CHAPITRE 8
Elsa se dirigea vers le jardin en grimaçant intérieurement. Eirik et Evvie étaient dehors avec Olaf, et les pouvoirs de son fils prouvaient qu'il tenait majoritairement de sa mère. Ce qui impliquait qu'Evvie tenait de lui. Elsa ne voulait pas l'admettre, mais il se réincarnait beaucoup dans sa fille. Mêmes cheveux, mêmes gestes. Eirik tenait plus d'elle.
La reine s'inquiétait au sujet des pouvoirs de sa fille. Elle ne savait pas ce qu'Evvie pouvait faire, mais elle connaissait son propre potentiel. Et si Evvie avait ne serait-ce qu'un peu hérité d'elle, elle aussi fonctionnerait comme une bombe à retardement. Mais elle ne voulait rien dire, rien avouer. Au final, psychologiquement parlant, Evvie était comme elle : secrète et renfermée.
Une silhouette solitaire assise sur un banc attira l'attention d'Elsa. Elle bifurqua, et se dirigea vers l'homme. Ses pas crissaient désagréablement sur les graviers. Les oiseaux s'étaient tus. Pour peu, elle aurait cru que le monde entier s'était ligué contre elle, pour l'empêcher de faire ce qu'elle voulait. Mais il était trop tard pour reculer.
— Bonjour, Votre Majesté, fit Silvester en se levant.
Elle hocha la tête en guise de salut, et s'assit à côté de lui en demandant :
— Comment allez-vous ?
La réponse vint, cordiale et franche : il allait bien, même si Weselton lui manquait. Elsa profita immédiatement de l'occasion pour glisser une remarque. Elle ne voulait pas faire de fioritures, pas aujourd'hui. Aussi attaqua-t-elle directement :
— À ce propos, j'ai reçu une lettre de votre père. Je ne sais pas s'il vous en a parlé…
— Sous-entendu formel et stupide, râla Sylvi. Bien sûr qu'il en a parlé, puisqu'il est concerné.
— Tu n'es jamais sûre. Et le sous-entendu est nécessaire.
— Pourquoi donc ?
— Les protocoles.
Sylvi siffla dans l'esprit de son Örva, irritée, mais ne répondit pas pour ne pas perturber la suite de la conversation entre le prince et la reine.
— Bien sûr. Vous avez encore du temps pour rép…
— Inutile, coupa Elsa. J'accepte.
En guise de preuve, elle sortit l'anneau doré, et le déposa dans la paume tendue du prince Silvester. Celui-ci le fixa un bref moment d'un air abruti, puis referma les doigts dessus. Il leva les yeux, et ses prunelles vertes se fixèrent dans les bleues sans un mot. Il fouina dans une poche de sa veste. Ses doigts s'ouvrirent finalement sur une alliance argentée, avec un saphir bleu taillé en flocon de neige.
— J'aurais bien pris de l'or, mais on m'a dit que l'argent vous irait mieux au teint.
Elsa esquissa un léger sourire, et acquiesça.
— Ceux qui vous ont dit ça ont raison. De toute façon, depuis peu, je ne porte que du gris et du bleu.
— Peu… on va dire une douzaine d'années.
— Oui, bon, ne cherche pas la mouche, Sylvi !
Entre temps, le prince avait continué :
— Je sais que ce n'est pas forcément ce qui vous arrangeait le plus sur le plan sentimental, ni d'ailleurs sur le plan familial. Ce ne sera pas la romance dont vous avez rêvé. Mais voulez-vous m'épouser ?
Elle faillit répondre oui immédiatement. Puis se souvint de certaines clauses qu'elle avait voulu mettre en place, clauses auxquelles elle avait pensé depuis que la première proposition lui était parvenue. Aussi, elle répondit :
— Oui… à quelques conditions.
Ce fut au tour du prince de la couper alors qu'elle allait poursuivre.
— Je les connais. Priorité à vos enfants sur le trône d'Arendelle, puis à la princesse Anna et à ses descendants dans le cas où nous n'en aurions pas.
Elle hocha la tête sans un mot, et tendit la main. Il lui passa l'anneau au doigt avec délicatesse. Elle ne put néanmoins retenir le frisson qui courut le long de son échine. C'était faux, c'était mal. C'était un arrangement qui convenait aux deux partis logiques, mais qui ne convenait pas à son cœur. Ce n'était pas une romance, c'était une alliance politique et commerciale. Les arrangements que, d'habitude, elle détestait. Et elle venait de le conclure.
Ses pouvoirs se manifestèrent soudainement, mais elle les retint à la dernière seconde, alors que tout autour d'elle allait se couvrir de givre. Au lieu de cela, elle serra le poing, contenant toute l'énergie qui affluait dans ce simple geste. Aucun pli ne vint rider son front, elle n'eut pas une grimace. Son visage demeura cordial et avenant envers Silvester. Elle seule savait, pour la tempête qui rageait en elle. Elle ferma brièvement les yeux, juste assez longtemps pour tout intérioriser, et faire taire ses pouvoirs. Tout autour d'elle s'apaisa.
Elle ne savait pas que, quelque part dans les Neuf Mondes, une autre tempête avait éclaté, comme un appel au secours inconscient.
— Je ne peux pas, répéta Loki.
Même si de la neige tombait à Asgard et ensevelissait la ville d'or sous une couche épaisse de poudre blanche, il ne pouvait pas. Elle le lui avait expressément interdit.
— Pourquoi ? releva enfin Sif.
Jusque là, elle s'était contentée de le convaincre que c'était nécessaire. Mais, maintenant qu'elle savait qu'il était obstiné, elle s'était décidée à attaquer.
— Tu sais que je me fiche de ce que tu veux, ajouta-t-elle.
— Ce n'est pas que je ne veux pas. C'est que je ne peux pas.
Et pourtant, Odin sait que j'y serais retourné si j'avais pu, soupira-t-il intérieurement. Après un temps, il se décida à expliquer :
— Tu ne comprends pas. Ce n'est pas une décision qui ne tient qu'à moi.
— Pourquoi ? répéta-t-elle encore une fois. Qu'est-ce qui s'est passé là-bas ?
Il s'enfonça dans son siège, la gratifiant d'un regard peu amène. Malgré la gravité de la situation, la reine esquissa un sourire moqueur.
— Tu es arrivé là-bas, elle a été gentille envers toi, vous avez eu une relation amoureuse qui s'est mal terminée. Où est le problème ?
Il grinça des dents, fit une grimace.
— Comment…?
— J'ai demandé à Heimdall de vous surveiller, histoire de pouvoir intervenir dans le cas où il y aurait un souci. Et accessoirement, j'ai des yeux. Je vous ai vus à mon couronnement. Et je n'ai pas été la seule.
Il voulut protester, mais ne trouva rien à dire. Et réalisa au passage que, dans son genre, Sif était encore pire que Lorelei. Parce que, malgré les défenses qu'il avait mises en place, et même sans pouvoirs, elle l'avait encore une fois percé à jour.
— Tu étais tellement différent à ton retour que de toute façon, il fallait que quelque chose soit arrivé. Tu ne te serais jamais rangé volontairement. À vrai dire, je m'attendais à ce qu'elle échoue dans ta... « rééducation ».
Elle mima des guillemets dans les airs, et reprit :
— Je ne sais pas si tu t'es vu à ton retour. Thor ne t'a pas reconnu. Tu es passé du tueur de roi au bureaucrate, du dieu orgueilleux et prétentieux à un dieu effacé, toujours dans l'ombre. Et il n'y a qu'une femme qui puisse faire ça. Regarde ton frère.
Il releva la tête, ses yeux lançant des éclairs, sachant parfaitement qu'elle avait employé ce mot volontairement. Elle le comparait, lui, à cette brute épaisse qui depuis quelques année avait absurdement changé pour devenir quelqu'un avec qui on pouvait vivre dans la même maison. Quoique… En fait, même si ça lui en coûtait de l'admettre intérieurement, ils n'était au final pas si différents. Mais hors de question de l'admettre à haute voix.
— Je ne suis pas comme Thor !
— Si tu veux, ricana-t-elle avec un air narquois qui voulait tout dire. Mais je ne vois toujours pas ce qui t'empêche de retourner à Arendelle. De toute façon, j'ai l'impression qu'elle est passée à autre chose, récemment.
Il fronça les sourcils, un pli inquiet venant obscurcir son front.
— Comment ça ?
Elle fit un sourire presque… malicieux.
— Je te propose un marché. Je te dis ce qu'elle fait, et en échange, tu vas là-bas et essaies de la convaincre qu'elle doit arrêter cette tempête.
Il leva les yeux au ciel, fixant intensément le plafond. Le deal tenait la route, même s'il hésitait à l'accepter. Principalement à cause d'elle. Il ne voulait pas la blesser. Pas à nouveau. Mais la tentation de savoir ce qui se passait, pourquoi Sif disait qu'elle était passée à autre chose, le prit soudainement. Il serra les dents. Il avait tellement envie de savoir, mais ça lui rappelait ses mauvais penchants. La période où il faisait tout uniquement dans son intérêt. Elle avait réussi à le convaincre qu'il pouvait penser aux autres avant de penser à soi-même.
— D'accord, accepta-t-il finalement. Qu'est-ce qu'elle fait ?
Pitié, pas de mauvaises nouvelles, supplia-t-il mentalement.
— Une lettre de sa part est parvenue ce matin. Elle vient de se fiancer.
Le visage de Loki se décomposa brusquement, virant brutalement au blanc linge. Sif leva un sourcil, déconcertée puis un sourire moqueur se peignit sur son visage lorsqu'elle comprit qu'il était encore amoureux. Bon, elle s'en doutait depuis un certain temps, mais ce bref changement suffit pour la convaincre totalement. Le grand Loki de Jötunheim, le tyran de Midgard, le fléau des Avengers, était encore amoureux.
La reine posa les mains sur ses accoudoirs, vérifiant discrètement que sa dague était toujours à sa place. Elle portait de toute façon toujours sa double épée dans son dos, mais malgré tout, elle craignait un peu la réaction de Loki. Un amant blessé était d'autant plus dangereux qu'il avait de pouvoirs. Et Loki en avait à foison. Après tout, il était le dieu de la malice, du mal, de la tromperie, et par-dessus tout était un géant des glaces caché dans une apparence de dieu normal. Et même s'il n'avait pas été le descendant de Laufey, elle se serait tout de même méfiée de lui, rien que par principe. Elle n'aimait pas apporter de mauvaises nouvelles. Ça faisait souvent de nouveaux ennemis.
Loki sembla finalement se calmer. Son expression redevint paisible, même si Sif savait que ce n'était qu'une façade, et que ça risquait d'exploser à n'importe quel moment.
— J'irai, accepta-t-il même s'il avait déjà donné son accord auparavant.
Elle hocha la tête.
— Ce soir. Je te ferai accompagner par deux gardes, pour la forme.
Histoire qu'elle ne te saute pas à la gorge si elle te voit, ajouta-t-elle pour elle-même. Il ne sembla pas capter le sous-entendu, le regard perdu dans le vague, comme s'il ne la voyait pas. Elle se leva, et il suivit le mouvement. Il agissait comme un automate. Elle savait parfaitement qu'il ne se maîtrisait que de justesse. Il était devenu un maître dans l'art de masquer ses sentiments, mais pour quelques secondes, elle avait vu l'homme sensible qui se cachait derrière. Pour elle, c'était suffisant. Elle le raccompagna dehors en silence.
Lorsque la porte se fut refermée dans son dos, Loki se laissa enfin aller. Il gémit silencieusement, et s'appuya contre un mur. Le contact froid de l'or sur son front l'apaisa légèrement, mais pas assez. Avec un grondement étouffé, il donna un coup de pied rageur dans un guéridon posé à côté de lui. L'objet fut propulsé à travers le couloir, et s'écrasa quelques mètres plus loin dans le fracas du verre brisé qui avait été posé dessus. Il ignora le boucan, se détourna, et se dirigea à grands pas vers sa chambre, sa cape verte flottant derrière lui. Les serviteurs nettoieraient derrière lui.
