CHAPITRE 54 : Requiem pour une vie menacée

Le transplanage ne me semble pas aussi horrible que d'habitude, probablement parce que je commence à en prendre l'habitude. Et puis la potion que je viens d'avaler bouillonne dans mes veines. L'effet est immédiat, ma fatigue a reculé, s'est dissipée même et la lourdeur qui encombrait mes membres s'est elle aussi évaporée.

Bien entendu, rien ne pourra jamais effacer ce qui s'est passé à Azkaban et, même si je tente de ne pas trop m'en inquiéter maintenant, je sais que d'ici peu les premiers cauchemars vont arriver. Je sens que de nombreuses nuits vont être perturbées par les tortures morales et émotionnelles que les Détraqueurs m'ont infligés. Sans parler, évidemment, du traumatisme dû à l'arrestation elle-même.

N'importe qui me dirait : Teddy, va voir un psychomage.

Certes. Mais pas maintenant. Le hall de l'hôpital Sainte Mangouste m'est familier depuis le temps que je l'arpente de long en large pour mes études. J'en connais le moindre recoin. Je sais que de nombreux sorciers se perdent dans le méandre des couloirs et ça m'est moi-même arrivé une paire de fois. Quelques guérisseuses m'orientaient en riant de mon dépit lorsque je cherchais les maladies magiques et que j'aboutissais dans les blessures causées par des sortilèges. Combien ont dû se moquer de moi dans les salles de garde en parlant de Lupin, encore une fois perdu ?

Mais aujourd'hui, l'hôpital me semble bien différent de toutes ces fois où je l'ai parcouru. La raison pour laquelle je suis là est plus personnelle. C'est comme si on m'arrachait une partie de moi-même pour la jeter à mes pieds.

Sitôt que nous arrivons dans le hall, je lâche la main d'Harry et me précipite sur le comptoir d'accueil. C'est Alexia qui se trouve là. Je la connais, un peu. Elle est arrivée à peu près en même temps que moi, c'est une gentille fille. Je ne vais pas commencer à raconter sa vie, non pas parce qu'elle n'a pas d'intérêt, loin de là, mais par pudeur pour elle. Nous avons pas mal sympathisé et j'aime assez prendre mes pauses en sa compagnie. Et avant qu'on ne me pose la question, non, il ne s'est jamais rien passé entre elle et moi. C'est juste l'une de ces amitiés plus professionnelle qu'affective.

« Alexia ! Dis moi où ils l'ont emmenée ! »

Derrière son comptoir, la jeune femme aux cheveux bruns écarquille les yeux. C'est vrai que la façon dont je me suis jeté sur le comptoir est un peu brutale.

« Où ils ont emmené qui, Ted ?

_ Aria ! Où est-elle ? »

Elle ouvre l'un de ses énormes registres dans lesquels les sorcières d'accueil consignent toutes les entrées et les sorties. A première vue, on pourrait penser que retrouver un nom là-dedans est une sacrée odyssée et qu'il faut plus que du courage pour oser s'y lancer mais ce serait sans compter sur la magie n'est-ce pas ?

Alexia utilise sa baguette. Elle tapote son registre du bout et prononce :

« Aria. »

Une lumière vaguement bleutée enveloppe l'énorme livre. Mais rien ne se passe. J'ai presque envie de me jeter par-dessus le comptoir et de tourner les pages moi-même à toute vitesse, quitte à les arracher, je n'en ai rien à faire.

« Il me faut plus de précisions, Ted. Donne-moi son nom complet.

_ Arianrhod… »

Et là je bloque. Ce que je peux me sentir idiot d'un coup. Aria est ma fille et je ne sais même pas si elle porte mon nom ou celui de Victoire. Ou encore celui de… Ah ! J'aime mieux ne pas y penser. Je prends un air penaud.

« C'est ma fille Alexia…

_ Ta f… ? »

Devant mon air profondément désespéré, elle se tait subitement. Je comprends ceci dit. Depuis le temps qu'on se fréquente, je lui ai parlé des centaines et des centaines de fois de Victoire mais je n'ai jamais mentionné ma fille. Et pour cause, j'ignorais tout de son existence jusqu'à il y a quelques jours… quelques semaines…. Merlin, le temps est passé si vite que je ne sais même plus où j'en suis.

Alexia me renvoie un petit sourire.

« Je vais essayer Lupin alors. »

Elle s'éclaircit la gorge et prononce le nom complet. Je regarde avidement le registre dont les pages tournent à toute vitesse. Est-ce que ça signifie que Victoire lui a donné mon nom ? Je ne sais même plus si elle me l'a dit un jour. J'ai tellement de choses en tête ces derniers temps que j'ai l'impression que des informations importantes vont et viennent entre mes deux oreilles au gré de leur propre volonté.

« Il faut y aller, Teddy. »

Je me retourne pour voir mon oncle Harry à quelques pas de moi. Je fronce les sourcils.

« Je viens de discuter avec Nott, je t'emmène jusqu'à la chambre d'Aria mais il va falloir que je file. Des choses importantes viennent d'arriver.

_ Quel genre de choses ? »

J'entends à peine Alexia m'indiquer l'étage et le numéro de la salle dans laquelle ma fille a été emmenée.

« Je ne peux pas t'en parler, Teddy. Et puis tu en as déjà assez fait, je t'ai laissé trop t'investir et… »

Je crois qu'il se rend compte au dernier moment de ce qu'il est en train de dire. Ou alors c'est parce que je le foudroie du regard en pensant très fort que s'il continue sur sa lancée je risque bien de finir par devenir capable de lancer l'un de ces sorts impardonnables.

« On se dépêche. »

Et nous nous précipitons vers les ascenseurs. Ce n'est qu'une fois à l'intérieur de la petite cabine qui me semble monter d'une lenteur telle que je regrette de ne pas avoir pris les escaliers, que je me rends compte que je n'ai même pas salué Alexia. J'espère qu'elle comprendra parce que, là, je me sens l'âme d'un sacré mufle quand même.

La cabine s'immobilise et Harry et moi en jaillissons comme des niffleurs lâchés dans un coffre de Gringotts rempli d'or. Nous remontons le couloir aussi vite que possible et arrivons dans la salle dans laquelle nous avons interrogé Justin Finch-Fletchley il y a au moins mille ans de ça.

J'aurais dû m'en douter ceci dit.

Dans un lit au fond de la pièce, Aria est allongée sous ses couvertures, pâle et l'air brisé. Mon cœur se déchire dans ma poitrine. Harry me tend Lumos et je m'approche lentement en serrant la peluche entre mes mains. Victoire et son horrible poète sont là également, assis à côté du lit. Il lui tient la main, la tapote. J'ai envie de lui hurler dessus, de passer ma rage sur lui. J'ai envie de lui rappeler que c'est ma famille, pas la sienne, et qu'il peut très bien aller jeter un œil dans le couloir si ça lui chante, des fois qu'un Détraqueur aurait envie de l'embrasser.

« Hé, ma puce. »

Aria tourne la tête vers moi. Ses yeux ont un petit quelque chose de vitreux qui me donne envie de déchirer le ciel lui-même à pleines dents. Ce n'est pas juste. Mon enfant… elle ne devrait pas payer, ils n'avaient pas le droit.

Je dépose Lumos entre ses bras et elle le serre contre sa poitrine.

Derrière moi, Victoire prononce quelques mots mais je ne l'entends pas. Je m'accroupis auprès de ma fille. Il n'y a plus qu'elle qui compte. J'ai vaguement conscience du craquement qui m'indique qu'Harry a transplané mais je ne m'en préoccupe pas. Ma fille est en train de mourir.

« La cabane, dis-je dans son oreille. La cabane est la clé. Je trouverai c'est promis. »

Elle passe un bras autour de mon cou.

« Je suis contente que ce soit toi mon papa. »

Un sourire étire ses lèvres et je me force à y répondre, retenant du mieux que je peux les larmes qui me montent aux yeux.