CHAPITRE 49
Hôpital Los Angeles
Il fallut encore près de deux heures pour que les résultats du scanner confirment qu'il n'y avait apparemment aucun dommage cérébral interne. Entre le moment où il était revenu de l'examen et celui où on avait annoncé les résultats manquants des différentes analyses encore en cours quand le médecin avait fait son compte-rendu à Charlie, celui-ci avait obtenu la permission de rester auprès de son frère qu'on avait installé dans une petite chambre que les urgences utilisaient pour les patients stabilisés qui n'avaient pas encore de lit dans un autre service, ou ceux qu'on voulait garder en observation quelques heures avant de décider s'ils pouvaient repartir ou devaient être hospitalisés.
Il avait trouvé son frère étendu, les yeux clos, de larges cernes s'étendant sur sa peau rendue pâle par la perte de sang, une perfusion destinée à le réhydrater plantée dans le bras droit. Il était vêtu de la tenue réglementaire de l'hôpital : une chemise ouverte dans le dos qui lui descendait aux genoux. En entrant dans la pièce, Charlie le vit frissonner. Il s'empressa aussitôt :
- Tu as froid ? Attends je vais…
Il avait jeté un regard autour de lui, repéré la petite armoire encastrée dans le mur et l'avait ouverte. Son instinct ne l'avait pas trompé : deux couvertures blanches étaient soigneusement pliées sur l'étagère du haut. Il en saisit une et vint la poser doucement sur le drap qu'il remonta soigneusement sur les épaules de son frère. Celui-ci cessa de frissonner, ouvrit les yeux et fixa son regard sur lui :
- N'aie pas l'air aussi catastrophé Charlie. Tout va bien.
- Oui, je sais.
Mais le ton du mathématicien paraissait rien moins que convaincu et il fallut toute la persuasion calme de Don pour que Charlie accepte enfin de se départir d'une bonne partie de son angoisse.
Les deux frères avaient parlé tranquillement, leur conversation étant entrecoupée de longs silences durant lesquels Don fermait les yeux. A plusieurs reprises Charlie le crut endormi et il se taisait alors, s'adossant plus profondément dans son fauteuil sans lâcher la main qu'il avait saisie lorsqu'il s'était assis et que toutes les récriminations ou moqueries de son frère ne l'avaient pas fait abandonner pour autant. Il le tenait, il ne le lâcherait pas de sitôt : il avait eu bien trop peur pour ça. Mais à chaque fois, après quelques minutes de silence c'était Don qui reprenait la parole.
C'est ainsi que chacun des frères apprit à l'autre le versant de l'affaire qui le concernait et que l'autre ignorait. Don apprit alors l'arrestation de son ami. Un voile de tristesse passa dans son regard et Charlie s'en inquiéta :
- Je suis désolé Don.
- Comment ça ?
- Je sais combien Mike compte pour toi. Je suis désolé d'avoir permis de…
- Charlie, je t'arrête tout de suite. Ce que tu as fait, tu l'as fait pour sauver des vies, la mienne entre autre. Alors tu n'as pas à être désolé pour ça.
- Mais Mike risque d'être condamné à mort.
- Je sais. Mais il a choisi sa voie. Ce n'est plus un enfant depuis longtemps. Il savait parfaitement à quoi il s'exposait. Alors nous n'avons pas à avoir de remords de ce que nous avons fait. Des regrets peut-être qu'il ait choisi de trahir tout ce en quoi on croyait pour de l'argent, qu'il ait gâché sa vie de cette manière lamentable, mais pas de remords.
- Pourtant, il te manquera.
- Charlie : le Mike que j'ai connu a disparu de ma vie il y a plus de quinze ans maintenant. Il m'a beaucoup manqué au départ et puis j'ai appris à vivre sans lui. J'étais heureux de le revoir bien sûr, mais rien ne dit que nous serions redevenus ce que nous étions avant parce qu'aucun de nous n'était plus le même qu'à l'époque de nos vingt-trois ans. Et puis…
Il se mordit la lèvre et jeta un regard incertain à son frère, comme gêné soudain de la phrase qu'il s'apprêtait à prononcer.
- Oui, et puis quoi ? insista alors Charlie en dardant ses yeux noirs dans ceux de son frère.
- Et bien…, reprit Don d'une voix embarrassée. Tu vois, depuis cinq ans je crois que…
- Que quoi… Bon sang tu vas finir tes phrases ! Sinon je vais croire que ce coup sur la tête t'a privé du peu de neurones que tu avais !
- Ca mon vieux tu me le paieras, dès que je serai en état, crois-moi.
- Oui, et bien on verra ça plus tard. Qu'est-ce que tu allais dire Don ?
- Je crois que j'ai trouvé l'ami sur lequel je sais que je pourrai compter jusqu'à la fin de ma vie. Et jamais un Mike, même honnête, n'aurait pu prendre sa place.
Charlie, interdit, fixa son frère qui rougissait, semblant ne pas comprendre vraiment ce qu'il voulait dire. Et puis le sens de la phrase pénétra enfin son cerveau et ses yeux s'emplirent de larmes :
- Oh Donnie !
Pour dissiper l'attendrissement qui les guettait, celui-ci se mit à ronchonner :
- Oh ! Tu ne vas pas te mettre à chialer non ! Et puis arrête de m'appeler Donnie.
- Bien sûr… Donnie !
Les deux frères rirent bêtement à cet échange devenu quasi-rituel, mais qui parvenait toujours à son but : leur permettre de reprendre contenance quand ils s'étaient laissés un peu déborder par les sentiments.
Don ferma à nouveau les yeux, semblant de nouveau à bout de forces et son frère respecta son silence, se contentant de lui caresser doucement la main avec son pouce sans que son aîné ne proteste contre ce geste de tendresse.
Lorsqu'à nouveau Don porta ses yeux sur lui, Charlie en profita, hésitant, pour lui soumettre la proposition qu'il avait faite au médecin : si tout allait bien, il préférait l'emmener chez eux plutôt que de le laisser dormir à l'hôpital. Don poussa un soupir de soulagement en apprenant qu'il ne serait peut-être pas obligé de rester là et s'empressa d'accepter l'invitation de son frère. Puis il sourit :
- Dis plutôt que ce qui t'intéresse ce n'est pas de veiller sur moi mais d'éviter la colère de papa.
- Hé ! A qui la faute s'il pique une colère ?
- Ben voyons… Tu crois que j'ai choisi ce qui m'est arrivé ?
- Non, mais tu as refusé que je l'appelle. Je voulais le faire moi !
- Mais qui t'en empêchait ?
- Non mais quelle mauvaise foi ! récrimina le mathématicien, du rire dans la voix : c'était si bon d'avoir encore l'opportunité de se disputer avec son frère.
- Quoi quelle mauvaise foi ?
- Tu m'as fait promettre de ne pas l'appeler !
- Et depuis quand tu tiens ce genre de promesse toi ?
Charlie resta médusé devant cette question qu'il n'attendait pas. Il allait répliquer avec indignation quand il vit le sourire narquois que son frère lui lançait.
- En tout cas, je ne rentre pas à la maison sans toi. C'est toi qui expliquera à papa la raison pour laquelle il n'a pas été prévenu. Moi je m'en lave les mains !
- Mais je ne te savais pas lâche mon cher frère…
- Je ne suis pas lâche, je suis prudent. Toi tu es blessé, ça suffira à atténuer la colère de papa. Je n'ai pas envie de payer pour toi !
- Ben quoi, aurais-tu peur qu'il te flanque une fessée ?
- Peut-être. D'autant que j'ai déjà ramassé une gifle aujourd'hui, alors je pense que j'ai mon compte !
- Une gifle ? Mais qui t'a giflé ? s'exclama alors Don.
Charlie se mordit la lèvre : bon sang, quelle gaffe ! Il n'aurait pas pu la fermer non ? Il n'avait aucune envie de parler de sa perte de contrôle dont, rétrospectivement, il avait honte. Et puis il craignait aussi d'attirer des ennuis à Colby. Seulement, le regard de son frère sur lui, lui fit comprendre que, maintenant qu'il avait lâché sa bombe, Don n'aurait de cesse de savoir les tenants et les aboutissants de l'affaire.
D'ailleurs l'agent reprenait :
- Alors Charlie ? Tu ne veux pas en parler ?
- Je préfèrerais pas, tenta Charlie, se disant que, peut-être il parviendrait ainsi à s'en tirer à bon compte.
Mais c'était mal connaître son frère.
- Pourquoi ? Est-ce qu'Amita en aurait eu assez de tes mauvaises manières ? Ou une petite étudiante que tu aurais serrée de trop près ?
- Amita ne ferait jamais ça, et puis je n'ai pas de mauvaises manières, quant aux étudiantes…, commença à se défendre Charlie avant de percevoir toute l'ironie dans le ton de Don, ironie encore accentuée par le petit sourire en coin qui fleurissait sur ses lèvres pâles.
Il comprit qu'il n'avait pas d'autre choix que de parler, cependant, il voulut prendre une assurance avant :
- D'accord, je te raconte mais tu promets que tu ne te fâcheras pas !
- De quoi pourrai-je me fâcher ?
- Don, promets… ou je ne te dis rien.
- Bon…
Un silence s'ensuivit.
- J'attends, reprit Don devant le mutisme de Charlie.
- Et bien…
- Bon sang Charlie, accouche ! s'énerva son frère qui commençait à se demander ce que cachait cette histoire et si son cadet avait de sérieux ennuis.
- C'est Colby !
- Colby ? Mais…
Avant que Don ne puisse lui en dire plus, détournant le regard pour ne pas risquer de surprendre une expression méprisante dans ses yeux à l'écoute de son manque maîtrise de soi, Charlie lui décrivit la scène qu'il avait volontairement occultée lorsqu'il lui avait raconté comment ils étaient parvenus à le retrouver.
Lorsqu'il eut terminé, il leva un regard timide vers son frère, s'attendant à lire dans ses yeux des reproches et, à tout le moins, de la déception face à cette fragilité émotionnelle qu'il lui reprochait si souvent. Mais il n'y vit que beaucoup de compréhension et un brin de compassion parce que son aîné comprenait bien par quelles affres il était passé, imaginant ce qu'il aurait ressenti si les choses avaient été inversées, se souvenant lui-même de sa perte de sang froid lorsque, la veille, il avait cru perdre son petit frère dans cette explosion.
Et puis, tandis que Charlie se sentait soulagé à l'idée que visiblement son frère n'était pas déçu par sa réaction et encore moins méprisant, il crut voir une étincelle d'amusement dans les yeux noisette et il s'étonna :
- Quoi ? Qu'est-ce qui te fait rire ?
- Alors comme ça Colby t'a vraiment flanqué une gifle ?
- Oui, et figure-toi que ça fait mal ! s'indigna-t-il en voyant un sourire apparaître sur le visage de son aîné.
- Je suis bien placé pour le savoir, rétorqua alors Don.
- Comment ça ?
- Et bien figure-toi que ça ne devait pas être notre jour, parce que moi aussi j'ai reçu une gifle aujourd'hui.
- Quoi ? Mike a osé te frapper en plus ? s'indigna Charlie.
- Pas Mike non, Mat.
- Mat ?
- Le démineur qui s'occupait de moi.
- Comment ? Il t'a frappé mais…
Charlie en suffoquait de colère et Don, regrettant de s'être lancé sur cette voie, tenta de temporiser en souriant :
- Hé ! Il n'y a pas de quoi en faire un fromage. Je ne suis pas en sucre d'une part, et d'autre part il avait besoin que je reste conscient. J'aurais agi exactement de la même manière dans les mêmes circonstances.
Puis, pour détourner définitivement son frère de ses préoccupations, il revint à leur premier sujet :
- Ainsi Colby t'a giflé ? Il faudra que je le félicite ! prononça-t-il, riant franchement cette fois-ci tandis que l'indignation de son cadet franchissait un degré supplémentaire.
- Que tu le félicites ! Mais il m'a fait mal ! insista-t-il, comme pour attirer sur l'agent les foudres de son supérieur, alors qu'il avait tant redouté que ça se produise lorsqu'il avait été sur le point de tout dire.
- Oui, mais il a aussi fait ce que je n'ai jamais eu le courage de faire !
- Quoi ? Tu veux dire que tu… Que tu as parfois envie de me gifler ?
Cette fois-ci l'indignation commença à faire place à la tristesse.
- Non je veux dire que J'AI EU parfois envie de te gifler, quand nous étions ados et que tu me saoulais de tes théories auxquelles je ne comprenais rien et qui me faisaient me sentir complètement débile vu que mon petit frère, de cinq ans plus jeune, les maîtrisait parfaitement lui.
- Oh Don, je suis désolé, murmura Charlie, toute colère envolée.
- Mais non arrête. Je plaisantais de toute façon ! Je n'aurais jamais pu te gifler petit frère.
- Bien sûr, ironisa alors Charlie, voulant revenir sur un terrain plus léger, tu sais que les parents te l'auraient fait payer cher.
- Exactement ! Donc Colby vient de me venger d'années de frustration. Il faudra que je le félicite pour ça !
- Tu…
L'arrivée du médecin coupa court à la réplique assassine que mijotait Charlie. Aussitôt les pensées des deux frères se détournèrent de leur querelle juste pour rire, pour s'assurer que tout allait bien, que les choses allaient très vite reprendre leur court normal. Des deux, c'était Charlie le plus anxieux d'apprendre ce que le praticien venait leur annoncer. Il n'y avait pas de quoi : tout allait bien, le scanner n'avait révélé aucune anomalie d'aucune sorte, les analyses étaient bonnes, Don, s'il le désirait, pouvait quitter l'hôpital sous réserve de rester au moins quarante-huit heures sous la surveillance de ses proches et de se soumettre à un contrôle le lendemain après-midi.
(à suivre)
Voilà, il ne reste plus qu'un épilogue et cet épisode sera terminé.
