Chapitre 53
Exil
« Tu as conscience que ton humaine est défectueuse? »
Je réprimai un grognement. Qu'est-ce qui était le plus offensant? Le tutoiement soudain alors qu'on ne se connaissait que depuis deux heures? Qu'il parle de "mon humaine" comme de mon animal domestique? Ou qu'il parle d'elle comme d'une pièce cassée sur une ligne de montage?
Du calme, Cullen. Ce n'est pas sa faute. Il a été élevé dans la jungle.
Bella s'était mise à rire, ne portant aucune ombrage sur la question.
« Edward a un faible pour les défauts de fabrication. » répondit-elle à ma place.
Les questions de Nahuel étaient spontanées, sans filtre. Il était clair que ce garçon n'avait aucune malice, aucune subtilité non plus, mais sa curiosité mal placée me faisait grincer des dents. Il s'ajustait à mon pas d'un peu trop près à mon goût et ne cessait de dévisager Bella de ses grands yeux obnubilés. Il venait de comprendre pourquoi son regard était fuyant et il était de plus en plus fasciné.
« Une handicapée! Je n'en avais jamais vue une d'aussi près. »
Il la prenait pour une bête de foire!
Huilen nous suivait aussi de très près, pour veiller sur Nahuel qui se montrait un peu trop amical. Elle désapprouvait notre proximité. Elle craignait que je me mette en colère et que le gosse en subisse les conséquences. Or, même si j'avais été en colère, porter Bella sur mon dos ne me permettait absolument pas de m'emporter de quelque façon que ce soit. De toute manière, à quatre guerrières amazones pour le protéger contre un seul vampire, je n'étais pas assez sot pour jeter de l'huile sur le feu.
J'étais si occupé à surveiller le jeune hybride que j'en perdais la notion du temps et de l'espace. Je me contentais de suivre le groupe qui avait pris de l'avance sur nous, sans savoir vraiment dans quelle direction nous allions.
Je suivais des tueurs d'humains sanguinaires alors qu'une de leurs proies était juchée sur mon dos. La situation était inusitée. Contradictoire. Aucun sens.
Une chose était sûre, Chaca allait me payer ça plus tard.
« Vous vous connaissez depuis longtemps? » enchaîna-t-il.
Je ne pipai mot. Bella soupira et répondit à ma place encore. Ce n'était pas vraiment pour être polie, mais plutôt pour se donner une opportunité de poser des questions à son tour.
« Un an, environ. Quel âge as-tu?
-123 ans. Tu peux vraiment rien voir du tout?
-Noir total. Où avez-vous appris l'anglais? Personne ne le parle dans cette partie du monde.
-Comme pour les humains, c'est la langue nécessaire à apprendre pour communiquer entre toutes les nationalités. Ça n'arrive pas souvent par contre. Vous êtes les premiers à qui on parle. Comment fais-tu pour protéger Eduardo?
-Je l'ignore. Je le touche et il est immunisé, c'est tout. Vous connaissez Phileos depuis longtemps?
-D'aussi loin que je me souvienne, il a toujours été notre allié. Et vous deux, ça fait combien de temps que vous le connaissez?
-Nous nous sommes rencontrés l'été dernier, sur son lac.
-Son lac? Ouh là, il n'a sûrement pas apprécié. C'est son lac et il ne supporte pas que des étrangers l'approchent.
-Il n'a pas apprécié du tout, en effet, mais nous nous étions quittés en bons termes, somme toute.
-Comment Eduardo t'a connu?
-Nous fréquentions le même lycée.
-Lycée?
-Une école.
-L'école...
-C'est un endroit où on apprend à lire, à compter. On y apprend aussi l'Histoire, les sciences...
-Ah! Oui! J'ai déjà vu des écoles. Il y a plein de jeunes coeurs qui battent la chamade là-dedans.
-De quoi te nourris-tu?
-D'humains, évidemment.
-Ah... »
Silence pesant.
« Je ne lui ferai rien, Eduardo. » Le jeune avait capté ma soudaine tension. « Les amis de nos amis, on ne les mange pas. »
Bella déglutit, tenta de chasser son malaise.
« Ça... Ça ne te fait rien de... de tuer tes semblables?
-Mes semblables?
-Les humains sont la moitié de ce que tu es, après tout. »
Le jeune réfléchit, haussa les épaules.
« J'ai déjà essayé de manger comme un humain et je n'ai pas apprécié. Je préfère le sang.
-Tuer ne te pose vraiment aucun problème? » insista Bella, presque atterrée.
« Je ne tue pas souvent. Ce sont mes tantes qui s'en occupent, généralement.
-Tes tantes? Les autres sont tes tantes?
-Que Huilen, en fait. Mais je les considère toutes comme mes tantes.»
Bella fit silence, embêtée. Je devinai sa contrariété. Dans une certaine mesure, elle comprenait que les carnivores n'aient pas d'état d'âme et qu'ils tuent des humains pour se nourrir. Mais elle ne pouvait concevoir que Nahuel, moitié humain, n'ait aucun scrupule à en faire autant.
J'avais l'opportunité d'explorer sa tête à loisir et je pouvais comprendre que Nahuel n'éprouve aucun remord. Il avait été élevé de cette façon. Il n'avait pas connu autre chose que la vision et les valeurs des carnivores purs et durs. De son point de vue, il ne faisait rien de mal. Il ne faisait pas exprès de tuer des humains, il ne le faisait pas pour le plaisir. C'était juste un acte aussi banal que d'acheter une pièce de viande chez le boucher.
« Pourquoi tes yeux sont pas comme les nôtres, Eduardo? » reprit le jeune, inconscient du malaise qu'il avait créé.
Eduardo... Pff.
« Mon mode de vie n'est pas le même que le vôtre. Je ne me nourris que d'animaux. » répondis-je, patient.
Il écarquilla les yeux, ahuri.
« D'animaux? C'est possible de faire ça? »
Il n'en revenait tout simplement pas.
Je ne voulais pas qu'il croit que je les critiquais et il n'était clairement pas en mesure de comprendre que c'était mal de tuer des gens alors je tentai d'expliquer la chose autrement.
« Mon clan tenait à demeurer le plus humain possible. Les humains ne se nourrissent pas d'humains, mais ils chassent des animaux et élèvent du bétail pour se nourrir, alors nous avons décidé d'en faire autant.
-Pourquoi vous voulez agir comme les humains?
-Leur mode de vie nous convient mieux. »
Je lui fis un petit sourire engageant.
« Tu devrais essayer, un de ces jours. Ce n'est pas les animaux qui manquent ici. »
Huilen me jeta un regard sévère. Elle ne voulait pas que je l'encourage à se montrer clément envers les humains. Elle craignait que son neveu ne finisse par avoir envie de vivre parmi eux s'il venait à comprendre qu'une partie de lui était comme eux. Elle était certaine qu'il finirait par répudier son régime alimentaire ainsi que la vie qu'il avait toujours connue auprès de son clan. Alors leur séparation serait inévitable. Elle voulait lui éviter tout intérêt envers la race humaine, pas parce qu'elle trouvait leur existence inférieure, mais par peur qu'il ne la quitte.
« Il ne vous abandonnerait jamais, vous savez. » la rassurai-je, la prenant de court.
Elle se renfrogna, agacée d'être si bien cernée par un étranger.
Le jeune nous considéra tous les deux.
« Pourquoi je t'abandonnerais, tante Huilen? »
Elle ne répondit pas, se réfugiant dans le mutisme.
« Elle craint que mon mode de vie t'influence et que tu aies envie à ton tour de vivre parmi les humains. Vous seriez alors obligés de vous séparer. »
Il cligna des yeux, impressionné.
« Tu as lu tout ça dans sa tête? »
J'acquiesçai et il eut un sifflement admiratif avant de se tourner vers sa tante avec un regard rassurant.
« Ce serait chouette d'essayer, mais les humains ne m'accepteraient jamais. » dit-il en haussant une épaule fataliste. « Je ne partirai jamais, tante Huilen. »
La femelle demeura muette, quoique son silence me parut moins buté et plus attentif, à partir de ce moment.
Devant nous, la chef avait ralenti l'allure, titillée par notre conversation. Elle se retrouva bientôt à notre hauteur. Je tâchai de demeurer impassible, mais son aura pleine d'hostilité me poussa à marcher de billet, de façon à ce que Bella ne soit pas à sa portée.
« Où se trouve votre île, colon? » attaqua-t-elle d'office sans autre forme de cérémonie.
« Je préfèrerais ne pas vous le révéler, pour notre sécurité à tous. » rétorquai-je, courtois.
« Je ne connais qu'un couple qui possède une île sur mon territoire, mais j'ignore où elle se situe exactement. »
Les yeux écarquillés, je la scrutai gravement alors que des visages familiers apparaissaient dans ses souvenirs.
« Carlisle et Esmé... » soupirai-je.
Ils avaient été observés ici dans la jungle. Quand ils venaient au Brésil pour s'isoler en amoureux, ils venaient toujours chasser sur la terre ferme pour éviter de perturber l'écosystème de leur île qui était très petite.
Zafrina les avait croisés à quelques reprises, mais jamais ils ne l'avaient remarquée, leurrés par son talent d'illusionniste. Ce que j'avais craint l'été dernier s'était bien produit. Carlisle et Esmé s'étaient toujours crus seuls vampires à fréquenter ce territoire et à n'importe quel moment ils auraient pu se faire coincer par les amazones. Curieusement, aujourd'hui, savoir que j'avais eu raison ne me rendait pas plus méfiant et craintif.
« Ce sont mes parents. Carlisle est le chef de mon clan. »
Elle se détendit imperceptiblement. Elle ne les avait jamais chassés de son territoire, jamais menacés, parce qu'elle avait senti, comme tout ceux qui croisent Carlisle sur leur route, qu'il était pacifique.
« Nous les avons observés de loin. Ils sont passés par ici il y a quelques décennies, pour chasser des animaux. »
Elle ne s'était jamais assez rapprochée de Carlisle et Esmé pour remarquer leur regard doré. Autrement, elle m'aurait associé à eux depuis le début et cette méfiance à mon égard aurait baissé d'un cran. Car, si j'étais sous la tutelle de ce vampire pacifique, elle se serait montrée plus tôt, non pas plus sympathique, mais plus neutre en tout cas.
Peu importe où se trouvaient Carlisle et Esmé à cet instant, je les bénis. Grâce à eux je m'attirais peut-être les faveurs de la femelle dominante du groupe.
« Nous les avions considérés inoffensifs et avions préféré leur faire croire qu'ils étaient seuls au Brésil. Dans la mesure où nous ne chassions pas le même gibier, je ne voyais pas l'intérêt de les renvoyer de mon territoire. »
On me donnait ainsi une autre preuve que le clan amazone ne tuait pas n'importe quel étranger, sans raison valable. Contrairement à tout autre clan carnivore ordinaire, ils ne tuaient qu'en dernier recours.
« Vous auriez pu vous manifester. Carlisle aurait été ravi de faire votre connaissance. »
Elle ne répondit pas, perplexe. Un vampire qui veut faire ami-ami avec un autre vampire, c'était une chose rare.
« Où sont-ils aujourd'hui?
-Je l'ignore moi-même. Nous sommes séparés. Bella et moi avons estimé préférable de ne pas les mettre en danger inutilement en restant avec eux. C'est nous que les Volturi veulent en premier. »
Elle jeta un oeil par-dessus mon épaule à la mention de Bella. Je vis à travers ses yeux le visage de ma compagne, enfoui dans mon cou. Des mèches frisées à cause de l'humidité de la jungle tombaient sur son front moite. Les yeux fermés, la bouche entrouverte, elle s'était endormie. Ses traits tirés en disaient long sur son état. Elle était épuisée.
Vivement que cette cavalcade en finisse.
« A quoi vous sert-elle, mis à part le bouclier? » questionna-t-elle en la scrutant d'un air mitigé. « Elle sent bon. La tentation de la consommer ne vous a jamais traversé l'esprit? »
La consommer? Morbleu... Heureusement qu'elles étaient disciplinées ces amazones!
« J'ai voulu son sang dès le premier jour. » avouai-je, honnête.
« Et vous vous retenez parce qu'elle vous est plus utile en vie que morte. » spécula la chef d'un ton assuré.
« Non. »
Ma voix était calme, mais ma posture raidie trahit ma frustration.
« Je la garde en vie parce que tuer des humains n'est pas dans les moeurs des Cullen, mais, avant tout, je la garde en vie parce que je l'aime. »
Zafrina ne sut pas trop comment interpréter le mot "aimer". Comment pouvait-on aimer de la nourriture?
Inutile d'essayer d'expliquer davantage notre situation. C'était comme avec les Irlandais. Elle ne pouvait pas concevoir ce genre de relation. C'était dommage. Avec un être moitié humain parmi eux, j'aurais cru qu'elle pourrait comprendre un peu mieux ma position.
« Comment les Volturi ont appris votre existence? » enchaîna la chef.
Je soupirai, peu désireux d'en parler.
« Un autre vampire nous a dénoncés, en quelque sorte. Une femelle. Nous avions tué son partenaire parce qu'il voulait le sang de ma compagne. La femelle a voulu se venger.
-Pourquoi ne l'avez-vous pas transformée à ce moment? Vous vous seriez évités les problèmes dès le début. »
Je répondis par une autre question.
« A cause de ce qu'il est, Nahuel est involontairement responsable du danger que vous courez avec les Volturi. Pour autant, désireriez-vous qu'il soit un véritable vampire seulement pour éviter la menace qui vous guette?
-Non.» se braqua-t-elle.« Il est très bien comme il est.
-Voilà. Bella est très bien telle qu'elle est aussi. Je ne la changerais pas par simple désir de commodité.
-Mh. »
L'argument avait porté.
Je repris mon histoire: « Les Volturi sont venus, d'abord pour nous exécuter parce que nous avions enfreint la loi, mais quand ils ont compris que Bella et moi avions un don puissant, ils ont décidé de faire de nous leurs soldats.
-Ce que vous vous refusez de faire.
-Plutôt mourir qu'être à la solde de ces gens. » dis-je avec aplomb.
Un sentiment soudain de solidarité nous poussa à nous sourire mutuellement. Mon ton hargneux en parlant des Volturi lui avait plu. Elle les haïssait autant sinon plus que moi.
Puisque Zafrina semblait un peu plus d'humeur magnanime, je fus tenté à mon tour de demander quelques éclaircissements sur ce que j'avais découvert sur eux.
« Et vous? Comment les Volturi vous ont-ils découverts?
-Par mon géniteur. »
Nahuel marchait à nos côtés et il crut bon de répondre lui-même.
« Après avoir abandonné ma mère, il continuait de séduire des femmes humaines et de les laisser tomber. Il y a eu une dizaine de naissances... surnaturelles et la façon dont ça se passait était… particulière et le résultat catastrophique. »
Il n'avait pas de souvenirs précis de sa naissance, mais Huilen si. Et c'était affreux. Les nouveaux-nés tuaient malgré eux leur mère en naissant. Et Nahuel s'en sentait coupable.
« Moi, j'ai eu de la chance. Huilen était là. Elle ne m'a pas laissé, même quand j'ai... »
Il avait tué sa mère et ensuite mordu sa tante, sans faire exprès. Ainsi donc, un hybride pouvait aussi transformer un humain en vampire...
Il s'en voulait davantage d'avoir tué sa mère que d'avoir mordu sa tante. Devenir vampire n'était pas mal pour lui. C'était le mode de vie qu'il avait toujours connu et il aimait bien. Tuer sa génitrice, en revanche, le répugnait. Il aurait aimé la connaître. Il aurait aimé qu'elle survive.
« Huilen m'a caché, même si elle comprenait à peine ce que j'étais et ce qu'elle était devenue. »
La concernée eut un regard affectueux pour son neveu. Elle l'avait aimé dès le premier regard et elle était prête à tout lui pardonner; la mort de sa soeur, la perte de son humanité. Pour elle, il n'était qu'un nourrisson innocent.
« Les Amazones nous ont trouvés dans la jungle et elles nous ont adoptés. » reprit le gosse.
Zafrina posa sa main sur la tête de son plus jeune membre et lui sourit avec bienveillance. Des liens presque maternels l'unissaient à lui aussi.
« Nous avons pu les éduquer, leur montrer les règles, ce qui n'était pas le cas de tous les autres hybrides que ce fou avait engendrés et laissés derrière lui. Les rumeurs allaient bon train ailleurs dans le pays; des démons ensorcelaient des femmes et ces dernières enfantaient les fils du diable. Les Volturi ont fini par en entendre parler et ils sont venus régler le problème. »
Elle se rembrunit au souvenir de ce massacre.
« Ils se sont d'abord intéressés à ce nomade et ils ont trouvé sa trace. Ils l'ont tué pour le punir d'avoir exposé le secret vampire, mais aussi pour avoir entaché la pureté de notre race en engendrant des bâtards. » Elle grimaça en pensant que Nahuel était bien tout sauf un vulgaire bâtard. « Ensuite, ils ont fait le ménage. Tout ce qu'ils appelaient des "anomalies génétiques" fut débusqué et supprimé. »
Des enfants aux yeux rouges, sauvages, déchaînés et incapables de se contrôler furent massacrés. Je ne pus m'empêcher de me désoler pour ces hybrides. S'ils avaient pu être pris en main, comme Nahuel, on aurait pu les sauver.
Quoique, valait-il vraiment la peine de préserver la vie de tueurs d'humains en devenir, si disciplinés et discrets fussent-ils après éducation? La question méritait d'être posée. Quant à la réponse, j'ignorais laquelle était la plus sensée.
« Ce n'était qu'une question de temps avant que Nahuel soit trouvé à son tour. Le talent de Zafrina n'allait pas être efficace indéfiniment. » reprit Huilen. Elle observait son neveu avec une crainte rétrospective.
« Je peux faire voir ce que je veux à mes victimes, mais l'odorat est un sens que je ne peux pas tromper. Mon seul espoir était Phileos. »
Zafrina leva le menton vers notre guide qui ouvrait la marche quelques mètres devant nous aux côtés de Kashiri et Senna. Il feignait ne pas nous écouter.
« Il a accepté de nous camoufler tout le temps que les Volturi ont été dans les parages. » dit Huilen, encore reconnaissante pour son geste après toutes ces décennies.
« Je n'avais pas tellement le choix. Vous étiez venues jusque chez-moi avec le petit. Les Volturi auraient fini par découvrir ma cachette en suivant vos traces et j'aurais été moi aussi dans le pétrin. » morigéna-t-il.
Il rouspétait pour la forme et personne ne le prit au sérieux. Les Amazones avaient l'habitude de l'entendre ronchonner.
« Quand ces derniers ont été certains que le ménage était terminé, ils sont retournés en Italie et nous avons pu vivre ici tranquille. » dit le gosse.
« Jusqu'à ce que ceux-là arrivent. » accusa Kashiri, d'un regard méprisant dans ma direction.
Elle se détourna aussitôt que Zafrina lui envoya un ordre acerbe dans leur propre langue.
Je retins un sourire. J'étais dans les bonnes grâces de la chef, c'était bon signe.
La journée passa et Bella se réveillait parfois, ballotée par les prouesses que j'étais contraint d'effectuer pour suivre la route accidentée que traçait Chaca.
Je ne savais pas ce que j'allais récolter comme réponse si j'osais demander une halte au nom de Bella. Une humaine ne pouvait pas suivre ce rythme indéfiniment. Il lui fallait manger et un vrai repos à l'horizontal, pas sur mon dos.
Je n'eus heureusement pas à réclamer quoi que ce soit. Je découvris avec étonnement que Nahuel avait autant besoin de sommeil que Bella. Il était plus résistant, n'avait pas de lit au sens propre du terme, cependant il devait récupérer de l'énergie, tout comme les humains. Les Amazones étaient habituées depuis longtemps à veiller à ce que leur rejeton bénéficie d'un coin tranquille pour dormir chaque nuit et ce fut avec plaisir que j'obéis lorsqu'elles ordonnèrent une pause.
À la tombée de la nuit, nous nous arrêtâmes près d'une source d'eau potable et je montai la tente de Bella. Elle retrouvait une certaine forme de confort et soupira d'aise quand elle s'introduisit dans le sac de couchage.
Les autres se retirèrent dans un coin de l'autre côté de la source et s'immobilisèrent, telles des statues.
« T'en as pas marre de ne rien voir? »
J'avais refusé qu'il vienne nous parler sous la tente, un espace trop confiné où l'odeur de Bella serait trop concentrée pour ma tranquillité. Bella avait néanmoins gardé son oreiller sortie de la tente pour continuer de converser malgré l'heure du couvre-feu passée. Le petit s'était allongé dans l'herbe près de moi qui faisais le guet.
Les amazones restaient en retrait, faisant mine de ne pas prêter attention à nous. Il ne fallait pas se fier aux apparences. Elles veillaient au grain, comme moi. Seulement, nous ne savions plus vraiment ce que nous guettions. J'avais de plus en plus de mal à croire qu'elles pouvaient laisser dominer leur appétit et elles avaient de plus en plus de mal à croire que je pouvais être une menace à leur clan. Mais être sur nos gardes était trop inscrit dans nos gênes pour y renoncer si vite.
Depuis qu'elle s'était réveillée, Nahuel ne cessait de harceler Bella avec des questions sur les humains. Son handicap, son mode de vie d'infirme y passa aussi. Bella répondait de bonne grâce. Elle avait l'habitude de ce genre de questions. Tout le monde, humain ou vampire, était intrigué par sa situation.
« Ça dépend des jours. » avoua ma compagne, un petit sourire en coin. « Je ne considère pas ce que j'ai comme un handicap. C'est juste une façon de vivre différente.
-Pourquoi les humains vieillissent si vite? »
Question qui la surprit tandis que moi elle m'horripilait.
« Ça, c'est un peu comme demander pourquoi l'univers est fait d'une manière et pas d'une autre. » philosopha Bella. « Dans ce cas, je pourrais aussi demander pourquoi tu ne vieillis pas.
-Oh, moi, je suis différent, je vieillis.
-C'est vrai? Tu as plus de cent ans et ta voix ne laisse percevoir qu'un ado de 15 ans pourtant.
-J'ai atteint ma maturité physique trois ans après ma naissance. » dit-il fièrement.
« Tt... Trois ans? ! » sursauta-t-elle.
Ce genre de détails, je l'avais vus dans les souvenirs de Huilen.
« Sa croissance a ralenti après ses trois ans. Pour autant qu'il sache, Nahuel vieillit encore. »
Le gosse se montra encore impressionné par mes capacités mentales.
« Exact. Mais moins vite que les humains. Dans cent ans, j'aurai peut-être l'air d'en avoir quarante. » Il plissa le nez tout à coup. « C'est quoi ce truc qui empeste? »
Bella, qui avait la bouche grande ouverte suite à ces révélations, s'empressa de secouer la tête pour se ressaisir. Elle sortit de sous ses couvertures la barre énergétique qui lui servait de collation.
« Un en-cas. Composé de noix, d'amandes, de brisures de chocolat, de céréale.
-Connais pas.
-Je croyais que tu avais déjà essayé de manger de la nourriture?
-Pas de ce genre. Je me suis déjà approché de ces machins vert dans les palmiers, par contre.
-Des bananes.
-Oui, je crois que c'est ça le nom.
-Et...?
-Et rien qu'en éplucher une m'a donné la nausée. »
Bella ricana de bon coeur.
« Tiens, essaie un morceau de ma collation. C'est différent des bananes. Qui sait, tu apprécieras.»
Le petit me regarda avec appréhension, quêtant mon avis.
« Un truc, pince toi le nez et avale tout rond.
-T'as déjà essayé de manger la boustifaille humaine, toi aussi?
-Parfois j'y suis contraint quand je suis devant un public. Je dois jouer la comédie pour éviter les soupçons. »
Nahuel attrapa le morceau que lui tendait Bella et l'engouffra. Il grimaça. Par fierté, il ne recracha rien.
« C'est... Intéressant.
-Avec de l'entraînement, tu t'habitueras. » l'encourageai-je.
« Je vais peut-être essayer ta façon à toi, Eduardo. Ce sera moins pénible.
-Les animaux? Oui, c'est moins pénible, mais pas appétissant. »
Il remarqua soudain mes doigts qui caressaient machinalement le bras de Bella. Il avait constaté que je ne manquais jamais une occasion d'être en contact physique avec elle. Le lien qui nous unissait était évident. Ses pensées prirent alors une tournure plus sérieuse, plus grave. Il ne put s'empêcher de s'interroger sur ses origines, ses deux géniteurs; l'humaine séduite et le vampire don juan.
« Ce n'est pas comme ça entre nous. » contrai-je, interrompant ses pensées. « Je ne l'abandonnerais jamais. »
Il acquiesça, tristounet. L'ambiance détendue et débonnaire s'était évanouie.
« Même si tu sais qu'elle va mourir un jour.
-Même si je sais qu'elle pourrait mourir un jour. » rectifiai-je.
« Bonne nuit Eduardo. Bonne nuit Bella. »
Il s'éloigna et rejoignit son clan.
« Qu'est-ce qu'il a tout à coup? » questionna mon amoureuse.
« Il est triste. Il se rend compte de qui nous sommes.
-Ah... Et qui sommes-nous?
-Ce qui aurait pu être. Tu es l'exemple de mère que tu aurais pu être pour lui s'il n'avait pas tué la sienne. Et je suis l'exemple de père que j'aurais pu être pour lui si son géniteur avait aimé sa mère plutôt que de jouer avec elle. Il ne connaîtra jamais ça et ça l'affecte. »
Elle resta silencieuse un moment, compatissante.
«Il est bien entouré. Il n'est pas seul.
-C'est vrai.
-Il a le meilleur des deux mondes, je trouve. Il a les deux natures. Il n'est pas soumis à l'une ou à l'autre. Il peut choisir la voie qu'il veut. Il a de la chance d'avoir le choix, d'être ces deux mondes à la fois.
-De la chance? Je ne dirais pas ça.
-Pourquoi? »
Après avoir exploré la tête de Nahuel, je connaissais l'envers de la médaille mieux que personne.
« Balloté entre deux mondes, on ne sait jamais vraiment qui on est. Les deux univers le repoussent. Les immortels le considèrent comme une anomalie génétique, une faiblesse dans la pureté vampirique, ce qui l'oblige à cacher son existence au monde surnaturel. Et de l'autre côté se trouvent les humains qui le considèrent comme un monstre. A l'instar des vampires ordinaires, on le rejette, lui, créature nocturne assoiffée de sang. Pourtant il est à moitié comme eux et pourrait vivre comme eux si on lui en donnait l'opportunité. Tu vois, des deux univers, il doit se cacher. Des deux univers, il doit resté éloigné. Jamais tout à fait compris, jamais à sa vraie place, où qu'il soit, avec qui que ce soit. C'est une existence pesante. »
Bella déposa la tête sur son oreiller, le regard affligé.
« Je n'avais pas vu les choses sous cet angle.
-Nous sommes les premiers individus extérieur à son clan qu'il rencontre et sans doute les derniers. »
J'effleurai tendrement ses paupières, l'obligeant à les fermer.
« Ne te fais pas de soucis pour lui. »
Nous avions déjà bien assez des nôtres.
« Dors, douce lune. »
Elle obéit malgré elle.
« Voilà Rio de Janeiro, avec ses trente six kilomètres de plage, son Carnaval, son Jésus Rédempteur et ses Favelas. » annonça Zafrina.
Des jours à arpenter la jungle, à gravir les montagnes, sauter par-dessus les falaises et subir la pluie abondante. Des jours à voyager aux côtés de vampires étrangers. Des jours à s'apprivoiser sans y parvenir vraiment, des jours à essayer de se comprendre sans succès parce que le gouffre qui séparait nos deux modes de vie était trop profond.
Je n'étais pas fâché d'être arrivé à destination. Rio allait être notre carrefour, la croisée des chemins où tout le monde se séparerait. Cette ville était la dernière étape avant la fin de notre fuite perpétuelle. Bientôt l'Île d'Esmé serait à notre portée et j'espérais enfin laisser derrière nous nos ennuis.
Sortis de l'Amazonie, nous observions la ville dans le soleil couchant. De là où j'étais, la gigantesque statue du Cristo nous tendait ses bras, perché sur le pic du Corcovado. Pas sûr que ce messie serait prêt à nous accueillir s'il savait quel genre d'individus nous étions...
On entendait d'ici l'effervescence constante qui faisait la réputation de Rio. Effervescence festive dans certains quartiers, effervescence violente dans certains autres. Tout était diversifié ici; les habitants, les cultures. Et tout était relatif; la sécurité et l'accueil. D'un côté il y avait les touristes, les plages, l'exubérance et l'abondance. D'un autre, il y avait les bidonvilles, les gangs de rues et la rivalité meurtrière entre territoires mafieux.
Une ville tout en relief. Les grattes-ciel étaient érigés à même les montagnes escarpées, les baies en anse longeaient les buildings, les maisons, les routes. Une ville où jungle et urbanisme s'entrelaçaient. Une ville magnifique et effrayante, chaleureuse et dangereuse à la fois.
Une ville que les Amazones détestaient. Les colons y régnaient en maître et elles haïssaient ces descendants d'explorateurs qui avaient amené avec eux la maladie, la guerre, la destruction et l'extinction quasi totale des peuples humains qui étaient nés ici. Elles ne voyaient qu'un seul avantage à l'expansion des colons sur leurs terres; plus de proies à leur portée, plus de choix au menu.
Pour sa part, en d'autres circonstances, Bella aurait sûrement voulu jouer les touristes. Mais ce temps d'exploration et d'insouciance était du passé. Les derniers jours l'avaient épuisée. Connaître un jeune hybride était intéressant. Côtoyer son clan rébarbatif, arrogant et moqueur chaque fois qu'elle osait ouvrir la bouche, c'était exténuant moralement et physiquement.
Elle avait appris à ses dépends qu'on ne pouvait sympathiser aussi facilement avec des carnivores. Je me réjouissais déjà qu'il n'y ait pas eu de casse et de prise de bec fatale, je n'avais osé espérer davantage qu'une tolérance mutuelle précaire.
Heureusement, le voyage tirait à sa fin.
Le plan de Phileos était simple: traverser la ville et atteindre la baie de Ipanema. De là, nous nous séparerions. Les Amazones allaient plonger dans l'océan et rester sous la surface pour éviter que leurs odeurs soient dépistées en quittant Phileos. Elles allaient nager vers Sao Polo. Phileos, lui, allait nous suivre jusqu'à la Ilha dos Sonhos et nous y laisserait avant d'aller rejoindre les Amazones pour les cacher quelque part dans la jungle. Aucun des deux camps ne saurait où se cache l'autre, ainsi personne ne pourrait trahir personne si l'ennemi tombait sur l'un de nous. Seul Chaca saurait où nous sommes, mais, étant donné son don, aucun Volturi n'arriverait à mettre la main sur lui.
Plan simple. Excepté que les Amazones prévoyaient faire un détour... gastronomique.
« Maintenant, taisez-vous, soyez discrets et regardez où vous mettez les pieds. » ordonna Chaca, se faufilant vers les premiers édifices en amont de la montagne.
« Je croyais que vous nous camoufliez? » s'enquit Bella, toujours et éternellement juchée sur mon dos.
« Je vous dissimule du mieux que je peux, mais nous allons traverser une ville bondée de gens. Je peux vous camoufler, pas vous rendre transparents, Lata. » s'exaspéra le faux dieu. « Ne touchez à rien et ne parlez pas. Une fois de l'autre côté de la ville, nous irons...?
-Au quai, entre le poste 8 et 9. » affirmai-je.
D'après les souvenirs que j'avais de Carlisle et Esmé, c'était de là qu'ils partaient pour rejoindre leur île.
« Bien. Allons-y. »
Chaca allait se lancer du haut de son promontoire, mais Zafrina l'arrêta dans son élan.
« Phileos, nager sans faire surface pendant des heures demande une certaine quantité d'énergie. Nous allons devoir passer par les Favelas avant que tu nous laisses à la plage. »
Je tiquai quand je vis les plans de la chef dans sa tête.
« Vous voulez chasser ici?
-Notre dernier repas remonte à cinq jours. Il nous faut faire le plein avant de plonger à l'eau. »
Elle eut un regard subtil vers le plus jeune de la bande. A moitié humain, il pouvait retenir longtemps sa respiration, mais pas indéfiniment comme nous. Il avait besoin d'une bonne dose d'énergie sanguine pour tenir le coup.
Phileos soupira, agacé de devoir faire une halte en chemin.
« Arì. Allons-y. »
Ils se laissèrent tous tomber de la corniche.
« Vous venez? On n'a pas toute la journée! » entendis-je crier depuis les arbres en contre-bas.
Je le sentais mal. Je n'aimais pas ça.
J'avais compris que ce clan était différent des autres, toutefois ce qui allait s'en suivre ne me plaisait pas du tout.
Ils avaient côtoyé une mortelle durant des jours. Ils n'avaient jamais été aussi proche d'une humaine auparavant et ils avaient encore moins eu l'occasion de parler avec l'une d'entre eux jusqu'à ce que je débarque avec Bella.
Tout cela n'avait en rien altéré leur soif de sang ni stimulé leur pitié envers la race humaine.
Ils auraient dû comprendre que ce n'était pas une bonne idée de chasser, du moins pas devant elle.
Mais il s'agissait d'Amazones; impitoyables chasseresses.
Les jours avaient passé et ma rancune envers Pachacamac s'était dissolue. Elle revenait maintenant au galop, me rappelant que ce voyage forcé aux côtés de vampires étrangers était un plan fou, imprudent et irresponsable.
« Edward? » couina Bella.
« Je n'ai pas le choix de les suivre. Il ne faut pas quitter le dôme de Chaca. Nous ne devons pas nous faire voir des humains. Je suis désolé. »
Je m'élançai à mon tour, courant à contrecoeur vers la population.
« Où... Où va-t-on?
-À Rocinha. Un quartier défavorisé.
-Les favelas, j'adore. » se délecta Senna.
Le regard affamé devenu noir de désir, les Amazones ne tardèrent pas à entrer en transe. Elles disparurent de ma vue, se faufilant entre les toits en taule des maisons délabrées. Phileos nous fit signe d'arrêter et d'attendre dans l'ombre d'une ruelle.
Bella en profita pour descendre de mon dos, plus appréhensive que jamais.
« Ils vont vraiment...?
-Oui. »
Je crus naïvement qu'elles se feraient discrètes et rapides.
Erreur.
Des cris succincts ne laissant aucun doute sur ce qui se passait retentirent dans le quartier. Les appartements miteux entassés les uns aux autres avaient beau être pleins à craquer, toutes fenêtres ouvertes, personne n'y prêta attention. C'était un bruit aussi récurant que les klaxons des voitures, les sirènes de police et les coups de fusil des bandes de rues.
Bella sursauta, plaqua ensuite ses mains sur ses oreilles.
« Je suis désolé. » murmurai-je, la prenant dans mes bras.
Geste inutile. Ce n'était pas mon corps qui pourrait servir de mur insonorisant.
Après tout ce qu'elle avait dû affronter ces dernières semaines, ces derniers mois même, elle n'avait vraiment pas besoin d'assister à ça par-dessus le marché.
Phileos n'était pas trop mal à l'aise à l'idée d'assister à des meurtres, quant à lui. Il était même plutôt amusé.
« Ça devrait vous faire plaisir. Ce sont des nartotriquants.
-Narcotrafiquants.
-Peu importe. C'est de la racaille qui empoisonne ces terres.
-Ce sont des êtres humains quand-même. »
D'autres cris surgirent, puis des tirs de mitraillettes. Tout près. Trop.
« Ça se complique, on dirait. » analysa Chaca.
Je me tendis. D'un édifice aux fenêtres condamnées par des planches, des jeunes hommes sortirent en panique, certains armés jusqu'aux dents, et d'autres portant encore en main une bière.
Un bar! Elles avaient attaqué un bar bondé!
Terrifiée par les éclats et les tirs à l'aveuglette, Bella émit une plainte et se serait fondue à mon torse si elle l'avait pu.
Des balles perdues ricochaient sur les murs de ciment près de nous. Je me plaçai devant Bella, prêt à prendre un projectile à sa place. Profitant d'une accalmie de tirs, je voulus sauter sur un toit pour échapper à la cohue, mais Chaca m'attrapa par l'épaule.
« Ne bougez pas. »
Les Amazones sortirent les dernières de ce nid de trafiquants et, un par un, rattrapèrent tous les hommes qui cherchaient à fuir. Je les vis à l'oeuvre et je ne pus m'empêcher d'être à la fois dégoûté et admiratif. L'art de massacrer, elle le maîtrisait très bien. Et elles étaient d'autant plus douées que personne ne pourrait soupçonner l'oeuvre de vampires par après. Tout passerait pour un règlement de compte entre mafieux rivaux.
Elle était peut-être aveugle, Bella n'échappa pas pour autant au craquement d'os brisés, aux étouffements et au hurlement d'agonie. Ses jambes se dérobèrent et elle tourna de l'oeil.
« Bella! »
Je la rattrapai, fit volte face vers le faux dieu.
« Pachacamac, de grâce, épargnez-lui ce spectacle odieux! »
Il roula des yeux au ciel.
Un silence sinistre s'abattit autour de nous. Je ne vis plus que la scène macabre se dérouler devant moi sans le moindre son.
Geignant dans mes bras, les mains crispées sur ses oreilles, ma compagne se balançait d'avant en arrière, traumatisée.
« Chut, c'est fini, Bella. C'est fini... »
Peu compatissant, Chaca grimaça.
« Vous devriez la gifler pour la ressaisir. »
Je lui lançai des éclairs des yeux. Les minutes qui suivirent passèrent comme si c'était des heures. Je finis par détourner les yeux aussi, enfouis mon nez dans le cou de ma compagne qui sanglotait.
Phileos nous avait si bien coupés de l'ambiance macabre à l'extérieur que je n'entendis pas le gosse revenir vers nous.
« Qu'est-ce qu'elle a? »
Je me retournai vivement vers Nahuel. Du revers de sa main il essuya sa gueule ensanglantée et se pencha vers Bella.
« Elle pleure, c'est ça? Je n'avais jamais vu d'humains pleurer. » s'exclama-t-il, fasciné.
Bella dans mes bras, le visage caché dans mon épaule, je m'éloignai du gosse. Je ne savais pas trop pourquoi, mais le voir, lui, moitié humain, faire ce qu'il venait de faire, me révulsait plus que les autres.
« Que se passe-t-il? »
Il avait enfin noté mon hostilité, mais n'en comprenait pas la raison.
Je ne répondis pas, me contentant de rester en retrait alors que les femelles arrivaient à leur tour.
« Vous avez terminé? » s'enquit le faux dieu.
Je n'avais pas réalisé que le silence n'était plus artificiel. Le quartier avait retrouvé son calme.
La grande Kashiri se lécha les lèvres.
« Le ravitaillement est très... vivifiant, ici. On peut y aller.
-La mortelle n'a pas apprécié le détour, on dirait. » ricana Senna.
Huilen poussa son neveu en avant tandis qu'il persistait à comprendre ce qui n'allait pas.
« Pourquoi elle réagit comme ça, Bella?
-Laisse tomber, petit. » dit Chaca.
« Pourquoi les humains pleurent? » insista-t-il.
« Quand ils sont tristes, qu'ils subissent un certain... stress, ils l'évacuent en pleurant. » dit sa tante.
« Pourquoi Bella est triste?
-Parce que nous venons de tuer ses semblables. » murmura-t-elle afin de ne pas être entendue de l'humaine.
Le gosse se tourna vers moi tout en marchant. Il essayait de comprendre la situation.
« Mais... Elle ne les connaissait pas.
-Ça ne change rien. » dis-je, laconique. « Ils avaient choisi la mauvaise voie, mais ils ne méritaient pas de mourir.
-Ce n'est pas une question de mérite. » me coupa Kashiri. « On a besoin de se nourrir, point. On ne choisit pas nos proies. »
J'allais m'engager dans un débat stérile. Plus désireux que jamais que cette rencontre en finisse au plus vite, je me tus et continuai à déambuler dans le quartier, jusqu'à atteindre une autre colline verdoyante derrière laquelle se cachait la plage d'Ipanema.
Le soleil s'était couché depuis un moment déjà. Les plages s'étaient vidées mais subsistaient quelques bandes de surfeurs et d'amateurs de volleyball qui s'amusaient sous les énormes lampadaires.
Nous nous faufilâmes parmi eux jusqu'à atteindre le quai. Aucun ne remarqua notre présence. Nous nous arrêtâmes sous les poutres qui soutenaient la structure.
« Bien. Les Amazones, c'est ici qu'on se laisse. » décréta Chaca. « Je vous rattrape dès que j'aurai amené ces deux-là sur leur île. »
Senna et Kashiri n'eurent même pas un regard vers nous et plongèrent dans les vagues. Qu'importe, j'accueillais avec joie l'heure de la séparation.
Huilen ne tarda pas à suivre. Zafrina eut un léger signe de tête en guise d'adieu à mon intention et disparut à son tour.
« Allez, file, Nahuel. » ordonna Chaca.
Le gosse hésitait à s'en aller, la mine piteuse.
« Est-ce qu'on va se revoir un jour? » me demanda-t-il.
« J'en doute.
-Oh... »
Il était déçu. C'était nouveau pour lui. Il n'avait jamais fait l'expérience d'une séparation et il trouvait cela amer. Nous allions lui manquer.
Après la scène navrante qui venait de se produire dans cette favela, je n'étais pas certain que ce soit réciproque.
Il haussa les épaules.
« Bonne chance alors. Au revoir, Eduardo.
-Au revoir.
-Au revoir, Bella. »
Il espérait un signe de ma compagne, elle qui avait été si loquace et accueillante avec lui ces derniers jours. Mais Bella, bien qu'elle ne pleurait plus, avait perdu toute faculté de parler. Elle était lasse. Profondément lasse. Être témoin d'un massacre lui avait drainé ses dernières forces et avec elles s'en était allé son esprit d'ordinaire si ouvert. Elle avait découvert un garçon charmant, intéressant, fascinant, mais venait de réaliser que c'était aussi un tueur sans pitié. Elle le savait déjà, mais être conscient d'une chose et en être témoin direct était deux notions fort différentes.
Devinant qu'il n'obtiendrait plus rien d'elle, Nahuel se voûta et rejoignit les vagues d'un pas traînant.
Il se tourna une dernière fois vers nous. Bella dût le sentir, car elle leva légèrement le menton et marmonna. « Au revoir. » Il n'y avait pas beaucoup de conviction dans le ton. Elle avait agi plus par politesse que par envie. Et ce n'était certainement pas moi qui allait le lui reprocher.
Le gosse sourit malgré tout et s'engouffra dans les vagues.
Et voilà, c'était terminé. A cause d'un détour sanglant, cette rencontre avait tourné au vinaigre. La séparation aurait pu s'effectuer sur une note plus légère.
Je n'étais vraiment pas fâché de les quitter, pourtant j'avais une impression d'inachevé. Comme si je sentais que cette rencontre aurait pu aboutir à quelque chose de bénéfique, pour nos deux camps. Quoi exactement, je l'ignorais.
« Bien! » Phileos se tapa dans les mains, satisfait. « À nous maintenant. A cause de la lata, nous ne pouvons nager jusqu'à votre île alors il va falloir s'en remettre à ce moyen de transport polluant: le bateau à moteur. Il va falloir que vous en achetiez un. Ne comptez pas sur moi pour approcher un vendeur, je ne parle qu'aux humains qui veulent mourir, je vous le rappelle. »
Pendant que le faux dieu déblatérait son discours, je m'étais agenouillé et j'avais déposé doucement Bella sur le sable.
« Tu vas mieux? » murmurai-je.
Elle opina timidement du chef, les yeux fatigués à peine ouverts. De profondes cernes marquaient son visage pâle. Être traînée sur le dos d'un vampire pendant plus d'une semaine dans une jungle aussi accidentée que périlleuse, ce n'était pas l'idée du siècle.
Mais tout cela serait bientôt terminé.
« Je vais devoir te quitter quelques secondes. Tu peux tenir toute seule? »
Autre oui de la tête.
« Je ne serai pas long. »
J'embrassai le sommet de son crâne, caressai sa joue devenue rugueuse et poussiéreuse depuis son arrivée dans la jungle amazonienne.
Je me levai et inspectai mentalement la zone de la plage qui nous entourait. Les humains étaient loin de notre position. Le ressac était violent et fort ici, il enterrerait tout autre bruit extérieur à leur jeu de ballon. Tant mieux, nous étions isolés.
Les esprits de nos compagnons d'infortune se trouvaient loin dans l'océan à présent. J'allais bientôt les perdre. Tant mieux. Ils ne pourraient voir ce qui allait s'en suivre.
Je me tournai vers Pachacamac, avançai vers lui, l'expression neutre.
« A moins que vous ne voliez une embarcation. » poursuivit-il, toujours sur sa lancée. « Ce serait plus judicieux que d'en acheter une. Les humains ne doivent pas voir votre visage. Vaut mieux mettre toutes les chances de votre côté et ne laisser derrière vous aucun témoin visuel de votre présence au Bré... »
Un magistral crochet du droit directement sur la mâchoire le fit décoller du sable et retomber dans les vagues qui léchaient la plage.
Il bondit sur ses pieds, abasourdi.
« Ne refaites jamais une chose pareille! JAMAIS! » hurlai-je. « Jouez vous encore de nous une seule fois et je vous le ferai regretter amèrement!
-Edward...? » émit faiblement Bella, interloquée.
Je l'ignorai.
« Cinq! Cinq carnivores qui auraient pu à tout moment se laisser submerger par leurs bas instincts! Je vous ai demandé de l'aide, pas de nous faire prendre des risques plus grands encore que subir le courroux des Volturi! Vous nous avez manipulés et contraints de les côtoyer! Et pas peu fier de votre coup, de surcroit, vous vous délectez de soumettre ma femme au spectacle de ces humains torturés! »
Le faux dieu s'étant ressaisi, il serra les poings, grinçant des dents.
« Si je vous avais fait part de mes intentions de rencontrer les Amazones, vous auriez fui.
-Évidemment!
-Elles vivent avec un demi-humain. Votre Lata ne courait aucun risque.
-Cette rencontre n'était absolument pas nécessaire et vous le savez très bien! Je déplore sincèrement que notre venue les mette en danger, mais cette proximité forcée n'était en aucun cas nécessaire! Vous auriez très bien pu nous mener à destination et partir les prévenir du danger ensuite. Vous n'aviez aucun besoin de provoquer cette rencontre. Vous aviez d'autant moins besoin de nous traîner dans ce massacre où une balle perdue aurait pu lui être fatale! » assenai-je, pointant du doigt une Bella aux yeux ronds. « Vous l'avez fait que pour nous punir d'avoir perturbé votre existence de dieu solitaire sur son piédestal:"Faisons flipper un peu le blanc bec et sa warmi en les jetant dans le cercle des amazones, que c'est drôle. Ha!" . Vous vous êtes bien marré? J'espère que oui parce que c'était la dernière fois que vous vous amusiez à nos dépends! Bon vent ! »
Je me détournai d'un pas rageur et récupérai une Bella toujours aussi abasourdie.
« Qu... Que fais-tu? » bégaya-t-elle alors que je la reprenais dans mes bras.
« Nous allons voler un hors-bord. »
Ma voix était redevenue douce et berçante.
Bella ne protesta pas. Elle n'était plus en mesure de s'opposer à l'idée d'enfreindre la loi. C'était dire à quel point elle était exténuée et lasse.
« Ingrat! » entendis-je crier derrière moi.
Je n'y portai aucune attention.
Me suivit-il?
Je l'ignorais. Et très sincèrement, je me fichais pas mal désormais que nous soyions dans son dôme ou non. Nous avions parcouru des centaines de kilomètres sous sa protection. Nous avions embrouillé très efficacement nos traces, alors je pouvais très bien continuer sans lui à présent.
J'étais venu trouver ce faux dieu pour demander son aide, mais le prix à payer pour y avoir droit était injuste. Faire subir à Bella une semaine de cavalcade dans une jungle hostile en compagnie de vampires sanguinaires et imprévisibles, c'était impardonnable. Et ce passage par la favela, c'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase.
Je repérai à la marina un hors-bord qui ferait très bien l'affaire. Des fêtards dansaient sur une autre portion de la plage au son d'un samba fougueuse crachée par des hauts-parleurs plantés dans le sable. Ils n'y verraient que du feu.
Je déposai Bella sur le siège en cuir blanc. Je cassai le panneau sous le volant et trafiquai les fils pour démarrer l'engin sans clef.
Ce fut sous une musique endiablée et fiévreuse, totalement en contradiction avec mon humeur vengeresse et excédée, que je quittai les rivages de Rio pour gagner le calme de l'océan.
N'étant jamais venu sur la Ilha dos Sonhos, je me fiai à ce que j'avais déjà vu dans les souvenirs de Carlisle et Esmé pour situer l'endroit en question. L'île était très éloignée de la côte et ce fut au bout d'une heure que j'aperçus les premiers palmiers apparaître dans l'horizon étoilée. Bella n'avait pas prononcé un mot de tout le trajet. Moi non plus d'ailleurs. Nous avions tous les deux besoin de reprendre nos esprits dans le silence.
La maison apparut à ma vue cependant que je m'approchais de la rive. On sentait depuis le bateau que l'île était déserte. Aucune lumière, aucune fenêtre ouverte. Je pouvais même voir d'ici la poussière et le sable que le vent avait traînés sur le perron et le trottoir de bois. On n'avait pas fait le ménage ici depuis un an ou deux.
La grande maison cachée sous les arbres me parut malgré tout accueillante. Symbole de confort et de sécurité.
Je souris pour la première fois depuis des jours. La seule vue de cette maison était apaisante. Enfin, nous l'avions trouvé, ce havre qui permettrait de vivre en paix, seuls et loin des tourments.
Alors que je m'apprêtais à accoster, la voix de Chaca me fit sursauter.
« Donnez-moi une mèche de vos cheveux. »
Je me retournai pour le retrouver nonchalamment assis sur la poupe près du moteur. Mon sourire disparut aussitôt.
Impossible, je ne m'y accoutumerais jamais. Je détestais toujours autant être suivis à notre insu!
Bella, elle, avait à peine réagi au ton autoritaire de sa voix.
Je considérai Chaca un instant, hésitant entre le jeter à l'eau ou l'étrangler.
« Qu'est-ce que vous avez dit? Une mèche de nos cheveux? » finis-je par demander.
J'aurais cru qu'il nous maudirait et qu'il serait heureux de se débarrasser de nous. Ou du moins, s'il persistait à nous suivre, j'aurais pensé qu'il exigerait des excuses pour avoir osé frapper un grand dieu.
Apparemment, il avait oublié cet épisode. Ou peut-être qu'il avait réalisé que mes reproches étaient fondés. Difficile à dire, il me fuyait du regard.
« Dès que je serai de retour chez-moi, je vais créer une fausse piste à remonter pour les Volturi. Ils trouveraient trop bizarre que votre présence se soit volatilisée au Pérou. Ils finiraient peut-être par faire le lien entre le vampire dissimulateur en cavale et vos traces évaporées. Une mèche de cheveux, ça ne les trompera pas longtemps, mais avec de la chance ils se rendront compte de la supercherie qu'une fois hors du pays. Allez, dépêchez-vous. » nous pressa-t-il, la main tendue. « Je n'ai pas que ça à faire. »
L'idée n'étant pas mauvaise, j'obéis en silence. Après ça, j'espérais qu'il allait débarrasser le plancher une fois pour toute. Je sortis du sac à dos de Bella la trousse de secours et y pris les petits ciseaux fournis avec les bandages.
Après lui avoir tendu deux mèches fraîchement coupées, je serrai les ciseaux, lançai nos bagages sur le quai et amarrai l'embarcation.
« On y est. Maintenant, je crois que vous pouvez disposer Phi... »
Hormis Bella, le bateau était vide.
« Pfff, déjà parti. »
J'espérais que c'était pour de bon.
Plus tard, j'aurais peut-être des remords de l'avoir houspillé et frappé. Après tout, il avait fait jusqu'au bout ce qu'on lui avait demandé.
Pour l'heure, tout ce qui m'importait c'était Bella.
Je sautai sur le quai, tendis la main vers l'embarcation.
«Viens. Bienvenue sur l'Île d'Esmé. » lui dis-je avec entrain.
On aurait dit que le simple geste d'enjamber la rambarde lui demandait un effort suprême.
« Ne bouge pas. Je vais faire disparaître ce bateau. »
Il suffit d'un coup de pied bien placé dans la carlingue pour créer un trou béant. L'eau pénétra l'intérieur et en moins de deux le hors-bord coula à pic. Si le propriétaire lançait les autorités à sa recherche, on ne le découvrirait jamais.
« Voilà. Plus rien nous relie au monde extérieur. »
Mon amoureuse se tortilla les mains, tendit l'oreille, piétina d'un pied à l'autre. Elle essayait d'analyser l'environnement.
« Est-ce que c'est vraiment terminé? » demanda-t-elle d'une petite voix anxieuse.
« C'est terminé. Nous sommes seuls, à l'abri. En sécurité. » lui assurai-je. « Personne ne viendra ici, promis. »
Je ne pris pas la peine de lui décrire l'environnement. Pas tout de suite.
« Je vais te montrer quelque chose que tu vas adorer. »
Je ne la pris pas dans mes bras. Elle devait se dégourdir les jambes. Je lui fis traverser le petit trottoir de bois qui menait jusqu'à la porte. La maison était telle que je l'avais connue dans les souvenirs de Carlisle et Esmé. Un havre de paix, tout ce qu'il y avait de plus humain pour sauver les apparences, et des plus intime pour nous préserver des regards indiscrets.
Je l'entraînai vers la maison. Je la laissai sur le porche deux secondes, le temps d'aller remettre le courant et l'eau chaude en marche sur le panneau de contrôle caché dans un mur de pierre.
Les gardiens avaient laissé la clef sous une des sculptures d'Esmé. Une fois à l'intérieure, je la conduisis directement à la salle de bain et j'ouvris la douche.
« Alors, qu'est-ce que t'en dis?
-Je rêvais de prendre une douche. » dit-elle avec un petit sourire.
Je la laissai s'affairer dans la salle de bain tandis que je m'occupais d'ouvrir les volets, les rideaux et les lucarnes pour faire entrer l'air frais de l'océan. J'ouvris le frigo et constatai sans surprise qu'il était vide. Le garde-manger contenait par contre des boites de conserve.
Je vérifiai l'état de tous les appareils. Les deux gardiens avaient veillé à ce que tout reste fonctionnel malgré l'absence prolongée des propriétaires. Un numéro de téléphone épinglé sur le frigo m'indiquait où les rejoindre en cas de besoin.
Parfait.
Bella finit par sortir de la cabine et quand je la retrouvai, elle arborait une mine un peu plus détendue quoique toujours sur ses gardes, comme si elle n'était pas certaine que notre course éperdue était enfin terminée. Un reste de traumatisme était également lisible dans le brun tourmenté de son regard. Elle n'était pas prête d'oublier la terrible scène à la favela.
Mais je comptais bien tout tenter pour lui changer les idées. C'était à moi de lui faire sentir qu'ici nous serions en paix, tranquille.
« Tiens, j'ai pris ceci dans la penderie d'Esmé. »
Ses doigts s'emparèrent de la petite robe légère.
« Tout ce qui est à Esmé est à toi maintenant. Et tout ce qui est à Carlisle me revient. Nous n'aurons pas besoin de revenir sur la terre ferme. Tout ce que nous pourrions avoir besoin se trouve ici. »
Elle revêtit la robe sans rechigner alors que j'étais certain qu'elle exprimerait son malaise de porter quelque chose qui ne lui appartenait pas. Peut-être prenait-elle conscience que notre survie était plus importante que le respect de biens d'autrui.
« Viens, je vais te faire visiter. »
Je lui fis faire le tour de chaque pièce, chaque recoin, n'omis aucun détail, du tapis maculé jusqu'aux rideaux en organza qui voletaient doucement dans le brise maritime qui traversait les fenêtres.
« Cette demeure est... paradisiaque. » constata Bella en caressant le canapé en suède.
« Ça fait changement des moustiques, de la terre boueuse et de la végétation dégoulinant de pluie, n'est-ce pas? »
Pour une fois, le grand luxe parut lui convenir, d'après son soupir contenté.
« C'est le nid d'amour d'Esmé et Carlisle. L'endroit parfait pour... » une lune de miel était un mot tout à fait déplacé dans le contexte présent. « Pour être isolés du monde et de ses tracas. »
Je dirigeai sa main sur les cloisons du walk-in.
« Il y a des tas de vêtements là-dedans. Esmé est un brin plus grande que toi, mais tout te fera quand-même. Ici, c'est non seulement le lieu de retraite de Carlisle, mais aussi une sorte d'entrepôt où l'on garde ce que les Cullen accumulent au fil des décennies. Nous sommes de notre temps et nous nous débarrassons de vieilles choses pour nous adapter aux nouvelles générations, mais il y a certains souvenirs dont nous ne voulons pas nous défaire. Carlisle les garde pour nous ici. »
J'étais content de pouvoir parler de mes parents, de ma famille. C'était d'une certaine façon un moyen de les garder près de nous, malgré la distance, et de se convaincre qu'ils allaient bien, peu importe où ils se trouvaient dans le monde.
« Quel genre de choses ? » demanda-t-elle, curieuse malgré la fatigue.
« Oh, tu auras tout le temps de les découvrir. Cet endroit est à nous maintenant. »
Elle eut un petit sourire incertain.
« Peut-être que les autres songeront aussi à venir se cacher ici.
-Ça m'étonnerait. Ils n'ont pas la chance d'être indépistables, comme nous. Ils se doivent d'être en déplacement constant.
-Ce n'est pas juste pour eux.
-Rien n'est juste. »
Je la sentais nerveuse, sur le qui-vive, comme si elle était toujours en mode survie et fuite.
« Nous sommes en sécurité, Bella. Nous n'avons plus rien à craindre. » lui assurai-je encore une fois.
« Il n'y a vraiment personne d'autre sur cette île ?
-A part les animaux dans la forêt autour de la maison, non.
-Sûr ?
-Certain. Enfin... Tu le sais comme moi, seul Chaca peut me surprendre, mais je crois qu'il ne reviendra pas de sitôt.
-Tu l'as frappé.
-Oui.
-Ce n'était pas très malin.
-Ça m'a fait du bien. »
Elle secoua doucement la tête, désapprobatrice.
Je n'avais pas envie de parler encore de ce faux dieu alors je continuai mon tour du propriétaire, espérant que ça la calmerait, qu'elle réaliserait que cet endroit était parfait pour nous cacher, espérant aussi que cette île lui plairait, qu'elle s'y adapterait, car ce serait sa demeure jusqu'à nouvel ordre. Pour toujours, sans doute. Il fallait qu'elle y soit heureuse et je ferais tout pour que ce soit le cas.
Une main au creux de son dos, je la guidai jusqu'au rivage.
« La plage est d'un sable blanc et doux. L'eau est turquoise le jour, argent la nuit. Les palmiers sont inclinés comme pour nous faire la révérence. La brise est tiède, tu sens?
-Oui. »
Je la menai jusqu'au quai.
« Une fois par semaine, un vieux couple est chargé d'entretenir les lieux, mais je vais désormais leur interdire d'approcher la maison. Nous nous entretiendrons qu'au téléphone et ils vont seulement se contenter de déposer les provisions et ce qui nous manquera sur ce quai. J'irai chercher ce qu'ils nous apportent qu'une fois qu'ils seront partis. Leur piste ne croisera jamais la nôtre. Si daventure un traqueur passe par hasard par le Brésil, nous ne serons pas repérés par leur entremise. »
Je la ramenai à l'intérieure en passant par le petit trottoir de bois qui menait jusqu'au perron. Elle écoutait ce que je disais, pourtant je la sentais ailleurs.
« Tu as la télé, la radio, ton ordinateur, une bibliothèque remplie de livres de tous les genres et toutes les époques possible. Je te les lirai tous, si tu veux. » dis-je avec un sourire encourageant.
« Tu peux même poursuivre tes études. Je sais que tu as un besoin naturel d'apprendre. Je serai ton professeur si tu le désires. Je connais toutes les matières mieux que tous les profs réunis d'un lycée et d'une fac. » fanfaronnai-je.
Je croyais la dérider mais elle était toujours dans cet état étrange d'attente et d'expectative.
« Il y a de la musique. » poursuivis-je, énumérant quelques uns des disques sur les étagères du salon. « Et même un gramophone! Tu peux chanter, danser, chahuter, crier tant que tu veux sans déranger personne. »
Je forçai un petit rire. Il ne l'atteignit pas.
« Derrière la maison, il y a une forêt absolument époustouflante. » continuai-je, de plus en plus fébrile. « Ce sera mon garde-manger de temps en temps. Je ne chasserai pas souvent sur terre, je vais finir par déséquilibrer l'écosystème qui est vraiment petit. En revanche, j'ai l'océan autour de moi pour me sustenter. Les créatures marines sont plus nombreuses et l'océan a cet avantage de brimer les odeurs. Tant que je reste sous l'eau, ma piste ne peut être trouvée. »
Elle écoutait mon monologue que d'une oreille, mais je fis comme si de rien n'était.
« Il y a un lagon idyllique à quelques pas de la maison, ainsi qu'un sauna, un jacuzzi. »
Toujours cet air tourmenté sur son visage pâle. Peut-être songeait-elle aux détails pratiques et élémentaires pour une humaine.
« Ne t'inquiète pas, si tu es malade, je te soignerai et les intendants nous livreront les médicaments nécessaires. Je ne suis pas Carlisle, mais une maîtrise en médecine peut être très utile. »
Toujours pas de réaction un tant soit peu positive. Elle se mordit la lèvre tout en acquiesçant timidement.
Je la traînai jusqu'au centre du salon, posai sa main sur une surface lustrée et lisse qui ne lui était pas étrangère. Si ça, ça ne la réjouissait pas…
« Tu vois ? Il y a même un piano. Ce n'est pas mon Bösendorfer, mais c'est un instrument de qualité, crois-moi. Ça fait partie de l'inventaire de nos vieux trucs que Carlisle entrepose ici. Il se l'était procuré durant les années folles. » Je testai quelques notes. « L'ai salin n'est d'ordinaire pas très bénéfique pour ce genre d'instrument, mais il sonne bien, somme toute.
-Edward... » émit-elle faiblement.
Je l'interrompis avant qu'elle n'aille plus loin.
« Tu ne manqueras de rien, je te le promets. Tu ne pourras pas t'ennuyer ici, crois-moi. Il y a une étagère à ta droite qui contient des tas de jeux de société, on pourra...
-Edward…
-Le soleil dehors tape fort le jour, mais tu ne souffriras pas. Attends... » Je dégotai d'une armoire une boîte pleine de verres fumés. « Tu pourras sortir au grand air sans craindre le soleil. Ça fait encore partie de l'inventaire de nos vieilleries. Tiens, tu as le choix; des rayban, des Foster Grant... on a le style aviateur, le style sixties... » Lui laissant la boîte dans les mains, j'explorai plus à fond un placard. « Je t'emmènerai même faire de la plongée. Il doit y avoir un masque et un tuba quelque part là-dedans…
-Edward. »
Il y avait quelque chose dans cet appel qui était plus ferme, et plus désespéré également, et j'arrêtai de soliloquer. Je levai les yeux, me heurtai à ses prunelles emplies de douceur et de détresse à la fois.
Je compris en la contemplant qu'elle n'avait pas besoin de discours rassurant. Ce n'était pas, pour l'heure, ce qui l'apaiserait vraiment.
« Bella… » soufflai-je, perdu.
Qu'avait-elle besoin dans ce cas ? Qu'est-ce qui effacerait cette expression tourmentée ? Qu'est-ce qui calmerait ce cœur trépidant ? Qu'est-ce qui redonnerait des couleurs à ce visage que j'aimais tant ?
Ses mains tremblaient, son corps aussi et j'étais certain qu'il en serait de même de sa voix quand elle entrouvrit les lèvres pour reprendre la parole, mais au contraire, le ton fut clair, sans ambiguïté.
« Fais-moi l'amour. »
A suivre.
Bonne fin du monde
Joyeuses Fêtes
