Petrichor


Dans la chambre d'Eren, l'air était comme épaissi par la semi-obscurité environnante, corrompu par les effluves aigres de la maladie et de la sueur imprégnée dans les draps. Avec une grimace écœurée, Levi se rua à la fenêtre et ouvrit les volets sur le jour expirant. Le ciel était couvert de nuages noirs et menaçants, chargés en électricité crépitante. Eren, confiné dans les ténèbres toute la journée, fut momentanément indisposé par la lumière crépusculaire, mais l'ambiance fraîche portée par l'odeur de pluie et de terre humide le revigora un tantinet.

Bien que le garçon attendait la visite de ses supérieurs, son cœur fit un drôle de soubresaut devant le caporal. Il ne l'avait pas revu depuis la nuit dernière alors qu'il découvrait à peine ses sentiments et il ignorait encore comment composer avec maintenant qu'il en avait pleinement conscience. La difficulté était d'autant plus saisissante en présence du principal intéressé. En outre, il avait cette appréhension insensée que Levi le perce à jour sitôt que leurs regards se croiseraient.

Comme l'officier s'approchait, Eren aperçut ses cheveux de jais humides de pluie, ses yeux clairs lourds de fatigues et sa peau de porcelaine plus pâle que d'ordinaire. À ce moment-là, son flair s'éveilla à l'improviste : derrière la senteur de pétrichor qui nimbait Levi, son parfum aguichant, mêlé aux subtiles fragrances de sève, de mousse et de fer, accapara vicieusement son attention. Eren retint aussitôt sa respiration, s'efforçant de refréner son odorat plus sournois et susceptible qu'à l'accoutumé.

Inconscient du trouble d'Eren, Levi s'affala sur une chaise à son chevet. Pendant qu'Hanji l'auscultait, lui l'examina avec un froncement austère ; il releva son teint grisâtre, ses lèvres gercés et ses cernes noirs qui lui mangeaient les pommettes. Ses iris, d'ordinaire chatoyants, étaient ternes et le fond de l'œil, jaune et injecté de sang. Son abdomen était emmailloté dans des bandages où de sombres auréoles germaient aux endroits de ses blessures. Son pantalon, descendu sur ses hanches, dévoilait le haut de son aine parsemé de lacérations et leurs escarres bistre.

« T'as une sale gueule, gamin », fit Levi, dissimulant son malaise derrière des paroles crues.

Levi n'attendait pas de réponse à sa remarque désobligeante et ne fut pas surpris du silence du garçon. En revanche, son regard fuyant le troubla passablement. D'abord déconcerté, il se sentit piqué au vif d'être ignoré de la sorte. La mine vexée, Levi le toisa sans vergogne, cherchant aussi bien à déceler ce qui clochait chez le garçon qu'à attirer son attention. Il commençait à croire qu'il s'était peut-être fourvoyé et qu'Eren n'était pas aussi insensible à ses traitements scabreux qu'il l'avait escompté. Pourtant, il était persuadé que le brun ne l'avait pas dénoncé, sinon il aurait déjà essuyé l'indignation d'Hanji.

« La fièvre a repris, constata la brune, le front barré d'un pli soucieux. Comment est la douleur ?

- Supportable pour l'instant », fit Eren.

Hanji hocha la tête, puis prit un siège à son tour. Elle commença à discourir, mais Eren l'écoutait à peine, distrait qu'il était par la présence du caporal. Le fantôme de son odeur le hantait toujours et, au mépris de sa volonté, ses autres sens tendaient spontanément vers lui. En outre, son regard intense, presque intrusif, ne l'aidait en rien à se concentrer. Il s'intéressa enfin aux propos d'Hanji lorsqu'elle aborda le nouveau système de piégeage.

« Les réserves de viandes seront fournies régulièrement et tu pourras t'alimenter selon ton propre rythme », dit Hanji, se gardant de préciser que leur principale intention était surtout d'éviter une situation aussi embarrassante que la présente.

Eren estima le procédé moins contraignant que la chasse et se demanda bien pourquoi Levi ne l'avait pas envisagé plus tôt. D'un autre côté, il était chagriné à l'idée d'être privé de ses moments privilégiés avec lui.

« Ça ne règle pas ton problème dans l'immédiat, tu me diras, mais nous avons pensé à une alternative. C'est une solution d'urgence, expérimentale qui plus est, il ne faut pas s'attendre à un miracle, débita la brune encore plus animée que d'ordinaire.

- Arrête de jacasser, Quat'zyeux », l'interrompit Levi.

Hanji bougonna pour la forme, puis sortit de sa veste une fiasque remplie d'un liquide sombre aux reflets carmin. En dépit de sons flair entravé, Eren ne put s'empêcher de humer : l'arôme ferreux, caractéristique du sang, lui fit aussitôt venir l'eau à la bouche. Une vague d'excitation, d'une véhémence telle qu'il n'en avait plus ressentie depuis son face-à-face avec Levi, exacerba davantage la sensation de faim, déjà impériale et douloureuse.

Il n'y avait pas diverses explications logiques, en convint Eren : ses supérieurs ne se seraient pas ennuyé à saigner une bête en lieu et place de la lui apporter. C'était vraisemblablement du sang humain et quand son regard tomba finalement sur le pansement au creux du coude de Levi, ses yeux s'agrandirent de stupeur.

Il était conscient des risques que ses supérieurs avaient pris en lui apportant aide et protection et, quoique aucun des deux n'étaient vraiment désintéressés, le brun leur était infiniment reconnaissant. Cependant, cette intention-là avait une toute autre dimension et Eren avait bien du mal à croire qu'ils aient pu seulement l'envisager, même dans de telles circonstances. Nul doute que les deux gradés n'y discernaient qu'un aspect pratique, mais pour lui, le geste était singulièrement intime.

« La quantité te semble sans doute dérisoire, mais peut-être que ça suffira à faire la différence », poursuivit Hanji avec un peu moins d'assurance.

Un court instant, un air suffisant flotta sur le visage de Levi devant l'air hébété du garçon. Puis, il prit la fiasque des mains de la brune et la fourra dans celles d'Eren. L'estomac de ce dernier gronda furieusement, mais le garçon se borna à la fixer comme s'il ne savait pas bien quoi en faire.

« Qu'est-ce que tu attends, morveux ? », s'impatienta Levi.

Comme hypnotisé par les vaguelettes pourpres que produisait le tremblement de ses doigts, Eren déboucha la fiasque avec des gestes mécaniques. Il se gorgea de la fragrance doucereuse du sang de Levi, en rien différente de celle du sang animal et pourtant, foncièrement plus excitante. Le choc et l'incompréhension firent place à l'exaltation et un besoin des plus impérial.

Sans plus hésiter, Eren porta le goulot à ses lèvres.