Les Roms sont des gens connus pour être de ceux qui voyagent énormément. La question qui me vient à l'esprit lorsque je les regarde de mes yeux est : sont-ils du voyage parce qu'ils l'ont décidé ou parce que personne ne les accepte ?

Jamais je n'oserais leur demander, par peur de les blesser. Toujours est-il que les gens se trouvant dans ce camp n'ont pas l'air vraiment malheureux de leur sort.

La charrette a parcouru quelques kilomètres supplémentaires avant de sortir de la route et s'enfoncer dans la campagne. S'approchant de l'hiver, les autorités ne viendront jamais directement les chercher ici. C'est un campement ce qu'il y a de plus sommaire : des toiles et bâches ont servi à la confection de tentes. Des charrues vont et viennent pour transporter les exilés de plus en plus loin, au bort de la frontière.

Mes exploits ont fait parler d'eux à notre arrivée. Plusieurs hommes et femmes se sont rués vers la cargaison, j'ai eu l'impression d'être un dieu pour le nombre de fois où ils m'ont pris les mains en guise de remerciements. C'était…plutôt gênant quand on sait que je n'ai fait que me servir d'armes à feu.

Soudain, alors que mon regard se perd dans le vide, une main déposée sur mon épaule me fait sursauter.

- Que comptes-tu faire maintenant ? Me demande une voix que je commence à assimiler.

- J'en sais foutrement rien. Ils savent que je suis responsable de la mort de trois de leurs soldats, je ne pense pas être accueillie comme ici.

Noah ne sait pas quoi me répondre, ça se lit sur son visage. Je suis définitivement coincée ici mais je ne me vois pas fuir avec les Roms.

- Vous êtes bien nombreux dans ce camp.

- Nous sommes une famille, il faut bien fuir ensemble.

- Je pensais que tu voudrais fuir avec Edward et Alphonse. Je réponds brusquement en levant les yeux au ciel.

Le dédain dans mon comportement traduit bien ce que j'en pense. Sachant à quel point le destin est houleux, je sais d'avance que nous nous reverrons très vite.

- Vous n'hébergez que des Tsiganes et des juifs ?

Noah secoue la tête et resserre son foulard autour de son cou.

- Non, il y a aussi des déserteurs que nous gardons avec nous le temps qu'ils puissent repartir.

Cela m'intrigue, je lui demande de me les faire rencontrer. Non pas que je n'apprécie pas la compagnie des gens du voyage mais je serai curieuse de voir quel profil nous avons en tant que déserteur.

Plus je m'approche, plus je remarque le talent de couture de ces femmes, les tentes sont parfaitement ficelées et larges. Ainsi, lorsque nous entrons dans la première, je m'aperçois qu'elle est suffisamment grande pour accueillir dix brancards de fortune. Je ne suis pas surprise de reconnaitre l'uniforme des policiers de Munich, tous ne devaient pas être d'accord d'emmener des innocents à l'abattoir.

Je me remémore la cérémonie à laquelle j'ai assistée avec Fritz Lang. Si ces hommes ont voulu m'obliger de tuer Paninya, il est fort probable qu'ils aient également essayé avec d'autres personnes pour démontrer leur loyauté.

Silencieusement, je marche à côté des blessés, certains dorment, d'autres gémissent de douleur en attendant que ça passe. Cependant, je pousse moi-même un cri lorsqu'une main agrippe ma cheville.

- Lâchez-moi ! Je m'écrie en donnant des coups de pied aléatoires.

- Lorène ! M'appelle son possesseur.

Je m'arrête instantanément et me penche en direction de mon prétendu agresseur. De grands yeux bleus, des cheveux que je devine blond malgré la crasse et un visage blanc pâle, il s'agit de Russell Tringham.

- Eh bien, rit-il en se redressant durement. Tu as perdu ta langue on dirait.

Sa voix se moque de moi mais ses yeux me partagent la douleur qu'il a subie et subit toujours en ce moment. Je m'agenouille précautionneusement devant lui, ne quittant pas son visage une seule seconde. Alors c'est ça, ce que je pensais le protéger ?

- Tu ne m'as pas habitué à cette tête d'enterrement. Je sais que je ne suis pas beau à voir comme ça mais quand même…

- Ce n'est pas drôle ! Je l'interromps net en fronçant les sourcils. Tu es blessé et tu dois fuir ta propre nation, je ne vois pas ce qu'il y a de drôle dans ton état, idiot !

Russell recule abruptement, il n'a jamais eu l'habitude que je m'énerve ainsi contre lui. Après tout, c'est de mon ressort de plaisanter des choses les plus dégueulasses mais je suis fatiguée de le faire.

- Ce n'est pas de ta faute. Chuchote-t-il en levant une main vers ma joue.

Ses doigts touchent ma peau, l'électrisant. Ils sont froids comparés à la chaleur qui parcourt mon corps. J'ai baissé les yeux pour ne pas le voir me déblatérer des choses rassurantes et totalement fausses.

- Crois-moi, Lorène, je préfère largement devoir fuir un pays assassin que d'en faire partie.

Mes doigts se serrent sur sa couverture en partie déchirée. Alors il pense vraiment que cette situation est plus préférable que d'avoir un vrai toit et de vrais médicaments ? J'aimerais lui présenter mes plus plates excuses mais les mots restent coincés au fond de ma gorge.

- Au fait, bien joué.

Je relève les yeux, intriguée.

- J'ai entendu des hommes parler de votre péripétie sur la route. J'imagine mal Noah porter une arme, toi en revanche…

- C'est supposé être un compliment ? Je souffle.

Je ne sais même pas si je suis réellement irritée parce qu'il me tant son raisonnement est juste.

- Ca veut dire que tu apprends à te battre comme un bon petit soldat de la révolution.

Russell me dit ça comme si j'étais un enfant de cinq ans qui s'amuse avec un pistolet en plastique. Ce n'est pas du plastique qui a explosé la cervelle des mecs que j'ai tués.

- En parlant de révolution, est-ce qu'une contre-attaque est possible ? Je demande.

Ma question le surprend, sa main droite remonte vers mon visage et prend place dans mon cou, à la base de mes cheveux.

- Seul un malade voudrait retourner dans cette ville infestée de pourritures.

- Il a raison, c'est ce pourquoi nous emmenons des gens au plus proche de la frontière, ajoute Noah.

Attentive à ce qu'ils me disent, je m'installe en tailleur afin de réfléchir quelques instants. De ce que je sais, Laetitia, Edward, Alphonse, Valentina, Fritz Lang, Maes, Gracia sont toujours en ville en ce moment-même. En ce qui me concerne, les soldats doivent probablement connaître mon visage donc y aller de front serait du suicide.

- C'est peine perdue de vouloir te convaincre de m'accompagner à l'est, j'imagine.

A l'est s'étant toute l'union soviétique, alliée de l'Allemagne. S'ils acceptent de nous réfugier, ce ne sera que temporaire. De plus, je ne peux pas omettre la Porte menant à Shamballa. Je ne sais pas si je peux réellement avoir confiance en Edward pour défendre nos deux mondes.

- Je t'accompagne, conclut-il pour me faire sortir de mes pensées.

J'attrape fermement son poignet dans mon cou.

- Hors de question. Tu vas gentiment retourner dans ta famille pendant que je m'occuperais de mes histoires.

- Si tu ne m'écoutes pas, je n'ai aucune raison de t'écouter.

A ses mots, je pousse un gros soupir. De toute façon, j'aurai besoin de lui pour ce que je compte mettre en place. J'ai eu le temps d'y songer. Il faut que je retourne à Munich et que je ferme moi-même la porte de la vérité en utilisant l'alchimie.

- On est d'accord ? Me demande-t-il en me forçant à le regarder dans les yeux.

- On est d'accord si tu te plies à mes ordres.

- Entendu, caporal.

Cela peut attendre demain. Nous convenons de nous reposer jusqu'à l'aube avant de repartir à pied pour Munich. Je l'abandonne dans sa tente et ressors toujours accompagnée de Noah.

- Qu'allez-vous faire ?

- Si nous revenons en ville d'un coup, nous allons tous les deux nous faire exécuter comme déserteur et criminelle. Le meilleur moyen est de faire croire que nous avons trouvé refuge à l'autre bout du territoire pour qu'ils nous cherchent là-bas.

- Mais où allez-vous vous cacher pendant ce temps ?

Je n'en sais trop rien, à voir si Edward et Alphonse sont toujours dans les parages à ce moment-là. Sinon, on finira bien par trouver. Si on doit crever, autant que ce soit avec style plutôt que dans un camp assailli par des nazis.

Ce soir-là, nous ne nous adressons pratiquement pas la parole. Je me mets en retrait du groupe pour réfléchir à demain. Les armes de la charrette ont été rassemblées à mon usage, il y en a une pour Russell et une autre pour moi. Je me demande s'il a déjà eu l'occasion de tirer une simple balle.


Alors que le soleil pointe seulement le bout de son nez à l'horizon, Russell et moi sommes déjà prêts à partir. Le vent glacé s'engouffre dans nos vêtements, mon corps tremble de froid tandis que nous nous frayons un chemin dans la forêt pour rejoindre le sentier.

Le début du trajet se fait dans le silence mais au bout d'une vingtaine de minutes de marche, nous abandonnons l'idée d'être discrets.

- Il s'est passé quoi entre les frères Elric et toi ?

- Comment ça ?

- Je n'ai pas l'impression que tu apprécies spécialement Edward pourtant on dirait que vous êtes liés ou quelque chose dans le genre.

Je me racle la gorge à l'entente du mot « liés », ressemblant malheureusement à l'impression de Hughes nous concernant.

- Des choses font qu'on a des points communs assez spéciaux. Certaines personnes ne sont juste pas faites pour s'entendre. S'il m'avait laissé tuer Laetitia, je ne serais pas là aujourd'hui à marcher dans la boue.

- Tu serais en prison pour avoir assassiné une fille de race pure.

Un point pour lui mais est-ce que c'est plus rentable maintenant ?

Nous atteignons finalement le sentier, le trajet se fera beaucoup plus vite. Je m'efforce d'avancer au même rythme que Russell.

- Et Alphonse ?

- Alphonse ne se souvient même plus de moi, je ne vois pas trop ce que je peux y faire.

- Alors pourquoi est-ce que tu tiens temps à les rejoindre à Munich ?

Je hausse les épaules, je lui ai déjà raconté l'existence de Shamballa, si je lui expliquais que nous sommes tous les trois liés à cette porte, il ne comprendrait sûrement pas.

- Tu comprendras quand tu seras plus grand, Russie.

- Je te dépasse, je devrais donc en savoir plus que toi.

Mais c'est que c'est drôle de se moquer des gens plus petits que soit comme ça. Je hausse les épaules pour lui transmettre tout mon mépris. Nous continuons de marcher sur le sentier, les yeux rivés sur le levé de du soleil à notre droite. Cela faisait longtemps que je n'avais pas pris la peine de le regarder tant c'est anodin.

- Quel est ton plan ?

- Il faut retrouver Valentina pour prendre des nouvelles, je ne pense pas qu'elle soit une cible des NSDAP.

Russell acquiesce, de toute façon, je ne vois pas d'autres personnes à contacter dans l'immédiat. Les rayons du soleil illuminent peu à peu le chemin sur lequel nous avancions à l'aveugle. Nous sommes sur les traces de la charrette, je reconnais certaines bosses sur lesquelles les roues ont buté la veille.

- Regarde, par là. Me souffle mon ami en pointant le bout du chemin de son index.

Je suis son geste des yeux, il m'indique un fourgon arrêté en plein milieu de la route. Mais…qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

- Tu crois qu'ils ont oublié leur véhicule ici ?

- Au beau milieu de la route ? Je réponds aussi perdue que lui. Ca n'aurait aucun sens, de nombreux véhicules passent par ici, ils ne peuvent pas avoir bouché la route comme ça.

Nous nous arrêtons à une vingtaine de mètres. Je doute un moment que ce soit le fourgon dans lequel j'ai été emmenée, question d'instinct.

De toute façon, ça ne coûte rien de l'inspecter de plus près. Russell et moi approchons doucement le véhicule, constatant rapidement que ce dernier est vide.

- C'est un nouveau fourgon.

Les portières et les vitres sont intacts, pas une trace sang à l'avant et Dieu sait que les tirs en ont laissé un peu partout. Le véhicule qui nous a poursuivis hier a fini sa course avec le pare-brise criblé de balles. Il n'a pas été mis là par hasard.

- Russell, on doit repartir !

Au moment où je me tourne pour lui forcer la main, je remarque la présence d'un homme armé derrière lui, pointant son arme sur sa tempe. Comment ne l'ai-je pas entendu arriver ?

- Effectivement, vous allez devoir repartir assez vite. Dit l'inconnu en me faisant face.

J'aurais dû paraître surprise ou même effrayée mais il n'en est rien. Je manque même d'échapper un petit rire nerveux en m'apercevant qu'il s'agit du Roy Mustang de ce monde, vêtu comme la veille.

- Professeur Mustang ? Depuis quand travaillez-vous pour l'état ?

Malgré son grade à Shamballa, ce Mustang a l'air moins à l'aise en tenant une arme. J'en viens à me demander ce qu'il fait ici. Il s'avère que ma réaction le surprend, pourquoi aurai-je peur de lui finalement ?

- Il me semblait bien ne pas vous avoir vu à mes derniers cours. Si vous êtes une fugitive, alors tout s'explique. Maintenant, je vous conseille à tous les deux de déguerpir dans l'autre sens.

- Serait-ce des menaces ? Je lui ris au nez.

Russell, lui, semble beaucoup moins enjoué que moi et me fait des signes paniqués avec ses yeux.

- Vous ne semblez pas comprendre la situation dans laquelle vous êtes.

- Vous êtes au courant que nous possédons nous aussi des armes et qu'il me faut deux secondes pour vous exploser la cervelle ? Regardez-vous Mustang, vous n'êtes pas un soldat, vous ne portez même pas leur insigne.

Ses yeux noirs en amandes tiennent le regard que je lui lance. Je suis sûre et certaine qu'il ne s'agit pas d'un ennemi potentiel. Cependant, un détail m'échappe.

- Que faites-vous ici ?

Roy baisse son arme, confortant ma théorie. Intérieurement, je suis rassurée, j'aurai eu l'air maligne s'il avait abattu mon ami d'une balle dans la tête.

- Ceux qui en voient trop sont destinés à mourir. Est tout ce qu'il me répond.

- Vous ? Pourtant vous n'êtes pas à l'université depuis longtemps.

Le professeur jauge les alentours, la journée a désormais commencé et il faut se méfier de tout ce qui peut se produire.

- C'est une mauvaise idée d'en parler ici. Montez.

Russell me lance un regard surpris, je hausse les épaules et monte à l'arrière du fourgon où il me rejoint. Lorsque Mustang met le contact et reprend la route en direction de Munich, j'en conclus qu'il s'agissait bien de son véhicule.

- Alors, qu'avez-vous vu ? Je reprends en me collant au siège passager.

- Il parait qu'il existe un passage dans la ville menant à un autre monde, une porte dans laquelle la société de Thulé a tenté de passer pour asseoir son contrôle.

« Il paraît », bien qu'il soit un simple mortel, je comprends qu'on lui en veuille d'en savoir autant. Russell se content de le fixer d'un air ahuri. Tu n'avais qu'à me croire depuis le début, mec.

- Malheureusement, après leur échec face aux armées de ce monde, ils ont perdu leur chef mais il ne leur faudra pas bien longtemps avant d'y retourner. Il y a même des rumeurs qui circulent dans le secteur disant que leur administration aurait déjà eu des contacts avec un certain Hitler.

Hitler ? Ce n'est pas la première fois que j'entends ce nom, sûrement un partisan de leur groupe.

- Je vois de quoi vous voulez parler, j'enchaine. Mais quel est votre rôle là dedans ?

- Hier vous avez tenté de tuer une fille de la société de Thulé, n'est-ce pas ?

Un goût de vomi me vient soudainement à la gorge, j'ai raté un épisode ?

- Attendez, Laetitia ? Elle a été portée disparue pendant plusieurs années, comment aurait-elle pu faire pour entrer dans leur groupe en si peu de temps ?

A travers le rétroviseur, je perçois un faible sourire de Mustang, nous avons tout deux des informations qui intéressent l'autre.

- De ce que j'ai entendu, elle a fourni des informations confidentielles sur ce passage à société de Thulé en échange de leur protection. Ce n'est pas la seule chose qu'elle a demandé.

Je laisse échapper un soupir désabusé, croyant savoir de quoi il peut s'agir.

- Elle a demandé l'arrestation et l'exécution d'autres personnes, n'est-ce pas ?

- C'est ce que j'ai cru comprendre mais sa demande a été refusée. La police d'Etat a été chargée de s'occuper des dossiers d'une série d'habitants comme le jeune homme qui était avec vous hier.

Edward ? Il a donc tout vu ?

- Que s'est-il passé hier après que je sois partie ?

- Je ne pourrais pas trop dire, ils ont discuté un moment puis je n'ai plus rien entendu. Quand j'ai ouvert la porte vers le couloir, il n'avait plus personne.

Cela aurait été exagéré de penser qu'Edward pouvait la tuer lui-même. Si elle lui cause aussi des soucis, je ne vois pas pourquoi il ne m'a pas laissé aller au bout des choses.

- Donc, si je comprends bien, vous êtes aussi un déserteur car vous en savez trop sur la société de Thulé et leur restructuration ?

Mustang hoche la tête. S'il fuit, c'est qu'il n'approuve pas leur méfait, ça fait de lui un allié potentiel dans cette bataille.

- Qu'est-ce que vous comptez faire maintenant ? Je demande, curieuse.

- La même chose que vous en repartant vers Munich, nettoyer la ville de toute cette merde peut importe le prix.

Je me redresse sur la banquette. Nous sommes trois, potentiellement plus avec Valentina, Hughes et les autres. Russell, silencieux jusqu'ici, se penche vers moi.

- A quoi tu penses ?

- En tant que professeur de communication, vous avez accès au service d'imprimerie ?

Mustang jette un œil dans son rétroviseur pour croiser mon regard.

- Tout ce qui sort des machines est inspecté par l'Etat, tout comme les courriers.

Un léger sourire se dessine sur mes joues. Finalement, j'ai peut-être une idée qui peut tenir la route.

- Et si on s'adonnait à un peu de propagande, nous ? Je lance, amusée. Nous ne sommes pas du département de communication pour rien, pas vrai ?

Les hommes ne disent rien. Qui ne dit mot consent. L'opération Fullmetal va pouvoir commencer.