CHAPITRE 7

Elsa commença par prendre un petit-déjeuner rapide, seule, avant de s'enfermer dans son bureau avec la pile de courrier. Elle avait l'impression de ne faire que ça durant ses journées : lire les rapports, y répondre, aller voir les personnes concernées lorsque c'était possible, et lire les rapports suivants. Cette fois-ci pourtant, elle prêta une attention toute particulière à l'une des lettres, qui lui était personnellement adressée.

Votre Majesté,
Après des années de service, je pense qu'il est temps pour moi de me retirer. J'ai remis ma lettre de démission il y a quelques jours au général Laenson, qui l'a acceptée. Au moment où vous lisez cette missive, je serai probablement déjà chez moi.
Le général viendra probablement vous voir afin de discuter de la nomination du prochain capitaine de la garde du château. Je me permettrai de recommander personnellement Erle Brynjolf, qui a été exemplaire durant toutes les années où il a servi sous mes ordres. Je vous serai gré d'accepter ma demande, et de le nommer pour me remplacer.
Cela a été un honneur pour moi de servir la couronne d'Arendelle.
Maëlos Halv

Elsa soupira imperceptiblement. Halv allait lui manquer, mais il avait loyalement assuré ses fonctions pendant plus de vingt ans. Il était temps qu'il prenne sa retraite. Néanmoins, le nom du garde qui était cité pour le remplacer lui rappelait quelque chose. Elle mit un moment à se rappeler pourquoi il lui semblait si familier. C'était l'un des hommes qui l'avaient pourchassée dans les montagnes, douze ans auparavant. Il avait été pardonné ensuite… mais les souvenirs qu'elle gardait de lui n'étaient pas forcément les meilleurs. Elle se mordit les lèvres, hésita. Elle devait bien ça à Halv, mais quelque chose lui soufflait que ce n'était pas forcément une bonne idée.

Elle haussa les épaules. Après tout, s'il devait un jour devenir capitaine de la garde royale, il faudrait qu'elle s'entretienne avec lui avant. Elle jugerait donc au moment opportun.

Elsa déposa la lettre sur le coin de son bureau, en équilibre précaire, et s'attaqua au reste de la pile. Elle parcourut, parfois avec un certain agacement, les rapports, les messages et les réclamations de chacun, jusqu'à arriver à une missive frappée du sceau de Weselton. Elle l'ouvrit impatiemment, et se plongea dans la lecture. Lorsqu'elle eut fini, elle soupira. Les termes étaient assez clairs, parfaitement logiques. Elle s'y attendait. La visite du prince n'était pas inopportune. Aucune ne l'était. Mais celle-ci était toute particulière.

Elle retourna l'enveloppe, la secoua. Un objet enveloppé de tissu tomba sur son bureau. Elle déplia le tissu, attrapa l'objet entre ses doigts et l'observa attentivement. Un anneau doré, simple et sans fioritures. C'était la réponse qui était attendue. À elle de choisir si elle voulait ou non emprunter ce sentier.

Elle s'adossa à sa chaise, le regard perdu dans les motifs qui décoraient le plafond. C'était logique. C'était normal. C'était la chose à faire, pour elle mais aussi pour son royaume et sa famille.

— Je désapprouve, glissa soudainement Sylvi.

— Pourquoi ?

— Lui.

Elsa grogna. Si sa propre armure s'y mettait et commençait à lui répéter des âneries à propos des âmes sœurs, elle n'était pas sortie de l'auberge.

— Libre à toi de m'écouter ou non. Mais, pour avoir connu Ingrid, je peux t'assurer que ce ne sont pas des âneries.

Elle secoua la tête, demanda à Sylvi de créer une poche dans un ourlet de sa manche, y rangea l'anneau, et jeta le tissu.

— Peu importe. Ma décision est prise.

Cette fois-ci, l'esprit ne contesta pas. Il y avait quelque chose dans le ton d'Elsa qui interdisait à quiconque de décider à sa place. Une tonalité autoritaire, peut-être un peu bornée.

— Je ne suis pas bornée !

— À d'autres.

L'armure se tut. Durant un instant, Elsa crut qu'elle boudait, mais elle réalisa vite qu'elle s'était simplement repliée sur elle-même. Elle la pria poliment d'arranger un peu sa tenue, se composant ainsi un costume d'entraînement. Puis, elle se leva, rangea rapidement le bureau, et sortit de la pièce. Il était neuf heures, et une journée bien remplie l'attendait, comme toujours. Et, comme toujours, elle l'abordait avec le meilleur des échauffements.

Elle descendit les escaliers au pas de course, remontant au passage ses cheveux en une queue de cheval, salua les quelques serviteurs qui passaient par là. Lorsqu'elle passa devant la salle à manger, des bruits de conversations animées lui parvinrent. Elle les ignora, et continua son chemin vers la cour intérieure. Arrivée là, elle accéléré, et monta les escalier de la tour de garde à petites foulées régulières. Les soldats postés en faction lui adressèrent un rapide salut, puis reprirent leur garde attentive. Elle s'éloigna en courant sur les remparts. Très vite, sa tête se vida de toute pensée négative. Elle oublia ses tracas de reine, mais aussi ses problèmes de mère et de sœur. Ne resta plus que le rythme régulier de ses pas sur le pavé. Son esprit commença à vagabonder, dépassant les limites terrestres. Elle songea à Asgard, et à sa dernière visite, qui remontait à plus d'une dizaine d'années maintenant. Elle pensa à Loki, à ce qu'il aurait fait s'il avait su ce qu'elle voulait faire. Et, entre deux respirations régulières, elle soupira d'agacement. Elle était fatiguée de penser à lui, de ne pas avoir digéré après onze ans ce qui était arrivé ce soir-là. Mais elle avait maintenant d'autres priorités. Ses enfants, par exemple. Et sa propre vie à elle.

Elle s'arrêta au milieu du rempart, brusquement, mais sans que son souffle ne soit haché. Elle respirait comme si elle venait de marcher tranquillement pendant cinq minutes, alors qu'elle courait depuis trois fois plus longtemps. Elle observa la mer, qui s'étendait loin devant elle, et la forêt sous ses pieds. Puis, elle s'assit sur le mur, passa les jambes dans le vide, et resta là à regarder autour d'elle. Combien de temps passa, elle n'en avait aucune idée. Elle resta là, le vent soufflant autour d'elle, agitant sa queue de cheval blonde derrière elle. De temps à autre, une mèche était ramenée à l'avant, sur son épaule, puis elle repartait en fouettant l'air. Finalement, elle sortit une feuille de papier pliée en quatre d'une poche intérieure de sa combinaison. Elle le déplia, veillant à ne pas la laisser être emportée par le vent, et la relut.

Quand je regarde les étoiles,
Je crois voir des flocons,
Et ton image se dévoile
Dans le bleu du firmament.

Et je t'imagine ce soir,
Assise au bord de ta fenêtre,
Regardant dehors le noir
Qui vient cacher les forêts de hêtres.

Et chaque nuit je rêve de toi
De ton visage, de ton sourire,
De tes yeux bleus ; et j'ai foi
En un amour qui ne peut mourir.

Jag älskar dig

Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle les chassa d'un battement de paupières, et regarda une dernière fois la feuille. Elle attrapa les deux bords, les étira. Déchira le papier en deux, puis en quatre, puis en huit, puis en dizaines de petits morceaux qui furent emportés par un courant d'air soudain. Puis, elle se redressa, revint sur le chemin pavé, et reprit sa route.

Loki repoussa finalement son assiette, le ventre plein. À part manger, il n'avait quasiment rien à faire durant ce genre de dîners ennuyeux et barbants. Il laissa son regard errer dans la salle, traversant sans les voir les nombreux gardes postés en faction. Il n'était maintenant qu'un faire-valoir, et Sif le lui avait bien fait comprendre dès le début. Finalement, il fixa l'ambassadrice de Vanaheim qui, ayant fini de manger, avait posé ses couverts et observait ses ongles d'un air détaché. Elle lui rappelait vaguement quelqu'un. Pas physiquement, mais plutôt dans son aura. Il émanait d'elle une sorte de radiance, lumineuse et bienveillante. Quelque chose qui vous donnait envie d'être meilleur. Ses cheveux argentés cascadaient sur ses épaules, formant une rivière argentée lisse et soyeuse. Ses iris étaient d'un vert perçant, brillant comme deux émeraudes. Elle passa une main dans sa crinière, ramenant tous ses cheveux sur son épaule gauche. Puis, soudainement, elle leva les yeux vers Loki.

— Plaît-il ?

Il se secoua.

— Vous me rappelez quelqu'un.

Elle esquissa un vague sourire moqueur.

— J'en doute. Je ne ressemble à personne.

Il faillit la contredire, mais se ravisa à la dernière seconde, comprenant pourquoi son aura lui semblait si familière. Elle ressemblait à la sienne. Il cilla, une tresse blonde dansant brièvement devant ses paupières fermées.

— Vous êtes ? demanda-t-il poliment.

— Luna d'Arthemis, ambassadrice officielle de Vanaheim. J'imagine que vous êtes le célèbre Loki de Jötunheim.

— Tristement célèbre, glissa Jane Foster sombrement.

— Pour la mort d'Odin, en effet. Mais aussi pour vous avoir sauvée, apparemment, répliqua l'ambassadrice du tac au tac.

Jane fit une grimace agacée, mais ne démentit pas. Loki sourit, triomphant. Il y avait encore des gens qui le considéraient comme quelqu'un d'acceptable, pas juste un monstre ou un trophée. C'était – étrangement – plutôt agréable à savoir.

— Je pensais sincèrement que vous retourneriez à Jötunheim après avoir reçu l'absolution.

Ce fut au tour du dieu de ricaner d'un air narquois.

— Tout le monde le pensait – et l'espérait. C'est en partie pour cela que je suis resté.

Et à cause de Sif, ajouta-t-il en son for intérieur. La souveraine des Neuf Mondes ne s'était pas gênée pour lui signifier qu'il avait intérêt à rester à son service s'il ne voulait pas d'un aller simple pour les cachots. Et il se doutait bien que si elle le renvoyait en prison, cette fois-ci, ce serait dans le Labyrinthe, aux côtés de Lorelei.

La conversation continua encore un certain temps, ponctuée par les remarques ironiques de Loki et les commentaires que les autres invités glissaient de temps à autre. Mais dans l'ensemble, tout se passa bien, jusqu'à ce que, à la fin du dîner, Sif fasse un signe à Loki. Il sortit de la salle avec les autres puis, une fois les formalités accomplies, se faufila dans les couloirs jusqu'au bureau de la reine. Celle-ci n'arriva que dix minutes plus tard. Entre temps, le dieu s'était assis sur une chaise libre. Il se releva à son entrée.

— Assieds-toi, l'arrêta-t-elle, et pour une fois, épargne-moi tes commentaires protocolaires.

Il s'exécuta, prêt à se faire incendier pour son comportement au dîner. Il n'avait pas été particulièrement cordial avec les invités. Mais le regard de la brune, sombre et inquiet, le convainquit très vite qu'il y avait une autre raison à sa présence ici. Il jeta un regard attentif autour de lui. Rien dans l'office dépouillée n'indiquait les intentions de Sif.

— Ce n'est pas vraiment dans mes habitudes… soupira-t-elle. Et je n'en ai pas spécialement envie. Mais j'imagine que tu es le mieux qualifié pour ça…

Elle l'envoyait quelque part, déduisit-il aussitôt. Il n'y avait que ça qui pouvait la mettre dans un état pareil : l'éloigner sans surveillance correcte. Sif considérait qu'il n'était sous contrôle que lorsqu'il était constamment dans son champ d'action. C'était la raison pour laquelle en onze ans, il n'avait pas quitté Asgard une seule fois.

— Il va falloir que tu retournes à Arendelle.

La phrase avait été lâchée de but en blanc, du bout des lèvres. Comme si elle craignait une mauvaise réaction, ou une catastrophe.

— Je ne peux pas, répondit-il sans réfléchir.

À la seconde où il termina sa phrase, il réalisa qu'il s'était trop dévoilé. Mais Sif n'en avait cure, pour une fois. Au lieu de répondre, elle pointa du doigt la fenêtre. Loki suivit du regard la direction indiquée, jusqu'à voir dehors. Et hoqueta. Pour la première fois depuis la création des Neuf Mondes, il neigeait à Asgard.