense pas pareil, c'est une vraie optimiste, pas comme moi qui vois tout en noir. Sauf que Vi, elle a vingt-cinq ans, c'est à dire que si tu prends toute sa vie, elle aura littéralement passé la moitié à croire au Père Noël. J'dis pas, elle est mature pour son âge, mais on sait pas les choses à vingt ans comme on les sait à quarante. Du coup, ben t'as deux opinions différentes.
- Celle d'une gosse naïve et celle d'un vieil homme amer ? résuma Kitty avec un petit sourire.
- À peu près, ouais. T'en fais ce que t'en veux.
- Et selon ce que je vais choisir, ça va te faire réagir comment ?
- J'en ai rien à foutre en vrai. Garde-le, garde-le pas, dans les deux cas pour moi ça revient au même : c'est pas mon problème. Fourre-toi ça dans le crâne. Si tu avortes, tu te démerdes. Si tu continues ta grossesse, tu te démerdes. C'est bien clair ?
- Limpide. Je peux juste te poser une autre question ?
- Mouais.
- Tu veux que je parte ? »
Il eut un espèce de mouvement de la main excédé, comme pour balayer la question.
« À ton avis ? Ouais, ça m'arrangerait bien que tu partes, ça règlerait le problème. Mais alors j'aurais un autre problème, parce que Vi, elle veut que tu restes. J'suis coincé entre deux emmerdeuses. J'aurais dû l'savoir pourtant : une femme c'est peinard, deux c'est le cauchemar.
- Charmante devise.
- Ouais ben elle se vérifie à chaque fois. Et t'as d'la chance encore une fois, parce qu'au jeu de l'emmerdeuse, c'est Vi qui gagne haut la main. Si tu restes, ton histoire de polichinelle dans l'tiroir, c'est une épine dans mon pied, mais si tu pars, l'autre, elle va me rendre la vie comme si j'marchais en permanence sur des Lego aiguisés.
- Belle métaphore. »
Kitty se concentra sur son café, rassérénée. Elle pouvait rester. Ça ne résolvait pas son problème principal, certes, mais c'était toujours une angoisse en moins.
« Merci.
- Remercie cette imbécile heureuse de Vi. C'est pas électricienne qu'elle aurait dû faire, celle-là, c'est assistante sociale.
- Merci à toi quand même.
- Pour quoi ?
- Avoir pris le temps d'y réfléchir et d'en parler calmement. Ta sincérité aussi.
- Mon manque de tact, tu veux dire ? rétorqua-t-il, sans pouvoir s'empêcher d'avoir un petit sourire.
- Je préfère considérer ça comme de l'honnêteté. Ça fait partie de ton charme.
- Ouais, c'est c'qu'elles disent toutes. »
Il vida le fond de sa tasse et se leva.
« Bon, c'est pas tout ça, mais la viande de ce soir va pas s'chasser toute seule, et si j'attends après vous, j'ai plus qu'à devenir herbivore.
- Vi dort encore ?
- On s'est tellement pris la tête à propos de toi cette nuit que ça lui a collé la migraine, et du coup maintenant elle me déteste.
- Oh, c'est pour ça que tu sors alors ? Pour l'éviter ? Très adulte.
- Ta gueule.
- Je vais lui apporter une tisane, alors, si elle se sent pas bien.
- Ouais c'est ça, avec du miel dedans, et toute mon amertume. Et vous trinquerez à la réussite de votre complot misandre, espèces de sorcières. »
Alors qu'il s'apprêtait à sortir de la pièce, il se retourna.
« Juste un truc. Si tu avortes, Vi va t'aider. Pas moi, mais elle ouais. Je l'empêcherai pas, je pourrai pas même si j'voulais. Elle est pas médecin, mais elle a un bon feeling pour ces trucs-là, les trucs en rapport avec la santé. J'te garantis qu'elle va te filer un fier coup de main pour ça. Par contre, je peux te garantir autre chose : si tu gardes ton lardon, elle ne sera pas là pour t'aider d'ici quelques mois, peut-être même quelques semaines. Elle pourra pas.
- Pourquoi ? »
Parce qu'elle sera morte.
Il ne le dit pas. Il hésitait pourtant. Il allait bien falloir le dire un jour, non ?
« Parce que Vi, elle a d'autres plans pour son avenir. »
Il la dévisagea d'un regard dur, lui faisant bien comprendre que la discussion était close. Kitty détourna les yeux, gênée, n'osant pas insister. Mais elle avait compris l'essentiel.
Elle était seule. Et il lui fallait faire un choix.
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Un peu plus tard ce matin-là, elle se glissa en silence jusqu'à la porte de la chambre de Vi, avec un plateau supportant une tisane, du miel, des bonbons pour la gorge, et aussi des gâteaux. Elle ouvrit la porte doucement, et ne vit que de la pénombre à l'intérieur. Les stores étaient tirés, ainsi que les rideaux. Ses yeux s'habituèrent à l'obscurité et elle devina une vague forme dans le lit.
« Tu dors ? chuchota-t-elle.
- Nan, je souffre, répondit une voix enrouée et morne depuis les couvertures.
- Tu préfères que je te laisse tranquille ?
- Nan reste, j'allais m'lever.
- Pas besoin, je t'ai apporté une tisane. »
Une main sortit de sous les draps pour faire le signe ok avec son pouce.
« Longue vie à ma bienfaitrice.
- Ça te dérange si j'aère un peu ? Ça pue le vomi.
- Ah merde. Laisse juste les stores baissés s'te plait, la lumière c'est le mal. »
Kitty fit juste en sorte de laisser entrer un peu d'air frais et juste assez de jour pour y voir mieux. Elle s'assit ensuite sur le bord du lit. Vi s'était redressé à demi, ses cheveux ébouriffés dans tous les sens, des plis d'oreiller sur la joue, et l'air mal réveillée.
« Ça va mieux, ton mal de tête ?
- Bof, pas trop en fait. »
Effectivement, la blonde avait une expression douloureuse.
« Si ça peut te consoler, j'ai eu un réveil pas terrible, moi aussi », déclara Kitty.
Vi leva un sourcil circonspect.
« Merle ?
- Merle. »
La plus jeune souffla sur sa tasse.
« Désolée.
- Tu m'avais dit que tu ne lui dirais rien.
- Et toi tu m'avais dit que tu étais danseuse. »
Kitty accusa le coup. Ok, c'était de bonne guerre.
« D'accord, donc Merle t'a dit que j'étais une pute, c'est ça ?
- Il l'a pas dit comme ça, répondit Vi, embarrassée.
- Il l'a dit exactement comme ça, et je m'en fiche.
- Ah bon. Alors… t'es pas vraiment danseuse ?
- J'étais stripteaseuse, et j'faisais de la pole dance aussi de temps en temps. Mais le gros d'mon salaire, c'était les passes.
- Et… et tu t'appelles pas vraiment Kitty ?
- Kate, enfin, Katerina en vrai. Ma mère était Russe. Mais j'préfère Kitty.
- Pourquoi tu m'l'as pas dit ? À Merle tu lui as dit.
- Quoi, que j'étais une pute ?
- Oui. »
Kitty avait apporté une tasse de tisane pour elle-même, elle but une gorgée histoire de se donner le temps de réfléchir.
« Merle et moi, on s'est jamais croisé d'notre vie, mais en quelque sorte, on se connaissait déjà avant même de se rencontrer. J'connais les mecs comme lui, et il connait les filles comme moi. On a su tout de suite à qui on avait affaire, pas d'secrets à avoir. Mais toi, c'est pas pareil. Toi t'es différente.
- Mais pourquoi ? Pourquoi j'serai différente de vous ?
- Si t'entendais comment Merle parle de toi. Il dit que t'es une surdouée, super intelligente, super instruite, et que t'es quasiment un médecin. Il m'a raconté que t'étais une passionnée de littérature, que tu connaissais des livres carrément par cœur. Et que tu parles couramment plusieurs langues et même le latin. »
Heureusement pour elle, Vi n'était pas en train de boire à ce moment-là, parce que dans le cas contraire, elle aurait tout recraché sous l'effet de la surprise.
« Alors j'allais certainement pas te dire que j'avais arrêté l'école à seize ans, que j'avais jamais eu aucun diplôme et que mon boulot c'est d'faire la putain parce que j'sais rien faire d'autre », continua Kitty.
Vi poussa un soupir théâtral et se laissa retomber sur ses oreillers.
« Merle, il raconte n'importe quoi. J'suis pas médecin, ni surdouée, ni latiniste ou j'sais pas quoi. J'suis une électricienne sous payée d'une ville de dix mille habitants dans l'trou du cul du Nouveau Mexique, j'suis jamais allé à l'université, et j'ai pas mon permis. Le seul truc un peu upper class que j'avais, c'était ma maison, parce que mes parents s'étaient saigné l'cul pour être propriétaires en prenant un emprunt sur la vie entière, qu'ils sont morts quand j'avais vingt-deux ans, et que leur assurance vie a payé la baraque, du coup on a pu la garder.
- C'était une grande maison ?
- Ben, une maison de famille, quoi. Avec un étage, un grenier, une véranda… un grand jardin aussi. C'était pas mal isolé, à la campagne, c'est pour ça qu'ils l'ont eue pour pas cher. Et puis surtout, elle était pourrie quand ils l'ont achetée, la majorité d'mes souvenirs d'enfance c'est de voir mes parents faire des rénovations là-dedans, on partait jamais en vacances du coup, mais c'était chouette, on a appris à bricoler un peu de tout grâce à ça. Cette baraque, c'était un gouffre financier pour nous une fois les parents partis, n'empêche que je l'aimais bien quand même, même si elle était au dessus de nos moyens.
- Nous ?
- Moi et mon frère. On vivait ensemble. »
Elle se redressa et attrapa ses habits au pied du lit.
« Allez ça suffit les questions sur moi. C'est pas important, comparé à ce qui nous occupe actuellement, je me trompe ?
- On a eu une discussion à propos de ça, avec Merle.
- Je veux même pas savoir ce que cet abruti a bien pu dire.
- Que quoi que je décide, j'allais me débrouiller toute seule parce que c'était pas son problème.
- Oh, mais, quelle, surprise, scanda Vi sarcastiquement.
- Tu sais ça pourrait être pire. Deux semaines de plus et ça aurait pu être lui le père.
- Hé, pas d'horreurs au réveil, merci bien !
- Vaut mieux en rire.
- Ouais, comme tu dis. Et donc, tu as réfléchi à propos de ça ?
- J'ai pas décidé encore. Mais je voulais te poser une question, avant de choisir.
- Vas y, envoie.
- C'est Merle, enfin, il a dit… pour avorter, enfin, si je décide d'avorter… mais j'ai pas encore décidé, hein.
- Je sais.
- Mais il a dit que si jamais je décidais d'avorter, tu pourrais m'aider ? »
Vi poussa une sorte de grognement agacé, tandis qu'elle fourrait presque rageusement son pied dans sa chaussure.
« Évidemment qu'il a dit ça. C'est un truc de femmes, j'imagine que c'est ce qu'il se dit.
- C'est un homme, tu peux pas lui reprocher.
- C'est pas parce que c'est un homme, c'est parce que c'est un gigantesque égocentrique paralysé de l'empathie. De toute façon, ce mec, tout ce qui sort de sa zone de confort en matière d'émotions, pour lui c'est des trucs de femmes. C'est pratique de raisonner comme ça.
- Et du coup ? Tu m'aiderais ?
- J'ai le choix ?
- Oui.
- Non.
- Vi, je t'obliges pas à…
- Je m'y oblige toute seule. Parce que je suis une foutue andouille qui peut pas s'empêcher de venir au secours de tout le monde. Ça aussi Merle a dû te le dire, non ?
- Pas du tout. Écoute, je t'en ai déjà demandé beaucoup, et tu t'es mise dans la merde à cause de moi, je le sais. Tu n'es pas forcée de m'aider, je peux aussi me débrouiller, je suis une adulte, c'est ma responsabilité. »
Vi se prit la tête dans les mains, avec un profond soupir.
« Désolée Kit', je suis de mauvais poil. C'est pas contre toi, j'ai très mal à la tête, et mon meilleur pote est un connard.
- Pardon.
- Pas ta faute. Enfin bref, j'arrête de ronchonner. Bien sûr que je veux bien t'aider. Enfin, si je peux. Et c'est parce que j'en ai envie, pas parce que je m'y sens forcée. Et pas non plus parce que je me sens moralement obligée d'en faire deux fois plus dans la bonté pour contrebalancer Merle et son monumental égoïsme.
- Avec ou sans lui, tu es la personne la plus gentille que j'ai jamais rencontrée.
- Ouais. Au moins dans ta bouche à toi, ça sonne pas comme un défaut. Bref… Tu sais à combien tu en es de grossesse ?
- Pas plus de cinq semaines, c'est sûr.
- Je sais pas trop les délais pour une IVG médicamenteuse, avoua Vi.
- Moi non plus, mais ça devrait être bon, c'est tôt là.
- Ouais j'imagine. De toute façon c'est ça ou rien du tout comme solution.
- Comment on ferait ça ? »
Vi réfléchit.
« Y a pas ce qu'il faut ici, il va falloir dégotter une pharmacie, mais ça c'est pas compliqué.
- Et après ?
- T'inquiète, la notice nous dira tout ce qu'on a besoin de savoir.
- T'es sûre ?
- Je m'y connais en médicaments. Tout est dans les notices, il suffit de savoir lire. »
Kitty n'osa pas lui poser de questions, ni la mettre en doute. Jusqu'ici, sa jeune amie s'était montrée digne de confiance. Et Kitty n'avait personne d'autre sur qui se reposer. Elle hocha la tête.
« Et… si ça se passe pas comme il faut ? » osa-t-elle demander.
Vi fit un geste de la main, comme pour signifier que c'était sans importance.
« Écoute, moi j'dis toujours que c'est contre-productif de penser au pire. En fait, je m'demande même si le mieux c'est pas de pas penser du tout. Le truc c'est de prendre les choses dans l'ordre où elles arrivent, et pas trop réfléchir.
- Dans l'ordre ?
- Ouais. Optimisme, sang-froid, improvisation, voilà le bon ordre.
- Optimisme, sang-froid, improvisation, répéta Kitty.
- C'est ma devise.
- Drôle de devise.
- N'empêche que ça m'a réussi. »
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Il y avait tellement de lapins dans l'ancien parcours de golf que ce n'était même pas amusant de les chasser. Et puis Merle en avait un peu marre du lapin, alors il avait marché jusqu'aux limites du domaine, et là, en bordure de forêt, il avait eu la veine de trouver une harde entière de cerfs. Le mâle dominant était vraiment impressionnant, avec une ramure majestueuse. En temps normal, ça aurait été un trophée qu'il aurait adoré ramener chez lui pour se pavaner, mais là, ça faisait beaucoup trop de viande pour trois personnes, sans même parler de la difficulté de la conserver.
Il était resté un long moment à les observer, regrettant de ne pas avoir d'appareil photo. Dommage, Vi aurait aimé voir ça. À propos de Vi, il espérait qu'elle serait de meilleure humeur aujourd'hui. Ne pas pouvoir dormir avec l'avait sincèrement peiné, et même un peu inquiété. C'était la première fois qu'elle l'envoyait chier comme ça, ça faisait drôle. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'ils s'engueulaient, et certainement pas la pire.
Pensif, assis dans l'herbe à une trentaine de mètres des cerfs qui se fichaient de sa présence (l'habitude de vivre à proximité du Omni Homestead sans doute), il retourna le problème dans tous les sens, essayant de se mettre à la place d'une gamine patraque et sensible de vingt-cinq ans, ce qui n'était pas aisé.
Et si, finit-il par se demander, si elle n'était pas en colère après lui, au fond, mais embarrassée ? À cause de ce qu'elle lui avait dit, ce double aveu paradoxal, sur l'attirance qu'il lui inspirait, en même temps que sur son manque énorme de confiance en elle et ce dénigrement de son propre physique, qu'elle avait intériorisé jusqu'à se sentir misérable et se considérer comme la fille le moins désirable du monde.
Ouais, c'était peut-être bien ça, elle faisait mine de lui faire la tête, pour cacher la gêne qu'elle avait à l'idée d'être à nouveau physiquement proche de lui.
Ou alors il était juste un gros con et elle faisait légitimement la gueule.
Merle ne trouva pas de fin mot à ses interrogations, contrairement à la balle de son fusil qui trouva du premier coup le chemin jusqu'au cœur d'une jeune biche, le chemin jusqu'au cœur émouvant et tourmenté de Vi lui demeurait inaccessible. Il aurait aimé être plus jeune, plus sensible, moins blasé et surtout moins désabusé. Vi avait sans aucun doute besoin de quelqu'un de bienveillant, et elle avait tiré le mauvais numéro avec lui.
Alors qu'il revenait, sa biche en travers des épaules, un grondement de moteur le tira de ses pensées mélancoliques. Stupéfait, il aperçut une petite pelleteuse roulant à travers la pelouse trop haute du parc face à l'hôtel. La conductrice, qui n'était autre que Vi, lui fit un signe de la main. Kitty suivait l'engin à quelques mètres de distance.
« Pas mal, le chevreuil, fit-elle lorsqu'il la rejoignit.
- C'est une biche, corrigea-t-il machinalement. Qu'est-ce que vous fichez avec ce bazar ?
- C'est une pelleteuse, répondit Vi.
- Évidemment que je le sais, mais pour quoi faire ?
- Pour faire un trou », répondit Kitty.
Il dévisagea les deux femmes comme si elles étaient folles.
« On pourra pas emmener le dixième de la bouffe qu'il y a ici, expliqua la blonde. Ça me rend malade de penser à tous ces trucs qu'on va laisser.
- Quel rapport avec la pelleteuse ?
- Le rapport c'est que je vais enterrer mon trésor, comme les pirates.
- Sérieux ?
- Ben ouais, ça va être de plus en plus compliqué de trouver à manger, autant faire des réserves. Il y a des trucs ici qui peuvent se garder des années. Je vais pas tout cacher, je vais en laisser pour les autres gens qui viendront. Mais vous, vous pourrez revenir quand vous voudrez prendre le reste. Tu penseras à moi en te faisant des risottos et en buvant ce fameux whisky écossais.
- Parce que tu t'imagines que personne va venir le déterrer ? Ça va vaguement se voir, un trou de pelleteuse en plein milieu de la pelouse, tu crois pas ?
- Ouais, et c'est pour ça que je vais y foutre des croix. Qui irait creuser dans une tombe ? »
Merle en resta bouche bée. Bon dieu, cette gamine était un génie.
Quelques heures plus tard, la terre avait avalé une dizaine de caisses en métal parfaitement hermétiques, remplies de nourriture, de boisson et de matériel. Vi avait quasiment pensé à tout, des batteries, des piles, des fournitures médicales, des médicaments, elle avait même mis des choses pour enfants et bébés, du lait en poudre, des biberons, du thé et du café en quantités astronomiques, ainsi que les bouteilles de vin et de champagne les plus chères de la cave. Kitty s'était prêtée au jeu et avait ajouté des tas de choses supplémentaires.
Les filles avaient ensuite fabriqué plusieurs croix en bois, et pour parfaire le tout, y avait gravé des noms. C'était Kitty qui les avait choisi, expliquant qu'il s'agissait de personnes de sa famille et d'amis, et également de gens avec qui elle avait survécu au début de l'épidémie et qu'elle avait vu mourir. Ils n'avaient pas pu avoir de tombes, c'était pour elle un moyen de les honorer. Elle pleura un peu en pensant à eux, mais déclara ensuite que ça lui avait fait du bien, cette parodie d'enterrement.
Merle tiqua un peu en voyant que seule Kitty avait voulu nommer les tombes. Il hésita à demander à Vi pourquoi elle n'en profitait pas pour en dédier une à son frère, mais elle lui aurait probablement rétorqué en retour que lui non plus n'en faisait pas pour le sien.
Contrairement aux proches de Kitty, Daryl et Nathanaël n'auraient pas de tombes, parce que leur frère et leur sœur étaient infoutus de faire leur deuil, voilà pourquoi.
Tandis que Kitty fleurissait les fausses-vraies sépultures, Vi se reposait assise-perchée sur le godet de la pelleteuse, cigarette au coin des lèvres, le regard un peu perdu, dans le vague, rêvassant à on ne sait quoi.
À des trucs tristes. Merle la connaissait, quand elle avait ce regard-là, qu'elle était silencieuse, c'est qu'elle pensait à des trucs tristes.
Pour l'instant, la tombe de Nathanaël, c'était la tête de Vi. Elle promenait son mort partout avec elle, et aucun des deux n'était en paix.
Il eut envie de s'approcher d'elle et de lui mettre la main sur l'épaule, ou de dire un truc, n'importe quoi, juste pour lui montrer qu'il était là. Mais non, ils étaient fâchés, se souvint-il.
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Le reste de l'après-midi et du début de soirée avait été pour Vi une ellipse dans le temps. L'opération Trésor des Pirates l'avait assez épuisée pour que ce qui devait être une simple sieste se transforme en plusieurs heures de sommeil. C'était Kitty qui était venue la réveiller pour lui dire que le repas était prêt. Vi avait eu l'excellente surprise de découvrir que le menu consistait en un barbecue de brochettes de biche avec des frites de patate douce maison comme accompagnement. Elle fut vraiment émue, d'habitude c'était elle qui jouait le rôle de la cuisinière, cette fois c'était les deux autres qui s'étaient donné du mal pour organiser un festin. Kitty fut sacrée par elle Reine des Frites, pour faire la paire avec le Roi du Barbecue. Lui, d'ailleurs, s'avéra d'excellente humeur, pour on ne sait quelle raison, comme s'il était devenu amnésique au cours de la journée ou que la discussion de la veille n'avait pas eu lieu.
Bien qu'ayant passé une vraie bonne soirée en leur compagnie, Vi décida d'aller se coucher la première. Elle avait un reste de migraine qui s'était accroché toute la journée, avait reflué un peu pour revenir plusieurs fois à la charge. Et aussi, elle venait de vomir son repas. Encore. Ça lui arrivait vraiment de plus en plus souvent, et elle doutait de plus en plus de parvenir encore à le faire discrètement. Merle et Kitty semblaient ne pas s'en être rendu compte, mais son ami lui avait quand même lancé un drôle de regard lorsqu'elle avait annoncé qu'elle allait se coucher.
En longeant le couloir en direction de sa chambre, son chandelier jetant des ombres chinoises difformes sur les murs, elle se dit qu'il fallait qu'ils aient une nouvelle discussion bientôt au sujet de son état de santé. Mais ça pouvait attendre de régler le problème de Kitty. Une chose à la fois.
Misère, gémit-elle intérieurement, elle allait vraiment devoir improviser un avortement médicamenteux ? La fin du monde lui aurait vraiment tout fait en matière de bizarreries stressantes. Et, comble de l'ironie - ou du karma pourri - il semblait bien qu'elle soit destinée à résoudre les ennuis de santé de tout le monde sauf d'elle-même. Sa mère la pute la vie.
À peine entrée dans sa chambre, elle repéra immédiatement la feuille posée sur le lit.
C'était un papier à lettre luxueux, à en-tête de l'hôtel. Jurant avec le raffinement de l'objet, une écriture irrégulière et brouillonne au feutre s'étalait copieusement dessus. L'auteur en était visiblement soit un véritable cochon, soit un ancien droitier forcé d'écrire de la main gauche.
« Salut Brindille. Si t'arrives à déchiffrer cette merde, je t'invite à boire un coup à la piscine ce soir à partir de onze heures, juste toi, pas Kitty. Ramène rien je te fais la surprise. Oublie pas ton foutu inhalateur cette fois. Mes salutations cordiales, Thomas Jefferson, Président des États-Unis d'Amérique et Champion du Monde de Baignade en Eaux Thermales. »
Elle calcula mentalement qu'en s'accordant encore deux heures de sieste, elle serait possiblement à l'heure et à peu près en forme.
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Lorsqu'elle arriva devant le bâtiment en bois de la piscine octogonale, à onze heures passées de seulement dix minutes, une musique légère se faisait entendre à travers le mur. Elle sourit.
Pink Floyd.
Merle détestait, elle adorait. Le ton était donné, et il était à la réconciliation.
« Voyons voir comment tu vas te faire pardonner, cette fois-ci », murmura-t-elle avant de pousser la porte.
Un lecteur CD était posé sur un banc, probablement sur piles. La pièce baignait dans une douce et chaude atmosphère de plusieurs chandeliers, et d'une grosse lampe de camping orientée vers le plafond.
Merle était assis sur le plancher, au bord, les jambes de son pantalon relevées, ses pieds nus dans l'eau, une clope au coin des lèvres. Vi eut un grand sourire en voyant ce qu'il portait : son costume de mariage, moins la cravate, en mode décontracté, mais avec tout de même la veste par dessus la chemise, le tout plutôt froissé d'avoir été visiblement conservé en boule dans un coin, mais toujours aussi classe.
« Bonsoir, élégant monsieur. »
Lorsqu'il se retourna, ce fut à son tour d'être agréablement surpris. Vi portait la robe rouge datant de leur soirée au lac, avec le même genre de collant sombre, et un pull cache- cœur noir en cachemire, trouvaille de son shopping de la veille. Elle avait également trouvé des chaussures de fille qui tranchaient avec ses habituels godillots militaires.
« Tu l'as gardée.
- Bien sûr que je l'ai gardée, c'est un cadeau de Susan.
- Et ben, t'y prends goût, aux robes. »
Coquette mais pas inconsciente, Vi s'était amenée avec son sabre et son habituel sac à dos, qu'elle posa contre le mur. Pas fou non plus, Merle avait son flingue chargé dans son holster entre la chemise et la veste.
« Comme c'était une invitation, je voulais marquer le coup, expliqua-t-elle. Mais l'autre était encore en train de sécher. Et puis celle-là me rappelle des bons souvenirs.
- À moi aussi. Tant mieux que tu te soies faite toute jolie, parce que j'te préviens, ce soir c'est chicos. »
Il avait ramené une table directement au milieu de la piscine, qu'il avait surélevée pour qu'elle dépasse tout juste de l'eau, et deux fauteuils magnifiques. Il y avait même mis une nappe. Sur la table, il y avait un seau à champagne et plusieurs bouteilles, un grand chandelier avec huit bougies allumées, et un jeu d'échecs déjà installé, pas celui de Susan, un autre, plus gros et visiblement plus cher.
À l'entente du petit couinement de joie que son amie poussa, il devina qu'il avait tapé juste pour son concept de soirée. C'était exactement le genre de machins loufoques dont elle raffolait.
« C'était sympa l'eau chaude, mais il manquait deux trois trucs pour que ça soit parfait, commenta-t-il.
- Qu'est-ce qu'on fête de si grandiose ?
- Rien de spécial. C'est juste comme ça. »
Il fit un geste théâtral du bras vers la table.
« Prenez place, Mademoiselle. »
Vi retira uniquement ses chaussures et entra dans l'eau toute habillée. Un peu surpris tout d'abord, il l'imita en rigolant, et se dépêcha d'aller lui tirer son siège. Le fauteuil était juste à la bonne hauteur. Il était en cuir, avec des accoudoirs en bois sculpté et un haut dossier, probablement très ancien et très précieux. Il allait certainement être totalement ruiné par son séjour dans l'eau. Un magnifique gâchis.
« Vin ou champagne, chère lady ?
- Oh seigneur, c'est tellement le rêve ! Champagne, pour commencer. »
Merle s'exécuta, fit sauter le bouchon qui alla rebondir au plafond de la piscine, et servit deux flûtes en cristal avant de s'assoir et de porter un toast.
« À ma meilleure amie.
- À mon meilleur ami. »
Ils trinquèrent. Vi avait ramené son nécessaire à tabac en laissant tout le reste au bord de la piscine, et entreprit de se confectionner une pipe, réflexe naturel chez elle pour accompagner une dégustation d'alcool.
Tandis qu'elle s'affairait tranquillement de ses doigts d'experte, Merle suivait ses gestes en silence. S'il avait eu une seconde main à disposition pour ça, il aurait pu s'accouder à la table et reposer son visage dans le creux de sa paume, perdu dans la contemplation de sa voisine. Elle avait toujours ses énormes cernes, qui étaient en définitive un trait immuable de son visage, au même titre que son nez ou l'angle inimitable de sa mâchoire, mais elle avait plutôt bonne mine ce soir-là, ses joues un peu rosies sous l'effet de l'atmosphère chaude du lieu - ou bien de l'émotion, qui sait ? Il constata en voyant ses bras nus, après qu'elle eut retiré son gilet, que l'eczéma qui s'étendait depuis ses mains jusqu'aux coudes semblait présenter une moins sale gueule. Les bienfaits de l'eau de source ? Ou bien sa nouvelle crème ?
C'était drôle, se dit-il, parce que sur une autre fille, il aurait trouvé ces plaques de peau rougie et sèche repoussantes, mais quand il le voyait sur Vi, ça lui donnait juste envie de la tartiner de crème lui-même, et oh bon dieu, pour penser des trucs aussi niais, c'était vraiment qu'il filait un mauvais coton par rapport à cette fichue gamine. Il fallait bien qu'il s'y résolve, à être honnête envers lui-même. À force de la regarder, il avait tout simplement fini par la voir autrement, et ce qu'il voyait se confirmait de jour en jour.
Toujours pas belle. Mais définitivement très émouvante.
Elle forma son premier rond de fumée et souffla légèrement pour l'expédier vers lui. Elle arborait une expression radieuse.
« Ça te va vraiment bien, les habits de fille, tu sais, mentit-il.
- Tu trouves vraiment ?
- Bien sûr.
- J'ai toujours peur de me sentir ridicule.
- Faut pas. »
Elle eut un sourire mélancolique, en tirant sur les bords de la robe.
« Regarde, j'ai encore maigri, alors que j'étais déjà trop maigre. Au moins avec les pulls, je me vois pas, et tu me vois pas non plus. »
Il chercha laborieusement un autre mensonge pour la réconforter, mais elle ne lui laissa pas le temps.
« Je suis contente que tu m'aies invitée, je voulais te demander quelque chose. J'ai beaucoup hésité, mais… je ne sais pas si je peux te demander ça comme service. Et puis c'est peut-être pas le bon moment, je veux pas plomber l'ambiance, mais… »
C'était inattendu. À la base, c'était lui qui comptait en profiter pour lui parler.
« Tu peux me demander tout ce que tu veux, tu le sais, t'as un crédit illimité à ma banque de services à rendre, plaisanta-t-il à moitié.
- Je voudrais que ce soit toi qui gères mes antidouleurs. Que tu décides de m'en donner ou pas. Parce que moi je suis en train de faire n'importe quoi avec. »
Il attendit la suite, attentif.
« J'en prends trop, et je perds le compte. Des fois j'en prends la nuit alors que je suis à moitié endormie, et je me souviens plus ensuite, quand c'est le matin je sais plus à combien d'heures remonte le dernier. Des fois j'ai mal et je sais que je devrais pas en prendre deux, mais j'ai juste envie d'arrêter de souffrir et j'peux pas m'en empêcher. »
Elle regardait ailleurs en parlant, et tordait nerveusement ses doigts maigres.
« Une fois j'ai fait une grosse bêtise, j'ai pris un oxy et juste après j'ai fumé un pétard énorme, et je me suis retrouvée hyper mal, comme déconnectée. Je sentais plus mon corps, et il y avait un bourdonnement, j'entendais que ça. À un moment, tu m'as parlé, et j'ai rien compris à c'que tu me disais. Mais j'ai fait oui-oui-oui, en espérant très fort que ça allait suffire. Heureusement, t'as pas capté, et ensuite ça a été mieux. C'est là que je me suis rendu compte… que mon comportement nous mettait tous en danger. Si c'était arrivé quand je montais la garde ou quoi, ça aurait pu être une vraie catastrophe. »
Il digéra l'information comme il pouvait. C'était surtout elle qu'elle mettait en danger. Et il n'avait absolument rien remarqué.
« Tu veux que j't'empêche de prendre trop d'oxy ? Je veux bien, mais comment je vais savoir quand dire oui ou non ?
- Non, je te demande pas de faire le flic, juste de m'aider à être plus raisonnable. Je sais que ça peut paraître stupide mais, si c'est toi qui les as, j'aurai honte de venir en demander trop souvent, je me retiendrai.
- Ok, j'comprends. J'vois ce que tu veux dire. »
Il vit qu'elle hésita à continuer. Elle se lança pourtant.
« Est-ce que ça te manque ? La cocaïne. »
La question était inattendue, mais finalement, pas tant que ça à bien y réfléchir.
« Pas trop. Pas encore. De temps en temps j'y pense, ouais, mais ça passe vite. »
Il la vit sourire, et la détrompa.
« Ça veut pas dire que c'est gagné. Je me suis désintoxiqué plusieurs fois, et ça m'a fait ça à chaque fois. Au début c'est facile, ça fait du bien de se sentir clean, mais c'est dans trois mois, dans six mois, que ça reviendra. Là ça va, parce que tout va à peu près bien, mais au prochain coup dur, je sais que j'en aurai envie. Dès que je me sentirai vraiment mal, j'en aurai à nouveau besoin.
- Merle, il y a quelque chose… »
Elle hésita.
« Je sais pas si je fais bien, mais hier, enfin… »
Elle se leva de table, alla chercher quelque chose dans son sac à dos resté au bord, et en revint avec un tout petit sachet, qu'elle présenta dans sa paume ouverte. Dedans, il y avait quelques grammes de poudre blanche.
« Je l'ai retrouvé dans un paquet de tabac. Désolée, je n'ai pas fait exprès, je me souvenais plus que j'avais ça. Je crois même que ça date d'avant que je te rencontre. C'est peut-être pas l'idée du siècle de te coller ça sous le nez, pardon… au début, je me suis dit qu'il valait mieux que je m'en débarrasse. Et puis j'ai pensé que c'était pas correct. Envers toi. C'est pas comme ça qu'on aide les gens, pas en douce. T'es pas un gosse qui as besoin d'être protégé de lui-même, t'es un adulte qui es capable de faire des choix. »
Merle prit le sachet. Il y avait de quoi faire une soirée. Une dernière soirée, un dernier tour de piste. Juste une petite soirée, après ce serait fini. Ce serait le moment idéal, ici, avec elle, dans cette eau délicieusement chaude. Il ne se souvenait pas avoir jamais pris un bain en étant défoncé. Ça devait être absolument magnifique comme sensation. Magnifiquement stupide.
« Toi, t'as envie d'en prendre ? demanda-t-il.
- Seule, tu veux dire ?
- Ouais.
- Non, je m'en fiche. C'était marrant quand j'en prenais avec toi, j'vois pas l'intérêt d'en prendre toute seule.
- Ça me gênerait pas tu sais.
- Je sais. »
Merle ouvrit le sachet, le retourna à l'envers et le secoua au dessus de l'eau, jusqu'à ce que tout tombe dedans.
« Pas de regret ?
- C'est mieux comme ça », déclara-t-il.
Il termina sa coupe de champagne cul-sec.
« Alors tu veux que je m'occupe de quoi ? Juste les oxy, ou d'autres trucs ?
- Tous mes médocs à base de codéine aussi. Tout ce qui à un effet antidouleur. Même le paracétamol. Même l'ibuprofène.
- Ok, on va trier tout ça dès demain matin. »
Il n'avait aucune idée d'où il allait bien pouvoir planquer une telle quantité de médicaments, mais il allait trouver. Il avait passé sa vie à cacher de la dope, il suffisait de se dire que Vi était une flic, et il serait en terrain familier.
« Merci… Merci. »
Elle était franchement émue. Ses doigts étaient crispés sur le rebord de la table.
« Hey, détends-toi, c'est bon. C'est pas grand chose, hein, j'veux dire, pas un souci pour moi de t'rendre service. C'est même pas un gros service, j'm'attendais à pire, vu la tronche sérieuse que tu tirais.
- S'il te plait, ne me laisse pas faire n'importe quoi », dit-elle d'une voix étouffée, minuscule.
Merle se leva, la tira de sa chaise, et la serra contre lui.
« Mais non. T'en fais pas, ça va aller. On va gérer ça tous les deux, on va se mettre d'accord sur un bon équilibre, ok ? »
Elle fit oui de la tête, incapable de répondre.
« Mais faut que tu me parles. Faut me dire quand ça va pas, quand t'as vraiment mal, faut pas que tu fasses semblant. Si tu me dis rien, j'peux pas savoir. Moi j'veux bien t'aider, mais j'suis pas télépathe. Tu comprends ? »
Un nouveau oui, plus hésitant.
« Mais j'ai peur que tu saches à quel point… ça va mal… déjà maintenant. »
Il s'attendait à quelque chose comme ça. Mais il accusa le coup quand même.
« Tôt ou tard, j'aurais fini par m'en rendre compte.
- Pardon, j'ai gâché l'ambiance.
- Absolument pas. J'avais prévu qu'on causerait de trucs un peu sérieux. C'est bien qu't'en ai parlé la première. Allez, t'en fais pas Boucles d'or.
- Désolée, tu t'retrouves encore à devoir me faire un câlin comme à une gamine. »
Il rigola.
« Oh oui, c'est vrai, quelle torture, tu sais bien que je déteste ça », plaisanta-t-il.
Il bouillonnait pourtant intérieurement. Merle haïssait se sentir aussi impuissant.
Toute sa vie, il avait été obsédé par le fait de tout décider, tout contrôler, ne rien se laisser imposer, forcer le destin dans la direction qu'il voulait. Voir de façon aussi brutale et indiscutable qu'il n'avait aucun moyen pour faire dévier l'avenir d'une personne à laquelle il tenait vraiment, le rendait fou de frustration et de colère.
Il aurait encore préféré ne jamais avoir connu Vi, et n'avoir jamais fait l'erreur de s'attacher à elle, plutôt qu'être là comme un con à la voir pleurer et à se sentir malheureux à cause de ça.
Et pourtant, malgré sa rage, sa révolte, son impuissance, il était là quand même, à tenter de la réconforter. Il la tenait tout contre lui, et il n'avait absolument pas besoin de se forcer pour mettre de la douceur et de la tendresse dans ses gestes, parce que c'était Vi, parce que c'était ce qu'il ressentait pour elle.
Parce que c'était pour ça qu'il lui avait demandé de venir ce soir-là.
Pour lui dire qu'elle était magnifique dans son vaste kimono, et aussi dans sa robe rouge, et dans ses pulls trop grands et sa chemise tachée, qu'elle était magnifique tout le temps, avec et sans vêtements, maigre ou très maigre, fatiguée ou très fatiguée, qu'il avait été stupide de mettre autant de temps à s'en rendre compte, et encore plus stupide de ne lui avoir jamais dit. À quoi ça servait de lui mentir, de se mentir à lui-même ? À quoi ça servait de perdre du temps à hésiter alors qu'ils en avaient tellement peu ? Alors qu'il la désirait chaque jour un peu plus ? Alors qu'il devenait fou à l'idée qu'un jour prochain, il ne pourrait plus la serrer dans ses bras ? À l'idée que bientôt, elle allait disparaitre pour toujours, et que peut-être il ne l'aurait jamais embrassée, jamais goûtée, qu'il n'aurait jamais fait s'enflammer de plaisir ses joues pâles, ni senti sous sa main sa peau tendre.
Il se recula un peu, elle leva le visage vers lui, très légèrement, interrogative. C'était drôle, parce que dans sa tête, il s'imaginait toujours Vi plus petite, sans doute à cause de sa stature trop frêle pour une adulte, et c'était seulement lorsqu'il l'avait debout tout près de lui qu'il se rendait compte qu'ils faisaient quasiment la même taille. Une fille qu'il pouvait regarder droit dans les yeux et dans le cou de laquelle il pouvait poser son visage sans se pencher, ça ne lui était jamais arrivé avant.
Il glissa ses doigts le long de sa joue, dans un geste inhabituellement doux venant de lui, qui avait du coup quelque chose d'hésitant, d'incertain, et plongea ses yeux dans les siens.
« Vi, je voulais te dire… »
Elle se recula soudain et posa ses doigts contre ses lèvres pour le faire taire. L'index de son autre main levé, réclamant le silence. Stupéfait, il s'aperçut que son expression était grave, ses sourcils froncés. La seconde d'après, il entendit ce qu'elle avait perçu tandis que lui était trop ému pour s'en rendre compte.
Quelque chose frottait et cognait contre les parois de bois du bâtiment. Il entendit ensuite les grognements.
Bordel de putain de merde, pas maintenant ! s'écria-t-il intérieurement.
Vi était déjà en train de foncer vers le bord du bassin où elle avait laissé ses armes et ses affaires. Il saisit son Taurus dans le holster sous son bras et se maudit en se souvenant qu'il avait vidé les munitions de ses poches pour ne pas les mouiller. Au moment où Vi s'emparait de son sabre et en faisait fuser la lame hors du fourreau, les premiers morts déboulaient. Elle n'était pas encore sortie de l'eau, et allongea un coup qui trancha les deux chevilles du plus proche, qui tomba à la renverse dans une gerbe d'éclaboussures.
Empêtrée dans sa robe trempée, elle peina à se hisser sur le rebord, et roula sur le plancher. Le rôdeur qui s'apprêtait à lui fondre dessus, et que Merle venait juste de dégommer d'une balle de .500 impeccable, tomba à moitié sur elle. Le repoussant d'une main, elle attrapa son sac de l'autre et en tira elle aussi un flingue.
Elle faisait déjà feu lorsque Merle la rejoignit sur le bord, venant juste de tirer sa dernière balle. Il laissa tomber sur le plancher son Taurus et attrapa à la volée le douze coups qu'elle lui lançait.
Ils tentèrent de se frayer un chemin vers l'unique porte, mais c'était peine perdue. Le couloir étroit était déjà bondé, et la piscine à moitié envahie. Le bain chaud dépourvu de fenêtres venait de se changer en une nasse impitoyable. Il ne leur restait plus qu'à affronter ce qui arrivait en espérant que les morts ne seraient pas trop nombreux.
Les cadavres se répandaient à l'intérieur comme une nuée d'insectes. Merle et Vi se retrouvèrent dos à dos sur la mince plate-forme en bois, encerclés des deux côtés.
« Vous pouviez pas attendre juste vingt minutes, bande de fils de pute décharnés ! Vingt putains de minutes, c'était trop vous demander ?
- Quoi ? haleta Vi. Ça aurait changé quoi ? »
Comme s'il allait lui dire ça maintenant, et puis quoi encore ?
« Y avait un pinard à cinq cent dollars la bouteille après le champagne !
- Si on s'en sort cette fois… » Elle dut s'interrompre pour se concentrer sur un nouveau coup de sabre. « On aura une bonne raison de le boire ! »
Le bord de la piscine n'était pas assez large pour pouvoir y bouger correctement avec le sabre, Vi sauta dans l'eau et resta contre le rebord. Merle se plaça au dessus d'elle, profitant de sa couverture pour faire feu sur ceux qui s'approchaient trop près.
« Reste ici ! »
Petit à petit, la jeune fille se décalait inconsciemment vers l'intérieur du bassin, ses mouvements amples la forçant à avancer. De plus en plus de morts arrivaient autour d'elle dans l'eau. De chaque côté de la coursive, d'autres s'approchaient de Merle, il était forcé de s'occuper d'eux sans pouvoir couvrir son amie. S'ils se séparaient, ils étaient foutus. Il dut faire une pause pour éjecter son chargeur vide et emboiter le dernier qu'il avait récupéré. Douze balles, et il n'aurait plus d'arme. Il parvint à terminer de recharger juste au moment où un mort l'agrippait. Il lui balança un coup à la mâchoire avec son moignon, l'expédiant dans l'eau.
Au même moment, Vi porta un coup de lame qui la déséquilibra. Un rôdeur accrocha le col de sa robe et tira. Elle chuta en arrière. Merle eut le temps de croiser son regard juste avant qu'elle disparaisse sous l'eau.
Elle l'entendit hurler son nom, juste après, elle se retrouva sous la surface, le poids du mort l'entrainant au fond. L'eau envahit sa bouche et son nez, elle se débattit de toutes ses forces, frappant et ruant. Sa seule pensée à ce moment était de ne pas perdre son sabre. Elle ne voyait que du rouge autour d'elle, le rouge de l'eau teintée de sang. Elle sentit une main agripper la sienne et tirer violemment. Remise debout d'un coup, elle jaillit de l'eau, toussant et crachant, découvrant Merle à ses côtés. Il lâcha sa main et récupéra le flingue qu'il avait coincé sous son bras droit. Immédiatement, il fit feu à nouveau. Vi tenait toujours le sabre, elle se remit à se battre, malgré sa robe alourdie par l'eau.
Les rôdeurs se jetaient de tous côtés dans le bassin, ils arrivaient par vagues maladroites, pataugeant, se tombant les uns sur les autres. Merle tira ses dernières balles.
« Plus de munitions !
- Reste derrière moi ! »
Vi se battait furieusement, ne s'accordant aucun temps mort, de tous les côtés à la fois, donnant tout ce qu'elle avait. Merle frappa le rôdeur suivant avec son arme déchargée, lui explosant la gueule en bouillie, et fit de même avec le suivant. Ils tâchaient de rester dos à dos, revenant chaque fois en arrière lorsqu'ils s'avançaient trop. Rapidement, Merle eut trop mal à la main pour continuer à frapper, le flingue était devenu poisseux de sang, glissant, il le laissa tomber et attrapa son couteau de chasse à sa ceinture. Percer les crânes était plus facile et rapide que les cogner, cela lui redonna un second souffle et il reprit le combat de plus belle. De son côté, Vi ne faiblissait pas, même si ses mouvements s'étaient faits plus lents, ils ne perdaient rien en sauvagerie et en précision.
Des dizaines de corps flottaient dans l'eau, qui était devenue une soupe noirâtre. L'odeur de sang rendu chaud et de pourriture prenait à la gorge. Les morts arrivaient toujours, cela semblait ne jamais devoir finir. Merle perdait la notion du temps, sa fureur commençait à se dissoudre dans la fatigue. Ses habits trempés l'alourdissaient, sa veste de costard le gênait considérablement dans ses mouvements. Qui avait eu cette idée géniale de tenue BCBG, déjà ? C'était la pire tenue de merde pour se battre !
Il fit une erreur stupide qui lui valut de perdre son couteau dans l'eau. À ce moment, Vi se retrouva seule, tandis qu'il cherchait frénétiquement son arme au fond. Il ne trouva pas le couteau, mais sa main se referma sur une pierre anguleuse. Il en asséna un coup à l'arrière du crâne du mort qui s'apprêtait à attaquer son amie par derrière. Il continua de frapper à coup de pierre. À son tour, il fut déséquilibré et tomba, avant que Vi ne l'aide à se relever. Elle avait lâché son sabre, elle aussi se retrouva avec une grosse pierre à la main, cognant de toutes ses forces.
Il n'y avait plus de chandelles, tout avait été renversé. Seule la lampe de camping accrochée au mur et orientée vers le plafond diffusait encore une lumière faible, jaunâtre et maladive. Dans cette demi pénombre où ne se devinaient plus guère que des silhouettes mouvantes, tout devenait rouge et noir. Merle n'en pouvait plus, sa vue se brouillait, il haletait, incapable de retrouver son souffle. Il priait pour que Vi ne le laisse pas tomber, qu'elle tienne bon. Elle allait forcément céder la première, elle ne tenait presque plus debout. Il était terrifié à cette pensée, à l'idée qu'elle arrive à bout de forces et qu'il se retrouve seul.
Il l'entendit crier.
« Je veux pas ! »
Il eut l'impression qu'elle sanglotait.
« Pas ça ! »
Vi perdait pied, la fin arrivait. Il se sentit désespéré. Il voulut lui hurler « Me lâche pas maintenant ! » Mais il n'avait plus de souffle pour le faire. Il se tourna vers elle et vit son regard.
Elle n'était pas en train de sangloter, l'expression qu'elle affichait n'était pas brisée. Elle était furieuse. Son visage était pourpre d'éclaboussures de sang, ses cheveux lui tombaient dans les yeux, elle avait l'air d'une bête enragée. Ses yeux fous ne le voyaient même pas.
« Jamais ! Jamais ! Jamais ! » Hurla-t-elle. À chaque mot, ses deux mains crispées sur son caillou frappaient, sans relâche.
Ses mots se changèrent en un cri inarticulé, animal. Folle et aveugle, elle semblait vouloir détruire le monde entier. Merle eut un sursaut de révolte et d'énergie. Pas question de flancher maintenant. Un mort-vivant arrivait sur lui, il lâcha la pierre, lui empoigna le bras et tira de toutes ses forces en tordant. L'articulation pourrie céda et il se retrouva avec le membre à la main. Immédiatement, il en asséna des coups comme une pique. Il ne pensait plus à rien, ne faisait plus que frapper, encore et encore, fou de rage.
Il ne sut jamais combien de temps cela avait duré.
À un moment, il n'y eu plus de rôdeur face à lui. Il se retrouva seul debout parmi un tapis de corps flottants. Il avait oublié la présence de Vi, lorsqu'il se retourna, elle était encore en train de frapper les crânes des cadavres désormais immobiles dans l'eau, une pierre dans chaque main, en poussant un glapissement de douleur à chaque coup, hors d'haleine, vacillante.
« Vi, arrête, arrête. »
Elle tourna vers lui un visage exténué, couvert de sang. Son regard était absent, hanté. Elle baissa les bras lentement, laissant rouler les cailloux dans l'eau.
« C'est fini, balbutia-t-il en allant vers elle… c'est fini, fini… »
Ses yeux changèrent d'un coup, comme si elle reprenait conscience. Elle fut secoué par un grand spasme, et l'instant d'après, vomit dans l'eau. Elle se laissa flotter, toussant, grelottant de froid dans l'eau pourtant chaude. Elle ne tenait même plus debout, Merle la souleva par la taille et la porta en pataugeant entre les corps, calée sur son épaule, jusqu'au bord où il la hissa péniblement. Vi retomba en arrière allongée sur le dos, les jambes encore dans l'eau. Merle se laissa choir sur elle, à moitié immergé, le visage sur ses cuisses, les bras autour de ses hanches.
« On est vivants… Vi, on est vivants, on est vivants, putain… »
Son halètement se transforma progressivement en rire. Ses nerfs lâchaient, il riait et pleurait en même temps, se serrant contre elle convulsivement, éperdument, tendrement.
« Vi, Vi, répétait-il, ma Brindille… on est encore vivants. »
Elle tira sur son teeshirt très fort, le forçant à sortir de l'eau. Allongé face à elle sur le plancher, front contre front, elle saisit son visage entre ses mains, passant ses doigts contre sa joue, dans ses cheveux. Elle avait un regard halluciné, un sourire fou. Elle se mit à rire aussi, alors qu'elle tremblait de tout son corps.
Il n'y avait presque plus de lumière, mais le lecteur CD, lui, était resté à sa place, et continuait à jouer cette saleté de musique de Pink Floyd qu'il détestait. Cela le fit rire lorsqu'il s'en rendit compte.
« On est vivants », murmura-t-il, fermant les yeux, enfouissant son visage dans son cou.
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Le ciel, dégagé de tout nuage, était tapissé d'étoiles et d'un beau croissant de lune qui éclaboussait de sa lumière pâle le parc où déambulaient des morts par dizaines. Merle avait abandonné la veste de costard, gardant seulement sa chemise. Il avait dû retourner dans l'eau et fouiller longuement le sol pour retrouver le sabre de Vi, dont elle ne voulait pas se séparer, et meilleure arme à leur disposition. Il avait fini par remettre la main dessus après avoir ausculté le fond du bassin à l'aide d'une longue perche de piscine. Devoir patauger au milieu des cadavres flottants et plonger pour le récupérer n'allait pas se hisser parmi les meilleurs souvenirs de cette soirée. Il avait renoncé à retrouver son couteau et son Beretta après ça, se contentant de son Taurus et de cinq balles.
Comme à chaque fois que Vi dépassait ses limites, le contrecoup était une immense fatigue. Elle avait tant frappé que ses deux mains étaient couvertes d'écorchures et crispées de douleur, toutes les articulations de ses doigts, ses poignets et ses bras à la torture, au point de ne plus pouvoir tenir quoi que soit. Elle ne tenait presque plus debout, Merle était forcé de la traîner. Lui-même n'avait même plus assez de force pour la porter. Ils étaient frigorifiés tous les deux.
Leur seule chance était de réussir à traverser la pelouse pour se réfugier dans l'hôtel. Mais le parc était rempli de morts. Ils comprirent au premier coup d'œil qu'ils ne parviendraient pas à passer à travers ça.
« Je suis complètement vidée, admit Vi. J'ai tout donné, j'suis à plat.
- Tu crois quoi, Brindille ? Pareil pour moi.
- C'est plutôt mal barré, là, Capitaine. »
Il devait bien l'admettre. Après tous ces efforts, quel gâchis.
C'est alors que quelque chose illumina le ciel devant eux. Une fusée rouge éclairante laissant derrière elle une trainée flamboyante monta à travers le ciel sombre, et décrivit une courbe. Tous les morts levèrent la tête de concert. Une seconde fusée d'alarme, tirée dans la même direction que la première, mais un peu plus bas, les fit se mettre en mouvement. Presque tous se dirigèrent vers la lumière, hypnotisés.
Les fusées venaient d'être tirées depuis l'hôtel.
« Ben merde alors », souffla Merle.
Quelques minutes après, le temps de traverser en claudiquant le parc désormais dégagé, les deux amis furent accueillis à l'entrée de l'hôtel par une Kitty en larmes, qui éclata en sanglots et se jeta à leur cou dès que la porte fut refermée derrière eux.
Elle tenait encore à la main le pistolet d'alarme avec lequel elle venait de leur sauver la vie.
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Dans le salon de la suite de Merle et Kitty, Vi était tassée dans un divan, enfouie dans les couvertures retirées du lit, frigorifiée, tremblante sous le contrecoup de l'effort et de la trouille rétrospective. Kitty la tenait dans ses bras, trop émue pour la lâcher.
Merle, lui, était encore sous le coup de l'adrénaline, et marchait de long en large, incapable de tenir en place, allant de la fenêtre au divan, surveillant le parc tout en racontant ce qui venait de leur arriver.
« Et alors elle a donné des coups de sabre dans tous les sens ! Swishh, swash ! Y a des morceaux qui volaient de partout ! »
Il faisait de grands gestes avec ses bras.
« Merle, enlève tes habits, ils sont trempés, répéta Kitty pour la troisième fois.
- J'ai pas froid.
- T'as la chair de poule.
- C'est les nerfs. Bordel de Dieu, on a failli y passer au moins vingt fois chacun. C'était à un cheveu à chaque fois. On n'avait jamais fait un truc pareil, pas vrai Brindille ? »
Vi acquiesça, trop exténuée pour partager son enthousiasme, mais souriant tout de même avec un brin d'orgueil et de malice, comme à son habitude.
« On peut plus rester ici, intervint Kitty d'une petite voix. C'est trop dangereux. Si une autre horde arrive…
- Ouais, faut se casser vite fait, approuva Merle.
- Je pars pas sans mon garde-manger, déclara Vi.
- Ok, ok, on va charger tout ce que tu veux. »
Moins d'une heure plus tard, ils étaient de retour sur la route, après quelques zigzags entre les morts vivants titubant encore dans le domaine, la Dodge pleine à craquer.
Merle, derrière le volant, se lamentait à haute voix du fait que ces putains de morts avaient le don de gâcher vraiment absolument tout, et de devoir déjà renoncer au luxe du Homni Homestead. Et dire qu'ils n'avaient même pas pu aller profiter du casino. Kitty, sur le siège passager, était à nouveau remplie de peur, s'inquiétant de savoir où ils allaient bien pouvoir aller, comme ça, en plein milieu de la nuit, rongée d'angoisse à l'idée de perdre ce sentiment de sécurité à peine acquis, anxieuse à l'idée de ce qui était en train de grandir dans son ventre et de ce que l'avenir leur réservait.
Sur la banquette arrière, Vi, elle, était en train de s'endormir dans son habituel cocon de couvertures, vaincue de fatigue. L'épuisement et le contrecoup de la décharge d'émotions et de violence la plongeaient dans un état second, rêveur. Son esprit exténué mais apaisé semblait flotter encore dans les bienfaisantes eaux chaudes des sources.
Derrière eux, ils laissaient une tombe remplie de trésors, promesse pour un futur auquel ils avaient décidé de croire malgré tout. Vi laissait aussi ce qui restait de sa robe rouge offerte par Susan, ruinée après son combat, abandonnant le symbole, n'emportant que les souvenirs. Mais elle emportait la robe kimono dans laquelle elle s'était, pour la première fois depuis longtemps, senti belle et séduisante. En secret, sans faire de bruit, sans y accorder tellement d'importance au fond, aussi discrètement que la soie se froissant, elle l'avait pliée et rangée au fond de ses affaires, emballée dans du papier. En secret, sans faire de bruit, sans y accorder tellement d'importance au fond, elle se dit que si un jour, avant de mourir, quelqu'un avait réellement envie d'elle, si elle avait l'occasion de faire l'amour avec cette personne, alors elle porterait cette robe pour lui. Rien que lui, personne d'autre.
Peut-être, sans doute, certainement, elle ne la mettrait jamais. Ce n'était pas grave, en définitive. C'était juste une robe, après tout.
Ce qu'on laissait derrière soi n'avait pas tant d'importance. Il y avait bien plus à découvrir devant. Il y aurait d'autres robes, peut-être, d'autres eaux, d'autres sentiments.
La route était encore longue jusqu'à la mer.
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Petite note d'autrice :
Voilà, la partie du Omni Homestead s'achève enfin, et je ne pensais pas qu'écrire ce segment de l'histoire me prendrait autant de temps. Je dois vous avouer que je l'ai un peu amputé (LOL, amputé, jeu de mot, humour) de certaines parties, parce que j'avais hâte de passer à la suite du récit. Je continue à écrire cette histoire, cruellement lentement mais sûrement, je garde le cap.
Cette note est là pour vous dire deux choses.
La première, vous signaler (car peut-être certain-es l'ignore) que si j'ai trainassé sur cette fic, il y en a par contre une autre que je suis parvenue à achever entièrement cette année, et rien que pour ça j'en suis fière, parce que c'est la preuve que je suis capable de venir à bout de quelque chose (autre que votre patience). Alors voilà, ça s'appelle « L'étoile qui commence et termine la nuit », vous pouvez la trouver sur mon profil, et c'est une histoire centrée sur Michonne et un OC masculin, et qui propose une version alternative de l'arc de Woodbury, sans le groupe de Rick (entre autres changements). Voilà voilà, j'espère avoir un peu aiguisé votre curiosité.
La deuxième chose, et ça fait un bout de temps que je voulais vous le dire, c'est que si j'ai excessivement ralenti mon activité d'autrice, c'est parce que j'ai en contrepartie développé une autre activité très mange-temps, d'artisane et d'artiste, et que c'est désormais mon gagne-pain officiel. Donc si vous êtes curieux-ses de voir ce que je fiche en dehors d'ici, vous pouvez aller voir par là (en remplaçant les ? par des points) :
projetmailart?tumblr?com (pour mes dessins)
etsy?com/shop/FeuillesEtPages (pour l'artisanat)
Et je suis aussi sur Instagram, pic et pic et colegram, Instagram : clementine?de?papier
Voilà, l'instant pub est désormais terminé, je vous donne rendez-vous au prochain chapitre.
Vous y trouverez notamment : Vi qui voit le dernier truc au monde qu'elle avait envie de voir, Merle en philosophe de la boite à outil, et Kitty victime d'un gros coup de malchance. Olalah les amis, quel programme.
Dernière chose avant de se quitter, une réponse à une review de guest, Retro, qui avait écrit ça :
Comment dire ? J'ai lu une, deux, trois, et je ne sais combien de fois ta fic avec toujours le même plaisir, la redécouvrant à chaque fois.
Toujours juste, toujours précise et documentée ( j'ai même cherché les caractéristiques techniques de la Dodge de tes deux comparses...).
Et toujours la flemme de laisser un petit mot après la lecture; mea culpa; je vais aller me flageller avec des orties, nue, en place publique. La voir reprendre après tout ce temps est un véritable bonheur. Du coup j'ai encore une fois tout relu du début en trois jours, sans m'en lasser. Pas de personnage caricaturaux, mais des vraies personnalités. C'est parfait. Vi est tellement touchante dans sa spontanéité, mais j'avoue avoir un faible pour Merle et son côté basiquement pragmatique en toutes circonstances, mais tellement moins superficielle qu'au premier abord. La personnalité que tu lui donne colle parfaitement à l'idée que je me suis faite de lui dans la série. C'est "juste", comme une note parfaite chantée sur un air connu. Bref je suis fan et j'attends avec plus que de l'impatience ( y-a-t-il un mot pour ça ? ) que les chapitres suivants arrivent. Ça doit être ça la crise de manque ;)
Hey salut Retro, et merci pour ta review.
Ça me troue toujours le boule que des gens apprécient mes histoires à ce point, je suis joie.
La Doooodge ! 3 Va-t-elle rester leur véhicule-maison-cendrier jusqu'à la fin ? Ça se pourrait bien.
Que de compliments sur les personnages, et en particulier ce bon vieux Merle, ça fait plaiz. J'ai toujours autant de plaisir à l'écrire et à creuser dans sa personnalité, qui n'a pas encore livré toutes ses profondeurs.
Un mot pour davantage que l'impatience ? Il faudrait inventer un terme précis pour nommer cette atroce sensation d'envie de pipi qui est forte dans la voiture, monstrueuse sur le trottoir, infernale alors qu'on déverrouille sa porte d'entrée, et insoutenable dans les derniers mètres jusqu'aux WC.
Je propose « impaciurgence », qui dit mieux ?
Allez, à pasbientôt pour le chapitre suivant.
