50 | Des factures à payer
"Ma fille", explicite Ezio en rentrant davantage dans la salle d'attente avec un souffle d'air froid. Je réalise alors qu'il est suivi. Derrière lui, il y a d'autres tanneurs qui ont la mine fermée. Deux gardes - Dario et Ilario, et Zeno jouent des coudes pour rester à l'avant du groupe. Ces trois là ont l'air d'avoir suivi le groupe pour éviter le pire sans être certain d'en être capable. "Ma fille et le gamin", développe Ezio de sa voix grave. "Où sont-ils ?"
Je regarde Emil et Freya qui ont les yeux ronds comme des soucoupes et visiblement aucune idée de la réponse - ou alors, ce sont de sacrés menteurs.
"Siorrousss", précise Ezio perdant sans doute patience. A moins qu'il ne vienne de se souvenir de son prénom.
"Il était à l'école aujourd'hui", me glisse Emil. "Comme les autres jours..."
Freya, elle, est partie dans le bureau - j'imagine à la recherche de Pina et Defné. Je l'aurais bien arrêtée dans son envie de bien faire si j'avais pu.
"Siorus n'est pas ici", prend sur elle d'intervenir Timandra. "Carmina non plus."
"Mais où est-il ?! Vous ne savez même pas où ce gamin est ! Et il a emmené ma fille ! C'est ce que tous les autres mômes disent !", s'emporte Ezio.
"Mais où l'aurait-il emmenée ?", tient bon Timandra. "Où veux-tu qu'ils aillent, Ezio ? Même si la neige a reculé, ils ne peuvent pas..."
"Carmina a pris des affaires et de quoi manger", la coupe le tanneur très sombre. "Son frère l'a vu faire. A cause de ce gamin, ma fille vole dans les placards et disparaît, Dottore. Et on me dit que ce gredin est ton cousin !"
Il me semble inutile de rentrer dans des distinctions familiales oiseuses. Defné et Pina sont apparues sur le pas de la porte. Freya est derrière elles. Ezio n'ose pas invectiver Pina, mais ça se joue à peu de chose. Il faut agir.
"On les a vu partir ?", je m'enquiers donc histoire de ramener l'attention de tous sur moi.
"La dernière fois qu'ils ont été vus, ils étaient ensemble vers les bergeries", me répond Ilario. Il a l'air très inquiet, je trouve. Peut-être à cause des grognements de tanneurs.
"Bon", je soupire en prenant ma veste. Bizarrement, mon geste coupe toutes les rumeurs et les messes-basses. Le temps est comme suspendu. Defné semble se retenir de m'empêcher et même Ezio a l'air surpris. "Où est la carte de Lo Paradiso - celle que vous avez fait avec Iris et Sam ?", je questionne les deux gardes.
"Dans le bureau d'Andréa", souffle Dario.
"Allons", je propose en me rapprochant de la porte.
"Tu sais où ils sont, Dottore ?", s'enquiert Ezio, les sourcils froncés.
"Non, je suis rentré cet après-midi et je n'ai pas vu Siorus, mais on peut essayer de les trouver avec la carte." Comme je ne lis qu'incompréhension sur les visages qui m'entourent - à part tout ceux qui sont passés par une éducation magique formelle, je développe : "C'est une carte magique ; je suis le gardien officiel de Siorus ; ça peut marcher."
"Carmina est ma fille", revendique Ezio.
"Mais tu n'as malheureusement pas de baguette", je commence et, à son visage sombre, je décide que c'est une bien mauvaise réponse. "Si ça ne marche pas avec moi, on pourra essayer. Mais allons".
Cette fois, personne ne me questionne jusqu'au moment où Defné lance dans le silence un peu solennel qui s'est imposé : "Je t'accompagne !"
Je me retourne et secoue la tête : "S'il y a une urgence, je voudrais que Pina n'ait pas à s'en charger. Restez tous là, ensemble, allez manger... Et si ça dure, Defné donne des nouvelles à ma mère, s'il te plaît."
"Tu veux qu'elle...?", elle s'affole, je le vois bien, présumant sans doute une nouvelle intervention maternelle démesurée. Il est visiblement temps que je paie mes factures.
"Je veux qu'elle sache que nous sommes bien arrivés", je la coupe. "Le reste n'est pas de son ressort."
Defné a l'air dubitative mais estime sans doute que le moment est mal choisi pour le développer. J'essaie de laisser mes yeux lui dire combien je l'aime avant de suivre la petite troupe dans la nuit qui est tombée. Je siffle Meninha, qui emboîte la marche avec plus d'entrain que le reste de l'équipe.
On est étrangement silencieux les cent premiers mètres. Ezio finit par se rapprocher de moi avec deux de ses amis tanneurs. Je les connais tous les deux, ils font comme lui partie des récalcitrants que j'ai réussi à soigner de haute lutte. C'est celui de droite, Marco, qui parle :
"Il ne faudrait pas qu'il ait abusé de Carmina, Dottore. Sauf ton respect."
Mon premier réflexe est de penser que c'est impossible, mais aurai-je cru possible que Siorus s'enfuie avec une fille de Lo Paradiso ? Les visages de Severus et Susan passent devant mes yeux, et je m'imagine devoir les prévenir que leur fils unique a disparu... J'ai un élan de sincère empathie pour mes frères qui ont dû si souvent gérer nos frasques adolescentes. Cyrus a dû faire face quand j'ai mordu Tim, je m'oblige à m'en souvenir. Ne pas imaginer le pire, mais ne pas être naïf ou complaisant, je me répète avec toute la fermeté que je peux réunir.
"On va les retrouver et tirer ça au clair", je décide de répondre en mettant de l'autorité dans ma voix. Ça fonctionne mieux que je ne l'aurais espéré.
Andrea est sidéré de nous voir arriver, et Ilario tente d'être celui qui raconte sans trop de succès. Dans le brouhaha des voix, Andrea me regarde avec un air mécontent comme si j'étais pour quelque chose dans les projets des deux gosses. Je réexplique qu'il est sans doute possible avec la carte et en invoquant mon rôle de gardien de localiser Siorus. Je laisse de côté le fait que je connaisse bien son aura et que le fait qu'il porte sans doute sur lui sa baguette vont aider. Andrea est finalement trop curieux de me voir faire pour refuser. Il sort la carte en marmonnant que Samuel aurait pu lui apprendre, l'étale sur son bureau et me laisse m'approcher. Intimement conscient des regards dans mon dos, je sors ma baguette et inspire pour chasser la tension de mon esprit.
C'est un charme qu'on aborde qu'en dernière année de Poudlard et qui n'est pas si souvent maîtrisé. Mais Iris et moi étions motivés - on s'était fait retrouver un paquet de fois par ce moyen et on trouvait légitime d'avoir le dessus. Peut-être même qu'on espérait tacitement trouver comment le contrer une fois qu'on aurait compris son fonctionnement. La vérité est que les parades sont encore plus complexes et aléatoires. Et puis, nous étions majeurs ou presque.
L'enchantement de localisation de proche - Carorum Inventium - demande d'établir son identité magique et celle de la personne qu'on recherche et de prouver qu'on est légitime à le chercher. En rassemblant en pensée ces éléments, j'imagine brièvement Cyrus pestant à l'orée de la forêt derrière leur maison amazonienne ; Harry devoir jurer solennellement que, malgré l'absence de sang commun, il s'estime notre grand frère et gardien de notre sécurité alors même qu'on a jugé bon de faire le mur pour une énième fois.
C'est le paradoxe, pour trouver un sale môme qui fait une fugue, il faut donner à la magie un gage solide de son attachement à ce même sale môme. L'ironie ne m'avait jamais paru aussi clairement que lorsque je suis obligé de dire : "Siorus est le fils d'un homme que je considère comme mon oncle ; un homme qui m'a confié son fils et m'a fait confiance pour le guider et le mener en ces terres. je veux le retrouver afin de m'assurer de sa bonne santé et de sa sécurité..."
La baguette vibre dans ma main et j'essaie de ne pas entraver son mouvement. Elle plonge vers le sud et je laisse faire. Elle pointe sans trop d'hésitation une cabane où Defné et moi avions caché Fayçal et d'autres réfugiés. Il y a des semaines, des mois, des années lumières.
"... et quand je vais mettre ma main dessus, il va regretter de m'avoir fait ce coup-là", je rajoute entre mes dents comme je suis sûr que chacun de mes grands frères a dû le faire à chaque fois qu'il s'est retrouvé dans cette situation. Comme personne dans l'assistance a assez d'anglais pour me comprendre, je pense qu'ils croient que ça fait partie du rituel.
"Je sais où est cette cabane", annonce Dario par dessus mon épaule mais Andrea, lui, me regarde avec suspicion pour demander :
"Comment Siorus connaitrait ce lieu ?"
"Carmina le connaît. Nous l'utilisons parfois à l'automne... quand je les emmène chasser", soupire Ezio.
"Allons. La nuit est déjà tombée", je presse. "Et il ne faudrait pas qu'ils s'enfuient plus loin..."
Transformé, j'y serais vite mais je sais que ce n'est pas une solution acceptable pour Ezio.
"On n'est peut-être pas obligé d'y aller tous", tente Ilario.
"Je n'ai pas besoin des gardes", marmonne Ezio. "On peut y aller tous les deux, il Dottore et moi".
J'avoue que je ne suis pas loin d'accepter quand Andrea décide que non, il n'en est pas question. On ne sera plus dans la réserve. Il veut que Dario et Ilario nous accompagnent.
Ezio doit penser que les gardes me sont par principe acquis et il insiste pour que ces deux potes, Marco et Angelo, nous accompagnent. Ça réduit quand même un peu l'équipage.
Notre petite troupe s'enfonce dans la nuit - six hommes et leur chiens. Mon estomac gronde mais, à part ça, on est de nouveau grave et silencieux. La conversation se résume au souffle altéré par nos pas rapides, aux halètements des chiens, à la neige qui s'écrase avec des bruits bien plus variés qu'en hiver... On est finalement assez rapidement à la cabane. On s'arrête tous les six à l'orée de la clairière. La lueur d'une bougie ne laisse pas beaucoup de doute.
"Ezio...", je commence.
"Tu fais ce que tu veux de ton cousin, Dottore, mais ma fille... ma fille est trop jeune pour quitter la réserve avec un garçon inconnu en pillant mes réserves", il articule avec certitude.
Comme je constate que seule l'action nous sortira de cette impasse, je me dirige résolument vers la porte. Ezio me suit en catastrophe et Ilario court pour nous rattraper. Les autres suivent avec plus ou moins d'empressement. Je ne prends pas la peine de frapper avec cette idée que Cyrus n'aurait jamais frappé. Harry ? Je n'arrive pas à me décider. Harry a toujours été moins constant dans ses réactions si on y réfléchit bien.
Les deux mômes qui semblent jouer aux cartes quand je pousse la porte avec fracas sursautent et se lèvent précipitamment. Je sens que Ezio va se jeter - sur sa fille, sur Siorus, on ne saura jamais - parce que le fils de Severus et Susan pointe sa baguette droit sur lui et que je me place en catastrophe devant le tanneur. Les deux gardes sortent évidemment leurs baguettes alors que les deux tanneurs grondent plus fort que les chiens.
"Papa, ce n'est pas ce que tu crois", arrive à articuler Carmina - Iris aurait dit, avec raison, qu'à tout prendre elle aurait mieux fait de se taire.
"Carmina, viens ici tout de suite", ordonne Ezio de manière assez prévisible
"Hors de question", prétend Siorus, les yeux sombres.
"On se calme", j'essaie."Tout le monde range sa baguette."
"Dottore", proteste Ilario.
"Siorus ne va pas rajouter un acte stupide à une fugue qui ne fait rire personne", je réponds en regardant mon "cousin" droit dans les yeux.
"Kane... Kane, je suis désolé, mais tu n'as aucune idée de la situation", essaie de négocier Siorus en anglais.
"J'avoue que je suis curieux de savoir où je me trompe. Ce n'est pas une fugue ?", j'argumente en italien parce que j'ai deux gardes et trois tanneurs à calmer et ne pas utiliser la langue qu'ils comprennent me paraît ajouter inutilement de l'huile sur le feu..
"Carmina... Carmina a le droit de faire des études, d'être une vraie sorcière !", élabore Siorus sur un ton passionné qui ne ment pas - Merlin, ce garçon est amoureux. Malheureusement, il n'est toujours pas passé à l'expression en italien.
"Carmina fera certainement des études", je commente en regardant Ezio et Carmina qui se dévisagent par dessus nos têtes.
"Pas ici. Comment pourrait-elle devenir une vraie sorcière ici ?", plaide Siorus.
"Et donc vous fuyez ensemble pour l'inscrire à Poudlard ?", je vérifie parce que je sais reconnaître un argument mal ficelé quand j'en vois un. De fait, ça leur rive le clou.
"Poudlard ? Tu emmenais ma fille en Angleterre?", s'émeut Ezio.
"Pap.. mes parents me comprendraient ", prétend Siorus avec une touchante naïveté. Un bref instant potache, je me dis que je devrais les envoyer tous à Severus et voir qui en sort vivant.
"Ça m'a l'air bien parti pour que tu vérifies ça rapidement par toi-même", je contre avec facilité.
"Kane ", proteste Siorus la trahison est vibrante dans sa voix. Même s'il n'a pas compris notre échange, Ezio doit avoir saisi que je viens d'avoir le dessus et il approuve.
"On voulait aller à Venise", livre Carmina en se torturant les mains. Je pense clair qu'elle n'a jamais imaginé une telle confrontation. "Tu ne veux jamais aller plus loin que Udine !", elle reproche à son père.
Dans la pratique, à vol d'oiseau ou en heures de route, sans parler de transports magiques, Venise n'est pas réellement plus loin que Udine mais je pense inutile de rentrer dans cette dispute.
"Et vous alliez y aller comment ?", je préfère demander.
"On aurait pris des moyens moldus... un bus", imagine Siorus, tout à fait bravache, et en italien.
"Quel bus ?", n'arrive pas à se contenir Dario. "Il n'y a aucun bus pour Venise au village !"
Cette dose de réalité passe aussi mal qu'on peut l'imaginer dans l'estomac de nos jeunes adolescents.
"Et vous auriez fait quoi à Venise ?", explose Ezio. "Une grande ville très cher !"
"On aurait cherché Téo et Aporia.;;"
"Parce que tu crois que Tiziano Cimballi t'aurait accueilli dans sa demeure !", commente Angelo intervenant pour la première fois. "Ta fille ne doute de rien, Ezio !"
Je ne crois pas utile de laisser la conversation dériver plus.
"J'ai demandé de ranger les baguettes et je suis sérieux. Je vais compter jusqu'à cinq", j'annonce.
"Dottore", proteste Dario cette fois.
"Soyez un exemple de bon sens adulte", j'argumente, et ça tire un sourire narquois de mauvaise augure de Siorus. Je suis sûr qu'il serait horrifié d'apprendre que beaucoup croiraient voir son père en chasse. Je sais que je vais devoir invoquer Severus mais différemment. "Un, deux, trois..."
Les deux gardes rempochent leur baguette à leur corps défendant et avec un soupir à fendre l'âme.
"Merci. Quatre", je continue. Siorus me défie du regard et je me demande sincèrement ce que Cyrus, son parrain, en penserait. Parce que j'arrive à la certitude qu'il ne céderait pas tout en l'aimant très fort, je glisse ma main autour de ma propre baguette et je visualise le sort non verbal que je vois bien que je vais être obligé de lancer quand j'aurais fini mon décompte : "Cinq."
Le chiffre résonne dans la cabane, et Siorus serre nerveusement sa baguette sans faire le moindre geste de la retirer. Je lance donc le sort nécessaire et la baguette s'arrache de sa main à la mienne. Les gardes respirent mieux et les trois tanneurs sont impressionnés - c'est toujours ça de pris.
"Kane", proteste Siorus d'une voix désemparée.
"Il me semble t'avoir laissé plus de chance que nécessaire", je lui oppose en italien.
"Tu ne comprends pas ! Je ne pouvais pas rien faire. Carmina est...prisonnière en fait", il s'emballe en anglais.
"Qu'est-ce qu'il dit sur ma fille ?", veut savoir Ezio.
"Tu devrais en finir, Ezio, il est tard", estime son ami Marco.
"Carmina, nous rentrons", annonce logiquement sans doute Ezio. Il tente de me contourner je pose ma main sur son bras et il s'arrête avec une déférence que je ne suis pas certain de mériter.
"Hors de question", répète Siorus. "Kane, tu crois quoi? Il va la frapper ; tout le monde me l'a dit et..."
"Stop", j'ordonne et, de nouveau, ça marche bien mieux que ça ne devrait. Je suis bien conscient que c'est mon expertise médicale qui me vaut cette autorité. Au moins pour les garous. Siorus est juste méfiant. Il fait bien. "Marco, Angelo, Dario, Ilario, je vais vous demander de sortir. On va discuter tous les quatre, calmement."
"De mon temps, les gamins obéissaient", commente Angelo.
Je ne relève pas mais Ezio non plus. Ilario me fait l'amitié de tracter tout le monde dehors en annonçant qu'ils vont nous attendre.
"Il fait froid dehors, alors ne perdons pas de temps", j'embraye en m'asseyant. Ezio met trente secondes à m'imiter en grommelant dans sa barbe. Les gamins hésitent plus longtemps mais finissent par suivre l'exemple.
"On va parler en italien et uniquement en italien", je commence par poser. "Tous." Un grand silence me répond. "Je me permets de résumer ce que j'ai compris : vous êtes partis, tous les deux, parce que vous pensez que Carmina ne pourra pas faire d'études magiques ici..."
"On est parti parce que Papa ne veut plus que je parle à Siorus", m'interrompt Carmina avec fougue. "Il ne veut pas que je fréquente un sorcier qui se croit au dessus de tout le monde - et moi, je suis quoi ?"
"Une sorcière", approuve sombrement Siorus allant jusqu'à fusiller Ezio du regard. Dire que toute la famille le tient pour quelqu'un de peu courageux !
"Dottore...", soupire Ezio ignorant la provocation. "Je ne voudrais pas que tu penses... Personne ne tenait ce gamin. Il venait à toute heure, la nuit aussi, la voir... Elle ne parlait plus que de lui, ne faisait plus son travail à la maison... Je sais qu'elle est une sorcière... qu'elle pourra sans doute partir et faire des études mais elle a... quatorze ans, Dottore..."
"Tu faisais quoi la nuit sous sa fenêtre ?", je trouve assez juste de demander à Siorus.
"Je... je venais juste lui parler... Personne n'a dit que je ne pouvais pas... j'ai dit que j'allais au lac passer des appels en miroir", il rajoute avec un vague rosissement qui me rappelle davantage le Siorus que je connais.
Je me dis que ça, c'est la partie facile, qu'il vaut mieux revenir à l'essentiel.
"Ezio, tu es prêt à promettre à Carmina que quand elle aura l'âge, elle pourra faire les études dont elle sera capable", je formule lentement. J'ai l'impression de revenir à la conversation que j'avais eu avec Parnassius à propos d'Aporia, il y a quelques mois. Sans doute une dimension inévitable de la vie à Lo Paradiso.
"Là, ce soir, alors que ?", s'étrangle le tanneur sans surprise. Carmina a la bonne idée d'avoir l'air gênée.
"Ezio, on va parler de la fugue, du vol, de discipline - autant que tu voudras, mais je voudrais qu'on ait aussi répondu sur le fond."
"Le fond... Est que je serais fier si Carmina fait des études comme... Timandra, Téo ou Aporia... même si elle ne revient pas ? Bien sûr, Dottore ! Mais elle est trop jeune ! Le premier monsieur de la ville qui passe et elle croit..."
"Tu t'y engages ?", je l'interromps.
"Dottore", il proteste. J'essaie de lui transmettre toute l'empathie que je ressens pour lui. "J'ai déjà dit à Cesare que... oui, si elle peut faire des études, je serai d'accord."
"Je ne savais pas", lâche Carmina.
"Je ne voulais pas que tu te montes la tête - tu te montes trop la tête !", gronde Ezio.
"Bon. Je crois qu'on a fait le tour de la question pour ce soir. On nous attend dehors", je rappelle. "Reste l'idée de fuir sans discuter, sans..."
"Il ne veut plus que je la voie !", explose Siorus les poings serrés.
"Ce n'est pas ce soir qui va me faire changer d'avis !", lui oppose Ezio pas plus calme. "Tu comptes faire quoi, Dottore ?"
Nous y voilà, je mesure avec un pincement au coeur. Est-ce que je suis capable de trouver une sortie par le haut ?
"Je pense que Siorus a... a pris très à coeur...", je commence puis je me dis que je n'ai pas à l'excuser. Je ne compte pas l'excuser, moi. "J'ai dû partir, et c'était trop de charge pour Pina : le dispensaire, les stagiaires et Siorus. Je n'avais pas le choix et je n'imaginais pas qu'il serait autant livré à lui-même, mais c'est fini. Je suis revenu et je vais m'occuper de lui, Ezio. Il ne va plus avoir le temps ou la liberté d'aller rendre autant visite à ta fille..."
"Quoi ?"
"Mes conditions sont simples, Sio", je me tourne vers mon "petit cousin" qui vient de protester en invoquant une nouvelle fois mes deux grands frères. "Soit tu fais ce que je te dis, soit on va aller demain matin tous les deux à Venise te coller un portoloin international entre les mains." Il ouvre la bouche et la referme. "Ici, tu as un stage à faire et, paraît-il, maintenant des amis. A Londres, tu auras des parents sans doute déçus et en colère. Ton choix."
"Reste Siorus ! Il a aidé tout le monde à l'école, Dottore. Il n'a pas été tellement moins sage que plein de jeunes bergers", plaide alors Carmina nous regardant tour à tour avec de grands yeux liquides. "C'est... j'avoue que j'ai aimé qu'il s'inquiète pour moi mais... je comprends que tu sois mécontent, Dottore... Je... je peux venir aider Timandra à nettoyer le dispensaire", elle propose.
Comme son père a l'air de trouver l'idée bonne, j'acquiesce,
"Ce serait bien que vous vous rendiez utiles, l'un et l'autre, et que toute la Réserve n'est pas à vous courir après", je commente.
"Oui, Dottore."
"On rentre ?", je propose en espérant pouvoir mettre le plus gros de l'incident derrière nous.
"Elle va rentrer chez eux, comme ça ? Kane !", proteste Siorus revenu à l'anglais.
"Tu crains quoi... ?", je commence, et puis je me souviens de ce qu'il a dit un peu plus tôt. Comme je ne dirais pas que la violence est exclue de l'éducation des enfants et des jeunes de Lo Paradiso, je décide d'affronter cette question-là. "Ezio, tu comptes punir Carmina ?"
Le grand tanneur s'invite clairement au calme avant de me répondre : "Je voudrais la voir se rendre utile et respecter les horaires que je lui donne - il m'a semblé que tu étais sur la même position."
"Complètement", je confirme. "Est-ce que tu comptes avoir recours à une punition... corporelle ?"
Ezio met un temps qu'il me paraît difficile à feindre à comprendre le sous-entendu ; il jette un regard scandalisé à sa fille qui, elle, a l'air mortifié.
"Dottore, on te dit que je bats mes enfants ?!"
"Tu es un homme impressionnant, physiquement, Ezio", je tente. "Je voudrais que Siorus s'enlève certaines idées de la tête."
"Carmina, tu dis que je te bats ?", questionne le tanneur avec rien de moins que de la douleur dans la voix.
"Non !", s'écrie la jeune fille. "Juste... c'est les autres à l'école... ils ont blagué que Siorus n'avait pas peur ; ils ont fait comme si tu étais violent... Je ne pensais pas qu'il y avait cru", elle s'excuse en évitant le regard de Siorus.
Ou tu as trouvé ça plutôt pratique pour te faire plaindre, je suppute silencieusement. Rosie pouvait faire des trucs dans ce genre-là, je m'en souviens. Siorus a l'air -enfin- sincèrement embarrassé ; presque il prendrait le portoloin pour l'Angleterre. Sauf que, de l'autre côté, l'attendrait une sale conversation. Même si je pense que Susan serait au fond la plus déçue, Severus reste quelqu'un d'intimidant, même pour son fils. Ce n'est parce que les sévices auxquelles une partie de Poudlard tient à tort pour plausibles que Siorus soit soumis sont aussi fausses que les rumeurs qui pouvaient courir sur nos relations avec Papa, que Severus n'est pas intimidant. Je crois que le parallèle ne lui échappe pas.
"Je crois que nous pouvons rentrer."
ooo
On nous dit au village que Emil est venu chercher à manger pour tout le monde et nous rentrons donc au dispensaire après avoir serré la main de Ezio et Carmina. Meninha va de Siorus à moi, l'air inquiète de la tension qu'elle ressent sans doute. Au dispensaire, Emil, Freya et Defné discutent autour de dossiers médicaux étalés sur la table sur laquelle. Ils se taisent en nous voyant entrer.
"On nous a dit que vous auriez à manger pour nous", j'annonce pour éviter une arrivée trop dure à Siorus.
"C'est au chaud", répond Defné avec tact en montrant les deux assiettes au bout de la table.
Siorus s'assoie en face de moi sans lever la tête. Defné va reprendre ses explications quand Emil n'y tient pas.
"Mais tu étais où, Siorus ?"
Mon dit petit cousin hausse les épaules, m'observant par en dessous, sans doute pour voir si je vais l'obliger à s'expliquer devant tout le monde.
"J'ai une question", je prends l'initiative de mener une autre conversation qui me semble nécessaire. "Pourquoi tu ne t'es pas posé plus souvent la question d'où Siorus était ces cinq derniers jours, Emil ?" Je lis la réponse évidente sur son visage. "C'est un peu facile de se dire qu'on ne t'a rien demandé, si tu veux mon avis", je développe d'une voix que j'espère égale. "C'est un gamin mineur, qui ne peut en aucun cas être laissé sans surveillance dans un endroit comme Lo Paradiso. On a eu de la chance que la raison de son absence s'appelle Carmina. Il aurait pu être pris à parti, se perdre, se battre..."
"Kane, je t'ai dit que j'ai dit que j'allais au lac", intervient Siorus, gêné je crois que j'inclus ses aînés dans la conversation.
"Et Freya et Emil ont visiblement pensé que tu étais assez grand pour aller dans la nuit jusqu'au lac", je confirme. Il y a la question de ce qu'a pensé Pina, mais je dois trop à Pina pour lui en vouloir d'avoir fait l'autruche. "Eh bien, je regrette mais, moi, je ne pense pas que ça soit le cas. Donc, puisqu'il semble qu'il faille le dire : dorénavant, personne ne laisse Siorus partir d'ici, de jour comme de nuit, surtout de nuit, sans que j'ai expressément donné mon autorisation. Est-ce que c'est clair ? Personne ne se dit que ce n'est pas son problème sauf s'il veut avoir des ennuis avec moi."
Les deux stagiaires se regardent, n'osent pas plaider auprès de Defné - peut-être que si Pina avait été là, ça aurait été différent - et articulent que c'est très clair. Ils ont brusquement presque l'air aussi contrits que Siorus. Defné me fait un furtif clin d'oeil appréciateur que je n'ai pas le temps de chérir.
"Je ne peux aller nulle part ?", vérifie très bas Sio.
"Tu connais l'alternative", je confirme sobrement. Il n'ose pas insister.
"J'ai eu ta mère", m'indique Defné peut-être pour empêcher un silence pesant de s'installer. "Elle t'a envoyé une plume détaillée."
"De nouveaux problèmes ?", je m'inquiète.
"Comme elle s'y attendait, elle est dessaisie de cette affaire, mais dit que le gars qui la reprend est bien et qu'on a fait le bon choix... Pas besoin que tu l'appelles, elle l'a répété plusieurs fois. Tout ce qu'i savoir est dans sa plume."
Je fais signe que j'ai compris et Defné reprend sa discussion avec Emil et Freya. Ils passent pas mal de temps à comparer différents traitement de brûlures - il faut dire que Lo Paradiso avec ses multiples causes d'accidents est un bon lieu pour étudier ça. Je finis par me mêler à leur conversation. La technicité fait un peu passer la tension.
"Je peux sortir de table, Kane ?", questionne Siorus très timidement dans un blanc. Ça fait peut-être un bon moment qu'il attend.
"Tu peux nettoyer ton assiette et aller te coucher", je réponds en essayant d'être aussi chaleureux que possible. Il opine, se lève et se rend compte qu'il n'a pas sa baguette et me regarde. "Il y a une éponge", je confirme. Freya manque de rire mais se contient.
"Tu... jusqu'à quand ?", soupire Siorus quand il a ravalé son envie de tempêter. Je ne sais pas si, à son âge, j'aurais su sans que Iris m'écrase le pied.
"Jusqu'à que tu en aies vraiment besoin, ta baguette est bien dans ma poche. Pour ce soir, sans aucune discussion possible", j'insiste en étant tout en fait conscient de réciter des phrases que je pique à mes grands frères. Ils se marreraient bien, j'imagine.
Siorus effectue ses corvées ménagères avec humilité et compétence, avant de tenter un "bonne nuit" timide où perce toute son insécurité.
"Bonne nuit, Siorus", je réponds en remettant ma veste - il y aura un temps pour écouter la plume, mais il y a autre chose que je veux faire avant. "Demain matin, je pense que tu peux retourner à l'école, le matin - histoire que personne ne pense que je t'ai réduit en éléments de potions." Sio apprécie l'allusion aux rumeurs de Radio Poudlard et sourit presque. Il n'est pas le seul - Freya et Emil échangent un regard qui ne trompe pas. La réputation de Severus Rogue est encore plus stable qu'aucune de ses préparations - c'est dire. "On te trouvera de vrais trucs à faire ici l'après-midi", je rajoute en me faisant la promesse de trouver effectivement des choses utiles et instructives. "Un de nous te récupérera au réfectoire. Je ne sais pas encore qui mais tu attends au besoin."
"Bien, Kane", il soupire - c'est infime, compréhensible, et je ne relève pas. "Tu sors ?", il ose quand même.
"Je vais au lac - tu sais pourquoi", je souris parce que c'est autant une pique complice que l'allusion aux éléments de potions, mais lui blêmit. "C'est ton parrain que je vais appeler - voire aussi le mien", je lui précise donc charitablement. Il n'ose pas demander pourquoi. "J'ai des excuses à leur faire", je décide de lui livrer. Il me semble qu'il comprend.
ooo
J'ai un peu d'avance - je suis un peu enlisée au milieu du 52 mais la bonne nouvelle c'est que le contenu m'a lancé dans l'écriture d'un chapitre 29 de On connait le refrain... A suivre donc. Merci à tous d'être là.
Pour ceux qui auraient raté l'info, c'est fait : 25 jours d'humanité est disponible en pdf au téléchargement, voire pour impression en forme de livre papier qu'on peut ranger dans une bibliothèque. Si ça vous intéresse, écrivez-moi.
