Bonjour à tous,
Parce qu'on est encore jeudi, parce que mon ordi n'est en fait pas mort, parce que j'ai pris la peine de relire ce chapitre et que j'ai réalisé que je l'adorais, je publie ce soir.
Comme dit, j'aime beaucoup ce qui suit. Encore une fois, ça me permet de mettre au point une théorie pour remplir un vide qui m'embête, mais surtout ça me permet de mettre en mouvement un personnage relativement secondaire mais somme toute sympathique. D'autant que c'est l'une des rares personnes à être capable de remettre la vision du monde d'Anna en question. Vous avez deviné de qui il s'agit ?
Sur ce, bonne lecture.
Chapitre 44 :
Mensonge et Vérité
Les Snowkids sont en train de s'échauffer dans le creux de l'holotraineur lorsque Rocket entre dans la salle d'entrainement, après eux, pour une fois.
« Bonjour tout le monde ! Ne vous échauffez pas trop, je voudrais qu'on regarde quelque chose avant. Sydney, Harvey, vous avez ce que je vous ai demandé ? »
Les deux robots acquiescent avec enthousiasme et se branchent à la console de commande tandis que Clamp déploie un écran digital sur le mur qui fait face à l'équipe.
« Ça me rappelle le collège. Quand on voyait les profs arriver avec une holotélé et qu'on savait que ce serait un cours peinard, déclare Mark, nostalgique.
- Ha ha, oui, Ahito savait qu'il pourrait dormir tranquille, plaisante Thran.
- Tu peux parler ! surenchérit son frère. Toi tu sortais ta console portable en douce, dans ces cas-là !
- Je me doute bien que vous mourrez d'envie de partager vos souvenirs du collège, mais si vous pouviez m'accorder un peu d'attention… »
Conciliants, tous se tournent vers lui, prêts à découvrir le sujet de la projection surprise.
« Bien, je ne sais pas si vous en avez tous entendu parler mais une nouvelle équipe vient d'être homologuée. »
Des réactions un peu faibles se font entendre. Ils en ont vaguement entendu parler, pas plus que ça.
« Ils s'appellent les Cheitans, de la planète Dhorla. Personnellement je ne connais pas, elle est assez éloignée d'Akillian, mais il s'agirait d'une planète tellurique comme la nôtre, avec un climat plutôt clément.
- Bonne nouvelle, ils seront moins résistants ! s'exclame joyeusement Micro-Ice.
- Ouais, j'ai des doutes… D'autant qu'ils ont déjà développé leur Fluide. Le Flash de Dhorla. Il n'est pas spécialement puissant mais il peut s'avérer facilement dangereux.
- Attends, pourquoi un Fluide faible serait dangereux ? interroge D'Jok, perplexe.
- Tu peux parler. Le Souffle est pas le Fluide le plus incroyable qui soit, et pourtant on est triples champions, lui fait remarquer Ahito.
- Parce qu'on sait s'en servir correctement. Je suis pas en train de dire que cette équipe ne sera pas dangereuse, je demande seulement pourquoi leur Fluide l'est s'il n'est pas puissant.
- Et si vous me laissiez en placer une vous auriez déjà la réponse, répond Rocket avant qu'Ahito n'ait le temps de répliquer. Bien. Les Cheitans n'ont encore fait aucun match, mais comme ç'a été le cas pour nous, leurs sélections ont été filmées. Deux des joueurs retenus avaient déjà le Flash à ce moment-là. »
Sans rien ajouter de plus, il fait signe aux assistants mécaniques de Clamp et un stade apparaît sur l'écran. Sur l'herbe, un jeune homme se tient debout immobile, à moitié masqué par un sweat à capuche bleu ciel. La caméra pivote pour venir dévoiler un visage d'albâtre en forme de cœur. De fins cheveux châtains dont les extrémités rebiquent légèrement tombent sur des paupières closes. Un nez fin descend jusqu'à une bouche étroite, aux lèvres roses crispées par la concentration. La frêle silhouette inspire profondément. Des yeux turquoise en amande s'ouvrent d'un seul coup et brillent de détermination. Le garçon pose le pied sur le ballon qui est posé devant lui. Et commence sa course.
Il dribble sans ralentir les deux premiers défenseurs qui se dressent sur sa route, bondit au-dessus des reliefs de terrain qui apparaissent, fait un petit pont au défenseur suivant et esquive grâce à des réflexes acérés les divers murs qui jaillissent du sol. C'est alors qu'il se retrouve à courir en direction des buts, face au gardien. Ses sourcils se froncent, son regard s'assombrit, il accélère. De discrets arcs électriques parcourent son corps dans un léger grésillement, il arme son tir, et une lumière aveuglante jaillit de l'écran, forçant tous les Snowkids à détourner les yeux. Lorsqu'ils se tournent à nouveau vers l'image, larmoyants, la caméra passe du jeune joueur haletant au but, au fond duquel se trouve le ballon.
Rocket fait signe aux robots d'arrêter l'image, et le visage du Cheitan se fige à l'écran.
« Voici Ludwig. Attaquant, et possesseur du Flash. Comme vous le voyez, utilisé au bon moment, cette…explosion de lumière peut vite être incapacitante. La bonne nouvelle, c'est que les Dhorlans n'y sont pas immunisés entre eux. La mauvaise c'est qu'il est parfait sur des actions décisives. C'est donc une nouvelle équipe dont il va falloir se méfier. Des questions ?
- Heu, ouais ! se signale Mark en levant un bras. Juste par curiosité, ils ont quel âge ?
- Alors… Ludwig a seize ans. C'est le plus jeune joueur de son équipe, mais les autres ne sont pas très vieux non plus. Le plus âgé, l'un des défenseurs, Erwann, a seulement vingt-trois ans. Rien d'autre ? Bon, gardez cette équipe en tête, et je compte sur vous pour regarder leur premier match. Maintenant, entrez tous dans l'holotraineur. »
Un plan sommaire dans la main, Anna traverse lentement le marché pirate en se mordillant la lèvre. Elle est censée retrouver Kate après son entrainement mais les explications de son amie ne sont plus aussi claires dans sa tête que ce qu'elle croyait et la carte qu'elle lui a dessinée lui semble complètement inutile. S'avouant à elle-même qu'elle n'a définitivement aucune idée de la direction à prendre, elle a une pensée pour son frère et son sens de l'orientation infaillible. Elle se résigne à sortir son holophone pour appeler directement Kate, prête à essuyer ses moqueries, lorsqu'on lui tape sur l'épaule.
« Hey ! Qu'est-ce que tu fiches ici ? demande une voix joyeuse. T'as déjà épuisé ton stock de carnets ?
- Artie ! Mon sauveur ! Je suis perdue… avoue-t-elle piteusement.
- Encore ? »
Son air malheureux le fait éclater de rire et la shandahaarienne essaie vainement de se justifier :
« Te moque pas de moi ! C'est la faute de Kate, je comprends rien à la carte qu'elle m'a dessiné !
- Ok, ok, c'est la faute de Kate, concède-t-il avec un sourire attendri. T'essaie d'aller où ?
- Au terrain d'entrainement. Je suis censée la retrouver là-bas…
- Bon, ben déjà tu marches dans la mauvaise direction.
- Quoi ? Mais elle m'a dit de traverser le marché !
- Oui, mais pas entier. T'aurais dû prendre à gauche y a un bail. Attends, fais-moi voir cette carte. »
Anna lève le papier que Kate lui a griffonné et Artie se penche à son côté pour l'observer.
« Oui voilà, c'est ça. Tu vois, ici tu aurais dû tourner. Ce qu'elle a dessiné là, c'est l'espèce de gros rocher en forme de poire, qu'on voit dépasser là-bas. Ensuite tu marches tout droit jusqu'au moment où en levant la tête tu vois une falaise percée comme ce qu'elle a mis ici, puis tu prends le chemin qui s'enfonce dans la paroi jusqu'à ressortir de l'autre côté, et tu continues sur la gauche et là tu… »
Le jeune pirate s'interrompt en constatant la grimace de la shandahaarienne.
« Tu ne me suis pas du tout.
- Non. Enfin si. Mais… Non.
- Ça c'est un truc qui me dépasse, chez toi, déclare-t-il en riant. Comment tu fais pour avoir une aussi bonne mémoire sur des trucs soporifiques et pas être fichue de retenir un itinéraire.
- Oh ça va, je fais ce que je peux !
- Ha ha, si tu le dis. Bon, viens, je t'emmène. »
Il prend sa main dans la sienne et l'entraine à sa suite dans la foule qui écume le marché.
« Tu as le temps ? » s'inquiète Anna.
Artie se retourne à demi vers elle, le regard pétillant.
« Pour toi je vais le prendre. »
La jeune femme sent un sourire de gamine se dessiner sur son visage, et elle entrelace ses doigts entre les siens.
D'un pas assuré, le métis l'emmène vers son lieu de rendez-vous, se moquant affectueusement d'elle à chaque point que Kate a mis en évidence sur sa carte artisanale. Anna fait mine de se vexer mais l'expression candide qu'il lui renvoie la fait rire et l'empêche de continuer sa comédie. Bien trop vite, Artie les arrête devant une énième falaise.
« Voilà, le complexe sportif de l'équipe est là.
- …C'est un mur.
- Que tu crois. »
Avec un clin d'œil, il s'avance vers la paroi, sa main toujours refermée sur celle d'Anna, et l'entraine à sa suite. À travers la pierre.
« Un hologramme ? s'étonne la shandahaarienne en émergeant dans un couloir parfaitement taillé.
- Comme tu vois.
- Bon. Je veux bien que tu te fiches de moi pour le truc en forme de poire, la pierre trouée, et tout ça. Mais à quel moment j'étais censée trouver l'entrée ?
- Ah mais si, se moque-t-il tranquillement. Kate a bien indiqué le nombre de pas à compter par rapport au pic rocheux qu'on a dépassé tout à l'heure. »
Elle le fusille du regard et choisit d'attaquer sur un autre sujet :
« Et puis d'abord, pourquoi l'entrée du complexe est masquée par un hologramme ? Vous ne cachez pas les autres entrées ! »
Amusée par sa véhémence, le jeune pirate rétorque :
« Parce que les autres entrées sont déjà cachées de l'espace par le relief et tu le sais très bien. Et puis ça évite que trop de curieux se pointent aux entrainements. »
Elle ouvre la bouche pour répliquer mais Artie se penche subitement et plaque ses lèvres sur les siennes sans lui en laisser le temps. Surprise, Anna pousse une exclamation étouffée par le baiser volé. Le sourire taquin qu'arbore le jeune pirate en se reculant est tellement craquant qu'elle renonce même à faire semblant de désapprouver la façon dont il l'a empêchée de répondre.
« Tu n'as pas peur que quelqu'un nous surprenne ? demande-t-elle, amusée, tandis qu'ils se remettent en marche dans le couloir.
- Je suis un pirate, j'aime vivre dangereusement. Et puis je suis persuadé que c'est toi qui nous grilleras.
- Quoi ? Mais pourquoi ?
- Une intuition.
- Mais arrête ! Je sais garder les secrets, enfin ! Demande au Cercle des Fluides ! »
Il éclate de rire en la voyant rougir de ses sous-entendus.
« Peut-être, mais n'oublie pas que moi je suis le meilleur menteur de la galaxie, conclut-il avec un clin d'œil.
- Sauf que c'est toi qui veut piéger Bennett. S'il ne le découvre jamais ça ne rime à rien.
- C'est bien pour ça que je ne suis pas embêté à l'idée que tu nous grilles. »
Il pouffe de rire devant le regard scandalisé qu'elle lui lance, apparemment ravi de pouvoir la taquiner comme il le fait, puis pousse la porte face à eux pour déboucher dans une espèce d'immense gymnase. Les deux jeunes gens se trouvent au bord d'un terrain délimité par des lignes noires peintes sur un plancher beige, illuminé par de nombreux néons fixés sur le haut plafond. Les pas de sept personnes résonnent étrangement tandis qu'ils courent dans cet espace clos. Au même titre que pour les Snowkids, Anna note que l'équipe Pirate ne s'entraine pas dans les tenues prévues pour masquer leur visage et leur corps au maximum mais avec des vêtements de sport bien plus classiques, noirs et bleus acier.
« Bon, plus de risque que tu te perdes, maintenant !
- Plains-toi, répond-elle d'un air hautain. Je suis sûre que t'étais bien content d'avoir une excuse pour passer du temps avec moi.
- J'ai jamais dit le contraire. »
La shandahaarienne se sent devenir brûlante à la chaleur que dégagent ses yeux bruns chocolat quand il prononce cette phrase.
« Salut les jeunes ! »
La voix de Kate éclate brusquement depuis le terrain et ils se détournent, naturellement pour Artie tandis qu'Anna cherche à retrouver une contenance, pour la voir arriver d'une course souple.
« Ma parole, tu ne peux plus te passer de notre petit génie ou quoi ? plaisante la pirate.
- C'est ta faute ! Ta carte était incompréhensible !
- Je lui ai montré tout le trajet que ta carte était parfaitement claire mais elle ne veut pas en démordre, se moque le métis. Tu devrais le savoir, Katicat, Anna est juste incapable de trouver son chemin toute seule.
- Eh ben ! Heureusement qu'elle s'est trouvé un chevalier servant. Vraiment Anna, comment tu peux retenir aussi facilement tous tes trucs de médecine et être aussi empotée pour te repérer quelque part ?
- Mais qu'est-ce que vous avez tous à me dire ça ? » gémit la concernée tandis qu'Artie éclate de rire.
Kate lui tapote l'épaule avec compassion lorsqu'un appel agacé depuis le terrain la fait grimacer.
« On n'a pas fini l'entrainement, je te signale !
- Techniquement, Stevens, l'entrainement est fini depuis vingt minutes, fait-elle remarquer à son capitaine en se retournant.
- Oui, mais ils nous restaient encore des choses à voir.
- Et tu veux continuer maintenant qu'Artie et Anna sont là ? » réplique-t-elle, moqueuse.
L'attaquant pousse un soupir exaspéré qui fait hausser les sourcils du métis, mais Anna lance tranquillement :
« Si vous voulez bosser votre Fluide, vous gênez pas pour nous. »
Kate se tourne vers elle, bouche-bée, alors que Stevens fronce les sourcils d'un air peu engageant.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Notre équipe n'a pas de Fluide, déclare-t-elle un peu confuse.
- Pas à moi, Kate. Dame Simbaï a beau avoir éludé la question quand je l'ai posée, la conclusion à tirer de sa réponse était assez évidente. Et puis, à un stade, que les pirates deviennent invisible uniquement pour fuir les stades de foot, ça finit par être suspect. Même si le fait que le Cercle vous autorise cette utilisation détournée me laisse perplexe… »
Les joueurs échangent des regards gênés, conscients qu'ils sont exposés et qu'ils n'ont pas vraiment la possibilité de démentir. Seule Kate hausse les épaules, toute aussi détendue qu'à son habitude.
« Dans ce cas ! s'exclame-t-elle en riant. Le Fluide pirate s'appelle le Mensonge de Shiloë. Quand on a expliqué au Cercle qu'on ne l'utiliserait pas sur le terrain, de peur de dévoiler à la Technoïde qu'on a nos quartiers sur Shiloë, mais qu'on a émis l'hypothèse de leurrer Maddox – uniquement dans l'enceinte des stades, on voulait pas pousser trop loin – ils ont accepté. On était plutôt étonnés, on s'attendait pas à ce qu'ils soient ok avec ça, mais ils nous ont dit que ne pas du tout dégager de Fluide si on en possédait n'était pas très bon pour l'organisme, ou un truc comme ça, et que du coup ils nous concédaient cet écart, à condition qu'on en parle à personne, sous peine de suspension de l'équipe.
- Attendez, interrompt Artie, toujours sous le choc de la découverte. Attendez. Vous voulez dire que Hawkins a jamais mis au point son fameux dispositif d'invisibilité temporaire avec lequel il me nargue depuis des lustres, mais que c'est le Cercle qui a insisté pour qu'on me mène en bateau ?
- Ramène pas tout à toi, gamin ! s'exclame le goal avec un sourire. Le Cercle devait avoir peur que les pirates décident de s'en servir pour fuir la Technoïde dans d'autres circonstances.
- C'est vrai que ce serait tellement abusif de sécuriser l'activité principale des pirates par rapport aux matchs de Galactik Football… »
Sept regards interloqués se tournent vers la shandahaarienne, qui vient de machinalement prononcer cette phrase. Stevens, en revanche, est proprement furieux.
« L'utilisation des Fluides est exclusivement réservée au Galactik Football, je te rappelle, déclame-t-il d'une voix glaciale qui semble mettre ses joueurs très mal à l'aise.
- Pour des hors-la-loi qui se vantent d'être le contre-pouvoir d'une direction dictatoriale, les pirates sont bien prompts à se plier à des règles abusives, siffle Anna, que la réaction du capitaine énerve assez violemment.
- Abusives ? Pour une personne qui se targue d'intelligence, tu fais un peu vite l'impasse sur la façon dont les Fuides ont été utilisés avant que leur usage soit restreint.
- C'est sûr que choisir de les confiner à un show aussi inutile était la seule solution !
- Le Galactik Football est une performance sportive qui rassemble toute la galaxie et fait rêver des milliards de personnes !
- Le Galactik Football est un outil de manipulation des masses qui sert à flatter le citoyen lambda pour qu'il accepte bien gentiment de rester à la place qu'on lui a assignée !
- ET ALORS QUOI ? ON DEVRAIT ABANDONNER NOTRE PASSION PARCE QUE LES PEUPLES DE LA GALAXIE SONT TROP CONS POUR PRENDRE LEUR VIE EN MAIN ?
- PEUT-ÊTRE QUE SI PLUS DE MANIPULATEURS DE FLUIDE SOUHAITAIENT FAIRE QUELQUE CHOSE DE VRAIMENT UTILE DE LEUR VIE PLUTÔT QUE DE LA PASSER À COURIR DERRIÈRE UN BALLON, LES PEUPLES DE LA GALAXIE REMETTRAIENT UN PEU PLUS LE SYSTÈME EN CAUSE !
- RIEN LES EMPÊCHE DE LE REMETTRE EN CAUSE ! LES JOUEURS DE GALACTIK FOOTBALL NE DOIVENT RIEN À PERSONNE !
- ALORS À UN STADE ILS DEVRAIENT S'ANCRER DANS LE CRÂNE QUE PERSONNE NE LEUR DOIT RIEN NON PLUS ET QUE CEUX QUI DÉCIDENT D'UTILISER LEUR FLUIDE POUR AUTRE CHOSE QU'UN PUTAIN DE SPORT N'ONT PAS À LEUR RENDRE DE COMPTE ! »
Dressés l'un en face de l'autre, Anna et Stevens se fixe avec rage, les poings serrés, la poitrine haletante, pas loin de céder à la violence, devant un public figé par la surprise et l'angoisse. Puis brusquement, la jeune femme tourne les talons et sort comme une furie du gymnase, laissant la porte claquer violemment derrière elle. Artie échange un regard désolé avec Kate avant de s'élancer à sa suite. Stevens, quant à lui, relâche très légèrement ses muscles en poussant un sifflement agacé.
« L'entrainement est terminé, » déclare-t-il sèchement avant d'aller s'enfermer dans une douche du vestiaire.
Encore énervée par l'accrochage qu'elle a eu avec le capitaine de l'équipe Pirate le matin même, Anna marche d'un pas rapide en direction de son dortoir. Artie a bien essayé de lui faire comprendre le point de vue de Stevens mais il a renoncé, attristé, lorsqu'elle lui a fait remarquer que Stevens tenait un discours bien trop proche de celui des joueurs de Shandahaar pour qu'elle prenne la peine de se mettre à sa place.
Les yeux rivés sur ses pieds, ses talons claquant sur le sol à chaque pas, elle regrette vraiment de ne pas avoir une pièce où elle puisse s'isoler. Enfin, avec un peu de chance, le dortoir sera vide. Ce n'est que le milieu de l'après-midi.
« Hé, Anna. »
Surprise, elle pousse un cri étranglé en lançant le sac rempli de livres qu'elle portait sur l'origine de l'appel.
« Oh, du calme !
- Stevens ? »
L'attaquant se masse en grimaçant le bras droit, qu'il a instinctivement brandit pour se protéger et qui a par conséquent essuyé un coup plus violent à cause de son propre mouvement que grâce au lancer de la jeune femme. Haletante, cette dernière reste tendue et observe d'un œil méfiant le capitaine ramasser son sac et lui tendre. Elle le récupère et le plaque contre sa poitrine, comme une barrière entre eux deux. Soudain, elle n'a plus tellement envie que le dortoir soit vide. Mais surtout, elle regrette d'avoir dit à Artie qu'il n'avait pas à s'en faire pour elle et qu'il pouvait retourner à ses activités.
« Ne sois pas si tendue, soupire l'homme, agacé.
- C'est plus fort que moi, répond-elle froidement. La dernière fois que je me suis pris la tête avec un footballer, mon père est mort, mon frère a failli y passer et j'ai perdu un œil. Entre autre. »
Plusieurs secondes s'écoulent alors qu'ils se dévisagent en silence.
« Pourquoi tu es là ? » demande-t-elle finalement, extrêmement nerveuse.
Stevens laisse échapper un grognement en roulant des yeux.
« Je suis venu te faire des excuses, annonce-t-il comme à contrecœur.
- Pardon ? s'exclame Anna, ahurie.
- Tch. Disons qu'avec ce que je sais sur toi, je peux comprendre ton animosité à l'égard du Galactik Football, et en tant qu'adulte responsable je n'aurais pas dû m'énerver. »
Tu sais ce qu'elle te dit, l'adulte pas responsable ? pense fortement Anna. Elle se retient cependant de l'énoncer à voix haute, peu désireuse de confirmer ce qu'il pense d'elle.
« Mais mon histoire à moi est complètement différente, » poursuit néanmoins le pirate en la regardant gravement.
« Et si je te reprends dans le coin, je retiendrai plus mes coups ! »
Le marchand crache sur la forme prostrée à ses pieds et s'en va d'un pas furieux en jurant à voix haute. Derrière lui, au milieu d'un trottoir que les passants prennent bien soin d'éviter en lui jetant des regards de dégoût, un adolescent malingre déplie péniblement son corps sanguinolent. Ça faisait un moment qu'il ne s'était pas fait chopper en train de voler. Il est rapide, agile et rusé. Malheureusement, sa daronne a cassé une bouteille en sombrant la veille, et il a marché sur un éclat en rentrant. Elle s'est contentée de rire, d'un rire rauque et éraillé, en voyant le sang couler sur le parquet. Résultat, il s'est fait chopper et salement tabasser. Tout ça pour que l'autre ne prenne même pas la peine de récupérer ce qu'il a piqué. Connard de merde.
Le visage fermé, il récupère les conserves qui ont roulé dans le caniveau sous le regard de pitié hautaine des piétons qui se croient si supérieurs à la bête humaine qu'ils voient ramper au sol. Pour ce qu'il en a à foutre. Au moins, il aura de quoi manger ce soir.
Ce genre de scène se reproduisait régulièrement. L'écœurement des gens lorsqu'ils le voyaient se débattre pour survivre, sa mère qui se préoccupait à peu près autant de lui que des cafards qui infestaient leur appartement, la haine de ceux qu'ils volaient, ne voyant pas d'autre moyen de se nourrir pour trainer sa carcasse un jour de plus… Il ne valait rien et il le savait. Il était pire qu'un chien à moitié crevé. Juste un parasite sans aucun talent. Presqu'aucun talent.
« Reviens ici espèce de sale vermine ! »
Un ballon. Il avait pris le risque de voler un ballon. Depuis le temps qu'il en rêvait. D'en avoir un à lui, de pouvoir s'entrainer avec autre chose qu'une canette vide ! Il n'était pas à proprement parler bon. Il n'était pas non plus mauvais. S'il pouvait s'améliorer. S'il pouvait se faire remarquer. S'il pouvait entrer dans une équipe. Ceux qui le méprisaient seraient enfin obligés de reconnaître qu'il valait quelque chose !
C'était peut-être trop naïf de croire ça. Malgré tout le temps qu'il passait à frapper son ballon sans relâche, malgré l'acharnement qu'il mettait à s'entrainer encore et encore, jusqu'à tomber d'épuisement, sa planète natale n'avait pas d'équipe et il voyait mal par quel miracle il pourrait se faire remarquer par qui que ce soit. Pourtant, il n'abandonnait pas. Parce que manier le ballon était la seule chose pour laquelle il avait un minimum de talent. Parce que ce rêve insensé était son seul espoir d'être autre chose qu'un parasite.
Puis un jour, il avait commis un vol de trop, et ce n'était pas un commerçant excédé qui l'avait coursé mais bien des robots de la Technoïde. Il avait non seulement fallu qu'ils soient présents sur la planète juste ce jour-là, mais en plus en stationnement juste dans la rue par laquelle il avait choisi de s'enfuir. Avec sa connaissance des lieux et ses capacités physiques, il avait réussi à s'en sortir, de justesse. Il était rentré chez lui, persuadé que les droïdes allaient lui tomber dessus à chaque coin de rue. Sauf que c'était les pirates qu'il avait rencontrés.
« Merci pour la diversion, mon jeune ami, » lui avait dit en souriant d'un air carnassier celui qu'il avait identifié plus tard en tant que Magnus Blade.
Il l'avait détesté au premier regard. Encore un homme qui se croyait meilleur que lui, qui croyait qu'il pouvait se servir de lui.
« Tu m'as l'air plutôt dégourdi, avait-il poursuivi. Et d'après ce que j'ai piraté des services de police du coin, tu as un casier long comme la queue de la comète Hyakutake. Les pirates pourraient avoir l'utilité d'un petit gars dans ton genre. »
Il avait fixé un long moment l'air supérieur de ce type qui n'était rien d'autre qu'un parasite à une plus grande échelle. Qu'est-ce qu'il avait à perdre ?
« Les pirates ont déjà pensé à monter une équipe de Galactik Football ? »
À sa grande surprise, Magnus Blade avait sérieusement réfléchi à sa question. Il avait réalisé plus tard que pour un manipulateur tel que lui, monter une équipe pirate était un bon moyen de jouer sur l'opinion publique. Mais le manipulateur avait perdu à son propre jeu, et un de ses membres qui se faisait appeler Sonny Blackbones l'avait détrôné pour faire des pirates un contre-pouvoir contre la Technoïde. Ça convenait à Stevens. Son animosité à l'égard de l'entreprise n'était peut-être pas aussi virulente que celle de beaucoup d'autres, mais on ne digère pas facilement avoir failli se faire trouer la peau pour avoir volé un pack d'aliments lyophilisés. Puis Sonny avait repris le discours de Magnus pour l'encourager à monter son équipe. Stevens avait rencontré Hawkins, Twist, Elaine, Kate, Harlock et Bolder. Ensemble ils avaient mené leurs premiers matchs. Ils avaient entendus les acclamations de la foule. Ils avaient connus leurs premières défaites mais aussi leurs premières victoires. Ils avaient découvert le Fluide de l'archipel de Shiloë.
Pour la première fois, Stevens ne se sentait plus comme de la vermine. Il avait des camarades, un statut, un talent. Qu'il n'ait jamais avancé au bout de la compétition n'avait pas d'importance. Il était quelqu'un. Et ça, c'était grâce au Galactik Football.
« Le Galactik Football a peut-être détruit ta vie, mais il a sauvé la mienne, d'une certaine façon. Si je n'avais pas pu m'y raccrocher, je me serais laissé crever, » conclut-il sombrement.
Anna soutient gravement son regard. Puis elle soupire et répond :
« Très bien, je comprends pourquoi tu y accordes une telle importance. Mais ça ne change rien. Je ne suis pas assez forte pour l'accepter. Pour moi, peu importe les raisons qu'ont les gens, que ce sport prenne le pas sur tout le reste est une aberration qui me met hors de moi. Je suis juste incapable de changer ma façon de voir les choses.
- Je sais bien. Je suis dans le même cas. Le Galactik Football, c'est toute ma vie et je n'accepte pas qu'on puisse me demander de le faire passer au second plan. Toi et moi on se mettra jamais d'accord.
- Mais… si tu avais conscience de ça, pourquoi tu es venu me dire tout ça ? demande Anna, hésitante.
- Parce qu'il y a une chose que tu dois garder en tête. Qu'on doit garder en tête tous les deux. On ne s'entendra pas, c'est un fait, mais nous sommes des pirates. Peu importe nos désaccords, on doit pouvoir compter l'un sur l'autre. J'ai beau avoir un caractère de cochon, et te trouver absolument insupportable – »
La shandahaarienne a un petit rire entendant cette phrase.
« – je ne te ferai jamais de mal et je te viendrai en aide si tu es en danger. Ici, c'est comme ça que ça marche. »
Pour accompagner ses paroles, Stevens lui tend la main.
« Ok. C'est un arrangement qui me convient. »
Anna la serre avec complaisance.
