CHAPITRE LV
Allongés sur le lit, couverts par la seule obscurité de la pièce, ils découvraient la présence de l'autre par leurs caresses.
« Jamais je n'aurais deviné l'intention de ta tante derrière sa visite.
- Elle s'acharne… à te faire… perdre patience, - répondit Darcy entre ses baisers sur la peau chaude d'Elizabeth.
- Mmm… - un gémissement s'échappa comme un murmure des lèvres de son épouse.
- Je dois te lâcher. Demain, tu auras une journée difficile en compagnie de ma tante. Pour ma part, je devrais être tranquille, je n'ai pas le projet de sortir de la maison, - dit-il en s'éloignant d'elle pour lui faire de la place.
- Hey ! » protesta Elizabeth, en tendant les bras dans la pénombre pour chercher le contact du corps familier qui riait en silence. Le trouvant, elle se colla à lui en se blottissant contre son torse. Elle soupira contre sa peau et ferma les yeux avec satisfaction, bientôt vaincue par le sommeil.
Le matin arriva brutalement. Elle dut se mordre les lèvres presque jusqu'au sang pour se retenir de répondre avec son sarcasme habituel à Lady Catherine. Sa tante par alliance ne mesurait en effet pas ses critiques sur l'organisation du baptême. Régulièrement, Elizabeth prétextait devoir aller voir ses fils pour s'éloigner d'elle et éviter de perdre son calme. Tandis qu'elle nourrissait le petit James, elle aperçut par la fenêtre son mari partir en voiture, et s'interrogea sur cette sortie imprévue.
« Mrs Reynolds, savez-vous où se rend son époux ? »
La vieille intendante hésita quelques instants avant de répondre, et se montra un peu nerveuse, ce que son observatrice maîtresse remarqua immédiatement.
« Non, madame. Peut-être Mr Andrew le saura-t-il, » répondit-elle avec une courbette, avant de quitter rapidement la pièce. Elizabeth resta intriguée et inquiète. La question avait clairement troublé l'aimable Mrs Reynolds, comme si elle savait la vérité et la lui dissimulait. Andrew ne put lui répondre, mais au moins il ne sembla pas coupable ni suspicieux dans sa réponse. « Je ne sais pas où il est allé, Mrs Darcy. Je lui ai remis le courrier du jour, et peu après il est sorti. »
Elizabeth le remercia, puis se dirigea vers le bureau de son mari. Elle avait la ferme intention de voir ces lettres, même si au fond d'elle, elle savait qu'elle ne devrait pas. « Elizabeth Darcy, ce que tu prétends faire est mal, » lui disait une petite voix dans sa tête. « Tu ferais mieux d'attendre le retour de ton époux pour l'interroger, comme le ferait une épouse raisonnable. » Elle s'arrêta, la main sur la poignée, essayant de contrôler son envie d'entrer. « Je ne regarderai que le expéditeurs, il a pu arriver quelque chose à Georgiana ou Jane, » se convainquit-elle qu'elle ne faisait rien de répréhensible.
« Enfin je vous trouve ! – s'exclama une Lady Catherine irritée. – Je vous ai cherchée dans toute la maison.
- Je suis navrée, votre Grâce. Suis restée trop longtemps avec les enfants ? Cela m'arrive, je ne vois pas le temps passer… - dit-elle, parlant trop pour couvrir sa nervosité.
- Ne vous fatiguez pas à chercher Darcy, - la coupa Lady Catherine.
- Pardon ? – demanda-t-elle, confuse.
- Darcy n'est pas dans son bureau. Il est parti en voiture il y a environ une demi-heure.
- Oh !... Bien sûr, merci de me prévenir, - balbutia-t-elle, lâchant lentement le pêne de la porte, un peu déçue. – Me cherchiez-vous pour une raison particulière ?
- L'argenterie est mal lustrée ! Vous devez être plus exigeante avec votre personnel ou vous ne serez jamais prise au sérieux. Mes employés me craignent, et s'efforcent ainsi de m'obéir à la lettre. »
Pour la première fois, Elizabeth ne la contredit pas. Non parce qu'elle était d'accord avec Lady Catherine, mais parce qu'elle n'avait pas réellement prêté attention à ses paroles.
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Darcy ne réapparut pas avant l'heure du thé – étrangement plus silencieux et farouche que de coutume. Il ne fut qu'une simple présence dans le salon, se bornant à hocher la tête, le regard perdu et le visage fermé. Elizabeth ne pouvait s'empêcher de le regarder, essayant de comprendre son attitude. Il se tournait parfois vers elle, mais avant qu'elle puisse lui adresser un geste de tendresse, il déviait le regard vers le coin le plus éloigné de la grande pièce.
Le thé fini, il était habituel que la bonne amène les enfants pour qu'ils passent un moment avec leurs parents. Normalement, Darcy ne manquait cet instant de la journée pour rien au monde. Mais cet après-midi-là, après avoir embrassé ses fils, il s'excusa auprès des dames et se retira. Elizabeth resta préoccupée et sans envie de demeurer seule avec Lady Catherine, qui au moins était si occupée par les enfants qu'elle ne lui parlait plus.
« S'il était arrivé quelque chose à Georgiana ou Jane, il m'aurait demandé à le voir en privé, » pensa-t-elle, tâchant d'analyser la situation. Finalement, face aux réclamations d'attention de William, elle oublia ses inquiétudes, se persuadant qu'elle se préoccupait pour ce qui devait être lié aux affaires de son mari et qu'elle pourrait l'interroger plus tard.
Ils soupèrent dans un silence inhabituel. Darcy ne semblait pas d'humeur et ne goûta presque aucun des plats servis. Peu après le repas, tandis que Lady Catherine torturait Elizabeth au cours d'une partie de cartes avec ses suggestions pour le bon fonctionnement d'une demeure aussi importante que Pemberley, il prit congé d'elles en prétextant une forte migraine. Elizabeth laissa Lady Catherine emporter la partie pour en finir au plus vite, puis s'excusa, disant être inquiète pour la santé de son époux, et se retira dans sa chambre.
Elle fut surprise de ne pas l'y trouver le lit n'était pas défait. Elle se dirigea vers la garde-robe, où l'attendait sa femme de chambre pour l'aider à se dévêtir et la décoiffer.
« Susan, savez-vous si Mr Darcy est dans son bureau, ou est sorti se promener ?
- J'ai entendu Mr Andrew dire que le maître avait la migraine, - répondit la jeune femme, qui avait à peine quelques années de plus que sa maîtresse.
- Merci, ce sera tout, » lui dit Elizabeth, qui avait besoin de quelques moments de solitude pour réfléchir.
Elle ne se souvenait pas avoir fait quoi que ce soit pour l'offenser, elle s'était comportée avec une patience surhumaine envers sa tante et ne l'avait pratiquement pas vu de la journée. Aurait-il eu un quelconque écho de la dernière réunion des Dames de Bienfaisance ? Après tout, elle n'avait que suggéré l'ouverture d'une école pour les filles pauvres, n'aimant pas voir tant de filles de domestiques ou de fermiers démunis analphabètes.
Ils dormaient toujours ensemble, et rares étaient les fois où ils avaient été séparés, à cause d'une dispute ou d'un voyage. Jusqu'à cette nuit, cela n'avait jamais été un choix délibéré.
Elizabeth enfila une chemise de nuit d'été, sans manches, avec seulement de fines bretelles ornées de volants blancs. La nuit était chaude, et entre les rideaux des fenêtres passait une faible brise. « Vais-je aller lâchement me coucher, sans lui demander ce qui se passe ? » se demanda-t-elle, en colère contre elle-même. Au lieu de cela, elle se dirigea vers la porte qui séparait leurs chambres. Elle inspira profondément pour se donner du courage, avant d'appuyer sur la poignée. Un gémissement d'angoisse lui vint aux lèvres quand elle constata que la porte était verrouillée, et des larmes menacèrent de couler. Elle alla se coucher dans le lit qui lui paraissait immense sans sa présence, souffla la bougie qui éclairait la pièce et essaya de s'endormir, son corps submergé d'affliction.
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Elle se réveilla confuse et fatiguée. La nuit s'était passée entre cauchemars et sommeil entrecoupé. C'était désormais elle qui avait la migraine la douleur lui serrait les tempes, elle n'avait pas envie de sortir du lit, mais Richard et Georgiana étaient attendus ce jour. Cela l'encouragea enfin à se lever et s'habiller. Elle ne s'enquit pas de coutume de son époux auprès de la domestique, puis alla voir ses enfants. William dormait encore comme un ange, et elle allaita James avant de le recoucher dans son berceau. Elle descendit déjeuner, retrouvant à table son époux et sa tante.
« Bonjour, - salua-t-elle en entrant, examinant attentivement Darcy.
- Bonjour, - fut la simple réponse des deux présents.
- Te sens-tu mieux ce matin ? – interrogea-t-elle son mari, qui lisait distraitement le journal.
- Oui, beaucoup mieux. Merci de le demander, - répondit-il sans lever les yeux, du même ton formel qu'il employait envers quiconque qu'il ne connaissait pas.
- Je me réjouis de le savoir, - répliqua Elizabeth, plus furieuse que soulagée, tandis qu'elle buvait impassiblement son thé.
- C'est sans doute le poisson, mon cher neveu. Je le supporte parfois très mal, et cela me donne la migraine, » commenta Lady Catherine.
Darcy hocha la tête sans répondre. Cela fut assez pour Elizabeth. « Mr Darcy, vous savez que je n'apprécie guère cette mauvaise habitude de lire le journal à la table du déjeuner. Il me semblait que nous avions abandonné cette manie de célibataire, - lui reprocha-t-elle, essayant de feindre que sa colère était due à autre chose.
- Votre épouse a raison, c'est une habitude inconvenante, » intervint Lady Catherine, donnant pour la première fois raison à Elizabeth.
Les deux autres fixèrent la vieille dame. Sa remarque leur avait causé la même surprise. Darcy plia le journal et le posa à côté de sa tasse. Elizabeth savoura une brève victoire, puisque quelques instants plus tard il termina son déjeuner et quitta la pièce, la laissant à nouveau dans la tristesse. Elle voulut aller lui parler, mais il resta enfermé dans son bureau avec l'interdiction de le déranger.
Elizabeth proposa à Lady Catherine une petite promenade dans les jardins récemment réaménagés. Mrs de Bourgh accepta, sachant que les enfants les accompagneraient – bien qu'elle ne reconnaitrait jamais qu'être avec eux lui plaisait tant.
Les petits poissons colorés de l'étang, rapportés de quelque part en Orient, faisaient la joie de William et firent oublier à Elizabeth ses préoccupations. Ils revinrent vers la demeure aux alentours de midi, heure à laquelle on attendait l'arrivée du ménage Fitzwilliam. Arrivant près des écuries, ils aperçurent Darcy, monté sur Galaad, s'éloigner au galop. Elizabeth voulut écarter le fait qu'il ne serait pas présent pour recevoir sa sœur et son cousin, mais Lady Catherine n'eut pas cette indulgence.
« Où va donc votre époux à cette heure-ci ? – demanda-t-elle avec irritation.
- Je ne sais pas, votre Grâce. Peut-être une urgence sur la propriété, - essaya-t-elle de le justifier.
- Tout à fait inconvenant ! J'en parlerai avec Darcy à son retour, » annonça sa tante, clairement en colère.
Une nouvelle fois, Elizabeth se réjouit que Lady Catherine soit venue à Pemberley.
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La grossesse était déjà visible chez Georgiana, autant qu'elle essaye de le dissimiler dans les plis de sa toilette, et donnait une jolie couleur à ses joues.
« Où est mon frère ? – demanda-t-elle en remarquant son absence.
- Je crois qu'il est allé voir un locataire près de Lambton, - répondit Elizabeth en prenant la main de sa belle-sœur. – Du moins, c'est ce que m'a dit le majordome.
- Inconcevable ! – grogna Lady Catherine, avant d'ordonner : - Fitzwilliam, asseyez-vous près de moi. » Le pauvre Fitzwilliam obéit, se résignant à servir d'exutoire à la mauvaise humeur de Lady Catherine.
Le petit William était toujours heureux de voir son oncle et sa tante, Georgiana lui manquait et il aimait beaucoup les pitreries de Richard. Quand à James, Georgiana ne se lassa pas de tenir dans ses bras son premier filleul, ignorante des disputes dont il avait été la cause.
Enfin, Darcy fit son apparition. Il se présenta au salon une demi-heure seulement avant que l'on serve le thé, en une malheureuse apparence : la sueur lui avait collé à la peau la poussière du chemin, et ses cheveux étaient tous ébouriffés. De nouveau, il s'attira les reproches de sa tante, qui le fixa avec dédain depuis le fauteuil où elle se tenait comme une reine sur son trône. Sa sœur, à qui importait peu sa tenue négligée, se leva et vint l'étreindre – ce qui lui valut à son tour les réprimandes de Lady Catherine.
« Je vous prie de m'excuser de n'avoir été présent à votre arrivée. La santé d'un locataire très cher m'a forcé à m'absenter, - expliqua Darcy sans s'asseoir.
- Oh ! J'espère qu'il se porte bien. Est-ce quelqu'un que je connais ? – demanda Georgiana, toujours généreuse et soucieuse d'autrui.
- Non, tu ne la connais pas. Elle a emménagé récemment, - répondit-il troublé.
- Cela doit être quelqu'un de très spécial, pour la tenir en si haute estime après une si courte connaissance, » intervint Richard, essayant de se moquer de son cousin.
Darcy aurait préféré que tous écartent le sujet, et que personne ne réalise qu'il s'agissait d'une locataire. Il se rendit compte qu'il n'avait pas réfléchi à ce qu'il dirait en arrivant.
« C'est une femme ? – s'étonna justement Elizabeth, à qui l'article "la" avait fait l'effet d'un seau d'eau glacée. »
Darcy savait que son lapsus n'aurait pas pu échapper à son épouse. « Oui, en effet. A présent, si vous voulez bien m'excuser, je vais aller me faire plus présentable, » dit-il rapidement, avant de sortir de la pièce aussi vite qu'il y était entré. Quand il revint au salon, le thé était servi et bien qu'il s'efforçât d'éviter sa femme, il ne put échapper au sermon que lui destinait sa tante.
Bien entendu, il se doutait qu'Elizabeth attendrait qu'ils soient seuls pour l'assaillir de questions auxquelles il ne souhaitait pas répondre. Il ne supportait pas l'idée de devoir faire face à la curiosité de son épouse. Il savait que son silence la blesserait, mais la vérité pouvait être pire encore. Pour la première fois depuis son mariage, il détesta l'opiniâtreté de sa femme et souhaita qu'elle fût comme les autres, dociles et discrètes des femmes qui acceptent et ne posent pas de questions.
« Ne le grondez plus, ma chère tante. C'est le meilleur frère qui soit, et mon opinion ne changera pas pour quelques minutes de retard, - interrompit Georgiana pour sa défense.
- Certes, il existe de bien pires relations. Des frères ou des sœurs qui apportent le déshonneur à leurs familles, » sermonna Lady Catherine, avec un regard en coin vers Elizabeth. Cette dernière, plutôt que de s'offenser et répliquer, prit cette remarque comme un signe. Et si tout ce mystère entourant Darcy était lié à Lydia ? C'était une possibilité qui commença à agiter son esprit, lui faisant monter le rouge aux joues.
« Elizabeth, vous sentez-vous bien ? – s'inquiéta Richard, voyant le trouble qui semblait l'envahir.
- Je suis désolée. Je crois que l'air me manque, - s'excusa-t-elle.
- Peut-être serait-il mieux que tu ailles t'allonger un moment. J'appellerai ta femme de chambre pour qu'elle t'accompagne, » dit Darcy, froidement.
Retirée dans sa chambre, seule, Elizabeth ne put s'empêcher d'imaginer toutes les situations dans lesquelles aurait pu se mettre Lydia, apportant tant de dommages à son mariage. Elle devrait de façon urgente en parler avec Darcy.
Le souper fut servi ponctuellement, et connut un peu plus d'animation que celui du soir précédent. Son époux passa son temps à discuter avec son cousin de politique et d'économie, parfois interrompu par Lady Catherine. Les jeunes femmes conversèrent de sujets plus communs. Mais Elizabeth n'attendait que la fin de la soirée, pour pouvoir faire part à Darcy de ses soupçons. Cette soirée estivale fut lente le repas terminé, ils jouèrent encore aux cartes, aux échecs, et Georgiana joua du piano. Elizabeth décida d'attendre que les hommes décident à leur tour d'aller se coucher.
Après un verre de brandy, Richard annonça qu'il se retirait, et Darcy suivit immédiatement son idée. Elizabeth se leva du fauteuil où elle était installée, essayant de lire, et prit le bras que son époux lui offrait. Ils montèrent les escaliers et prirent congé du colonel devant l'ancienne chambre de Georgiana. Ils continuèrent d'avancer jusqu'à la porte d'Elizabeth, Darcy l'ouvrit et la laissa passer. Il resta sur le seuil et lui souhaita bonne nuit.
« Tu n'entres pas ? – demanda Elizabeth, pleine d'une angoisse que trahissait sa voix.
- Je suis très fatigué. Je préfère dormir dans ma chambre, - répondit Darcy, lointain et froid.
- Ne t'en vas pas, il faut que je te parle, » le supplia-t-elle.
Il passa sa main sur son visage, écartant les cheveux qui tombaient sur ses yeux. Il avait l'air agacé. « Parle vite, - fut sa réponse, d'un ton coupant et troublant, sans faire mine d'entrer.
- Ai-je fait quelque chose qui t'a offensé ? Aurais-tu reçu des nouvelles de Lydia ? – l'interrogea-t-elle, nerveuse.
- Il n'y a rien. Tout ce qui se passe n'a pas forcément avoir avec toi, - rétorqua-t-il rudement.
- Alors, je t'en prie, dis-moi ce qui t'arrive, - le pria-t-elle sans fierté.
- Rien que mon épouse ne doive savoir. Bonne nuit, » répliqua-t-il avec hauteur, la blessant délibérément.
Elizabeth resta immobile devant sa porte encore longtemps après que Darcy soit entré dans sa chambre. Jamais il ne l'avait traité de façon aussi rustre il avait toujours été un mari atypique, qui partageait avec elle et la traitait comme une égale. Elle s'effondra sur le lit et s'endormit dans des sanglots d'angoisse qu'elle étouffa dans l'oreiller, pour que son époux ne l'entende pas.
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« Tous les grands maîtres ont une maîtresse. Je ne vois pas pourquoi Mr Darcy n'en aurait pas, - commenta Betsy, l'aide de cuisine.
- C'est qu'ils semblent si amoureux, que jamais je n'aurais pensé qu'il en chercherait une ! – s'étonna Clare, une des domestiques.
- C'est une jeune femme très belle. Ils se voyaient à Londres, où il payait son loyer, mais il a préféré maintenant l'avoir plus près, - intervint Peter, l'un des cochers, tandis qu'il buvait un verre de bière.
- Tu l'as vue ? – demandèrent les femmes d'une seule voix.
- Oui, bien sûr. J'ai conduit le maître jusqu'à chez elle, dans les environs de Lambton. Je dois l'attendre dehors, et je la vois quand elle le raccompagne à la porte.
- Comment est-elle ?
- Elle est blonde et assez grande, elle a une silhouette agréable et de jolies dents. Elle lui sourit toujours quand il s'en va.
- Pauvre Mrs Darcy ! Quelle humiliation que tout le monde le sache ! – dit une des plus jeunes servantes, en souriant malicieusement.
- Suffit ! Je ne veux plus aucune rumeur ni ragot de vieille commère ! – s'exclama furieuse l'intendante, entendant ces commentaires. – Je jure que je ferai renvoyer osera répandre ces allégations ! »
Derrière une des portes, le cœur de la jeune maîtresse de maison se fendait de douleur et de doute.
Elle se dirigea résolument vers le bureau de Darcy, une main sur le cœur comme pour l'empêcher de tomber en pièces. Cela faisait trois semaines que son époux avait choisi de dormir dans sa chambre et ne venait jamais la voir. Trois semaines qui semblaient des siècles… Lady Catherine était partie après le baptême, de même que les autres invités. Il ne restait plus désormais que l'autrefois heureuse famille Darcy.
Pouvait-il être certain que Darcy ait une maîtresse ? Etait la raison pour laquelle il ne voulait plus partager sa couche ?
Elle ne put retenir ses larmes à cette idée. Elle l'aimait encore comme au premier jour, ou peut-être plus, si c'était possible.
Elle entra dans le bureau sans frapper. Il n'était pas là. Tous les après-midis, il s'absentait sous différentes excuses. Elizabeth chercha où elle savait qu'il gardait sa correspondance. Des lettres d'affaires, de proches, de requête… rien qui puisse l'intéresser. Alors qu'elle arrivait à bout de patience, les nerfs à fleur de peau, elle trouva un double fond. Elle le souleva : elles étaient là.
Plusieurs lettres écrites de la même main, une belle écriture féminine. Toutes signées de « Ta chère Maggie ».
Elle inspira profondément. Elle ne pouvait pas s'effondrer maintenant. Elle devait s'assurer que c'était vrai, que les rumeurs et les soupçons étaient fondés, avant de décider quoi faire. Elle n'osa pas lire le contenu des lettres.
Elle sortit du bureau avec détermination et retourna vers les cuisines. Elle y entra et avec autorité, ordonna au cocher bavard de préparer immédiatement la voiture. Le domestique disparut rapidement, n'ayant jamais vu sa maîtresse en colère. Elle le suivit et attendit qu'il soit prêt.
« Où dois-je vous conduire, madame ? – demanda-t-il, tremblant.
- Là où va mon époux tous les jours, dans les environs de Lambton, - répondit-elle sur le même ton autoritaire.
- Je… je ne sais pas… de quel endroit vous parlez, - hésita-t-il effrayé.
- Vous le savez très bien, et vous allez m'y conduire immédiatement ! » cria-t-elle.
Le cocher prit les rênes et les chevaux s'élancèrent vivement. Quelques mètres avant d'arriver à la petite maison, Elizabeth lui ordonna de s'arrêter. Par la fenêtre de la voiture, elle vit le cheval de Darcy attaché dans la cour. Peu après, il franchit la porte, une jeune femme blonde à son bras.
Ce fut la confirmation qu'elle ne voulait pas. Un million de questions envahirent son esprit : qu'allait-elle faire désormais ? Serait-elle capable de le quitter, ou le supporterait-elle comme on l'attendait des épouses ? Perdue dans ce tumulte de pensées, elle se rendit compte soudain que Darcy l'avait aperçue.
« Je veux partir maintenant ! MAINTENANT ! – ordonna-t-elle au cocher, qui hésita un instant voyant son maître venir dans sa direction.
- Elizabeth ! Elizabeth ! » appela Darcy quand la voiture passa rapidement devant lui. Il ne put qu'entrevoir le visage baigné de larmes de son épouse, dont il venait de briser le cœur.
