Coucou =)

Et voici le chapitre 54 ! Bon, je dois vous faire une confidence, j'ai réécrit une partie du chapitre 53... Sur le fond, rien a changé, c'est juste que j'avais commis une grosse erreur niveau cohérence. Si vous vous souvenez, chapitres 51 et 52, on est dans l'université d'Oxford pour les besoins de l'épreuve. Sauf qu'il y a eu tellement de temps entre le chapitre 52 et le chapitre 53 que... j'avais oublié. Et donc, dans le chapitre 53, on était de retour à l'hôtel... comme par magie (et sans baguette en plus ^^). Bref, j'ai corrigé le chapitre 53 en rajoutant le retour à l'hôtel et en replaçant du coup les scènes. Libre à vous de relire ou pas car au final, ça ne change rien à l'histoire. La bonne nouvelle dans tout ça, c'est que vu le délai entre les chapitres, vous aussi vous aviez oublié qu'on était à Oxford et du coup, ça s'est presque pas vu :D

Bon, place au chapitre et je vous dis à bientôt (si si...),

Fantaisiiie

PS : au vu du délai disons... considérable entre les chapitres, vous pouvez relire le chapitre 42, histoire de vous remettre deux trois choses en tête.

PPS : les chapitres ne sont pas trop courts car si je les faisais plus longs, il y aurait encore plus de temps entre deux parutions :D

PPPS : Il n'existe pas de Master Fanfiction parce que ce serait terriblement chiant pour les téléspectateurs (quoique nous passer des trucs horriblement chiants ne freine pas les chaînes de télévision) mais le compliment me touche quand même ^^


Chapitre 54 :

C'est la lumière du jour qui me tire doucement du sommeil. Je suis si bien que je refuse d'abord d'ouvrir les yeux. Je me maudis de ne pas avoir eu la présence d'esprit de tirer les rideaux, la nuit dernière. Il faut dire que ma présence d'esprit n'était pas à son niveau le plus haut lorsque je me suis laissé entraîner vers le lit de Malefoy. A moins que ce ne soit moi qui l'y ai entraîné... Difficile à dire.

Un sourire étire malgré moi mes lèvres. J'ouvre un œil. A côté de moi, Drago est allongé sur le ventre, un coude replié sous sa tête en guide d'oreiller. Il dort encore. Je me redresse, le plus silencieusement possible. Mon regard s'attarde sur ses cheveux d'un blond presque blanc, ébouriffés sur sa nuque pâle, puis son dos fin et musclé, qui s'offre à moi. J'ai envie d'y faire courir ma main, mais j'ai peur de le réveiller. Le radio réveil sur la table de nuit indique qu'il est à peine 8 heures et la nuit a été bien trop courte. Merveilleuse, mais bien trop courte quand même.

Je m'étire doucement, longuement, en prenant bien garde de ne pas le réveiller. Je me sens bien, en accord avec moi-même. J'aimerais pouvoir simplement me recoucher près de Drago, enfouir mon nez dans ses cheveux, fermer les yeux et me rendormir. Mais, malgré la fatigue, je me sens parfaitement réveillé et je sais que je ne parviendrai plus à trouver le sommeil. Rester immobile et silencieux, regarder Drago dormir, ça me paraît être une excellente façon d'occuper mon temps. Penser aux autres journées que je vais passer à ses côtés, aux autres nuits que je vais partager avec lui, aux choses qu'il nous reste à découvrir…

Je sens alors une pointe d'inquiétude mordiller mes entrailles. Moi, il y a déjà bien longtemps que j'ai franchi le point de non-retour. Mais lui ? Il remue dans son sommeil et ramène légèrement le drap sur son torse. Je guette son réveil, mais ses yeux restent clos et son souffle tranquille. Je laisse les images de la nuit passée m'envahir. Le souvenir de sa langue sur mon corps suffit à faire battre mon cœur plus fort. Beaucoup plus fort. Me suis-je déjà senti aussi proche de quelqu'un ? Jamais de cette façon en tout cas.

Avec Ginny, je devais réfléchir à chaque geste. Pas un seul n'était naturel. Je me demandais toujours quoi faire de telle ou telle partie de mon corps, quelle position adopter, comment me comporter. Je me sentais mal, comme une espèce d'être bizarre qui n'est pas fait pour ça. Et je me retrouvais seul, avec mes questions sans réponse. Seul face à la détresse de Ginny. Seul face à son incompréhension... Je savais qu'avec Drago, ce serait différent. Je le savais parce qu'avec lui, je n'ai jamais eu besoin de réfléchir – ce que j'ai pu parfois regretter, d'ailleurs. C'est difficile à expliquer. Comme si mon corps savait quoi faire et qu'il me suffisait de lui faire confiance, de me laisser aller.

Alors quoi ? Je retiens un soupir. Dans quelques jours, deux semaines tout au plus, l'émission sera terminée. Et je dois bien avouer que j'ai dû mal à envisager l'après Master Chef. Cela n'a rien d'étonnant. Rien que cet hôtel, où j'ai la certitude de retrouver Drago, est mis à sa disposition par la production. Et après ? Depuis le début, nos rencontres dépendent entièrement de l'émission. C'est grâce à elle que j'ai retrouvé sa trace. Grâce à elle que j'ai appris à le connaître. Grâce à elle que nous avons chaque fois eu l'obligation de nous revoir, même après les pires disputes. Elle nous a forcé à aller au bout, à ne jamais abandonner, à nous affronter coûte que coûte. Et j'aime terriblement ce qu'elle a fait naître entre nous. A un tel point que je sais que ne pourrai plus m'en passer.

J'aimerais en parler à Drago. J'aimerais lui dire ce que je ressens. Lui dire qu'après Master Chef, même si je ne sais pas où, ni quand, ni comment, je viendrai toujours le retrouver. Lui dire que ce n'est pas la fin, mais le début... s'il veut bien de moi. J'étouffe un soupir rageur. Une fois de plus, je donnerais cher pour avoir accès à ses pensées, ne serait-ce qu'une minute. Juste le temps de me rassurer. Juste le temps de vérifier que lui aussi ne peut plus envisager un avenir sans moi...

Je ferme les yeux, dans l'espoir d'oublier mes craintes et de retrouver cette sensation de bien-être intense que je ressentais il y a quelques minutes encore. Je me rappelle de cette soirée, où nous sommes revenus de France. La porte-fenêtre de sa chambre laissée ouverte, comme une invitation... Son regard gris, magnétique... Et sa voix sourde... Je suis désolé, Potter... J'ai essayé de résister, vraiment. Il m'avait attiré contre lui et m'avait embrassé, à en perdre la raison. Et ces pizzas que nous avions partagées, assis à même le sol de sa chambre, dans une atmosphère... complice. Son rire, ses yeux pétillants... Et le match de Quidditch ! Je revois comme si c'était hier Drago filer à toute vitesse sur mon Eclair de Feu, au milieu de mes amis, surpris mais pas inamicaux. L'affrontement dépourvu d'hostilité, l'adrénaline qui fourmillait dans nos veines, l'impression que rien est impossible...

J'entends Drago qui remue à nouveau et je rouvre les yeux. Son regard croise le mien et j'essaie de réfréner le large sourire qui s'est dessiné sur mes lèvres. Je dois passer pour un fou. Mais ces souvenirs ont effacé mes craintes. Les liens que nous avons tissés me semblent suffisamment forts pour affronter l'après Master Chef. Quelles que soient les difficultés, nous serons ensemble. Drago ne me quitte pas des yeux, les sourcils légèrement froncés. Comme il reste silencieux, je demande :

- Bien dormi ?

Il hésite, détourne le regard et finit par soupirer :

- Je crois que oui, Potter.

Du bout des doigts, je m'autorise à caresser son bras. Il me laisse faire, le visage tourné vers la fenêtre. Pendant une minute ou deux, nous restons silencieux, perdus dans nos pensées. Puis, sans prévenir, il se redresse, dégage le drap et se lève. Je prends conscience que c'est la première fois que je le vois nu, à la lumière du jour. La scène a pour moi quelque chose de surréaliste. Je sais que lui aussi s'en rend compte, car il annonce un peu froidement :

- Je vais prendre une douche.

Et, sans me laisser le temps de répondre, il s'enferme dans la salle de bain. Je me laisse retomber sur le lit en soupirant. Je regrette déjà de ne pas l'avoir retenu. De ne pas lui avoir dit que, moi aussi, j'ai bien conscience de toute l'étrangeté de la situation. Qu'il y a quelques mois seulement, je n'aurais même pas cru cela possible. Que je n'aurais d'ailleurs même pas pu envisager une chose pareille. Mais que je ne regrette rien, bien au contraire.

J'écoute le bruit de l'eau qui trouble le silence de la chambre. Alors, je me lève à mon tour. J'enfile mes vêtements qui traînent sur le sol et je repense à la nuit dernière. Nous nous sommes enlacés, embrassés, déshabillés. J'ai découvert son corps comme il a découvert le mien et je ne pense pas me tromper si je dis qu'il a apprécié chaque instant autant que moi. J'ai senti son corps se tendre sous mes caresses, sous mes lèvres. Je l'ai entendu murmurer mon nom. Mais si je suis encore en train de savourer chaque minute, je sais que Drago est capable de se reprocher chacune d'entre elles. On peut aimer quelque chose et se haïr pour ça… Je me rassois sur le lit, glisse ma tête entre mes mains, essaye de réfléchir calmement. Mais, lorsque l'eau s'arrête enfin, je ne sais toujours pas ce que je vais dire. Je ne trouve pas les mots.

Légèrement inquiet, je me lève et me dirige vers la fenêtre. Je regarde sans la voir la ville qui s'étend sous mes yeux et j'essaie vaguement de me rassurer. Drago ne s'est pas énervé. Il ne m'a pas demandé de partir. Les choses auraient indéniablement pu tourner plus mal. De là à dire qu'elles se sont bien passées... Je soupire, mais je n'ai pas le temps de m'interroger plus longtemps. J'entends le bruit du verrou qui tourne dans la serrure et je regarde la porte de la salle de bain s'ouvrir avec une appréhension que je ne peux nier. Drago apparaît dans l'embrasure. Il a enfilé un jean délavé et un haut noir à manches longues. Lorsque nos regards se croisent, il y a un moment de silence. C'est lui qui le rompt.

- Qu'est-ce que tu fais, Potter ?

- Pas grand-chose, avoué-je.

Mais il n'a pas attendu ma réponse pour se détourner. Pendant une seconde, je reste là, les bras ballants. Puis je le rejoins en quelques pas. Je l'attrape par la manche de son haut et le tire doucement vers moi.

- Ne me dis pas que tu regrettes.

Les mots sont sortis tout seuls et ma voix a quelque chose de suppliant. Cette fois, il soutient mon regard. Puis il lâche :

- J'aimerais pouvoir te dire que je regrette.

Il me faut un instant pour comprendre le sens de sa phrase. Incertain, je vérifie :

- Donc ce n'est pas le cas ?

A ma grande surprise, il rit. Je laisse une vague de soulagement et de joie m'envahir tandis qu'il soupire :

- Tu sais, Potter, je me demande parfois si tu ne le fais pas exprès. Avoir survécu jusqu'ici... Tu ne peux pas être si bête, non ?

Il s'attend à une réplique cinglante, mais je suis trop heureux pour me laisser prendre au jeu. Je glisse les mains dans ses cheveux, appuie mon front contre le sien.

- J'ai juste besoin que tu me dises les choses, murmuré-je.

Cette fois, il recouvre son sérieux. Il se dégage, mais doucement, sans hostilité.

- Je n'ai pas envie de te dire les choses, Potter. Pas maintenant.

J'aimerais insister mais la raison me retient. Son ton a quelque chose de définitif. Aussi, je me contente d'acquiescer. J'ai déjà attendu et je peux encore attendre. Après tout... J'aimerais pouvoir te dire que je regrette. C'est un aveu dont je peux me contenter. Inutile de s'attarder sur des détail : depuis quelque temps, les choses se passent bien entre nous. Se passent très bien même. Aussi, je ne me fais pas prier pour changer de sujet.

- Tu as prévu quelque chose pour moi, aujourd'hui ?

Drago lève un sourcil, l'air soudain exaspéré.

- On est à moins d'une semaine de la demi-finale, Potter. Donc oui, j'ai prévu quelque chose pour toi.

Il prend appui sur l'un des tabourets du bar avant d'ajouter, plus doucement :

- Tu travailles aujourd'hui, j'imagine ?

Je jette un coup d'œil à ma montre. Il n'est pas tout à fait neuf heures.

- Je suis censé travailler, oui. Je veux au moins régler quelques affaires en cours, mais je n'en aurais pas pour très longtemps.

Il acquiesce et je précise :

- Je pensais prendre quelques jours de vacances pour...

- Tu n'es pas obligé, Potter, m'interrompt-il vivement.

- Pour être plus tranquille, continué-je, comme s'il n'avait rien dit.

Il se tait, les yeux baissés. Je m'approche, tire l'autre tabouret et m'assois si près de lui que nos genoux se touchent.

- Je ne te fais pas une faveur. Je mets simplement toutes les chances de mon côté pour ne pas me ridiculiser devant des millions de téléspectateurs jeudi, c'est tout.

Il esquisse un sourire avant de déclarer :

- Tu ne te ridiculiseras pas, Potter. J'ai passé plus de la moitié de ma scolarité à te regarder te mettre dans des situations inextricables et à espérer que tu tombes enfin de ton piédestal. Mais, à chaque fois, tu as réussi à t'en tirer avec la gloire et à te mettre encore un peu plus hors de ma portée.

Je demande si ce n'est pas un reproche, mais je ne décèle aucune amertume dans sa voix. Il penche légèrement la tête et sourit, avant d'ajouter :

- Mais ne t'inquiète pas, si par extraordinaire tu te ridiculises enfin, je te promets de ne pas trop me moquer.

Je ne peux m'empêcher de sourire à mon tour, malgré l'appréhension qui me serre à nouveau la gorge. Dans moins d'une semaine...

- Tu as faim ? me demande Drago, comme s'il avait compris qu'il valait mieux changer de sujet.

Soulagé par le tour que prend la conversation, j'acquiesce.

- Je dois avoir..., commence-t-il.

Mais je l'arrête d'un geste de la main.

- Laisse, c'est moi qui m'en occupe.

J'ouvre mon sac que j'ai déposé sur le fauteuil la veille et en tire ma cape d'invisibilité. Il me regarde, sans cacher son étonnement. En guise d'explication, je lance :

- J'en ai pour un quart d'heure.

J'aimerais avoir le courage de m'approcher de lui pour l'embrasser. Ou au moins appuyer ma joue contre la sienne. Mais une espèce de gêne m'en empêche, comme si j'avais peur que mon geste soit déplacé. Alors je me contente d'un dernier sourire et je transplane.


D'abord, je passe chez moi pour prendre une douche en un temps record et enfiler une robe de sorcier propre. Je glisse ensuite quelques pièces de monnaie dans ma poche avant de visualiser une rue secondaire à la rue principale de Pré-au-Lard et de transplaner. Ernie et Dennis ont ouvert leur boutique il y a moins d'un an et les affaires marchent au-delà de leurs espérances. Je lève les yeux vers la devanture accueillante du Tonneau Gourmand. Ce matin ne fait pas exception aux autres, il y a la queue devant le comptoir que j'aperçois à travers la vitrine. Je laisse échapper un soupir avant de pousser la porte ronde et de me faufiler à l'intérieur de la boutique. La porte ne s'est même pas refermée que, déjà, je donnerai la moitié du contenu de mon coffre-fort chez Gringotts pour ne jamais l'avoir poussée.

Deux clients devant moi, la silhouette de Rita Skeeter est parfaitement reconnaissable, même de dos. Ses boucles blondes, rigides, sont engoncées dans un chapeau d'un vert criard dont je ne voudrais même pas pour une soirée déguisée et elle tapote d'un air pressé ses longs ongles rouge sang contre son éternel sac à main en peau de croco. Si je pouvais juste faire discrètement demi-tour... Mais, sans m'en laisser le temps, un morceau de parchemin se colle sous mon nez, si près que je dois presque loucher pour déchiffrer les mots qui s'inscrivent dessus, d'une belle écriture élégante.

« Bienvenue au Tonneau Gourmand, cher client. Désirez-vous la carte ? »

Je me baisse brutalement pour dissimuler mon visage derrière le parchemin. Je n'en suis pas totalement sûr, mais il me semble que Skeeter a légèrement pivoté dans ma direction. Je jette un œil sur le côté, en déplaçant légèrement mon visage sur la droite. Skeeter regarde à nouveau droit devant elle. J'ai un instant d'hésitation. Je pourrai partir sans demander mon reste... Mais changer mes plans à cause de cette vieille pie m'horripile. Aussi, je réponds :

- Non merci. Juste un petit déjeuner complet pour d... trois personnes.

Je me suis corrigé au dernier moment. Rester ici est une chose, donner une raison à Skeeter de spéculer sur un petit déjeuner pour deux personnes en est une autre.

« Jus de citrouille, thé, chocolat chaud ? »

- Jus de citrouille.

Et, avant même que les mots ne finissent d'apparaître sur le parchemin, je précise :

- A emporter. Ce sera tout.

« C'est noté. Votre numéro de commande est le 22822. Nous vous remercions et vous souhaitons une très bonne journée ! »

Sans attendre de réponse, le parchemin file vers la petite cuisine qui se trouve sur la gauche et disparaît à travers le passe-plat de la porte. Je me place soigneusement dans l'ombre du client précédent, jetant de temps à autres un coup d'œil vers Skeeter, qui semble ne pas avoir remarqué ma présence. J'ai le temps d'apercevoir Dennis tendre son sac à une grande sorcière toute de noire vêtue avant que le client suivant ne le masque à ma vue.

Je commence à respirer plus librement et je patiente en observant le décor chaleureux de la boutique. Derrière le comptoir s'étend une petite salle où les clients peuvent déguster les créations du Tonneau Gourmand. Des pots de plantes pendent du plafond et de longues lianes frôlent parfois la pointe du chapeau des sorciers qui vont s'installer à leur table. Tout le mobilier est en bois, couleur miel et, si j'en crois Dennis, la décoration est largement inspirée de la salle commune de Poufsouffle puisque c'est Ernie qui s'en est occupé.

Le service est revanche, c'est la spécialité de Dennis. L'idée des parchemins, il l'a eue lorsque les clients sont devenus si nombreux qu'il a bien fallu trouver un moyen de gagner du temps. Il m'a un jour avoué s'être inspiré des bornes qu'on trouve dans les fast-foods moldus.

Un geste de Skeeter me tire de mes pensées. Elle se penche par-dessus le comptoir pour récupérer son sac et je prends bien soin de lui tourner le dos, faisant mine de m'intéresser à un tableau représentant une peinture morte – si ce n'est qu'une des pommes ne cesse de gigoter, peut être incommodée par un vers. Skeeter passe devant moi sans un regard et c'est avec un soulagement certain que j'entends claquer la petite porte ronde.

Je prends légèrement mes distances avec le voisin de devant et, bientôt, c'est à mon tour d'être appelé.

- Commande n°22822, s'il vous plaît !

Je m'approche du comptoir et je vois le visage de Dennis littéralement s'éclairer lorsqu'il me reconnaît.

- Oh ! Salut, Harry ! Comment vas-tu, dis-moi ?

Je rabats mes cheveux sur ma cicatrice d'un geste inquiet et ouvre la bouche pour répondre, mais il s'est déjà tourné vers la porte de la cuisine pour hurler :

- Hé, Ernie ! Devine qui est là ?

Moins d'une seconde plus tard, le visage rond d'Ernie apparaît à travers le passe-plat.

- Oh, Harry ! Quelle bonne surprise ! Comment vas-tu ?

Je sens déjà les regards se poser sur moi, curieux, et je m'empresse de répondre - remerciant Merlin d'avoir fait entrer Skeeter dans cette boutique avant moi et pas après :

- Très bien. Et vous ?

- Comme tu vois, les affaires marchent bien, répond Dennis, tout sourire.

Il écarte les bras et ma commande s'installe toute seule dans un large sac en papier blanc, frappé de l'enseigne dorée de la boutique, un tonneau qui déborde de gâteaux et pâtisseries en tout genre.

- Tu devrais passer un soir, après la fermeture, on pourra bavarder un peu, ajoute-t-il d'un ton plein d'espoir.

Je dépose trois gallions d'or sur le comptoir et, le temps que Dennis compte ma monnaie, je réponds :

- Je passerai, c'est promis. Mais ne comptez pas sur moi les quinze prochains jours, je vais être très occupé.

Sortir de la boutique est un vrai soulagement. Une sorcière commençait déjà à fixer mon front en plissant les yeux.

Les premiers mois qui ont suivi l'ouverture, je venais régulièrement, croisant surtout des anciens de Poudlard. Mais le bouche à oreilles a rapidement fait son œuvre et l'escale au Tonneau Gourmand est devenu un incontournable pour tous les sorciers de passage. Le manque de discrétion de Dennis aidant, je me suis plusieurs fois retrouvé au milieu de leur boutique comme une bête de foire... Désormais, je ne prends plus qu'à emporter ou je laisse Ron et Hermione commander, m'installant à une petite table ronde dans un recoin de la salle. Si Skeeter devient une habituée, je n'aurais plus qu'à recourir à la métamorphose pour venir prendre un petit déjeuner tranquillement...

Sous l'auvent d'un magasin de prêt à porter, j'enfile ma cape d'invisibilité. Je m'efforce de visualiser le balcon de Drago sans trop me laisser distraire par son propriétaire et je transplane. Arrivé à bon port, je frappe contre le carreau avant de pousser doucement la porte-fenêtre.

- J'ai failli attendre, Potter, m'accueille Drago, de sa voix traînante.

Je jette un coup d'œil à ma montre avant d'ôter ma cape. J'ai dix petites minutes de retard, mais je sais que ce petit déjeuner en vaudra la peine.

- J'ai fait aussi vite que possible, assuré-je.

Il se redresse sur le canapé en me voyant approcher. Son regard s'attarde longuement sur ma robe de sorcier, mais il ne fait aucun commentaire. Je dépose le sac sur la table basse avant de m'asseoir près de lui. Il a l'air fatigué, ce qui n'a rien d'étonnant vu les circonstances.

- Le Tonneau Gourmand ? murmure-t-il en déchiffrant l'inscription sur le sac. Qu'est-ce que c'est ?

Je hausse les épaules en souriant.

- Tu devrais goûter.

Il tire du sac un des gobelets de jus de citrouille et renifle d'un air circonspect.

- Tout ça m'a l'air bien trop magique, Potter.

Je retiens un sourire.

- Détends-toi. Ce n'est rien d'autre qu'un petit déjeuner.

Ce n'est pas tout à fait vrai et il le sait très bien.

- Ah oui ? demande-t-il en pointant un doigt vers le fond du sac. Il y a des œufs entiers qui attendent de savoir si je les mange brouillés ou à la coque...

- Et tu n'as pas encore goûté la confiture qui change de goût, répliqué-je innocemment.

Il secoue la tête mais je mets fin au débat :

- Libre à toi de ne toucher à rien, mais tu passeras à côté d'un excellent petit déjeuner.

Après quelques secondes de silence, Drago finit d'inspecter le sac. Fronçant les sourcils, il demande, visiblement prêt à changer de sujet :

- Rassure-moi, Potter, tu sais compter ?

Vidant le sac de son contenu, il énumère :

- Trois jus de citrouille, trois saucisses grillées, six œufs, trois pots de confitures, trois muffins...

- J'ai eu un petit... imprévu, répliqué-je.

Il me lance un regard interrogateur et je me sens obligé de préciser :

- Rita Skeeter était dans la boutique.

- Et ? insiste-t-il avec un haussement d'épaules.

Je soupire :

- Et j'ai préféré ne pas passer commande pour deux personnes, ce qui aurait immanquablement provoqué un long article sur l'amour secret de Potter si Skeeter s'en était aperçue.

A ma grande surprise, Drago détourne les yeux, les joues légèrement roses. Je me sens obligé de préciser :

- Ce qui aurait été très gênant pour moi comme pour les sorcières, mariées ou non, avec qui Skeeter m'aurait attribué une liaison.

Cette fois, je parviens à le faire rire. Alors qu'il reprend son sérieux, j'ajoute :

- Ne t'inquiète pas, je vais garder une part pour Dudley. Avant, il aurait fui en courant. Mais il a bien changé et puis... il s'agit de nourriture.

J'attrape mon gobelet de jus de citrouille avant d'en boire une longue gorgée. Après un instant d'hésitation, Drago m'imite.

- On dirait celui de Poudlard..., soupire-t-il enfin.

Je savoure le plaisir de l'entendre mentionner notre école. Puis je précise :

- Ernie se vante d'avoir passé beaucoup de temps dans les cuisines. Il se peut que les elfes de maison lui aient livré quelques secrets...

- Ernie ? répète-t-il doucement, avant de piquer du bout de sa fourchette une saucisse bien grillée et de la déposer dans son assiette.

- Ernie MacMillan. Un Poufsouffle, même année que nous. Plutôt costaud.

- Oui, je vois. Un Préfet ? Toujours à faire de grandes phrases ?

Je laisse échapper un sourire indulgent tandis que Drago casse un œuf dans son assiette en murmurant « sur le plat ». Aussitôt, le blanc se déplie dans son assiette, surmonté du jaune, le tout parfaitement cuit.

- Pas mal, hein ? demandé-je en l'imitant.

Je sais que Drago est moins impressionné que moi par la magie, peut-être parce qu'il baigne dedans depuis son plus jeune âge. Mais il semble tout de même sensible au résultat.

- Le sortilège est très bien exécuté, admet-il enfin. Il a ouvert un restaurant ?

Je secoue la tête, en signe de dénégation, alors qu'il avale sa première bouchée.

- Plutôt un salon de thé. Avec Dennis Crivey. Ils servent des petits déjeuners délicieux et un nombre incalculable de gâteaux. Ils ferment assez tôt.

- Dennis Crivey, répète Drago dans un murmure.

- Un Gryffondor, le frère de...

Mais il m'interrompt brutalement :

- Je sais parfaitement qui c'est, merci Potter.

Je me mords la lèvre, mécontent d'en avoir trop dit. Malgré moi, mon regard se fixe sur sa main droite. Pendant des heures et des heures, Drago a écrit le nom de Colin, parmi tant d'autres, avec son propre sang. C'est quelque chose que je n'aurais pas dû oublier. Je le vois qui passe ses doigts sur le dos de sa main, dans un geste furtif. Nous mangeons quelques secondes en silence. Puis il soupire :

- Ce n'est pas contre toi, Potter. Je n'ai pas envie d'entendre ça, c'est tout.

J'acquiesce. Moi non plus, je n'ai pas tellement envie d'en parler. A chaque fois, le visage joyeux et débordant d'enthousiasme de Dennis me rappelle douloureusement celui de son frère... De la voix la plus neutre possible, je reprends :

- Ernie et Dennis se sont associés il y a moins d'un an. Ils ont repris l'affaire de Madame Pieddodu, tout refait de fond en comble...

- Pieddodu a pris sa retraite ? demande-t-il d'une voix encore un peu tendue.

J'acquiesce.

- Ils en ont fait quelque chose de bien. Il faudra qu'on y fasse un tour un jour, que tu vois ça...

Je m'interromps net, un peu anxieux, guettant sa réponse, mais Drago se perd dans la contemplation de son jus de citrouille. Lorsqu'il relève les yeux, il semble sur le point de dire quelque chose mais se ravise. Finalement, il soupire :

- Parlons d'autre chose, Potter.

Je réfléchis un instant, puis je me lance :

- Très bien. Il y a quelque chose que j'aimerais bien savoir...

Il me lance un regard méfiant sous ses longs cils pâles et je m'efforce de ne pas ciller. Enfin, il dit, dans un murmure :

- Je t'écoute, Potter.

J'ai un instant d'hésitation. Cette question, cela fait longtemps que je me la pose. Et, jusqu'ici, je n'ai encore jamais obtenu de réponse...

- Pourquoi la cuisine ? demandé-je d'un ton aussi léger que possible. Pourquoi ça plutôt qu'autre chose ?

Il reste silencieux et fronce les sourcils. Je mange un morceau de pain avec l'impression de mâcher un bout de caoutchouc. Il finit par maugréer :

- Tu n'as rien de plus intéressant à demander ? Vraiment rien d'autre ?

Mais je me contente de faire signe que non, espérant bien obtenir une réponse. Le peu que je sais, je le tiens de la bouche de Wilfried et ce dernier n'a réussi qu'à aiguiser ma curiosité. Drago finit son assiette, sans se presser. Puis, voyant que je m'obstine, il finit murmurer :

- C'est... difficile à expliquer.

- Essaie quand même.

Le regard fixé sur son assiette, il reste silencieux comme s'il cherchait par quoi commencer. Puis, il passe une main dans ses cheveux et me jette un regard en coin.

- Au final, je pense que je dois tout ça à Gibbons, dit-il enfin.

- Gibbons ? répété-je, tout ouï.

- Oscar Gibbons, le patron du restaurant. Je suppose que c'est grâce à lui si je suis là aujourd'hui.

Je ne peux retenir une grimace qui exprime assez bien toute l'antipathie que le dénommé Gibbons m'inspire. Je vois Drago sourire.

- Wilfried n'a pas été tendre avec lui, n'est-ce pas ?

- Je crois qu'il a eu raison de ne pas être tendre, affirmé-je, en choisissant soigneusement mes mots.

- Gibbons n'a rien d'un bon samaritain, c'est vrai, reconnaît Drago. Il ne fait jamais rien s'il n'a pas la certitude d'y gagner quelque chose.

Il marque une courte pause avant d'ajouter, avec un haussement d'épaules :

- Et pourtant, il m'a proposé ce poste.

Je ne peux m'empêcher de protester :

- Tu es certainement le meilleur employé qu'il ait jamais eu ! Et vu ce qu'il te payait...

Drago laisse échapper un rire sans joie et je me tais brusquement.

- Tu as sûrement raison, Potter. Il n'empêche que quand il m'a proposé le poste, j'étais un sans-abri amnésique qui allait retourner à la rue dès sa sortie de l'hôpital. Pas franchement le genre de gars à qui tu proposes un travail. Wilfried n'a même pas voulu de moi au début. Un gamin inexpérimenté et idiot...

- Tu es loin d'être idiot, protesté-je.

Mais il continue, comme si je n'avais pas ouvert la bouche.

- Qui ne sait même pas se servir d'un téléphone. Il a tout fallu m'apprendre. C'est à peine si je savais qu'un balai pouvait servir à autre chose qu'au Quidditch. Donc, quoi que tu penses de Gibbons, je lui dois beaucoup.

Je me contente d'acquiescer, vaincu. Il n'y a rien à répondre à ça. Alors, je pose une autre question :

- Pourquoi a-t-il fait ça?

Drago détourne les yeux brusquement, comme s'il était gêné. Puis il lâche :

- Ça n'a aucun rapport avec la cuisine, Potter. Si ça te tracasse, tu n'as qu'à te dire qu'il a eu pitié. Oui, c'est bien ça je crois. De la pitié.

J'ouvre la bouche, prêt à insister, mais il ne m'en laisse pas le temps, bien décidé à changer de sujet :

- C'est donc par Oscar Gibbons que tout a commencé car sans restaurant, pas de cuisine. Avant de le rencontrer, je n'avais jamais touché une poêle de ma vie.

Cette confidence ne m'étonne pas, mais je ne peux retenir un sourire. Drago lui-même ne peut empêcher le coin de ses lèvres de tressaillir. Il se reprend bien vite.

- Tu le sais déjà, Potter, mais au restaurant, je n'avais pas à apparaître pendant le service. On avait besoin de moi avant que les clients arrivent et après qu'ils soient partis. Cuisiner, ce n'était pas du tout mon travail. Mais ça faisait partie des avantages : avant ou après le service, j'avais libre accès aux frigos et à la cuisine.

- Ça t'a plu tout de suite ? demandé-je doucement.

Mais il secoue la tête.

- C'est plus compliqué que ça, Potter. Je ne pense pas que tu peux comprendre exactement ce que je veux dire parce que...

Il hésite avant de lâcher :

- Toi et moi, on a eu une enfance radicalement différente. Chez moi, je n'avais jamais eu faim. Matin, midi et soir, des repas délicieux m'attendaient sur la table et je n'avais rien d'autre à faire que m'asseoir et manger. A Poudlard, ça n'a pas été tellement différent. Cuisiner ne me serait jamais venu à l'esprit. Je savais apprécier ce qu'il y avait dans mon assiette, critiquer si besoin. Le reste, c'était le travail des elfes de maison, des domestiques...

Je cherche son regard, mais il m'évite soigneusement.

- Chez les moldus, surtout dehors... J'ai eu faim. Pas à mourir de faim, non. Tu trouves toujours quelque chose à manger. Mais je n'ai pas mangé à ma faim, ça c'est sûr.

J'avale ma salive. Elle a un goût étrange, amer. J'ai l'impression que ma bouche est pâteuse, que j'aurais du mal à parler s'il le fallait. Mais Drago n'attend pas de commentaire de ma part.

- Quand j'ai commencé à cuisiner, c'est tout simplement parce que je n'avais pas le choix. Il fallait bien manger. Wilfried m'a montré comment me servir du four, des plaques de cuisson... Je peux te dire que ça n'a pas été facile, Potter. Mais j'étais content. De faire quelque chose par moi-même pour moi-même. Ça, je pense que tu peux le comprendre, hein, Potter ?

- Oui, réussis-je à murmurer. Je crois bien que oui.

Les mots sont moins difficiles à prononcer que je ne le pensais. Alors, non sans un sourire, j'ajoute :

- Wilfried a mentionné des pâtes, pas très réussies...

Il rit, d'un vrai rire cette fois-ci, joyeux et vivant.

- Immondes tu veux dire ! Mon premier essai, oui. Mais j'ai très vite progressé.

- Comment ?

Il grimace, comme s'il aurait préféré que je ne pose pas la question. Il cherche ses mots, a un haussement d'épaules impuissant, répète doucement :

- Comment...

Je le laisse réfléchir en silence. J'ai fini d'étaler la confiture sur mon pain lorsqu'il reprend :

- Je crois que ce n'est pas comment, Potter. C'est pourquoi.

- Très bien. Alors pourquoi ? demandé-je avant de mordre dans ma tartine.

- Parce que... j'en avais besoin.

Il se tait à nouveau mais je ne le presse pas. Je repose ma tartine et attrape un autre morceau de pain, que je prépare pour Drago. Il me regarde, surpris, tandis que je le lui tends.

- Tu devrais goûter, la confiture est vraiment délicieuse.

Il esquisse un sourire et mord à son tour dans la tranche de pain.

- Cerise ?

- Banane pour moi.

Pendant quelques minutes, nous nous contentons de manger, en listant les parfums à chaque bouchée. Puis, sans prévenir, il reprend :

- Ne pas réfléchir, Potter, c'est tout ce dont j'avais besoin. Et cuisiner, ça demande de la concentration.

Sa voix est moins traînante que d'habitude, comme s'il était pressé de dire ce qu'il avait dire, pour en finir plus vite.

- Depuis la fin de la guerre, je n'avais rien eu d'autre à faire que réfléchir. Réfléchir à longueur de temps. Le jour comme la nuit. Au manoir, chez les moldus, à l'hôpital...

J'acquiesce.

- Gibbons m'a donné un travail. Pas le genre de travail qui t'occupe l'esprit. Mais un travail qui te fatigue. Les premiers temps, j'étais vraiment fatigué, Potter. Épuisé, même.

Je le regarde longuement, me demandant si je suis capable de le comprendre. Chez les Dursley, me faire crouler sous les tâches ménagères étaient une des punitions favorites de mon oncle et de ma tante. Ça et le placard. Plusieurs fois, j'avais éprouvé cette sensation d'être vidé de toute énergie en me laissant tomber sur mon lit où je restais immobile, sans rien faire, sans même penser. Était-ce dans cette torpeur que Drago avait trouvé refuge ?

- C'est devenu... une stratégie, reprend-il plus doucement. Je ne me couchais que si j'avais la certitude de m'endormir dès que ma tête toucherait l'oreiller. Le reste du temps, je faisais tout ce qui était nécessaire pour ne pas me laisser une minute de répit. Il y avait beaucoup de travail... et il y avait la cuisine. Tout ça, ça m'empêchait de réfléchir

Il se renfonce dans le canapé, laisse reposer sa tête sur le dossier, ferme les yeux.

- J'ai commencé par des recettes simples. Dès que je les maîtrisais, j'augmentais la difficulté. Toujours rester concentré, ne pas pouvoir penser à autre chose... Et ça a marché au-delà de mes espérances, Potter.

Je m'approche doucement de lui, jusqu'à ce que mon épaule touche la sienne. Je le sens qui tourne la tête. Il a rouvert les yeux et me regarde, de ce regard gris troublant, qui me sonde et m'attire tout à la fois. Mon cœur bat plus fort, mais je m'efforce de ne rien laisser paraître. Lorsqu'il reprend, sa voix est redevenue aussi traînante que d'habitude.

- J'ai vite progressé et plus je progressais, plus j'aimais ça. J'aimais l'idée d'être vraiment doué pour quelque chose. Doué pour quelque chose qui ne soit pas... mal.

J'ai du mal à déglutir. La faute à ce regard qui ne me lâche pas, à cette voix lente qui me fascine.

- Tu sais, Potter, je n'avais pas grand chose. Ironique pour quelqu'un qui a toujours eu de l'or à ne plus savoir qu'en faire, non ?

Je suis incapable d'émettre le moindre son mais, heureusement, il ne semble pas attendre de réponse de ma part.

- Cuisiner, c'était un peu retrouver... le confort de ma vie d'avant. Le seul plaisir que je pouvais m'offrir, c'était ça : me préparer ce que j'avais envie de manger. Dans les cuisines, je piochais en quantité raisonnable et je n'ai jamais eu le moindre reproche. C'était bon, Potter. Et plus j'y consacrais de temps, plus je m'entraînais, meilleur c'était.

Cette fois, il se tait. Et je sais qu'il n'ajoutera rien. Pendant quelques temps, nous restons là, l'un contre l'autre, silencieux. Enfin, je parviens à demander :

- Tu as appris seul ?

Il hésite, détourne les yeux, cherche à nouveau les bons mots.

- Disons... que j'avais des bases.

Il ouvre la bouche à plusieurs reprises avant de soupirer :

- Je pense qu'il me tuerait, s'il pouvait entendre ça.

- Qui ? soufflé-je.

Il relève les yeux vers moi.

- Rogue bien sûr.

C'est la troisième fois en peu de temps qu'il évoque Rogue et le silence qui s'abat sur la pièce est étrangement intense. C'est Drago qui le rompt, après quelques secondes :

- Tu sais, j'ai très souvent pensé à lui ces deux dernières années. J'ai toujours aimé les cours de Potions, vraiment. Certainement parce que les Serpentard y étaient toujours avantagés par rapport aux autres, parce que nous y recevions des compliments, de la considération... Bref, toute l'attention que j'estimais m'être due.

Je perçois de la colère dans sa voix et j'ai l'horrible impression qu'elle est dirigée contre lui-même. Mais, lorsqu'il reprend, cette impression disparaît :

- En Potions, il fallait être précis, concentré. Suivre les consignes à la lettre mais aussi tester des choses nouvelles. Découper, écraser, cisailler, moudre des tas d'ingrédients. J'ai travaillé longtemps et dur, Potter. J'en suis parvenu à la conclusion que les Potions avaient plus en commun avec la cuisine qu'avec la magie. Cuisiner, c'était en quelque sorte la dernière chose qui me rappelait qui j'étais vraiment. Pas un moldu. Ni un Mangemort. Juste… un sorcier.

A nouveau, il laisse échapper un rire sans joie, déconcertant.

- La vérité, Potter, c'est que je ne sais pas - je ne saurais jamais - si Rogue serait furieux de cette comparaison ou s'il pourrait l'accepter. Et j'aimerais tellement savoir, si tu savais...

Cette fois, je n'y tiens plus. Je penche la tête vers lui, glisse mon nez dans son cou, frôle sa peau fraîche du bout de mes lèvres, l'embrasse. Il frissonne et je m'écarte légèrement.

- Rogue disait que les Potions n'avaient rien à voir avec les autres branches de la magie, murmuré-je dans son oreille. Que dans ses cours, il ne suffisait pas d'agiter sa baguette en prononçant des formules bizarres. Et je peux te dire que Rogue savait mieux que quiconque que, pour réussir une potion, il fallait aussi bien savoir suivre une recette que s'en écarter. Ce n'est pas si différent de ce que tu fais tu les jours...

Il se tait, regarde droit devant lui, la mâchoire contractée. Je tente de répondre à son interrogation, aussi sincèrement que possible :

- Je pense que Rogue aurait accepté la comparaison, si elle venait de toi. Si moi, en revanche, j'avais eu l'audace de tenir de tels propos, je pense que j'aurais fini en retenue à décrotter des tonneaux de viscères de crapauds – il rit, un rire fragile mais qui a le mérite de paraître... vivant. Mais avec toi, il aurait été d'accord, j'en suis sûr.

Nous échangeons un sourire qui me fait singulièrement du bien mais, au moment où je m'apprête à faire un geste vers lui, la sonnerie stridente du téléphone nous fait sursauter. Nous nous levons d'un bond du canapé. J'ai déjà une main sur ma cape d'invisibilité, juste au cas où, lorsque Drago décroche.

- Allo ?

J'écoute, attentif, essayant de déduire l'objet de la conversation à partir des réponses de Drago - mais il est si laconique que je n'y comprends pas grand chose.

- Très bien... J'y serai... Merci.

Lorsqu'il raccroche, il se tourne vers moi.

- Je pense qu'il est temps que tu ailles travailler, Potter.

Je grimace. Quitter Drago pour faire acte de présence au Ministère me fait autant envie que d'élever au biberon une horde de Scroutts à pétard...

- Qu'est-ce qu'ils veulent ?

Il hausse les épaules.

- Nous donner des précisions en vue de la demi-finale. On est attendus dans le hall dans dix minutes.

Un poids me tombe subitement sur l'estomac. Pendant une bonne heure, l'idée de participer à la demi-finale m'avait laissé tranquille. Il semblerait que le répit soit terminé. J'essaie de conserver une expression neutre.

- Je serai là en fin d'après-midi, soupiré-je. Ça ira ?

Il acquiesce.

- Et ne travaille pas trop dur, Potter. Il faut que tu sois en forme.

Son clin d'œil me rend le sourire. Et, lorsque je quitte l'hôtel en transplanant, la part du petit déjeuner de Dudley sous le bras, je me sens un peu mieux. La demi-finale approche, oui. Mais je ne suis pas seul.


Au Ministère de la Magie, j'ai la réputation d'être un bon Auror et un bon chef. En toute honnêteté, je pense que le fait de m'appeler Harry Potter n'y est pas étranger. J'avais déjà la réputation d'être un bon Auror avant même de prendre mon poste. Et tout le monde a su que je serai un bon chef avant même que je devienne chef. Je suis arrivé dans un service où chacun était prêt à encenser mes réussites et à oublier mes torts. Quoiqu'il en soit, je ne crois pas m'être abrité derrière mon nom. J'ai travaillé dur. Je n'ai pas compté mes heures. J'ai assuré chacune de mes gardes. Je n'ai jamais rechigné à partir en mission. J'ai la paperasse en horreur, mais je me suis toujours efforcé de prendre ma part. En bref, j'ai fait mon boulot, bien, et je n'ai pas refourgué ce qui ne m'intéressait pas à d'autres.

Je dois bien reconnaître que Drago n'est pas resté sans effet sur mon implication au travail. Je m'y suis parfois jeté corps et âme pour l'oublier. A d'autres moments, j'ai fixé mes dossiers d'un regard vide, incapable de quoique ce soit. Mais j'ai toujours réussi à sauver la face et aujourd'hui ne fait pas exception. En refermant la porte de mon bureau, je laisse échapper un petit soupir satisfait. Deux affaires bouclées, une nouvelle enquête ouverte et une semaine de vacances qui commence, il y a de quoi...

- Harry ?

Dean me tire de mes pensées. Il se tient face à moi, le visage grave. Je retiens un soupir – qui n'a rien de satisfait.

- Je suis désolé, Dean, mais il faut que je...

- Et moi, il faut vraiment que te parle.

Il m'a interrompu un peu sèchement, mais quelque chose dans son regard me dissuade de l'envoyer sur les tentaculas vénéneuses. Je sais que je devrais rouvrir la porte de mon bureau et l'inviter à entrer, mais je dois déjà faire un effort pour me rappeler que Dean est un ami de longue date et que je lui dois bien de décaler mes vacances de quelques minutes. Le laisser s'installer, c'est prendre le risque que cet entretien dure bien plus longtemps.

- Je t'écoute.

Dean semble soudain gêné. Il regarde autour de nous, comme s'il craignait qu'on surprenne notre conversation. Je ne peux m'empêcher de jeter un regard à ma montre. Il est dix-huit heures et j'avais dit à Drago que je serai de retour en fin d'après-midi...

- Alors, Dean, qu'est-ce qu'il y a ?

Je regrette presque aussitôt l'exaspération qui perce à travers ma voix. Dean me jette un regard blessé et j'ouvre la bouche pour m'excuser lorsqu'il prend les devants :

- Laisse-tomber, Harry. Ce n'est pas si urgent.

Une petite voix au fond de moi me pousse à lui présenter mes excuses et à le prier de parler, mais je n'ai pas envie de suivre ses conseils. Je ne pars qu'une semaine. Il n'y a rien qui ne puisse pas attendre une petite semaine, non ? Depuis des années, je n'ai pratiquement pas eu de temps pour moi. Alors pour une fois... Une seule fois... J'insiste sans conviction :

- Tu es sûr ?

Dean acquiesce. Je note que ses lèvres sont pincées et son ton est un peu froid lorsqu'il me souhaite de bonnes vacances. Je ressens une brève pointe de culpabilité mais, pour autant, je ne cherche pas à le rattraper dans le couloir. J'ai envie de retrouver Drago, pas de me préoccuper des états d'âme de Dean. Dans une semaine, nous aurons tout le temps d'en rediscuter et j'ai connu suffisamment de tensions avec lui au temps de Poudlard pour savoir qu'il ne m'en tiendra pas rigueur.

Lorsque je quitte le Ministère, la demi-finale a déjà remplacé Dean dans mes pensées. A cet instant, rien ne me paraît plus important. Et une petite voix inquiétante résonne dans ma tête. Dans moins d'une semaine...