Chapitre XLVIII

« Qu'est-ce qu'une déception amoureuse dans la vie d'un homme ? Il y a tellement d'autres choses plus importantes que l'amour à connaître. Kiku, malgré qu'il ait fui avec moi, m'a rapidement abandonné, mais qu'importe ! Cela m'a évité de tomber sous l'emprise d'un autre alors que je venais de me soustraire à celle de mon père. Désormais je suis libre et je ne rends de compte à personne. »

Fils du Lion, Alfred F . Jones

Alfred sortit de sa cabine voir ce qui agitait son équipage. Tous ses hommes étaient agglutinés d'un côté, l'air préoccupé. Ce n'était pas coutumier de les voir ainsi.

-Un navire pirate, Capitaine..., l'informa le doyen des matelots.

-Et alors ? Ce n'est pas la première fois.

-C'est différent, aujourd'hui. Nous sommes encore trop loin pour en être sûrs, mais nous pensons qu'il s'agit du Queen Mary, le vaisseau amiral de la flotte du Redoutable. Si tel est bien le cas, alors il ne s'agit plus de la petite racaille des mers, et nous n'avons pas la moindre chance de l'emporter.

L'américain regarda dans sa longue-vue, sans dire un mot. L'homme insista.

-Le Queen est lent. Nous pouvons le distancer et continuer notre route.

-Oui, nous pouvons rentrer la queue entre les pattes au port en gémissant comme des enfants ayant échappé de peu à une grosse gifle.

-Capitaine...

-Ou bien nous pouvons nous comporter comme des hommes, couler ce bâtiment, et rentrer chez nous en héros.

-C'est de la folie.

-Peut-être bien. Mettez le cap vers ce navire.

[... ... ...]

Marie se tourna vers son équipage entièrement composé de femmes.

-Ces imbéciles nous défient ! Préparez-vous à l'affrontement !

[... ... ...]

Alfred fronça les sourcils, étant maintenant assez proche pour discerner les personnes sur le pont ennemi.

-Des femmes ?...

Si ses hommes hésitaient toujours à attaquer, la raison était à présent différente. L'américain, l'œil toujours dans sa longue-vue, avait repéré que la plus jeune de toutes ne cessait de faire des moulinets avec son épée, un imposant sourire aux lèvres. Elle dansait de joie.

-C'est elle qui donne les ordres ?... Mais elle est cinglée...

C'est alors qu'elle se retourna brusquement et sauta au cou de quelqu'un. C'était un adolescent, et Alfred, concentré sur la fille qui semblait être le nouveau Capitaine du Queen Mary, ne l'avait pas vu sortir de la cabine qui fut celle du Redoutable. L'américain battit rapidement des paupières. Était-ce... ? Non. Il lui ressemblait, mais ce n'était pas le Sanguinaire. Alfred haussa un sourcil, incertain de ce qu'il devait penser de trouver son demi-frère sur le vaisseau de l'ennemi juré de son père, puis il sourit avec suffisance.

-Mon bon Peter... Nous ne saurions nier que le hasard possède un humour certain.

Alfred rangea sa longue-vue.

-Matelots ! Pas de quartier !

-Capitaine... Ce sont des femmes..., protesta un homme en triturant son alliance.

-Pas de protestations ! Elles ont le fils du Sanguinaire avec elle !

[... ... ...]

Quand les deux bâtiments furent enfin en position pour canonner, pavillons hissés, un long silence s'installa. Marie frémissait d'excitation... la lourde atmosphère du danger certain et de la mort imminente la comblait. Le silence pesant était pour elle pareil au souffle d'un prédateur prêt à bondir sur sa proie. Le Capitaine du vaisseau ennemi donna alors de la voix.

-Je suis le Capitaine Alfred Freedom Jones, corsaire des futurs États libérés d'Amérique, rendez-vous et rejoignez-nous dans notre lutte pour la liberté ou bien périssez par les canons du Justice !

Marie éclata de rire et monta sur le bastingage pour répondre.

-Je suis le Capitaine Marie Bonnefoy, fille du Redoutable, et le Queen Mary ne saurait souffrir de vos coups de misérables révolutionnaires idéalistes ! Le Justice deviendra nôtre ou sombrera !

Elle allait lancer le début des hostilités quand Peter, qui jusqu'alors fixait le Capitaine du Justice avec indécision, écarquilla les yeux et la fit taire d'une exclamation.

-Peter ? L'interrogea-t-elle, surprise.

-C'est Alfred ! Répondit-il, d'une voix blanche.

-Oui, Alfred Freedom Jones. Il vient de le dire.

-N-non ! Alfred Kirkland ! Enfin, je veux dire, Alfred Bonnefoy ! C'est ton frère !

Le Capitaine du Queen sauta sur le pont. Elle ne riait plus.

-Tu en es sûr ?

-Certain...

Marie cria alors à l'adresse de son ennemi.

-Je demande des pour-parler !

Parmi les équipages des deux navires, on s'agita, surpris et méfiant de la tournure que prenaient les événements. Toutefois, les bâtiments se rapprochèrent suffisamment pour qu'une planche soit posée entre les deux vaisseaux. Marie voulut se rendre en son centre, comme cela se devait, mais Peter la retint par des suppliques larmoyantes d'inquiétude et le temps qu'elle le calme, Alfred était passé sur le pont du Queen. Seul. Bien qu'elle était beaucoup plus petite que lui, elle lui fit face avec fierté, quoi qu'impressionnée. Il n'avait pas froid aux yeux. Cependant, le regard dédaigneux qu'il posait sur elle l'irritait, et elle n'aimait pas non plus l'attitude décontractée, presque désinvolte qu'il avait. Enfin... A présent qu'elle l'avait en face d'elle, si proche, elle devait se rendre à l'évidence. Il s'agissait bien du jumeau de Matthew et elle ne pouvait décemment pas, ni le tuer, ni lui prendre le Justice.

-Du coup, je ne sais pas comment t'appeler. Alfred Freedom Jones, Kirkland ou Bonnefoy ?

-Bonnefoy ?

Marie lui fit signe du doigt de la suivre jusqu'à sa cabine. Alfred, toujours dénué de la moindre étincelle de crainte, obtempéra, avec Peter, tremblant, sur les talons. Lorsqu'ils furent tous les trois dans la cabine du Capitaine, la jeune fille conta le dernier combat qui eut lieu entre le France et le Queen, et les révélations qui l'accompagnèrent. L'américain resta de marbre, et lorsqu'elle eut achevé son récit, il prit la parole d'un ton détaché.

-Quelle histoire touchante. En conclusion, tu espères que nous fassions la paix au nom de ces liens sanguins étiolés pour faire le bonheur d'un frère que je n'aie jamais vu ?

-Comme tu sembles être trop stupide pour comprendre, je vais reprendre, répliqua Marie, grondante, qui n'avait pas apprécié le qualificatif d'« étiolés ». C'est parce que tu es mon frère, au même titre que celui de Matthew, que je daigne t'épargner. Il n'y a pas de paix là-dedans. Juste un élan de bonté de ma part.

Alfred sourit.

-La 'bonté' n'est pas une valeur qui m'a été transmise. Alors que les choses soient bien claires. Je me moque de mes origines. Tout ce que je veux, c'est prouver aux futurs États-Unis d'Amérique que je suis le Général dont ils ont besoin pour rendre les mers plus sûres et pour fonder et diriger une flotte capable de rivaliser avec celles des nations colonisatrices... Imagine les vivats et les éloges à ma personne quand je reviendrai victorieux du tristement célèbre Queen Mary, en brandissant la tête du fils du Sanguinaire, la fille du Redoutable enchaînée, prête à être pendue haut et court !

-Fanatique ! Tu te bats pour une nation qui n'existe même pas ! Répliqua Marie, la main sur la garde de l'épée.

-Non ! Je mets au monde un titan ! S'écria-t-il en dégainant et en braquant le canon de son arme sur Peter, resté à l'écart.

L'anglais ferma les yeux et mit les bras devant lui, dans une vaine tentative pour se protéger du tir. Le coup de feu lui fit pousser un cri et il tomba, des larmes dévalant ses joues... avant de réaliser ne ressentir aucune douleur. Il rouvrit les yeux et trouva Marie allongée sur le sol, son épée dans une main, l'autre posée sur la blessure à son côté droit. Elle respirait avec difficulté, sous le choc, tant de douleur que de surprise. Peter, faisant fi du canon encore fumant le menaçant, rampa rapidement à son chevet. Il appliqua ses deux mains par-dessus celle de la jeune fille, appuyant avec toute la force dont il pouvait faire preuve. Tandis que Marie grimaçait, entre deux sifflements de souffrance, le britannique leva son regard brouillé de larmes vers son demi-frère.

-Ta simple existence a causé la mort de mère. Tu as tenté de tuer père. Et voilà que tu t'en prends à Marie. Pourquoi... Pourquoi cherches-tu systématiquement à me prendre les personnes qui me sont chères et me rendent heureux ?

Le Capitaine du Justice souffla avant de répondre avec hargne.

-Parce que tu me dégoûtes depuis le premier instant de notre rencontre.

Marie hoqueta alors.

-P-Peter a raison dep-puis le début. T-tu es mauvais.

-Ah..., soupira Alfred. Arrêtez, tous les deux, vous me faites trop de peine.