54 | La puissance des métaphores

Alors que j'ai encore la main crispée sur ma médaille et que Caradoc reste interdit de ma réaction, la porte s'ouvre à la volée sur Carley et Sam.

"McDermott remplace Lupin", annonce le lieutenant en me soulevant par le bras pour me mettre sur mes pieds. "Vous ne lâchez rien, je compte sur vous", il ajoute pour Caradoc et Sam, en m'entraînant dehors et sans laisser à Samuel l'opportunité de faire un geste pour moi. Il m'amène droit au bureau que j'ai quitté ; Jason Woodenspoon, le Médicomage, est là, et ma mère est pâle.

"Toi aussi", est son unique commentaire.

"Cyrus", je souffle, affolée, ma main droite n'arrive pas à lâcher la médaille. "Il n'a pas donné de nouvelles et... il a envoyé Gin et les enfants en France !"

Mãe cligne à peine des yeux et encaisse.

"Ou Kane - aucun des deux ne répond", elle ajoute en secouant son miroir avec frustration.

"Mais Cyrus est plus probable, non ?", je réfléchis à haute voix. Je suis heureuse de pouvoir me dire que Harry ne partage pas assez notre sang pour que nous puissions penser à lui. Puis je me dis que ça veut seulement dire que je ne saurais pas s'il est en danger et j'ai envie de vomir. Le médicomage semble lire la détresse de mon corps et me tend un flacon que j'avale sans même m'interroger sur son contenu.

"Il faut questionner Hermosa", estime Carley.

"Il vaut mieux qu'on ne me laisse pas m'approcher d'elle", énonce ma mère lentement.

"C'est évident", répond son lieutenant et ami. "Je vais y aller, avec Tanya. Je ne te promets pas qu'elle parle mais... on va essayer. On va faire de notre mieux."

"Merci", elle lâche laconique.

Carley va sortir quand il ajoute : "Tu... Dora, tu ne prends pas d'initiative sans m'en parler, d'accord ? Je n'ose pas imaginer être dans ta position, mais..."

"Je suis trop impliquée pour être lucide, mesurée et efficace - je sais", elle accepte sans un battement de cil. "Tu prends le commandement - c'est... normal..."

"Dora... je t'envoie Dawn...", annonce Paulsen, l'air sincèrement désolé.

"Carley, on a une situation de crise mais on ne va pas mettre plus de forces encore dessus... Je ne fais pas de conneries, promis."

"Ok", répond lentement Paulsen avec un air inquiet qui va assez mal avec son acceptation apparente. "Essayez de les joindre..."

Quand la porte s'est refermée sur lui, j'ose la question qui me ramène à celle, plus générale, des couteaux dans le dos : "Tu lui laisses le commandement ?"

"Tu as bien entendu", elle articule.

Je pèse encore la décision quand mon miroir vibre et je vois le visage de Virgil Trey. Ma première idée est qu'il veut me parler de Ma-Li et que je n'ai aucune envie de me pencher sur leurs problèmes de couple. Puis je pense à Ellen Faver à la Fondation et je me dis que mon devoir est de répondre. Quelles que soient mes propres urgences du moment.

"Salut, Virgil dis-moi que Ellen va bien", je lance donc dans le miroir.

"Je... salut, Iris, tu as... tu as une drôle de mine et une cicatrice sur le front..."

"Grosse journée", je réponds laconiquement.

"Je ne sais pas trop comment commencer... C'est peut-être stupide... mais ça dure depuis ce matin, et Michael ne voulait pas qu'on en parle mais il est finalement d'accord... c'est trop de coïncidences..."

"Virgil, va au fait", je le coupe avec impatience.

"Ellen a rêvé la nuit dernière, elle a même hurlé, et on est allé voir, Michael et moi... Elle nous a dit qu'une chouette était en danger - une chouette noire... Honnêtement, on a trouvé que c'était un drôle de rêve mais rien de plus", il précise. "Mais...depuis le petit déjeuner, elle ne parle que de ça : elle dit qu'elle ne peut pas penser à autre chose. Elle erre dans la maison, sans arriver même à s'asseoir... Et puis, il y a ces détails qui lui sont venus depuis, et c'est à cause d'eux que petit à petit on a pensé qu'on devait t'appeler ..."

"Ah oui ?", je relance, perdue.

"Cette chouette, elle n'est pas seulement toute noire. Elle a... - comment elle saurait ça, Iris ?- elle a pour frère un renard, Iris. Tu te rends compte ?"

"Noire et frère d'un renard", je répète en regardant ma mère dont les yeux sont comme un miroir de mes propres hypothèses.

"Oui. Tu comprends que je t'appelle ?"

"Tu penses qu'Ellen voit Kane en danger", j'ose interpréter à haute voix, "que d'une manière ou d'une autre, elle voit son animagus et le mien."

"Ça parait fou !", confirme Virgil le loup-garou.

"Elle... elle voit autre chose ?", je me force à demander.

"Oui... Elle dit que la chouette est piégée... prisonnière... et aussi qu'un faucon blanc aux ailes tachetées fait de son mieux pour la sauver - mais là, je ne vois pas trop qui ça pourrait être", rajoute plus bas Virgil, un peu comme pour lui-même.

"On y va", décide ma mère. "On arrive, Virgil", elle répète plus fort. "On veut lui parler."

"Dora ?", s'ébahit Virgil alors que je tourne le miroir vers ma mère.

"On a peut-être des informations... qui vont dans le même sens", elle commente.

"Kane est en danger ?"

"Je n'en sais rien, Virgil, mais il ne répond pas et..."

Vijaya ouvre la porte au même moment.

"J'ai eu Sainte Mangouste, Commandant : votre fils a fini son service depuis une demi-heure environ et il est parti... Il est parti avec une grande fille blonde - c'est tout ce que j'ai pu savoir..."

"Eolynn", je lâche saisir d'une intuition fulgurante. "On sait le patronus d'Eolynn ? Ça doit être dans son dossier, non ?"

"Iris, ça va ?", s'inquiète ma mère. "Tu accuses... Camden ?"

"Comme dirait Sam, ce n'est pas comme ça que je voulais en parler - j'ai même promis à de multiples reprises de ne pas en parler, mais... Kane et Camden sortent ensemble... et elle est grande et blonde... voire blanche de cheveux... non ?"

On met une demi-heure à partir pour la Fondation. Le temps de vérifier que le patronus d'Eolynn est bien un faucon ; le temps de prévenir Papa qui lâche Poudlard pour nous rejoindre ; le temps de vérifier que Perkins a bien renvoyé Camden à Londres avec une série de potions à faire tester par le laboratoire de Sainte-Mangouste et qu'elle n'en est pas revenue ; le temps d'appeler Harry qui blêmit mais jure que tout le monde va bien en France ; Mãe doit lui faire promettre de rester avec eux et de ne pas venir jouer au héros, ce qu'il met bien cinq minutes à accepter de faire. Pendant ce temps, j'ai établi que la jeune aspirante de mon propre amoureux ne répond pas plus que mes frères aux appels sur son miroir. On prend enfin dix minutes pour faire un debriefing avec les deux équipes d'interrogateurs.

"Niassa ne lâche pas son grand frère", résume Darnell. "Il admet qu'il est sans doute en Angleterre et espère qu'il est en mesure de nous faire payer la mort de son petit frère, et c'est bien tout ce qu'on peut obtenir de lui. Le reste, menaces comme promesses, lui est indifférent."

Sam acquiesce tristement en soutien. Ses yeux sont tout le temps sur moi ; ils disent qu'il voudrait me serrer dans ses bras ; faire disparaître ce qui me pèse ; me protéger.

"Hermosa est plutôt fière d'admettre que Vitor Niassa ait mené sa mission à bien. Elle veut savoir si tu veux négocier", raconte Carley. Ma mère le regarde. "Je lui ai dit que, vue la situation, tu n'étais plus décisionnaire mais elle ne m'a pas cru..."

"Dommage", marmonne le Commandant en titre.

"Ce n'est pas comme si elle pouvait changer le plan. Elle compte sur ce Niassa, et c'est tout ce qui lui reste, Dora", remarque Tanya avec cette empathie qu'elle peut montrer.

"Ne soyons pas trop sûrs de nous", intervient Carley. "Où est le reste de la famille, Dora ? En sécurité ?"

"Remus est parti à la Fondation... les autres sont en France, et j'ai prévenu Harry... Pour l'instant, je dirais que oui", estime ma mère.

"Et vous pensez vraiment que Camden...", ose Samuel.

"Tant que je n'aurais pas parlé avec cette femme, et même après... - je ne suis pas une grande amatrice de prophétie ou de vision -... mais ce qu'elle décrit mérite qu'on l'écoute, formule ma mère.

"Sam, tu les accompagnes", décide Carley avec une voix qui laisse peu de place à la discussion. "Arrêter des Lupin en nombre qui pensent avoir raison, ce n'est pas une petite affaire, je te préviens. Tanya et moi faisons avancer l'enquête officielle..."

Ma mère regarde Carley, et je pense que sa gratitude est suffisamment visible pour qu'il n'y ait aucun besoin de mots.

oo

Quand on arrive à la Fondation, Papa a sorti une Pensine et ses intentions sont claires. Il veut voir lui-même le rêve d'Ellen Faver.

"Remus, c'est lui faire faire de la magie", s'oppose lentement Mãe - à contrecoeur, je dirais.

"Faire des rêves prophétiques aussi", s'agace Papa, loin de son calme compréhensif légendaire.

"C'est involontaire. Là, tu veux lui mettre un baguette entre les mains", argumente Mãe toujours calme, elle.

"Non, je ferai comme avec un enfant : je veux mettre ma baguette au service de sa magie. Ou toi..."

"Non, pas moi", le coupe ma mère, et je sais qu'elle pense, malgré tout, aux risques juridiques. "A tout prendre, si ça pouvait être ni un Auror, ni un Lupin..."

"Je vais le faire", annonce Virgil avec décision. "On pourra toujours dire qu'on l'a fait avant qu'aucun de vous n'arrive pour nous arrêter... J'espère que je ne perdrais pas ma place", il ajoute avec un espèce de regard de connivence et d'excuse pour mon père qui se contente de fermer les yeux en guise de remerciement.

Ellen Faver regarde avec une espèce de curiosité détachée Virgil sortir lentement sa baguette - de l'olivier, je me souviens. Un bois rare pour un sorcier britannique, mais la baguette vient d'Italie : des ateliers Arbori, fournisseurs attitrés des princes de Florence et des loups-garous d'Europe. Virgil vient s'asseoir à côté d'Ellen et lui fait poser sa main gauche sur son poignet droit.

"Je vais pointer ma baguette vers votre tempe, Ellen. Ça ne présente aucun risque. Comme l'a dit le professeur Lupin, on le fait avec des enfants. Je ne vais rien faire d'autre que d'offrir ma médiation à votre magie", explique gentiment Virgil, c'est un pédagogue-né, Papa l'a toujours dit. "C'est vous qui allez penser au rêve... et il va... venir sous une forme que nous pourrons tous regarder..."

"Vraiment ?", s'intéresse Ellen. "C'est... c'est une sacrée expérience... Je ne fais rien alors, vraiment rien ?"

"Juste penser au rêve et laisser votre main sur mon poignet", répète Virgil. Michael opine l'air de vouloir l'encourager. Je me dis qu'il doit regretter de ne pas se sentir assez à l'aise avec la magie pour le faire - pas assez sorcier, l'histoire de sa vie.

Le fil se forme lentement, bien plus lentement que dans toutes les expériences que j'ai pu avoir en la matière, mais il me parait singulièrement épais et brillant. Personne ne dit mot, évidemment. Quand rien de nouveau ne vient, Ellen ferme les yeux d'un seul coup, comme fatiguée, mais les rouvre avec un sursaut. Elle veut voir la suite, je comprends.

"Merci Ellen", souffle Virgil en lui faisant délicatement lâcher son poignet. Il pointe sa baguette vers le liquide de la Pensine et le souvenir se dilue avec une lueur argentée du meilleur aloi. Tous les sorciers, garous ou non, se penchent immédiatement. Michael pose une main sur le dos de Ellen et de l'autre prend la sienne pour l'inviter à nous imiter.

Le lieu est sombre et il me faut plusieurs secondes pour repérer la chouette avec son plumage noir comme la nuit. Elle a des yeux indubitablement gris et inquiets. Je sais immédiatement que c'est mon jumeau. Avant de voir la tache en forme de croissant de lune sur son aile droite. Presque j'ai envie de me transformer moi aussi, de le rejoindre, de le rassurer. Si l'information manquait, on voit un renard passer en courant sous la branche sur laquelle la chouette est perchée. Je n'ai jamais vu d'image de mon Animagus mais, évidemment, je me reconnais. Comment Ellen Faver pourrait savoir que j'ai sur l'oreille droite une tache blanche en forme de croissant de lune par exemple ? Ou imaginer un renard aux yeux gris ?

D'autres animaux font de fugaces apparitions - un loup, un colley, un labrador, un cheval... et, à chaque fois, la chouette les salue pleine d'espoir, mais ils disparaissent, et la chouette est abattue. Le renard, le labrador et le colley se regroupent sur une colline et hurlent ensemble, et ça fait apparaître un chevreuil, qui gambade sous la lune et charge un adversaire que nul ne peut voir, puis un faucon blanc qui monte dans le ciel, très haut, et redescend pour appeler la chouette, la piquant du bec pour l'inviter à bouger, à se libérer de liens invisibles.

"Il y avait des choses nouvelles", murmure Ellen frissonnante quand on revient de notre vision collective. "Plus d'animaux"

Ça amène des sourires sur les lèvres des sorciers réunis autour d'elle.

"Votre vision semble s'adapter à l'évolution des circonstances", juge Papa très professoral.

"Il faudrait juste identifier ce chevreuil..."

"C'est mon patronus... Remus", s'empresse d'indiquer Sam.

Papa cligne des yeux et opine.

"Et vous identifiez aussi ce faucon que vous appeler, Dora et Iris avec Cyrus ?", il demande d'un ton qui me rappelle étrangement celui qu'il prenait pour poser des questions en septième année à ceux qui comme moi prenais l'option de Défense avancée..

"Iris a une théorie... plus qu'une théorie", indique Mãe.

"Eolynn Camden... une jeune aspirante... l'aspirante de Sam", je précise sans trop savoir si c'est bien utile de rappeler cette dernière complication. "Son patronus est un faucon blanc et... elle est venue chercher Kane à Sainte-Mangouste... ils..."

"...sortent semble", complète Mãe, l'air impatiente. "On réfléchira plus tard à ce que nous cachent nos enfants, Remus. On peut espérer que Camden... Eolynn... soit de bon conseil... pour Kane."

"Comment pouvez-vous dire que vous êtes un renard, Iris ?", me questionne Ellen Faver, indifférente au reste. "Le loup, je comprends, mais... le renard ou le colley... "

"Ma femme et ma fille, et mon fils d'ailleurs, maîtrisent leur animagus : une forme animale magique qu'ils peuvent prendre à volonté. C'est la meilleure protection contre la lycanthropie car un garou n'attaque jamais un animal...", explique mon père. Les murs du bureau autour de lui pourraient sans doute le faire pour lui tant ils ont dû entendre cette explication, je me dis.

"Je me transforme en renard", je précise, pour couper court à la théorie.

"Moi en colley", complète Mãe.

"Oh", comprend Ellen avec admiration.

Elle regarde Sam qui hausse les épaules et confie : "Je n'ai pas d'animagus mais un patronus... une autre forme de communication avec sa magie profonde et animale... comme je le disais tout à l'heure, le mien est : un chevreuil "

Un chevreuil timide mais agile, je me dis intérieurement.

"Oh, et on voit un chevreuil dans mon rêve", réfléchit Ellen avant de souligner, avec un regard pour Michael qui se passe de sous-titres: " Alors, un loup-garou n'attaque jamais un animal, même un sorcier transformé en animal ?"

"C'est très difficile à maîtriser", plaide ce dernier.

"Impossible pour quelqu'un comme moi", comprend Ellen, clairement déçue.

"Je me garderais d'une conclusion aussi définitive", juge Mãe, les deux coudes sur les genoux et la tête penchée entre ses bras. Elle la relève pour affirmer : "Vous avez clairement des pouvoirs, Ellen. Est-ce qu'on peut vous apprendre à les canaliser et à quel niveau est une autre histoire..."

"Et cette... Eolynn", vérifie Papa. "Elle ne répond pas non plus ?"

Je secoue la tête.

"Pourtant, dans la vision, elle vous répond", remarque Virgil.

"C'est une métaphore, Virgil", je soupire.

"Je ne vois pas la puissance d'une métaphore qui serait fausse... soit vous pouvez l'appeler, soit vous ne pouvez pas...", argumente mon copain d'enfance qui, lui, n'a pas eu peur d'étudier la Divination, je m'en rappelle brutalement.

"Un autre moyen de communication", murmure Mãe lointaine.

La frustration me met sur mes pieds et me pousse à marcher ; la marche à plonger mes mains dans mes poches où je trouve un jeton - le jeton de communication des Aurors. Je le sors sans oser formuler mon idée, mais Sam et ma mère sont immédiatement en alerte.

"Personne ne les a récupérés", remarque mon amoureux, et je regarde ma mère qui a un rire nerveux - un manque de discipline allait peut-être nous offrir une solution - et sort son miroir :

"Charity ? J'ai juste une question - non, pas sur l'inventaire, j'imagine bien que tu n'as pas fini", elle essaie, mais Perkins a l'air d'avoir des choses à dire. "Camden ne réponds pas - elle devait revenir ? C'est curieux, en effet", commente ma mère, patiemment. "Mais ma question est sur les jetons, Charity ; tu as récupéré ceux de ton équipe ? Non, ce n'est pas grave, juste j'avais besoin de savoir..." Les explications de Perkins durent encore plusieurs secondes. "Ok, Charity, quand tu rentres tu les rends à Robards : très bien. On voit si on peut localiser Camden, ne t'inquiète pas. Vous, soignez le rapport, il va être central. A plus tard", arrive à terminer ma mère. Papa a un regard de commisération pour elle. "Je ne l'ai pas engueulée", elle remarque comme si on aurait dû s'attendre à ça de sa part.

"Mais ton appel l'a stressée pour des raisons différentes..."

"Je lui ai mis la pression sur cet inventaire", soupire ma mère comme si elle le regrettait.

"Donc, Eolynn aurait dû retourner au manoir", je coupe, parce que je les sens bien partis pour une de ces introspections de leurs actions dont ils ont le secret, et ma mère acquiesce.

"Elle devait apporter les potions et revenir. Elle semble en avoir profité pour voir Kane - disons que ça peut se comprendre s'ils sortent ensemble... Elle semble avoir été enlevée en même temps que lui par Vitor Niassa qui n'a pas eu la patience qu'elle reparte..."

Je joue avec le jeton entre mes doigts.

"On prend le risque, Mãe ?", je questionne.

"Quel risque ?", enquête Virgil.

"Que les ravisseurs aient le jeton, qu'ils interceptent le message...", comprend Papa. C'est ce m'a fait repousser l'idée d'utiliser nos patronus ; sans compté le fait que j'imaginais peu Niassa leur laisser leurs baguettes.

"Il faut tenter un truc qui ait l'air officiel... genre : donnez votre position au commandement", propose ma mère.

"Toi ?", j'insiste.

"Sam", elle décide en se tournant vers lui. "Tu es son chef, tu la cherches... Elle peut dire ça s'ils l'interrogent sur le message... Dans tous les cas, la réponse ou l'absence de réponse en dira plus que notre question..."

"Elle saura répondre ?", s'intéresse Ellen Faver.

"On a un peu revu la pratique ce matin, il me semble", estime ma mère, en faisant signe à Sam. Il sort son propre jeton et trace une à une les lettres avec son doigt - ça ne pousse pas aux messages longs. Les mots s'affichent d'un beau vert brillant sur mon jeton : "Rangs Cinq et Aspirants, position"

"Quel poète tu fais", je souris malgré le stress. "Emplacement incartable, tu vas l'accepter comme réponse ou tu vas me coller un rapport ?"

Ma boutade ne suffit pas à rendre les secondes qui suivent bien supportables. Quand mon jeton brûle annonçant une réponse, je manque de le lâcher.

"Position inconnue. Rapt par VN, je pense. KL avec moi", lit Sam avec une voix étranglée.

"Merlin, Cerridwen, Merlin", souffle Mãe frustrée.

"Blessés ?" est la question logique de Sam.

"Non. Noir. Cave. Rien pu faire" est la réponse désolée de Camden.

"Dis-lui qu'on va les sortir de là", indique ma mère comme Sam et moi la regardons avec suffisamment d'incrédulité affichée, elle explique : "Ils ont besoin d'espoir. Dis-lui qu'on les cherche et qu'elle garde bien le jeton."

"Ce qui est dommage", commence lentement Papa, "c'est que Kane et toi n'aient jamais appris à vous servir de vos médailles... comme moyen de communication, j'entends... Les gens de même sang doivent pouvoir communiquer par la médaille... vraiment échanger des informations..."

"S'ils sont dans une cave dans le noir, je ne vois pas ce que Kane pourrait me dire de plus que Eolynn", je coupe fatiguée.

"Il me semble aussi qu'il avait pu localiser son neveu, mais c'était un Indien initié", continue Papa sans prêter attention à mon interruption défaitiste - comme Virgil avant lui : la puissance des Gryffondors est en partie dans l'obstination, je me dis. "J'entends bien vos objections, ça ne nous avance pas... Reste... qu'on a ça", formule Papa la main sur sa propre médaille comme s'il voulait donner sa force à Kane par ce biais.

Mon miroir choisit ce moment pour vibrer et afficher le visage de Cyrus. Je n'arrive tellement pas à y croire que je laisse passer deux séries de vibrations avant de répondre.

"La môme", m'accueille Cyrus. Il aurait pu dire 'menina', comme Niassa pendant ma tentative d'interrogatoire, mais il l'a dit en anglais. Sa voix est plutôt solennelle.

"Tu ne répondais pas", je l'accuse d'une voix haut perchée qui est bien celle de la môme.

"Non, j'étais occupé à croiser des infos et à localiser une ou deux caches secrètes de nos amis les XIC... et, en fait, bien m'en a pris..."

"Tu sais où est Kane !", je crie presque. L'espoir, ça fait crier.

"Je vois que vous êtes au courant - juste toi, ou..."

"Je suis à la Fondation, avec Papa, Mãe, Sam..."

"Ok, bon, tout le monde m'écoute ?"

"Oui", je confirme après avoir amplifié notre conversation.

"Ce que vous voulez savoir", commence mon grand frère, "c'est que nos amis disposent d'un laboratoire souterrain sous le campus excentré du Département des sciences d'Oxford. Sous ce laboratoire, je pense qu'il y a d'autres installations qui profitent des ruines souterraines d'une abbaye qui a occupé les lieux. Un bon potentiel."

"Kane est là, t'es sûr ?", je vérifie. Je me rappelle que certains des chercheurs dont Cyrus avait noté les noms étaient basés à Oxford.

"Je les ai vus amener Kane et une grande fille blonde..."

"L'aspirante Eolynn Camden", je complète.

"Qu'est-ce qu'elle fiche là ?", veut savoir Cyrus.

"C'est sa copine", je réponds avec fatalisme.

"Ok", il enregistre. "Ils avaient l'air un peu sonnés mais en bon état... Je ne pouvais rien faire seul."

"Mais tu as mis plus d'une heure à nous prévenir", remarque Mãe alors que Papa a acquiescé à l'aveu de faiblesse de mon grand frère comme s'il le félicitait.

"J'ai des coordonnées complètes, Commandant. J'ai l'entrée de deux souterrains, le nombre de gardes et la position des caméras moldues de surveillance", répond Cyrus avec fermeté. "Puis-je vous demander comment vous avez su ? La médaille ou autre chose qui expliquerait l'enlèvement ?"

"On a arrêté Hermosa, Cyrus", je lui livre. "On l'a chopée sur les lieux mêmes de production de potions illicites et de détournement d'artefacts moldus. Kane est son assurance... Eolynn était là au mauvais moment..."

"Hermosa peut négocier sa liberté contre Kane ?"

"Mãe a laissé le commandement à Carley", je réponds.

"Bon, alors, qu'est-ce que vous attendez pour venir ?"

"On arrive, Cyrus", répond Mãe en se penchant en avant. "Il faut qu'on se coordonne avec la Division."

"Ne tardez pas", est la réponse bourrue de Cyrus.

"Reste prudent. Ne fais pas monter les enchères", rajoute Mãe avec une sacrée note de supplication dans la voix.

Cyrus opine et souffle : "Je vous attends. Patmol surveille."

oooo

"Cyrus a compté six personnes - dont Vitor Niassa. Tous des hommes. Il a repéré aussi deux souterrains qui mènent aux cryptes sous le laboratoire... Il y a aussi le service de sécurité moldu du campus qui opère des rondes régulières", raconte ma mère.

Une carte de la zone est étalée sur la table du bureau de ma mère. Autour de la table, il n'y a que Gawain Robards, Carley et Tanya en plus de nous - Sam, mon père, ma mère et moi.

"Tu vois les choses comment Dora ?", s'enquiert Carley quand il s'est convaincu qu'elle a fini.

"Je te laisse le soin de décider de la position de la Division, Carley, je... La famille Lupin partage ses informations qui sont capitales pour une enquête en cours..." - formule ma mère en levant les deux mains comme en signe de reddition. Bizarrement, ou pour des raisons que j'ignore, ça fait exploser Carley Paulsen :

"Tu penses vraiment passer à l'attaque avec Remus et Iris, Dora ? Tu penses que vous êtes capables de prendre d'assaut un centre souterrain où des personnes se sont retranchées à vous tous ? Tu veux compromettre Sam aussi ?", questionne Paulsen avec un ton de plus en plus âpre.

"Carley, je suis là, ok ? Si je pensais malin de laisser l'instinct Gryffondor dominant de la famille mener le jeu, je serais ailleurs !", lui rétorque ma mère pas beaucoup plus calme.

Gawain grimace et hésite à intervenir. Il regarde Papa comme s'il espérait que l'apaisement vienne de lui, mais ce dernier n'a pas l'air d'envisager de s'interposer. Sam et moi, on échange des regards désolés et dépassés.

Tanya surprend tout le monde en s'éclaircissant la gorge : "Est-ce que je peux... essayer de proposer quelque chose ?"

Ma mère et son premier lieutenant et ami sont trop surpris, et peut-être inquiets de s'enfoncer dans une dispute, pour lui répondre. Ils se contentent d'acquiescer.

"De quoi a besoin la Division ?", reprend notre chef d'équipe, les joues un peu roses de l'attention dont elle bénéficie, "Arrêter ces six sorciers et couper la possibilité de chantage sur certains de ses membres. C'est tout. Je veux dire on n'a pas besoin d'ajouter à la longue liste des accusations l'enlèvement de Kane Lupin et de Eolynn Camden. J'irais même jusqu'à dire qu'ils brouillent des accusations qui tiennent debout toutes seules, voire qu'en omettant ces accusations, on s'offre un pouvoir de chantage sur cette petite salope de Hermosa et qu'on aurait tort de s'en priver."

Personne ne dit mot. Ma mère regarde Carley, et c'est d'un commun accord sans arrière pensée qu'ils opinent, impressionnés, je dirais. Gawain retrouve un certain sourire et va jusqu'à faire un geste de la main encourageant pour Tanya.

"La famille Lupin veut récupérer ses membres, et c'est bien normal ; les problèmes procéduriers lui importent moins. Porter plainte n'est pas votre priorité, si je ne me trompe pas", elle insiste, et ma mère confirme dans un murmure. "Donc, je serais d'avis que chacun se concentre sur ses priorités : la Division - Carley et moi - on enquête au centre, sur la foi de renseignements anonymes. On associe la police moldue pour désamorcer la surveillance du campus ; on bétonne les accusations et les preuves. Un peu comme à la Cambus Lockhart House, ce faisant, on vous offre une énorme diversion : les Lupin et associés, profitant de ce que Cyrus semble avoir repéré comme moyen d'entrer, vont libérer les gosses..."

"Je ne suis pas là, Iris et Sam non plus", comprend ma mère. Pas de doute, elle approuve.

"Exactement", renchérit Carley. "Super plan, Sawbridge !"

"Mais on est où ?", questionne mon amoureux. "Si ça doit en venir à la parole de Niassa contre la nôtre. On est où ?"

"Avec tes parents au restaurant", imagine mon père après trente secondes de silence poussif révélateur des limites de nos imaginations. "On réserve un salon privé, on arrive ensemble, tout le monde nous voit et en tire les conclusions qui s'imposent... Je reste avec eux pour la vraisemblance - Sam, Iris et Dora... vous rejoignez Cyrus..."

"C'est parfait", juge Gawain avec enthousiasme.

"Remus...", s'inquiète ma mère.

"Je... je vais mourir d'inquiétude mais je vous fais confiance et je pense que je ne serais pas... Je n'ai plus les réflexes que j'avais il y a quatorze ans et... j'avais déjà fini dans le coma... Je ne crois pas que vous ayez besoin d'un poids de plus", est la conclusion un peu désolée de mon père. Ma mère pose une main sur son bras ; moi, je n'ose pas me réjouir ouvertement, mais les Aurors approuvent sobrement autour de la table l'élimination d'un civil.

"Sauf si toi, Samuel, tu... as une objection", reprend mon père avec son habituelle considération des autres, et j'avoue que mon coeur accélère. Je pense aux peurs de Sam quant aux préjugés de ses parents. A ses craintes à notre engagement public... aux miennes... Là, pour sauver Kane, je suis prête à tout, mais lui ?

"Je pense que mes parents seront honorés de contribuer à la réussite de la mission", finit par articuler mon amoureux d'une voix plus officielle qu'autre chose mais qui me dit, à moi, qu'il a bien pesé les enjeux.

oooo

Voilà, voilà... le prochain s'intitule assez logiquement "Les femmes et les enfants d'abord"... avec un peu d'action en plus... Je ne promets pas d'avoir une connexion la semaine prochaine... mais je serai contente de vous lire dès que j'en aurais une !