Ils repartirent. Thranduil menait leur groupe impitoyablement, avançant à grandes enjambées. L'allure, légèrement moins rapide qu'avant, restait soutenue. Bain avait le plus de mal à suivre. Sa sœur le soutenait et supportait régulièrement tout son poids. Hébété, le poison des nazguls rampait dans ses veines avec d'autant plus de rapidité que son corps affaibli ne parvenait pas à le combattre.
Sigrid se forçait à puiser dans ses réserves. Elle faisait honneur à leur père : la tête droite, elle pinçait les lèvres sans laisser passer la moindre plainte. Elle mettait un pied devant l'autre, ses yeux ne quittant jamais le dos de l'elfe qui menait leur petit groupe vers la sécurité –ou la mort.
Hilda restait bonne dernière. Elle avait le plus de mal à tenir l'allure car son âge se faisait cruellement sentir. Elle n'avait plus le fier optimisme de la jeunesse ni la froide détermination des elfes. Elle tenait bon, toutefois, avec un courage qui stupéfiait Thranduil.
Plusieurs fois, ils butèrent sur des racines, chancelant, tombant à quelques reprises, pour se relever et reprendre leur route. Leurs mouvements se firent plus lents, automatiques, comme s'ils ne contrôlaient plus rien et avançaient à l'aveugle. Dans leur hébétude, les humains ne voyaient pas le temps passer. Chaque heure ressemblait à la précédente, chaque arbre dépassé semblait identique au suivant. De temps à autre, un écureuil sautait d'une branche, faisant craquer le bois sec, et repartait en galopant. Si au départ le bruit avait fait sursauter Sigrid, elle n'avait plus la force.
« Sommes-nous encore loin ? murmura Sigrid après ce qui lui semblait être une éternité.
— Non ! »
Thranduil mentait. Ils étaient à quatre ou cinq heures des cavernes s'ils parvenaient à maintenir leur allure. Il frissonna. Il n'avait pas mangé depuis trop longtemps et ne sentait plus ses mains. Tilda n'était pas lourde, à peine une trentaine de kilos, mais c'était presque insurmontable. La jeune fille glissa dans ses bras. Thranduil raffermit sa prise et la remonta sur son épaule.
Le vent soufflait dans les branches. Par moment, il créait des terribles sifflements presque humains qui leur auraient donné la chair de poule s'ils avaient pu réfléchir à ce qu'ils faisaient. Quelques rayons du soleil percèrent entre les branches. Thranduil ne s'en rendit pas vraiment compte quand il traversa une flaque de lumière entre deux troncs épais de chêne centenaires. Lui aussi avait les épaules voutées et le visage baissé vers le sol. Une seule fois dans sa longue vie Thranduil s'était senti aussi vidé de ses forces et ce souvenir n'avait rien de réjouissant : c'était le jour où son père Oropher avait été tranché net devant ses yeux, alors qu'il n'était qu'à deux mètres de lui, si près et pourtant incapable de lui porter secours. L'amertume n'avait pas disparu avec les années. Il avait passé le reste de la journée dans un brouillard hébété dont il ne se souvenait à peine.
Thranduil se redressa. Il n'avait plus pensé à son père depuis des centaines d'années. Les derniers jours devaient l'avoir atteint plus qu'il ne le pensait. Les nazguls avaient ce pouvoir de faire ressortir les plus sombres terreurs de leurs proies.
« Nous nous rapprochons, » murmura-t-il à voix basse.
Il n'eut aucune réponse. Il ne se retourna pas pour en avoir. Il entendait leurs pas lourds sur le sol gelé et c'était bien suffisant.
« Farel… »
Ce n'était qu'un murmure à peine audible mais Thranduil baissa les yeux vers la petite forme emmitouflée dans un épais manteau d'hiver éliminé. Seul son visage dépassait du tissu rêche, pâle et émacié. Ses yeux ressortaient terriblement, du même brun doux que ceux de Bard le tueur de Dragon.
« Que s'est-il passé ? souffla-t-elle. Nous…avons été…attaqués ?
— Restez tranquille, tout va bien, lui répondit simplement Thranduil. Nous arriverons bientôt. »
Plus que trois heures de marche et il espérait arriver sur la vieille route des elfes. Il leur faudrait encore une heure avant d'arriver aux cavernes, moins si, comme il l'espérait, des éclaireurs patrouillaient et leurs venaient en aide. La route des elfes ! Si ancienne et si proche mais qu'ils n'atteindraient pas avant longtemps. Trop peut-être, pour des gens aussi épuisés qu'eux.
« Nous arrivons, » répéta Thranduil un peu plus fort.
Ils continuèrent. Encore et encore. Un pas après l'autre. Par moments, Thranduil entendait les orques mais il n'y réagissait plus, leurs ennemis étant encore trop loin pour être de véritables menaces. Ils avaient quitté la partie incendiée de la forêt. Buissons et herbes sauvages avaient repris leurs droits et parvenaient à les masquer à des yeux non avertis.
Le plus grand danger était les araignées. Plus ils allaient vers le nord, plus leur présence était inquiétante. Envoyées par le Nécromancien, elles colonisaient peu à peu la forêt au point que leurs premières toiles touchaient les flancs de la chaîne de montagne, le cœur de son royaume.
Thranduil se redressa inconsciemment. Malgré la douleur dans ses muscles et la raideur de son dos, il était chez lui. Le cœur soudainement plus joyeux. Lorsque le poison gangrenait son corps, il avait pensé plus d'une fois mourir loin des siens. L'air était plus pur que celui de la forteresse noire, les ombres moins épaisses. Thranduil esquissa un léger sourire las. Ses yeux fouillèrent les buissons aux pieds des arbres. Ils étaient proches d'un nid. Il pouvait voir les œufs translucides entre les branches. Combien y en avait-il ? Des dizaines par couple, voire plus…L'envie de bondir et incendier le nid brûla en lui. Il se raisonna : ce n'était pas le moment. Et les araignées adultes ne devaient pas être loin. Ils devaient partir, les éviter à tout prix, rester discrets, invisibles.
Thranduil plia les genoux et déposa délicatement Tilda sur le sol, le dos accolé à un tronc d'arbre. Les bras libres, il fit signe aux autres de rester là, cachés entre deux buissons. Un coup de vent fit voler une mèche de cheveux blonds devant ses yeux. Il la remit derrière une oreille d'un geste mécanique, gêné par quelque chose d'aussi trivial.
« Qu'attendons-nous ? souffla Sigrid d'une voix à peine audible.
— Il y a des araignées à proximité, l'informa Thranduil. Je dois vérifier si le chemin est libre. Restez cachés et ne bougez pas. Je reviens vite. »
La jeune fille hocha la tête malgré la peur qui lui vrillait le ventre. A moins qu'il ne s'agisse seulement de la faim ? Cela faisait si longtemps qu'elle ne savait plus. Bouger lui donnait des vertiges et elle se demandait comment l'elfe pouvait être aussi résistant.
Thranduil s'éloigna sans faire un bruit, le dos rond et les genoux fléchis pour passer inaperçu. Ses vêtements gris se fondaient presque dans les tons hivernaux de la forêt et il disparut rapidement du champ de vision des humains.
Les arbres grouillaient d'araignées. C'était un miracle qu'ils n'aient pas encore été remarqués. Cela ne durerait pas, Thranduil le savait. Le moindre mouvement de trop, le moindre effleurement d'une de leur toile ameuterait les terribles créatures. Il se glissa entre les arbres, guettant les monstres. Il en voyait du coin de l'œil mais dès qu'il se tournait vers elles, elles disparaissaient de sa vue. Ce n'était pas bon signe. Etait-il si fatigué qu'il n'arrivait plus à les voir ou les araignées leur tournaient-elles autour en attendant une bonne occasion ? Il ne pouvait pas le dire.
Thranduil ne prit pas le risque de partir trop loin des enfants. Il avait eu l'intention de vérifier le chemin mais c'était trop risqué. Il rebroussa chemin et revint près d'eux. Aucun n'avait bougé, c'était à peine si Sigrid avait osé respirer. Bain s'était endormi. Hilda avait passé un bras rassurant autour des épaules du jeune homme dans une étreinte presque maternelle.
« Nous devons repartir, » déclara doucement Thranduil mais son ton presque gentil ne dissimulait nullement qu'il s'agissait d'un ordre.
Il surveillait tellement les arbres qu'il ne se rendit pas compte que des brindilles craquaient derrière eux, à hauteur du sol. Tapis dans l'ombre, un warg sans cavalier rampait, son museau frôlant la terre, ses yeux jaunes brillant dans l'obscurité. Il se rapprocha, grignotant le terrain à chaque pas. Sa queue oscillait de droite à gauche, lui permettant de conserver un équilibre parfait alors qu'il se ramassait pour bondir. Ses pattes sous lui, la tête levée, le warg s'élança. Il fit trois bonds avant d'arriver sur Thranduil, bousculant au passage Sigrid et Bain. Il n'avait que faire des autres. Seul le roi des elfes avait de l'importance : Azog avait promis une grande récompense à celui qui parviendrait à lui ramener la tête de Thranduil.
Au dernier moment, Thranduil se rendit compte qu'ils étaient attaqués. Il laissa tomber Tilda au sol et tira son épée. La mâchoire du loup se referma sur la lame. Son élan les fit rouler à terre tous les deux. La lame se ficha dans la gueule du loup et la bête resta étendue sur le sol. Thranduil se remit péniblement debout et récupéra son arme.
Soudain, des orques surgirent près d'eux. Inhabituellement silencieux, ils s'étaient débarrassés de leurs armures trop bruyantes à la demande d'Azog. L'orque pâle lui-même se tenait à quelques mètres de Thranduil. Il avait perdu son sourire moqueur. A la place, son visage reflétait une fureur glacée. Il fit un signe pour ses soldats.
Merci pour tous les commentaires ! Je suis ravie que le récit des filles vous ait plu. Leur heure de gloire n'est pas terminée, loin de là. Elles vont rapidement montrer tout leur courage. Être une fille et jeune ne veut pas dire que ce sont des incapables. Bien au contraire !
Les jeunes ne vont pas encore découvrir qui est Thranduil mais on s'y rapproche.
Encore un cliffhanger pour la fin. Je sais que vous me détestez !
J'espère que vous avez aimé le chapitre quand même XD
