Chapitre 49
Avec le même sourire un peu timide, vous répondez :
« Bien sûr. »
Kara vous suit dans la salle de bains quand une question vous frappe :
« Est-ce que les androïdes craignent certaines températures, ou est-ce que le chaud ou le froid vous laissent indifférents ?
— En fait, les androïdes sont également sensibles aux températures, mais nous sommes moins vulnérables. En été, nos composants peuvent surchauffer, ils ont plus de mal à réguler leur température et nous devenons plus lents.
— Ah ! Un peu comme les humains finalement. Et pour le froid ?
— C'est plus supportable mais c'est le même effet si les températures sont trop basses.
— Parce que même s'il ne fait pas trop froid, j'ai vraiment besoin d'une douche bouillante. Enfin, façon de parler, mais pas de tiède, quoi. »
L'androïde se met à rire et vous rassure : votre peau brûlerait avant que la sienne ne s'abîme.
Elle commence à défaire sa tresse, démêlant ses cheveux toujours noirs, une nuance qui vous plaît et si Kara décidait de la garder, vous étiez ravie. Encore timide, vous commencez à défaire la fermeture éclair de votre robe après une profonde inspiration.
L'androïde manque aussi de courage et évite de vous fixer, c'est du moins ce que vous pensez mais Kara vous observe par l'intermédiaire du miroir. Sa LED est rouge mais ne reflète aucune anxiété, ni la moindre peur : comme un indice de température, elle marque la chaleur qui berce ses biocomposants.
Après ses cheveux, l'AX400 se met à dégrafer son uniforme et vous lui proposez votre aide qu'elle accepte. En sous-vêtements, vous retirez donc la robe blanche et plastifiée qui finit par tomber comme un rideau. Au lieu de marquer la fin du spectacle, cette chute signifie le début. Les formes que le vêtement dissimulait sont parfaites. Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander si North possède la même silhouette, si toutes les androïdes à forme féminine partagent le même corps ou si CyberLife voulait tout simplement s'appliquer sur les AX400, les destinant au même destin que les servantes d'époques anciennes qui étaient à disposition pour soulager les pulsions de leurs maîtres.
Presque honteuse, vous avez envie de couvrir votre corps avec une serviette. Vous craignez qu'elle ne remarque les cicatrices d'acné sur vos épaules, les vergetures à vos hanches, la surface capitonnée de vos cuisses. Par réflexe, vos bras se croisent sur votre poitrine pourtant mis en valeur par le soutien-gorge. Kara remarque votre geste et pose ses mains sur vos épaules.
« Tu n'as pas à te cacher.
— J'ai l'impression d'être horrible face à toi.
— Mais je ne suis pas humaine.
— Tu sembles plus humaine que certaines femmes avec leur maquillage et leurs retouches. Elles, elles ressemblent à des poupées en plastique, mais toi… C'est fou comment c'est réaliste. »
Votre main passe sur un de ses seins, découvrant la texture douce et réaliste du gel et le sentiment d'illusion est incroyable. Il y a bien sa LED et le bandeau bleu qui enserre son bras, brisant le mirage d'humanité, mais ce rappel ne vous dérange plus. Tout comme son regard bienveillant à présent. Vous sentez ses mains se poser sur votre taille pour remonter ensuite derrière votre dos, trouvant l'agrafe du soutien-gorge pour la détacher. Puis elle vous laisse retirer le bas et vous l'entraînez dans la douche, rapprochées sous le pommeau. Vos muscles se relaxent sous l'eau chaude. Votre parfum se noie sous les jets, votre maquillage fond et les premières courbatures sont apaisées, nettoyant la sueur et les effluves de fête. Kara essuie également le maquillage en frottant avec ses doigts plein de savon. Si être avec vous est déjà une joie, elle découvre aussi le bonheur de s'occuper de soi et non plus seulement des autres, profitant de l'eau qui l'enveloppe avec sa chaleur, de rire avec vous et de se sentir peut-être belle. Oui, c'est le mot : elle se sent belle.
« Je crois que je vais garder cette couleur de cheveux. » Elle saisit une de ses mèches corbeau, associant maintenant cette teinte à cette nuit unique. « Ce sera comme un souvenir.
— Tu as aimé cette soirée, alors ?
— Oui. »
Lorsqu'elle sourit, Kara n'hésite jamais à dévoiler ses dents avec un naturel incroyable. Vous passez vos bras autour de son cou et la serrez contre vous, rassurée :
« J'avais très peur que tu m'en veuilles pour mon comportement. Je suis vraiment désolée. »
Sur vos reins, vous sentez ses paumes. Sur votre épaule, son front et l'androïde sent les gouttes marteler sur sa nuque.
« Non, je ne t'en veux pas du tout. »
Pour appuyer ses propos, elle redresse la tête et vous embrasse à nouveau avec des petits baisers sur vos lèvres et autour, jusqu'à ce que vous vous mettiez à rire :
« Rassure-moi, tu es d'accord aussi : on s'embrassera ailleurs que dans les salles de bains, hein ?
— Bien sûr ! »
Après ce pacte romantique, vous l'embrassez à votre tour. Votre étreinte devient moins timorée et vos mains s'autorisent à explorer davantage, couchant les barrières et les gestes de Kara font écho aux vôtres. Ses doigts glissent sur votre taille, imitant les caresses d'une sirène et sa peau disparaît, dévoilant la chair lunaire qui lui permet de mieux ressentir.
Vous effleurez sa taille, sa cambrure avant d'oser descendre sur ses fesses, les flattant. Elle n'avait jamais ressenti tout ça, n'étant pas programmée pour accueillir de telles attentions et votre affection la répare, réveillant quelque chose à la surface. Kara est incapable de ressentir le même plaisir, même lorsqu'une de vos mains se réfugie entre ses cuisses, la caressant, comme si des composants lui manquaient pour s'exprimer. Quand elle entreprend la même pression sur vous, elle est surprise en entendant votre premier soupir. Vous levez une jambe et l'appuyez contre sa hanche, l'invitant à continuer. L'eau coule dans vos yeux, alors vous les fermez, préférant abandonner la vue et vous concentrer sur le toucher.
Les lèvres contre son épaule, vous sentez l'odeur de plastique sous celle du savon sans être vraiment perturbée, ne vous souciant plus de sa nature. Votre bouche descend alors vers sa poitrine, goûtant cette peau curieuse mais tendre sous votre langue. Mais vos baisers rendent muets vos gémissements et Kara a besoin de les entendre, les aimant et se dirigeant avec eux. Après une petite poussée, votre dos se colle au mur de carrelage et vous laissez Kara s'agenouiller face à vous. Sa bouche entoure d'abord votre nombril, sentant sous le contact vos muscles qui frémissent. Elle pourrait presque sentir la chaleur qui gronde au fond de vos entrailles. Vous avez l'impression qu'un bain de lave est en train de bouillir quand vous sentez votre partenaire descendre petit à petit. Et vos yeux se ferment au moment où ses lèvres touchent les vôtres. Ses mains vous soutiennent, vous aidant à garder l'équilibre sous le rythme de sa langue qui vous séduit. L'androïde ne possède pas de connaissances en amour charnel, mais vos mots la conseillent et Kara n'avait jamais entendu d'instructions aussi douces.
Si son corps reste engourdi par le programme rigide, ses circuits sont grisés par le sentiment de triomphe, la satisfaction d'attiser, la capacité de donner du plaisir. Kara le devine dans votre façon de vous cambrer sous ses paumes et aux basculements de votre bassin. Elle le comprend jusque dans vos signes vitaux. S'occuper de vous de cette façon apporte aussi un grand sentiment de fierté. Jusqu'au moment fatal où vous vous mettez à trembler et que votre poing se referme sur votre bouche. Elle prend presque peur quand elle mesure votre pouls et entend votre respiration qui lutte le long de votre gorge. Kara se redresse alors avec rapidité et elle vous serre contre elle. Vos os semblent fondre contre sa structure brûlante, à mesure que les degrés grimpent dans votre chair, réchauffé par un courant électrique qui ne cesse de parcourir vos membres. Entre la vapeur et l'orgasme, vous avez l'impression que votre tête se met à tourner.
« Je crois que j'ai besoin de m'asseoir. »
Kara coupe l'eau et vous aide à vous installer sur le rebord de la vasque, les jambes encore en coton.
« Je ne pensais pas que ce serait aussi… » l'androïde hésite, convaincue qu'elle avait failli vous tuer. « Je suis désolée, [V/P].
— Tu rigoles ? Tu me fais l'amour et tu es désolée ? »
Vos jambes se croisent sur sa taille, la tenant prisonnière contre vous. Votre nez touche alors le sien, vous offrant une vue sur les taches de rousseur qui mouchètent ses joues.
« Habituellement, on est plutôt narcissique quand on a réussi à faire jouir sa partenaire.
— Oh, je peux donc me vanter ? »
Sa question n'est pas innocente et Kara a un petit sourire en coin, laissant sa fierté s'exprimer. Elle est à présent rassurée.
« Est-ce que tu sais si tu peux ressentir ça ? Je veux dire, est-ce que tu es conçue pour ressentir du plaisir aussi ?
— Non, je n'avais jamais essayé mais je viens de comprendre que mon corps est limité, il m'empêche de connaître certaines sensations physiques. »
Vous restez songeuse puis vous placez vos mains sur sa mâchoire, la regardant droit dans les yeux.
« Tu sais, quand je discutais avec la personne de l'association Cœurs Mécaniques, on a abordé plusieurs sujets : au-delà de défendre les droits des androïdes, ils cherchent aussi à perfectionner vos sensations. Ils veulent que des génies du genre Kamski les rejoignent et alors vous seriez alors capable de pleurer, de ressentir la douleur, de rire franchement, peut-être même de manger et bien sûr, d'avoir des rapports sexuels.
— Ce serait possible, tu penses ?
— Même chez l'être humain, c'est une réaction chimique, vous aurez tout simplement un équivalent. On se renseignera. »
Kara est touchée que vous songiez à lui permettre de s'affranchir de son programme et de son enveloppe astreignante. Elle n'est toutefois pas certaine de vouloir franchir le pas tout de suite : déviante depuis plusieurs mois, les émotions et les sentiments forment déjà un fardeau difficile à gérer. L'androïde avait encore du temps pour s'habituer à cette idée.
Dans votre chambre, le soleil tente de percer les fentes de votre volet, jetant quelques lueurs grises sur votre lit. L'étreinte de vos draps est un bonheur pour conclure cette nuit particulière et, vêtue d'un t-shirt très large qui lui sert aussi de pyjama, Kara vient se glisser sous la couverture pour se blottir contre vous, cherchant votre main pour la saisir. Elle vous souhaite une bonne nuit et vous lui souhaitez un bon repos, accordant vos besoins de quiétude. Ses paupières se ferment très vite, mais vous vous bercez en observant sa LED tourner comme un cours d'eau azur tranquille, s'imprimant sur vos rétines même lorsque le sommeil vous emporte.
Il est treize heures passées quand vous ouvrez les yeux. Sur vos pieds repose un poids et quand vous essayez de bouger votre cheville, vous entendez votre chat ronchonner : lui aussi est si bien installé que la moindre contrariété est une ombre au tableau. Par contre, la place à côté de vous est vide et vous craignez que Kara soit partie sans vous prévenir.
Vous vous redressez dans un sursaut, faisant fuir le félin, avant de la voir installée dans un fauteuil placé près de la fenêtre, la tête penchée sur un livre. Elle est alarmée par votre réveil brutal et vous demande si vous allez bien.
« Oui, je croyais que tu étais partie.
— Non. Mon état de veille n'a pas duré longtemps et j'avais envie de lire, je me suis permise de voir ce que tu avais, j'espère que ça ne te dérange pas.
— Bien sûr que non. » Les yeux encore ensommeillés et encore troublée par le choc, vous lui demandez ce qu'elle a trouvé dans votre bibliothèque, incapable de reconnaître la couverture.
« Frankenstein, ma base de données me dit qu'il a été publié vingt-quatre ans avant Jane Eyre et est également classé en littérature gothique. Comme j'ai apprécié Jane Eyre, je me suis dit que le roman de Shelley était un bon choix.
— Je pense qu'il te plaira aussi. Je me suis beaucoup attachée à la créature. »
Malgré les volets encore fermés, le soleil arrive à s'inviter et éclaire le livre qu'elle tient. Livre assez menu, vous êtes quand même surprise de voir qu'il ne lui reste qu'un quart à lire :
« Mais tu l'as bientôt fini !
— Oui, » comprenant que vous voulez un premier avis, elle ajoute « je trouve la créature cruelle, même si je comprends ses intentions.
— C'est un peu le premier androïde de l'histoire littéraire si on y pense. Juste que son design est pas vraiment au top… Je suis humaine et je sais que la création implique forcément des responsabilités que le docteur Frankenstein n'assume pas, donc j'étais assez hostile contre lui. Qu'est-ce que tu penses de lui ? »
Cette fois, Kara garde le silence, incapable d'émettre un jugement sur un créateur, sur un humain assez puissant pour donner la vie autrement que par voie naturelle.
« Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça, donc je ne sais pas.
— Tu ne trouves pas que c'est un peu facile ? Hop, je créé un être doué d'intelligence et je l'abandonne en pleine nature sans le protéger ? C'est ce que les parents font avec leurs enfants au début avant de les laisser s'assumer.
— Mais sa créature possède déjà le langage et sait répondre à ses besoins pour survivre.
— Tu le vois comme une machine qui obéit encore à son programme, mais tu devrais le voir comme un déviant. Non, en fait, tu devrais le voir comme n'importe quel être social : la créature de Frankenstein a besoin d'affection et il se demande pourquoi il est visé par l'injustice. »
Votre version semble ouvrir un nouveau regard sur cette œuvre et Kara comprend alors où vous voulez en venir. Elle se fige un instant, la diode à sa tempe devenant jaune quelques secondes avant de redevenir bleue.
« Ça va ?
— Oui, c'est juste que j'envoyais ce que j'avais lu jusqu'à maintenant à Markus et Luther. Je pense que c'est une histoire qu'ils aimeront aussi. »
Décalée par votre nuit et votre réveil tardif, vous lézardez tout votre dimanche en discutant littérature. Vous êtes impressionnée par la vitesse de lecture de Kara qui avait envoyé la fin du roman de Mary Shelley à ses semblables un quart d'heure plus tard.
Votre bibliothèque réunit tous les tomes de la saga du Trône de Fer, des pavés qui avaient connu un formidable succès pendant les années de votre adolescence. Vous prêtez le premier livre à l'androïde, curieuse de voir en combien de temps elle pourrait lire ces huit-cents pages et, à nouveau, sa rapidité vous surprend. Plus encore, c'est son engouement qui vous étonne : Kara développe un goût pour les mondes imaginaires, acceptant la présence de la magie, des dragons et des géants.
Vos discussions vous ramènent une paire d'années en arrière, vous remémorant la passion que vous aviez pour la période médiévale et Kara tombe sous le charme du monde celte. Elle cherche des récits irlandais, des légendes écossaises et les partage avec vous avec un vrai talent de conteuse. Allongée sur le canapé, la tête sur ses cuisses, vous l'écoutez redonner vie à ces figures celtes et ces paysages peuplés de créatures fantastiques.
Tout d'un coup, elle touche une de ses oreilles, se souvenant d'un compliment maladroit que vous lui aviez fait :
« Je suis contente que mes oreilles ressemblent à celles d'une elfe. »
Et vous confirmez ses allures féeriques.
Cette ambiance qui invite les rêveries et toutes les croyances s'accorde au printemps qui s'installe, donnant plus de couleurs aux feuilles aperçues depuis votre véranda, ravivant les parfums des fleurs de votre appartement. Vous ne pouvez pas empêcher le temps de filer mais l'idée que Kara reparte vous attriste. Elle semble répondre à cette pensée secrète en disant soudain :
« Je n'ai pas envie de rentrer. »
Vous ne voulez pas influencer ses choix, mais vous demandez :
« Tu m'as dit que Carl Manfred vous hébergeait et que vous vous êtes cachés chez lui le temps que l'enquête se termine, c'est bien ça ? » Kara confirme d'un hochement de tête, « vous viviez où avant ?
— Durant l'hiver, on occupait des bâtiments abandonnés, avec le retour des beaux jours, ce sera plus supportable d'être à l'air libre.
— Vous ne resterez pas chez Carl ?
— Non. C'est absurde mais nous voulons être libres avant d'avoir le droit de posséder un toit comme un être humain parce que nous ne voulons pas être dépendants. C'est un cercle vicieux qu'il faut briser. »
Vous mordillez votre lèvre avant d'oser lui proposer :
« Ça te dérangerait de vivre ici ? Je sais que c'est tôt mais enfin, beaucoup de familles s'accommodent de leur androïde dès le premier jour, » elle rit avec vous, comprenant votre humour, « mais si tu ne veux pas, si tu te sens redevable ou quoi, je comprendrais. »
Kara ne répond pas tout de suite et vous la laissez réfléchir : vous n'attendez pas forcément une réponse dans l'instant. Mais vous ajoutez tout de même :
« En tout cas, voilà, tu sais que la porte est ouverte et si tu veux rester, sans que je te demande quoique ce soit d'ailleurs, tu es la bienvenue.
— Merci, [V/P]. »
Livrée à elle-même, l'androïde ignore de quoi sera fait demain, pourtant, elle y pense sans crainte, rassurée par l'assurance de Markus, la détermination de North, l'optimisme de Josh, la sérénité de Simon et la quiétude de Luther. Leurs relations sont soudées comme des alliages puissants, composant une famille originale mais solidaire. Kara ignore aussi quels pourraient être les réactions des autres si elle annonçait son départ.
Et puis après tout, se dit-elle, rien ne presse et elle est libre de partager sa vie entre cette famille et vous, adoptant un rythme qui n'exclurait ni l'une, ni l'autre.
[► Avancez au chapitre 52.]
