Dans ce chapitre, c'est le retour à la réalité pour l'épéiste !

Un petit (touuut petiiit) chapitre de transition, avant de reprendre les choses sérieuses. Il n'y a pas d'action à proprement parler. Mais la fiction avait besoin de poser quelques bases importantes pour la suite des événements. Pour ce qui est du chapitre 55, sa rédaction est déjà très avancée, attendez-vous à ce que je le poste le week-end prochain au plus tard ! *danse de la joie*

Ah, au fait, j'espère que vous me pardonnerez pour le cliffhanger… Hehehe.

Merci aux Guests, à La mendiante, ChloeL, Looka, kirelie, Nanadydrae1007, Julindy, diminoucrackers, fabienne.2869 et Anga27 pour vos reviews !

Bonne lecture !

Leia ~


Chapitre 54.

L'ÉVEIL


Précédemment

Un léger gémissement résonna au fond de la gorge de Scatha. Il avait de plus en plus mal. Sans savoir pourquoi, Ayrèn leva les mains et apposa ses paumes réconfortantes contre le museau de la bête. Elle s'accrocha à ses écailles et s'y entailla la peau, mais ne retira pas ses mains.

À mesure que l'énergie circulait entre eux, Ayrèn se sentit légère, presque étourdie, comme si elle flottait au cœur d'un nuage tiède et baigné de soleil.

« Et maintenant…? souffla-t-elle en déposant son front contre la peau de Scatha, entre ses deux paumes ensanglantées.

— Maintenant, gamine… Tu vas vivre. » répondit-il faiblement.

Les pupilles de Scatha se bordèrent d'une frange lumineuse, blanche comme la lumière d'une pleine lune. Il souffla une haleine dorée, imprégnée d'une odeur étrange qu'Ayrèn fut incapable de nommer. Des bandes de lumière enveloppèrent Scatha et l'Humaine, des stries en jaillirent jusqu'au ciel. Aveuglée, la guerrière recula la tête et dissimula ses yeux dans le creux de ses bras. La chaleur des écailles de Scatha laissa une impression persistante sur ses mains et sur son front.

Le rayonnement de l'haleine s'atténua. Des sensations la quittèrent, de nouvelles la gagnèrent. Sa tête devint d'un coup très lourde, son cœur eut des tressauts erratiques. Une dernière décharge la fit tomber à la renverse, un bruit de pièces d'or tinta tout autour d'elle.

Ayrèn dégagea lentement ses bras de son visage.

Et elle rouvrit les yeux.


Ayrèn avait rouvert les yeux mais, pendant un moment, elle ne vit rien. Le noir persistait, sa vision s'égarait dans le néant.

Elle avait changé de position sans s'en rendre compte ; encore debout il y a quelques secondes, elle était désormais allongée, les bras collés au corps, comme un cadavre. Elle avait les membres raides et ressentait une si pénible ankylose, qu'elle resta longtemps sans pouvoir réfléchir, ni émerger pleinement.

Il y eut encore, entre ce moment de léthargie et le réveil réel, un intervalle brumeux et indescriptible pendant lequel Ayrèn fut incapable de discerner la réalité de ses errements intérieurs. Plusieurs minutes furent nécessaires à l'ordonnancement de sa pensée.

Engourdie d'une torpeur fragile, les bras trop lourds que pour être levés, les sens de l'Humaine commencèrent cependant à lui revenir. Son acuité visuelle se rétablit peu à peu : elle lui apprit qu'elle se trouvait dans les Salles Inférieures d'Erebor, sur le versant d'un cratère chaotique fait de pierres précieuses, d'or, de débris de malachite et de marbre. De nombreux braséros, disposés épars dans l'immensité des lieux, diffusaient une douce lueur orangée entre les colonnes et les monticules de trésors. Son épuisement était toutefois tel que l'or lui paraissait flotter autour d'elle comme un brouillard d'ocre.

Elle plia le cou et observa son torse et ses jambes en rentrant le menton. Elle était dans un drôle d'état : sale, malodorante, couverte de suie et de restes de bile séchée. Son armure de cuir avait roussi et durci : elle était inutilisable. La guerrière se doutait qu'elle était encore invisible, car un étrange voile diaphane ondulait autour d'elle comme un cocon vivant.

Son odorat fut ensuite assailli par des fragrances piquantes de cheveux et de peau brûlés, d'or fondu et de souffre, et une aigreur écœurante de vomissure. Sa langue, sèche et gonflée à la fois, râpait désagréablement sur son palais desséché. Ses oreilles, elles, crurent un instant qu'il n'y avait aucun bruit. Tout était calme autour d'elle. Un grand silence planait au-dessus des richesses de la Montagne, que troublait seul le craquètement paisible des braséros.

Un sifflement de murmures la fit brusquement tressaillir.

Elle cessa presque de respirer. Elle avait reconnu la voix dissonante du spectre qui l'avait attaquée, alors qu'elle se trouvait encore dans le coma. Elle comprit que les dragons ne parvenaient plus à la protéger maintenant qu'elle avait repris conscience, et elle s'effrayait de sentir les murmures démoniaques caresser sa peau et malaxer son cœur de ses mains noires. L'âme de l'Humaine, malmenée par cette force invisible, s'emplit peu à peu d'une noirceur si intense, si douloureuse, qu'elle eut un instant de folie. Elle étouffa le cri d'une douleur aiguë. Les trésors autour d'elle prenaient des apparences monstrueuses, les bruits de ses gémissements évoquaient l'agonie d'un mourant.

Ayrèn essaya de crier à l'aide, mais seul un son rauque, râpeux se forma dans sa gorge sans réussir à franchir la barrière de ses lèvres. Elle était faible, si faible, que même ses pensées paraissaient contaminées par ses accès de faiblesse, comme si son esprit avait pris cent ans en un seul battement de cils, et que ses idées n'étaient guère plus affûtées qu'une faucille rouillée.

Se frayant un chemin parmi la confusion de ses pensées, les mots de Scatha lui revinrent subitement en mémoire :

'Il faut que tu retrouves le contrôle de ton corps assez longtemps pour retirer l'Anneau de pouvoir.'

Les dragons n'avaient pas été particulièrement clairs sur ce qu'était cet Anneau de pouvoir, mais Ayrèn avait rapidement compris qu'ils parlaient de l'anneau doré que lui avait confié Bilbo, peu avant la bataille.

Les attaques de l'Unique se firent plus violentes. Les murmures s'intensifiaient. Elle était en danger. Il lui fallait absolument se défaire de ces horribles ténèbres pendant que son esprit lui appartenait encore. La pensée d'être contrôlée par le spectre de l'Anneau lui traversa l'esprit. Elle frémit, mais domina sa peur.

D'un geste désespéré, comme réanimée par la force que les dragons lui avaient insufflée, Ayrèn arracha l'Anneau de son doigt. 'Flop !'.

Son corps réapparut et, d'un coup, les murmures s'effacèrent, la douleur s'évanouit, et le silence retomba sur le cratère d'or.

La guerrière resta quelques secondes sans bouger, sans savoir si l'Unique allait trouver un moyen de la tirer dans l'ombre et l'engloutir. Elle en avait la respiration coupée. Finalement, rien de tel n'arriva, mais la sensation du métal froid et étrangement lourd de l'Anneau sur la peau de sa main gauche lui déplaisait fortement.

D'une main tremblotante, elle l'enfouit dans la poche de son pantalon, puis resta immobile, haletante, yeux perdus dans la noirceur du plafond des Salles Inférieures.

Le soulagement et l'étonnement tourbillonnaient dans la tête de l'Humaine. Cet Anneau était encore plus mystérieux que tous les artefacts magiques qu'elle connaissait. Il avait le pouvoir de rendre son porteur totalement invisible, mais à quel prix ? Les ténèbres y couvaient. Cet Anneau était un poison ; une drogue qui transformait la bonté du cœur en un fantôme misérable. Quiconque lui succombait se condamnait à une vie creuse et sans lumière, peut-être pire encore. Comment Bilbo avait-il pu conserver un tel objet ? Lui qui ne vivait que de bonne pitance et d'amitié, comment cette infamie avait-elle pu le séduire ?

Une compréhension soudaine s'éleva dans le cœur d'Ayrèn ; l'explication terrible, la réalité de l'état de son ami le Hobbit… Voilà ce qui le rongeait de l'intérieur, là était la vérité. C'était ce maudit Anneau qui l'avait corrompu !

'Cet Anneau est une malédiction…' songea-t-elle en retrouvant son calme. 'Il m'a peut-être sauvé la vie, mais l'utiliser est bien trop dangereux. Il faudra que je parle de cet objet à Gandalf, il saura probablement de quoi il s'agit, et comment le détruire.'

Ayrèn s'abandonna à sa faiblesse pour encore quelques minutes. Elle venait de passer l'équivalent d'une vie humaine à errer dans les tréfonds de son âme. Si seuls trois jours s'étaient écoulés depuis son combat contre Smaug le Terrible, elle avait l'impression d'avoir vieilli d'un siècle. Retrouver prise avec le temps et la réalité du monde était une épreuve difficile.

Ses mains cherchèrent instinctivement Scathaban, mais, comme elle s'y attendait, l'épée avait disparu. Elle observa brièvement les lieux autour d'elle - aucune trace de sa précieuse lame. L'épéiste n'aimait pas être désarmée, et encore moins ne pas savoir où était Scathaban ; elle dut toutefois s'avouer que, pour le moment, la retrouver n'était pas la première de ses priorités. Cette arme était indestructible, elle finirait par remettre la main sur elle, tôt ou tard.

Son front était couvert de sueur, craquelé de suie et de sang séché. Il commençait à la démanger. Le dos de sa main droite vint machinalement chercher son front pour frotter cette croûte malodorante.

Une sensation rugueuse l'arrêta dans son mouvement. Quelque chose n'allait pas.

Elle baissa lentement la main devant son visage, et l'examina avec appréhension.

'Qu'est-ce que… ?'

Elle ne put achever sa pensée.

Sa main droite - elle s'en souvenait parfaitement - avait été carbonisée par Smaug. La dernière fois qu'elle l'avait regardée, sa peau se désagrégeait. Elle avait vu les jointures de ses os et les phalanges de ses doigts, flairé l'odeur de chair cuite.

Cette main calcinée n'existait plus. À la place, elle trouva une main sertie de lamelles minces et solides, juxtaposées les unes sur les autres ; c'étaient des écailles dures, légèrement pointues, d'une sublime couleur d'airain, avec des reflets flavescents. À la place de ses ongles se trouvaient des griffes plates et arrondies, lisses, teintées de nacre.

Prise d'une fascination incrédule, Ayrèn observait cette main comme si elle n'était pas la sienne. Elle serra et desserra le poing, contempla ses doigts sous toutes les coutures. Chaque mouvement prenait l'amplitude d'une souplesse de lézard, les écailles réfléchissaient la lumière chatoyante des braséros. Elle retira le brassard et la coudière de son armure de cuir et releva la manche calcinée qui se trouvait en dessous : les écailles couvraient aussi son poignet et la moitié de son avant-bras. À la frontière des squames, la véritable peau d'Ayrèn était marbrée de rouge, des veines d'un jaune noirâtre s'accumulaient contre les écailles.

'Qu'est-ce que c'est que cette chose ? Ce n'est pas un gant… Ça a la forme d'une main humaine, mais c'est recouvert de… d'écailles de…'

Son cœur rata un battement.

'Ce sont des écailles de dragon.'

Elle devina rapidement l'origine de ce prodige : Scamàl et Scatha l'avaient soignée en remplaçant ses tissus morts par de la chair et de la peau de dragon. Sa fatigue et l'engourdissement de son corps étaient pesants et intenses, mais ses blessures et les douleurs qu'elles lui infligeaient avaient complètement disparu. Ce ne fut qu'à cet instant qu'elle reprit pleinement conscience de son corps : ses os fracturés avaient été ressoudés, ses blessures mineures refermées, et ses plaies les plus graves remplacées par des chairs hybrides.

'Reste-t-il quelque chose d'humain là-dessous ?' se soucia-t-elle avec quelque effarement, tandis qu'elle effleurait les écailles de sa main droite avec les doigts valides de sa main gauche. Elle avait la déplaisante impression de toucher la peau d'un serpent. 'Je préfère ça à l'amputation, mais quand même… C'est aussi voyant que déconcertant. J'espère au moins que c'est temporaire… Ces dragons ont une curieuse façon de me sauver la vie. Enfin, jusqu'ici, ils ne m'ont pas menti : je suis en effet vivante.'

Elle soupira profondément en replaçant son bras droit le long de son corps. L'air avait un goût désagréable, et elle avait terriblement soif.

'Je ne peux pas croupir éternellement ici. Il faut absolument que je retrouve la Compagnie…'

Un frisson la tint en angoisse.

'Si tant est que mes amis soient encore en vie…'

Quelques secondes s'égrenèrent, sans qu'elle ne bouge ni ne respire.

'Je dois partir à leur recherche. Maintenant.'

Elle tenta de s'asseoir en poussant sur ses coudes. La fatigue la tétanisa à mi-chemin. Un hoquet lui échappa. Elle retomba lourdement sur le dos, pantelante. Ses muscles étaient ankylosés, raides et durs comme la pierre. Des fourmis refluèrent désagréablement dans sa chair, plusieurs fois, courant des os jusqu'à la surface de sa peau, durcissant ses muscles sur leur passage.

Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver la souplesse naturelle de son corps, tout comme l'énergie de le soulever. Plongée depuis trois jours dans un sommeil de mort, à peine éveillée, Ayrèn crut qu'elle ne se relèverait jamais de ses propres forces. Puis elle inspira à fond. Quand elle se sentit enfin prête, elle fit une autre tentative. Elle poussa de nouveau sur ses mains, lentement, et réalisa l'exploit de se remettre sur pieds.

Tout son corps tremblait. Ses bras écartés l'aidaient à garder l'équilibre. Une grimace découvrait ses canines pointues tandis qu'elle respirait à petits coups. Une sensation étrange taquina ses joues sales et son cou. Elle porta ses mains à son visage : ses doigts frôlèrent des mèches de cheveux raccourcies, tranchées net.

« Tiavuluuk…! (1) grogna-t-elle d'une voix rauque.

À l'aide de ses mains, Ayrèn inspecta le reste de sa chevelure en poussant des jurons de sa grosse voix écorchée :

— Enekteluq toptok ! Niûk et' jiszrœnk ! Qumli ô niotep drakka ! Etta ej naasauti ukirnangittuq'piruqtuq arragu ! » (2)

Ses cheveux étaient courts dans la nuque et plus longs au niveau de ses mâchoires. Cela devait lui donner une drôle d'allure... Aucune femme ne portait les cheveux courts en Terre du Milieu.

Elle finit par se souvenir qu'elle avait elle-même tranché ses cheveux alors que le feu de Smaug les consumaient, pour éviter que sa tête toute entière ne brûle. Enfin, cela lui était un peu égal, après tout. Être en vie lui suffisait.

'Allez ma grande… Ne traînons pas davantage… Tu as des amis à retrouver.'

L'heure n'était pas à l'immobilisme. Aussi difficiles seraient ses mouvements, elle ne pouvait pas moisir dans ce fichu cratère. Le sort de ses amis, de Bilbo et de Thorin lui importait trop, mais pas seulement ; elle s'impatientait de savoir ce qu'il était advenu de Smaug, et se languissait d'avoir une petite conversation avec Bilbo et Gandalf à propos de cet 'Anneau Unique' qui se trouvait actuellement dans la poche de son pantalon.

Un flux d'énergie descendit dans ses jambes. Ayrèn reconnut cette force comme étant celle des dragons.

« Vous ne pouvez décidément pas vous en empêcher… » maugréa-t-elle rudement.

L'Humaine ne s'émut pas de ce nouveau don d'énergie. Elle ne s'en soucia pas non plus. Les dragons avaient perdu une quantité incommensurable de pouvoirs pour la maintenir en vie ; ils mettraient probablement des mois, voire des années avant de les recouvrer. D'ici-là, si elle restait vigilante, ils ne représentaient plus une menace.

Profitant sans remords de ce regain supplémentaire de vitalité, Ayrèn se mit à gravir le flanc du cratère d'or. Ses pieds s'enfonçaient sous la surface clinquante et dorée, ralentissant sa marche. Les muscles de ses jambes, durs et fatigués, envoyaient des décharges électriques dans sa colonne à chacun de ses pas.

Elle sortit de la cavité et traversa lentement les Salles Inférieures, s'orientant à l'aide des braséros, à la recherche de la sortie. Instables par endroit, les pièces se dérobaient sous ses semelles, la faisant maintes fois chuter. Aucune de ces chutes n'émoussa sa détermination. Chaque fois, elle se relevait et avançait sans faillir, l'œil en éveil, l'oreille tendue.

Parfois, elle croisait des plaques d'or fondu et figé, des traces de suie ; les odeurs de brûlé et de sang de dragon étaient capiteuses et entêtantes.

Sur son chemin, elle fit halte devant un coffre éventré, duquel se déversaient de luxueuses bandes de soie blanche, avec lesquelles les dames d'Erebor cintraient jadis leur buste, au-dessus de leurs longues jupes.

Ayrèn s'empara de la plus épaisse d'entre-elles et l'enroula en hâte autour de son bras droit plein d'écailles, qu'elle préférait cacher. L'apparence de sa main l'incommodait, sans compter qu'elle pourrait effrayer ses amis, si elle venait enfin à les retrouver. Elle ajusta la bande comme elle l'aurait fait avec un pansement, jusqu'à couvrir entièrement les écailles et enfermer ses doigts dans une moufle de soie.

'Et voilà, impossible de deviner ce qui se trouve là-dessous...' se dit-elle, satisfaite, en arrivant au bout de la bande.

S'aidant de ses dents, elle fit un nœud avec les extrémités, puis elle reprit sa marche sans s'attarder.

Lorsqu'elle eut franchi plusieurs collines dorées, Ayrèn croisa des pelles, des sacs de toile, les restes d'un encas, une torche éteinte, autant de signes qui lui faisaient espérer que les Nains et Bilbo étaient en vie. Elle passa même à côté du trognon d'une pomme à peine noircie : elle avait été mangée il y a une heure, tout au plus.

Le visage d'Ayrèn s'anima d'une fraîcheur lumineuse, ses yeux d'or et de feu reflétèrent une joie flamboyante. Une nouvelle vague d'énergie l'envahit ; cette fois, c'était elle qui l'avait directement aspirée des dragons, sans qu'elle ne sache comment. Elle accéléra la marche. Ses jambes se mouvaient avec une facilité grandissante ; elles s'attachaient à cette espérance de prochaines retrouvailles avec la Compagnie.

'Ils sont en vie, ils sont forcément en vie !' se dit-elle avec un accent de résolution qui la ressuscitait.

Portée par cet espoir enjoué, Ayrèn traversa rapidement la distance qui la séparait d'un grand escalier qu'elle avait aperçu, au loin, entre deux colonnes de malachite.

En tournant derrière un renfoncement en marbre, elle aperçut l'ombre d'une silhouette, non loin d'une longue table couverte de parchemins, de cartes et de chopines.

Elle s'arrêta et tourna la tête, le cœur cognant dur et gros derrière ses côtes.

Et elle découvrit Thorin.

Il était à genoux, penché au-dessus d'une étoffe de satin rouge, dans laquelle était drapée la lame inaltérée de Scathaban. Dans la lumière d'un orange rubescent diffusée par de grandes torches cerclées de dorures, Thorin avait les traits tirés, les yeux alourdis d'ombres mauves, les mâchoires crispées sous sa barbe noire. Sur sa tête, une superbe couronne d'or et de basalte poli étincelait, mais le Nain qui la portait était éteint. Il était vêtu de fastes étoffes grises et noires. Son visage n'exprimait rien, sinon une expression d'une si grande tristesse qu'Ayrèn crut sentir son cœur se briser sous le choc. Il n'était plus que l'ombre de lui-même.

L'Humaine s'approcha silencieusement de lui. Ce ne fut qu'à ce moment qu'elle se rendit compte que Thorin parlait à voix basse, seul. Il priait en Khuzdûl. Les lieux résonnaient d'échos ténus, les noms de Mahal et d'Ayrèn flottaient étrangement autour d'elle. Elle s'arrêta à nouveau, à une trentaine de pieds de son aimé. Elle resta ainsi immobile un long moment, intriguée par la vision désincarnée de cet homme si pieux, qu'elle n'avait pourtant encore jamais vu prier avant aujourd'hui.

L'inquiétude lui arracha un soupir attristé :

« Iyaroak... »

Ce soupir fit sursauter Thorin. Quand il leva les yeux de Scathaban et qu'il la vit, il se figea.

Il ferma les yeux et s'ébroua, comme pour se débarrasser d'une hallucination persistante. Mais quand il rouvrit les yeux, il fut forcé d'admettre que la femme qui se tenait debout devant lui était bien réelle - ou alors, qu'il était devenu encore plus fou qu'il le craignait.

Cette seconde hypothèse l'emporta sur la première.

« Toi ! cria-t-il.

Ayrèn fit un pas en arrière, surprise.

— Cesse de me tourmenter ! reprit-il d'une voix chevrotante, pleurant presque. Ne suis-je pas assez malheureux ? Pitoyable ? Pourquoi viens-tu me torturer, démon ?! Tu prends son apparence, mais tu n'es pas elle. Tu ne seras jamais elle. Maintenant, va-t-en ! Disparais de ma vue ! »


Notes :

(1) « Malédiction », en Lossoth ;

(2) « Fait chier ! Fistule de porc édenté ! Saloperie de dragon émasculé ! J'espère pour lui qu'il est déjà mort, ou il le regrettera ! », en Lossoth.